REDEVENIR CHRÉTIEN ? Le livre de J.C. Guillebaud

          Écrit de façon agréable, comme un témoignage personnel, le livre de J.C. Guillebaud (1) a pour ambition de montrer en quoi le christianisme, loin d’être une « chose morte », est et reste un fondamental vers lequel il nous faudrait aujourd’hui revenir.
          Il décrit trois cercles, et comment il les a franchis l’un après l’autre.

I. Le premier cercle

          « Le christianisme », disent ses détracteurs, « n’a plus rien à dire sur le monde du XXI° siècle… Historiquement estimable, il n’a plus voix au chapitre. Or, je suis convaincu du contraire » (p. 23).

         Pourquoi ?
          Parce que « au cœur même de cette modernité sécularisée, que nous croyons agnostique et même agressivement antichrétienne, la trace chrétienne » est profondément présente (p. 57). Dans un vaste panorama, Guillebaud montre comment tout ce qui a nourri l’Occident – la place de l’individu et sa valeur unique, l’aspiration égalitaire, l’espérance d’un progrès, l’émergence de la science… vient en fait du christianisme. A été profondément digéré par ceux-là même qui rejettent leur source chrétienne.
          L’Occident serait donc malade parce qu’il a perdu la trace du phénomène qui l’a fondé dans son identité : le christianisme.
          Je partage ce constat, qui est une évidence historique. Mais voudrais faire remarquer que c’est une forme particulière de christianisme qui a triomphé de toutes les autres, entre la fin du I° et – disons – la fin du IV° siècle. Et qui en a triomphé par la violence morale, intellectuelle, dogmatique, parfois physique.
          Ce sont les vainqueurs qui écrivent l’Histoire.

II. Le deuxième cercle

Ce serait celui de la subversion évangélique. En quoi réside-t-elle ? Dans le fait que le sacrifice, commun à toutes les religions anciennes, n’est plus le triomphe du sacrificateur sur la victime coupable. La victime sacrifiée (Jésus) est innocente, en lui la persécution sacrificielle est abolie. « Avec le christianisme, le discours des accusateurs est subitement retourné » (p. 107).
          La subversion du christianisme, ce serait donc la résurrection du Christ qui condamne à tout jamais la folie accusatrice des hommes. On reconnaît là le message de Paul, qui bâtit tout son édifice sur la mort et la résurrection d’un homme qu’il n’a pas connu. Emporté par son propos, Guillebaud écrit que « Des témoins ont « constaté » la résurrection », alors que la résurrection, justement, n’a été vue par aucun témoin. Alors qu’elle est une construction de l’esprit, Paul s’appuyant sur l’annonce malhabile faite par Pierre (Ac 4,2) pour construire une théologie de la mort salvatrice, de l’échappée belle par la résurrection, qui est encore aujourd’hui celle des chrétiens.
         Puis, de Justin l’apologiste (II° siècle) à Nietzche, quantité de philosophes sont appelés à la barre.
          Jusqu’à ce qu’enfin l’auteur affirme l’importance du judaïsme, d’une judaïté originelle du phénomène chrétien, oubliée pendant des siècles, dont la redécouverte affleure tout au cours de ces deux premiers cercles de son cheminement.

III. Qu’est-ce donc que le troisième cercle ?

          C’est celui de l’aboutissement, de l’acte de foi comme décision volontaire, la foi affirmée au-delà des « hommeries » de l’Église. Guillebaud fait le choix de croire, de donner son assentiment au christianisme malgré la « clôture dogmatique, l’arrogance cléricale » (p. 175).
          Et sa récompense, c’est de se sentir réchauffé par la chaleur du petit cocon des autres croyants. Partager leur « sensibilité particulière », leur « part d’émotivité », cette « familiarité indéfinissable que j’éprouve à me retrouver parmi des chrétiens ou des juifs » (p. 180)

          Je respecte bien évidemment le cheminement particulier, à la fois intellectuel et émotif, de J.C. Guillebaud. Mais je ne crois pas que ce soit là le cheminement d’un âge post-chrétien – le nôtre.
          Pourquoi avoir reconnu la judaïté de Jésus, et ne pas en tirer les conséquences ? Si Jésus est juif, alors les Évangiles sont des textes juifs. Son enseignement est celui d’un juif. Pour le comprendre tel que Jésus l’a donné tout en le vivant, il faut le resituer dans le judaïsme qui fut le sien, celui du I° siècle. Au lieu de se perdre dans le désert infini des philosophes, à commencer par Paul…
          Regarder Jésus vivre, aller et venir, rencontrer des souffrants : leur fait-il des discours ? Exige-t-il d’eux la « décision volontaire de la foi » ? Non. Il leur demande s’ils ont confiance en lui. « Crois-tu que je puis faire cela (te guérir) ? » Si tu as confiance dans cette personne qui est là devant toi, ce juif itinérant au message totalement subversif pour sa société, son clergé, ses rites juifs, alors tu es guéri : viens, et suis-moi.

          La faillite du christianisme, son effondrement tragique en ½ siècle, vient de son éloignement constant de la personne de Jésus, transformé en Christ ressuscité. Devenu prétexte et alibi pour la construction d’un édifice dogmatique – qui appartient bien à l’Histoire.
          L’Église ne fera jamais machine arrière : ce serait renoncer à trop de pouvoirs, trop de conforts, trop d’illusions si longtemps enseignées comme vérités.
          La personne de Ieshua Ben-Joseph (Jésus, fils de Joseph) pourra-t-elle devenir le point de ralliement de ceux qui ont soif, et que le christianisme a déçus comme déçoit une eau trompeuse ?

                        M.B. Septembre 2007


(1) Jean-Claude GUILLEBAUD, Comment je suis redevenu chrétien, Albin Michel 2007.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>