ARMAND PIRONNEAU (1921-2016), chirurgien, homme de cœur, patriote

Le Dr Armand Pironneau est mort le 19 mai 2016 à 6 heures du matin, paisiblement, entouré de l’affection des siens. Comme la petite chèvre de monsieur Seguin, il s’est bien battu toute la nuit. Il aurait détesté une ‘’notice nécrologique’’, détesté cet article, et l’aurait remplacé par une de ses blagues qui nous faisaient hurler de rire.

Des doigts de fée

Armand fut l’un de ces ‘’grands patrons’’ qui ont porté la chirurgie au niveau d’un art quasi-divin. Je l’ai vu opérer, c’était un moment de grâce. À l’époque où le scanner, l’IRM, l’assistance par ordinateur n’existaient même pas en rêve, il se penchait sur le champ opératoire, se concentrait un instant, incisait et plongeait ses mains au milieu des organes palpitants. Alors, un grand silence tombait sur le bloc. Il parlait peu, tendait la main vers le plateau. Quand le danger vital de l’intervention était écarté il se détendait, et ses blagues commençaient à pleuvoir sous le scialytique. On n’entendait que sa voix, chacun respirait plus librement, on souriait sous le masque. Un jour, levant les yeux au ciel, sa panseuse martiniquaise m’a dit : « Le do’teu’ Pi’onneau ? Oh, mé il a des doigts de fée, ça c’est sû’ ! »

Élève de Robert Debré, son père était un pédiatre parisien renommé. Maurassien, il se méfiait de l’Église catholique et a vécu en 1905 les soubresauts de la laïcité avec une attention bougonne. Détestant les ‘’gauches’’ il était proche des Croix de Feu et a élevé ses six enfants dans le mythe de la patrie. Il passait souvent la nuit au chevet d’un enfant, à le veiller, et ne faisait payer que les malades qui en avaient les moyens. Armand n’étant pas l’aîné des garçons, il n’a reçu son premier pantalon neuf qu’à l’âge de 18 ans.

Il tenait au bout de ses doigts la vie de ses malades, qui l’adoraient. Dimanche ou pas, jamais il n’a manqué une contre-visite : sa seule présence suffisait à écarter la souffrance. D’ailleurs il avait un ‘’fluide’’ qui le gênait dans ses diagnostics, puisqu’il suffisait qu’il palpe un abdomen pour que la douleur disparaisse.

Travailleur acharné il ne prenait que 4 semaines de vacances par an. Au début d’une de ces vacances dans le midi, le téléphone sonne : un adolescent qu’il avait opéré avant de partir n’allait pas bien, on le prévenait que l’interne de garde allait devoir réopérer. « Pas question dit-il, préparez-le, j’arrive ». Je venais d’avoir mon permis : il m’a flanqué dans la voiture, nous avons foncé vers l’aéroport de Marseille en évitant de peu un tramway au sommet d’une côte. Il a couru sur le tarmac, sauté dans l’avion qui l’attendait, a opéré dans la nuit et n’est pas revenu finir ses vacances avec nous.

La seule fois que je l’ai vu déprimé, c’était après mai 1968. Affalé dans un fauteuil, il regardait vaguement devant lui. « Que se passe-t-il ? – Mes internes veulent que je leur fasse des cours magistraux. Moi je leur dis ‘’venez au bloc, je vous montrerai ce que je sais faire, des trucs…’’ Mais ils ne veulent pas rester 6 heures debout en salle d’op, ils veulent être assis à m’écouter. Moi je suis un plombier, pas un théoricien… C’est foutu ! »

Sous les pavés, la plage : l’homme de cœur

La mère d’Armand était une Thomelin, vieille aristocratie bretonne dont le nom apparaît sous Guillaume le Conquérant. Aristocrate, Armand l’était jusqu’au bout des ongles, mais bien malin qui pouvait le deviner. La noblesse des sentiments d’antan et leur délicatesse, il en était pétri – mais n’en laissait jamais rien paraître. Aussi à l’aise avec les grands de ce monde qu’avec les petits et les humbles, il était aimé de ses inférieurs qu’il traitait avec respect, attentionné plus que quiconque à leur égard. Ce monde intérieur de valeurs héritées de l’Ancien Régime, il le cachait jalousement derrière la façade d’un humour d’une irrésistible drôlerie. Dès qu’on s’approchait de la sphère de son intimité, comme pour se protéger il sortait une blague.

Les blagues d’Armand ! Il en possédait un répertoire inépuisable, inépuisé, jamais répétitif, tombant toujours pile au moment juste. Elles étaient souvent (pas toujours) salées, mais ce qui eût été grossier chez tout autre que lui semblait charmant, et on riait, on riait ! À certains de ses proches il a pu paraître parfois distant : c’est que cette façade était celle d’une immense pudeur, d’un très grand respect de l’intimité d’autrui. Il savait que chacun est seul devant sa destinée, se refusait à intervenir devant la tristesse ou les tensions de la vie, mais en faisant rire d’elles il ouvrait les fenêtres, déverrouillait les portes, appelait au dépassement de soi et à l’apaisement.

