Archives de catégorie : VERS L’AU-DELA DES APPARENCES

Qu’y a-t-il au-delà de ce que nous percevons du monde qui nous entoure ?

LA FIN DES ILLUSIONS : Postface à « Prisonnier de Dieu »

          Les éditions Albin Michel viennent de rééditer Prisonnier de Dieu. J’ai écrit à cette occasion une Postface (2008), dont voici un extrait.
                        
          « Au moment de mettre sous presse, nous n’avions toujours pas de titre. J’en avais proposé trente à l’éditeur, qui les avait rejetés l’un après l’autre. « Michel, ma-t-il dit alors que l’imprimeur s’impatientait, nous l’appellerons Prisonnier de Dieu : c’est un bon titre ».
          « Dieu n’a jamais fait de prisonnier : je m’insurgeais. C’est de moi que j’avais été prisonnier, de moi seul, de mes illusions et de celles d’une époque. Mais l’éditeur avait raison : ce fut un bon titre. Un mensonge efficace.
                             
          « Je suis devenu frère Irénée le 9 octobre 1962, trois jours avant que s’ouvre le concile de Vatican II. Alors, dans nos colonies à peine devenues indépendantes, les missions étaient toujours prospères. Alors les sectes étaient pratiquement inconnues en Amérique latine, en Afrique, aux Philippines, en Corée. Alors, et pour la première fois, le président des États-Unis était un catholique, John Kennedy.
         « D’Acapulco à Séoul, intouchée par les siècles, l’Église se voulait seule détentrice de Dieu et des aspirations humaines. Sa conception du monde, de la morale publique, des relations entre les hommes et les femmes, était largement partagée. Elle inspirait depuis l’antiquité nos lois civiles, nos coutumes, nos interdits, nos joies et nos peines.

          « Au moment où je me présente à la porte de l’abbaye, l’Église forme encore la charpente d’un vaste édifice, solide et triomphant : la civilisation occidentale. Vingt ans plus tard, lorsque je me retrouve à la rue, l’édifice et sa charpente chancellent, sans qu’on puisse savoir qui a entraîné l’autre dans cet imprévisible déclin.

          « Les événements rapportés ici se déroulent entre les années 1960 et 1980, dans un univers clos. Ils sont datés par l’époque et par le lieu, et pourtant, Prisonnier de Dieu dépasse largement l’horizon étriqué d’un monastère catholique.
          « Ce qui n’était que le récit d’une trajectoire individuelle apparaît maintenant comme une sorte de document historique, parce qu’il témoigne d’une période charnière : la fin du consensus tacite entre une religion, et la civilisation dont elle avait nourri, pendant des siècles, l’imaginaire.
          « Machinerie complexe, qui a explosé sous mes yeux.
                                      
         « Les racines de notre civilisation, qu’on le veuille ou non, sont chrétiennes : il semblerait que le grand arbre, qu’elles ont si longtemps alimenté de leur sève, ne tienne plus aujourd’hui que par son écorce.
                         
          « Les monastères ont toujours été le fer de lance de cette civilisation : l’Église y reconnaissait son idéal de perfection, mis en œuvre par la Règle de Saint Benoît (cliquez). 
          J’ai découvert que cette Règle était profondément stoïcienne : « Là où commence le plaisir, là commence la mort ». Cette obsession macabre n’est pas évangélique. Par ses paroles comme par ses actes, le rabbi Galiléen montre une absolue détestation de la mort.        
          « Cet homme n’a semé autour de lui que guérison et vie.
                           
         « Je sais maintenant que la chasteté du corps et de l’esprit ne peut être vécue qu’à travers l’exercice de la méditation, si bien décrit par le Bouddha. C’est pourquoi les monastères se vident : on va chercher ailleurs les voies de la sagesse et de la purification mentale. La méditation silencieuse, seule forme de prière pratiquée par le juif Jésus, c’est auprès des sages d’Orient qu’il faut en découvrir la théorie et la mise en œuvre. Pour continuer toujours de l’ignorer, l’Église occidentale voit se détourner d’elle les meilleurs de nos chercheurs d’absolu.
                           
