Entendu hier une conférence d’Étienne Laville  sur L’évolution de l’agriculture du néolithique à nos jours.
       Agronome mais aussi quelque peu philosophe, M. Laville s’appuyait en commençant sur les travaux de Claude Lévi-Strauss. Les populations « primitives », jusqu’au passage de l’économie de cueillette à l’économie agricole (aux environs de 8000 avant J.C.), avaient avec le monde végétal une relation que nous autres appelons « magique« .

     Les plantes avaient un sens. Elles n’étaient pas d’abord considérées comme des aliments potentiels, mais comme des vecteurs de significations. Lévi-Strauss observe que certaines populations restées au stade cueilleurs-chasseurs, en Amérique du sud ou dans le Pacifique, connaissent environ 150 plantes. Non pas d’abord pour leur valeur nutritive ou médicinale, mais pour leur signification dans le monde qui est le leur.
     S’agit-il d’une signification (d’une valeur) esthétique, ou « religieuse » comme nous dirions ? La plante étant à la fois le symbole et le vecteur d’un au-delà des apparences, en quoi consiste pour nous l’attitude religieuse ? Il faudrait que je relise Lévy-Strauss, et l’immédiateté d’un blog ne s’y prête pas. Voici donc comment je mets en perspective cette information parcellaire, juste pour stimuler votre réflexion :

     1)  Pendant la jeunesse de l’Humanité, les plantes ont une « âme », elles sont recherchées et connues d’abord pour le lien qu’elles rendent possible entre ce monde des apparences et un autre monde, un au-delà des apparences.
     Le cueilleur ne cultive pas : il se contente de prendre ce qu’il trouve, la plante s’offre à lui comme un don divin. Tout en la cueillant, il la respecte. Il lui parle avant de la couper pour son usage. En Inde il n’y a pas si longtemps, on observe des paysans jouant de la flûte au bord de leurs champs pour remercier les plantes d’être, leur donner du bonheur, et donc favoriser leur croissance tout en se faisant pardonner l’acte prédateur de la récolte.

     2)  Arrive la fin de l’ère des cueilleurs, et le début de l’ère agricole. La plante n’est plus qu’un objet de consommation, la notion de « signification du végétal » disparaît au profit du rendement des cultures.
     Or c’est au même moment (environ – 8000) qu’on voit appraître les religions : en Inde comme dans les pays à chamanisme.
     Tout se passe comme si l’humain, quand il perd la dimension mystérique de sa relation avec la nature, la remplaçait par une (ou des) religion(s). La religion sert alors de vecteur à l’humain agriculteur, puisque sa relation au végétal est devenue exclusivement productiviste.
     D’une religion de la nature, respectueuse d’un environnement porteur de sens mystérique, on passe à des religions rapidement coupées de la nature, et divinisant l’Homme (ou un homme pour le christianisme).

     3) La population planétaire passe de 5 millions (fin du néolithique) à plus de 5 milliards (milieu du XX° siècle). Au même moment, les religions traditionnelles s’effacent, sont en crise ou en voie de disparition factuelle. Au tournant du XXI° siècle, la fin des religions crée dans nos civilisations une crise d’identité dont nous apercevons seulement les signes visibles, mais dont je remarque qu’elle s’est installée à peu près au moment où l’industrialisation de l’agriculture atteignait à la fois ses sommets, et ses limites.

     C’est justement à ce moment qu’une conscience écologique émerge dans les populations développées, c’est-à-dire celles qui ont précisément mis au point la révolution agricole, et qui en profitent.
     Faut-il voir là la fin d’un cycle ? Les religions étant plus ou moins agonisantes, on reviendrait à une espèce de religion de la Nature qui fut celle de nos ancêtres, avant la généralisation de l’agriculture ?
     Cela me paraît assez évident. Le retour au culte de la nature nous ramène aux tout débuts de la Grèce, au moment où elle passait de la civilisation de la cueillette à celle de l’agriculture. Et où elle divinisait les forces naturelles, récoltes, sources, orage, etc…

     Écologie = religion de la nature d’avant l’agriculture rationnelle ? Il semblerait.

     Avec une différence notable, entre nous et nos ancêtres qui trouvaient un sens aux plantes : c’est que nous sommes 6,5 milliards sur cette planète, 9 milliards à l’horizon 2050. La population planétaire n’a pu croître ainsi (M. Laville l’a montré) que grâce aux révolutions agricoles successives.
     Nous ne pourrons jamais revenir à une religion de la nature, 9 milliards de bouches à nourrir rendent ce rêve techniquement impossible : c’est une utopie.

     Les prochaines guerres, après celles liées à l’énergie auxquelles nous assistons en ce moment, seront donc des guerres écologiques. On se tuera pour préserver le capital nature, mais surtout pour s’en assurer le contrôle.

     Je vous suggère de ne pas faire lire cet article à vos enfants.


                                      M.B., 13 janvier 2008

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