Aimant ses malades, ses amis et sa famille recomposée, Armand était unanimement aimé. « Quand tu as fait rire une femme, tu lui as fait parcourir la moitié du chemin qui la sépare de ton lit » : il a fait rire beaucoup de femmes. Mais les quinze dernières années de sa vie ont montré à qui allait sa tendresse, son attachement profond : à la mère de ses enfants qu’il entourait de prévenances. S’il a si longtemps et si vigoureusement lutté contre la mort, c’est qu’il ne voulait pas partir avant elle, la laissant seule.

Mon copain Jésus

Au plus intime de son intimité, il y avait un domaine que bien peu soupçonnaient : une familiarité avec les forces de l’esprit, profondément enracinée en lui. Comme son père, il râlait contre les « bêtises » de l’Église catholique mais Dieu faisait partie de sa vie. Dieu ? Jamais il n’en parlait ni ne s’y référait. En revanche, il avait une infinie tendresse pour Jésus, connaissait parfaitement les évangiles. Quand j’ai commencé à écrire Dieu malgré lui, un livre sur la vie de Jésus, il m’a dit avec une gravité qui lui était peu coutumière : « Michel, tu fais ce que tu veux, mais tu ne dis pas de mal de mon copain Jésus ! »

Il a aimé ce livre, mais n’en a rien appris. Bien avant moi, il avait compris ce que je me fatiguais à démontrer : que Jésus est un homme exceptionnel au message révolutionnaire, un homme d’amour et de compassion qui est mort mais n’est pas mort – et lui, il vivait, silencieusement, dans sa proximité.

Plus surprenant : une de ses dernières paroles conscientes a été de dire qu’il se confiait « à Marie sa mère. » Son parcours était achevé, il était redevenu un enfant, de ceux à qui le Royaume de Dieu appartient parce qu’ils y sont chez eux.

Le patriote

Était-il ‘’de droite’’ comme son père ? En tout cas il n’était pas ‘’de gauche’’. Aux socialiste il reprochait de ne proposer que des utopies, de ne pas y être fidèles eux-mêmes, de confondre le rêve et la réalité. À vrai dire, il ne supportait pas la médiocrité et souffrait profondément de la voir dominer le personnel politique français. Il aimait son pays comme il eût aimé une femme. Être patriote pour lui c’était faire son boulot au service des autres, payer ses impôts avec une scrupuleuse honnêteté, payer de sa personne sans se faire admirer.

Quand son frère Roger Pironneau, d’un an plus âgé que lui, s’engagea en 1940 dans l’un des premiers réseaux de résistance de la France Libre – le Réseau Saint-Jacques -, Armand ne le suivit pas. Mais comme il était bon en maths, il aidait Roger à crypter et décrypter les messages de la Résistance. Quand la Gestapo débarqua, le 15 août 1941, dans la maison familiale de vacances, Armand était absent. À sa place on emmena son frère Jacques, et Armand dût se cacher pendant de longs mois.

Au débarquement de Normandie il était en 6e année de médecine : il s’engagea volontairement derrière le général Leclerc et servit pendant un an et demi sous l’uniforme américain à Wiesbaden, soignant indistinctement Français et Allemands. Rentré en France, il est interne du Professeur Gueulette (qu’il vénérait) puis sera chef de clinique à Bichat avant de remonter l’hôpital des Jockeys à Chantilly – dont il fera, avec son réanimateur le Dr Villou, le meilleur centre de traumatologie de la Région parisienne. Il finira sa carrière à la CMCC de Creil, disant en riant qu’il avait dû opérer 50.000 personnes dans sa vie.

Chacun de ces patients porte sur lui la ‘’signature’’ Pironneau, une cicatrice impeccable, belle comme une œuvre d’art : en fin d’opération jamais il ne laissait ses internes recoudre mais tenait à le faire lui-même, avec une coquetterie de dentellière.

Cher Armand, qui saura nous faire rire de nous-mêmes et de la bête vie ? Qui saura aimer comme vous avez aimé, diffuser la chaleur humaine comme vous le faisiez ?

À nous, qui avons eu le privilège de vous connaître, de ne pas oublier.

                                                                                             M.B., 31 mai 2016

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8 réflexions au sujet de « ARMAND PIRONNEAU (1921-2016), chirurgien, homme de cœur, patriote »

  1. Messmer

    Bonjour , pourrions nous correspondre par mail.
    Votre article ma scotcher et je souhaiterai avoir de plus ample information par rapport au docteur Villou.

    Dans l’attente d’une réponse positive de votre part, je vous souhaite un bon courage pour toutes vos autre recherches.

    Cordialement
    Antony

    Répondre
  2. christian martin

    de part sa simplicité et sa gentillesse ,on ne pouvait deviner le Grand homme qu’il était.j’espère que son « copain » Jésus était au rendez-vous

    amitié.

    Répondre
  3. Clemclem

    Ce portrait est magnifique. J’ai bien reconnu mon grand-père de coeur derrière ta plume. Grâce à toi je découvre une partie de sa vie que j’ignorais et qu’il cachait pudiquement derrière ses fameuses blagues…
    Merci de cet hommage.
    Bises.

    Répondre
  4. Lucien Martin

    Je ne le connaissais pas. Mais, à vous lire, j’aurais aimé le connaître. Pas de qualificatif satisfaisant pour un homme de cette qualité.

    Amitié.

    Répondre

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