          « On m’a reproché d’avoir appliqué à l’Église établie le terme de secte. Pourtant, c’est bien du mécanisme de l’enfermement sectaire qu’il s’agit. Libre de rentrer, j’étais libre de sortir à tout moment – et cependant, je ne l’ai pas fait.
          « Le sectaire s’enferme de lui-même dans la secte, et ne peut plus se déjuger sans reconnaître l’erreur que fut son choix, sa responsabilité dans les souffrances subies et causées par lui. Nul ne franchit ce pas décisif, si quelque force extérieure ne l’y oblige. 

          « Ce qui s’est passé au bord du Fleuve aurait pu se produire de la même façon dans une secte évangélique, musulmane, ou certains partis politiques.
                             
          « Il n’y a qu’une seule vérité, c’est la nôtre et tu dois la partager, sinon… » : voilà la secte. En bien des époques et en bien des lieux, « sinon… » a pu signifier les pires châtiments corporels, heureusement interrompus par la mort. Mais toujours et partout, « sinon… » signifie le châtiment dans l’au-delà, qui ne cessera jamais.
          « Au regard de l’Histoire, l’Église est une secte qui a réussi.
          « Il m’a fallu dix ans, ayant retrouvé ma liberté de mouvements, pour reconquérir ma liberté intérieure. Puis j’ai compris que le passé ne méritait pas d’être combattu : sur ces pierres éboulées, il fallait tracer un chemin. Dieu n’appartient à personne en particulier.
                            
          « Tant d’années pour comprendre que les Églises – toutes les Églises – sont des organismes de pouvoir, que leur ambition non-avouée est de le conquérir, puis de le conserver à tous prix. « Dieu premier servi » est le slogan affiché. Idéal que les fidèles cherchent, et parfois trouvent, dans l’institution. La générosité de leur quête leur permet de contourner ce malentendu. J’y vois maintenant une imposture, enfouie dans les replis de l’inconscient.
                  
          « L’Église m’avait enseigné le Christ : il m’a fallu la quitter pour découvrir le prophète de Nazareth. Extraordinairement féconde, cette découverte a donné un sens à l’échec du frère Irénée, elle éloigne définitivement les miasmes de la mort. Sous forme de romans ou d’essais, je ne cesse depuis d’approfondir et de partager les échos qu’elle suscite.
          « Dans le désert humain, moral et spirituel qu’est devenue notre civilisation, la redécouverte de l’homme Jésus est pour moi une vraie lueur d’espoir. Cet homme solitaire, et pourtant relié à tout, a voulu humaniser la planète en lui indiquant un chemin. Au cours des siècles, quelques grandes figures ont su l’emprunter, et quantité de merveilleux anonymes.
          « Pour nos sociétés, tout reste à faire.
                 
          « Une fois dépouillé de la mythologie chrétienne, le rabbi itinérant de Galilée apparaît totalement subversif. Il a rejeté l’Église de son temps, ses rites et son clergé. Il s’incline devant la domination de César, pour mieux s’en affranchir intérieurement. Il transgresse tous les tabous, franchit toutes les frontières de la coutume établie.
          « Pareille attitude ne peut prendre forme durablement dans aucune structure sociale, qu’elle soit civile ou religieuse. Jésus n’a pas fondé d’Église, et la chrétienté s’est construite en le trahissant.
          « Le jour où j’ai commencé à m’intéresser au juif Jésus, je me suis engagé sans le savoir dans un couloir qui ne pouvait mener qu’à la porte de sortie.
                             
          « La révolution Gutenberg a facilité l’expansion des différentes Églises chrétiennes nées en Occident. Objet fédérateur, le livre réunissait les communautés autour de ses commentateurs. Jusqu’au XIX° siècle, seuls les clercs pouvaient lire abondamment : le savoir venait d’en-haut. Sa diffusion correspondait à la structure pyramidale des hiérarchies, en même temps qu’elle la renforçait.
          « La télévision, puis la révolution Internet, bouleversent ce fonctionnement séculaire : la communication est désormais horizontale, sans médiation cléricale, sans intermédiaire, ni limitation ou censure.
          « Cela prendra-t-il la place des Églises ? Des communautés virtuelles s’esquissent déjà. On s’informe, on échange, on partage sur un clavier. Mais seule, la rencontre d’une personne peut bouleverser des vies, provoquer la métanoia – ce renouvellement intérieur profond, ce départ pour l’aventure, ce regain après la moisson des désespoirs.
          « Si Jésus s’était contenté de Google, aurait-il laissé comme il l’a fait sa marque sur la planète? La rencontre vivante et chaleureuse de cet homme ne passera jamais par la seule informatique.
                             
          « Les Églises ne disparaîtront pas : chrétiennes, musulmanes, juive ou hindouiste, l’histoire de l’humanité montre qu’elles ont toujours accompagné l’essor des civilisations. Lorsqu’une civilisation décline, meurt ou se transforme, il ne reste plus de son Église originelle que l’appareil extérieur.
                             
          « Le mot tradition vient du latin tradere, qui signifie à la fois « transmettre » et « trahir ». Peut-on transmettre sans trahir ?
          « Si j’ai pu connaître les Évangiles, si j’ai rencontré la figure du prophète Galiléen, c’est bien par l’entremise de l’Église catholique, et grâce à elle. Elle a été la structure, sociale autant que religieuse, qui m’a transmis une mémoire. C’est elle qui m’a fourni les outils avec lesquels j’ai pu, bien après, retrouver le visage de celui dont elle se réclame. 

          « Tu parviendras » : pour parvenir là où elle prétendait me mener, j’ai dû m’éloigner d’elle. Peut-être en va-t-il de même pour toutes les sectes ou Églises.
                             
          « Quand ma génération – celle qui a dû s’accommoder des transformations les plus rapides que la planète ait jamais connue, mais qui disposait encore de repères, de références, de trajectoires passées et d’horizons imaginables, bref, de tradition – quand cette génération aura disparu, qui transmettra (cliquez) ?

          « Dans un monde qui n’a plus d’autres valeurs que quantifiables, où les aspirations les plus secrètes vers la transcendance sont jetées sur le marché comme les autres, qui transmettra – et à qui ? »

                    © Michel Benoît, 21 mars 2008

MANDELA, GANDHI, M.L. KING… ET JÉSUS ?

L’émotion planétaire à la mort de Nelson Mandela montre combien nous avons besoin de prophètes – combien nous en manquons cruellement.

Qu’ils semblent petits à côté d’eux, ces dirigeants politiques à qui nous confions le pouvoir – pour qu’ils en fassent quoi ?

Trois prophètes – Mandela, Gandhi, Martin Luther King -, auxquels il faudrait aujouter le Dalaï Lama et Aung San Suu Khy, ont été des apôtres visionnaires de la non-violence et du pardon. Tous se sont convertis à ces valeurs dans l’isolement, cachot ou exil. Comme si la solitude de la mise à l’écart était une condition nécessaire à l’approfondissement qui fut le leur.

Comme s’il fallait être condamné au silence de l’ombre pour laisser naître en soi, puis proclamer à la face du monde, la fin de la haine et la nécessaire unité de la race humaine autour de quelques valeurs toute simples. Mais qui sont à contre-courant du mouvement irrépressible des sociétés.

Nageurs obstinés, ils ont remonté les courants contraires.

Ont-ils changé le puissant cours du fleuve – égoïsme, militarisme, violence, haine ?

Non. Après Gandhi, l’Inde s’est déchirée entre religions et castes, elle est devenue une puissance nucléaire. Après M.L. King, l’Amérique est restée la première puissance militaire du monde, intervenant partout pour protéger ses intérêts économique – business and big money. Après Mandela, la tension demeure entre noirs et blancs en Afrique du Sud. Le Dalaï Lama n’a pas pu empêcher le génocide de l’âme tibétaine. Que fera Aung San Suu Khy si elle accède au pouvoir ?

Ce qui leur est commun, c’est la non-violence que le XX° siècle semble avoir découvert avec eux.

Pourtant, ils n’étaient pas les premiers. Dans les Mémoires d’un Juif ordinaire (cliquez), j’ai montré que Jésus avait été le premier non-violent de l’histoire humaine.

Pas seulement parce qu’il refuse de s’allier aux Zélotes, partisans à son époque de l’action armée pour chasser l’occupant romain. Mais parce qu’il enseigne clairement, explicitement, le refus de se laisser entraîner dans n’importe quelle spirale de violence. « Si l’on te prend ton manteau, [ne riposte pas mais] donne aussi ta chemise. Si l’on te force à faire un kilomètre, fais-en dix. Et si l’on te frappe sur une joue, tend l’autre. » A Pierre qui tire l’épée pour se défendre au moment de l’arrestation, il crie : « Remet ton épée au fourreau ! Quiconque pratique la violence périra par la violence. »

Cette doctrine, il la trouvait entre les lignes chez certains des prophètes juifs ses devanciers. Mais aucun d’entre eux ne l’a jamais formulée aussi nettement. Aucun n’en a fait le cœur de son enseignement, le gouvernail de sa vie, se laissant condamner sans résister plutôt que d’appeler à une insurrection de ses partisans – ce qui eût été possible pour Jésus, et bien sûr inefficace.

Sa vie et sa mort ont laissé dans l’histoire humaine une trace ineffaçable parce qu’il a su lier entre eux le refus de la violence, le pardon des offenses, la compassion universelle, l’attention aux plus petits de ce monde, l’exigence de justice. Mais surtout une approche nouvelle, révolutionnaire, d’un « Dieu » qu’il appelle Abba, petit papa chéri.

Cet homme-là reste largement inconnu de la chrétienté. Pourquoi ? Parce qu’il a été très rapidement transformé en Messie – c’est-à-dire Christ – puis en Dieu.

Jésus aurait-il eu l’audience mondiale qu’a connue le Christ ? Sans doute pas. S’il n’avait pas été transformé en Jésus-Christ, deuxième personne d’une Trinité divine, qui aurait parlé de lui ? Un obscur prophète juif, crucifié comme un malfaiteur ? Quelle aurait été sa postérité ? Quelle marque aurait-il imprimé sur la planète ?

Tous les prophètes modernes, de Gandhi à Mandela, ont été profondément influencés par la personnalité et l’enseignement de l’homme Jésus. A l’heure de la mondialisation, leur message de non-violence et de pardon est partout diffusé et entendu. Quand ils disparaissent, nous mesurons ce qui vient à nous manquer.

C’est qu’en transformant Jésus en Christ et Dieu, la première génération chrétienne n’a pas pu occulter l’immense personnalité de cet homme, et la force révolutionnaire de son message. L’un et l’autre imprègnent encore les évangiles. Le travail des exégètes – mon travail après d’autres – a été et reste de dégager la figure de Jésus du maquillage religieux et ésotérique dont il a été recouvert par ses successeurs assoiffés de pouvoir.

La force des institutions en place, le besoin de mythes religieux sont tels, que nous sommes peu entendus. L’homme Jésus ne remplacera pas le Christ-Dieu dans la conscience et la pratique des Églises qui se réclament de lui.

Qu’importe, puisque des Mandela, Gandhi, d’autres encore, ont pris le relai de la non-violence, du pardon et de la réconciliation.

Ce qui leur manque, ce que Jésus avait si bien su placer au cœur de son enseignement à lui, c’est la mise en lumière claire, explicite, du Dieu-Abba au centre de leur message. Un « Dieu » de compassion et de pardon, sans lequel aucune des valeurs pour lesquelles ils ont combattu n’aurait de sens.

Jésus, l’inconnu lumineux, continue tant bien que mal à éclairer une planète désespérée par le manque d’espoirs.

                                            M.B., 8 décembre 2013