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LA MORT, ET APRÉS ?

          Frappés par la mort, ce matin même, de notre ami Philippe, vous souhaitez que je nous aide à positiver cet événement douloureux .

 Aux origines de l’humanité

           Yves Coppens nous apprend que la naissance de l’homme s’accompagne, au tournant du Neandertal, par l’apparition de deux faits marquants : alors que les ossements des animaux préhistoriques sont disséminés dans la nature, l’Homme enterre les cadavres de ses morts, leurs ossements sont regroupés dans un même lieu.

          Au même moment, nos ancêtres apprenaient à maîtriser un langage élaboré, qui leur permettait de donner une signification symbolique à leur vie – et à leur mort.

          Parallèlement, on s’aperçoit que les peintures rupestres ne sont pas seulement des représentations de scènes de chasse : certaines semblent représenter le triomphe de la vie sur la mort, par la victoire de l’Homme sur son gibier.

           Dès son apparition sur terre, ce qui fait donc la différence entre l’Homme et l’animal, c’est une certaine conscience que la mort ne met pas un terme à la vie : qu’il y a « quelque chose » après la mort, ou au-delà de la mort.

 Les premières civilisations

           Ce « quelque chose », les premières civilisations occidentales vont le formuler par des mythologies complexes, dont le pivot central est ce qui se passe après la vie terrestre.

          En Égypte, en Assyro-Babylonie, en Grèce puis à Rome, la mort est toujours représentée comme un passage. Le mort va errer pendant quelque temps avant de trouver un passeur qui lui permet d’accéder au lieu de son repos définitif. C’est Anubis au bord du Nil, ou Charron en Grèce qui fait traverser au mort le Styx, rivière-frontière.

          Pendant ce temps d’errance avant son passage, le mort doit pouvoir se nourrir et disposer de ses objets familiers : on les dépose donc dans la tombe avec des aliments.

            Souvent, on pose sur ses lèvres une monnaie pour qu’il puisse payer le passeur d’éternité.

           Toutes les premières civilisations se rejoignent donc dans la conscience que le mort continue à vivre. Qu’il doit franchir un obstacle, après quoi il parvient au lieu du repos éternel – Champs-Élysées, Pâturages Éternels, Ciel – le nom et l’imagerie de ce lieu diffèrent selon les cultures, mais la conviction est partout la même : il y a une vie après la mort.

 Le judaïsme

           Seuls parmi les peuples de l’Empire romain, les juifs croyaient à une résurrection des morts, au Dernier Jour : c’est-à-dire à la fin des temps, quand ce monde-ci cesserait d’exister.

           Il y aurait alors une résurrection générale de tous les morts, mais pas pour retrouver leur état antérieur. Cette résurrection finale serait en fait une seconde création, comparable à la première (celle de Genèse) : un nouveau monde serait créé, dont Le Mal (Satan) serait exclu, et où les morts vivraient dans le bonheur d’une lumière divine que plus rien n’obscurcirait.

           Dans ce judaïsme ancien apparaît peu à peu l’idée que nous possédons une néphesh, quelque chose d’assez imprécis qui se sépare du corps à la mort et va vivre, en attendant la résurrection du Dernier Jour, dans un endroit qu’on appelle le Shéol. Ce n’est pas un lieu de punition comme l’enfer, mais un lieu d’attente, sombre et pénible puisqu’on n’est plus vivant, mais pas encore ressuscité.

           Au Moyen âge on a traduit néphesh par âme, et Shéol par enfer : double erreur dont les conséquences vont influencer le christianisme naissant.

 Jésus

           Ầ son époque, les pharisiens enseignaient la résurrection au Dernier Jour, conviction partagée par la majorité des juifs sauf le clergé de Jérusalem, les sadducéens.

          Lui-même pharisien, Jésus n’a rien dit de l’après-mort : il partageait les convictions de ses collègues pharisiens. Mais par ses actes comme dans ses paraboles, il a enseigné avec force que l’échec n’existe pas.

 Il y avait en Israël deux grands échecs de la vie :

 1- La maladie : elle mettait le malade à l’écart de la société. La maladie (surtout les maladies de peau) était une cause d’exclusion sociale, politique et religieuse, qui équivalait à une véritable condamnation à mort. Or Jésus guérit tous les malades qui viennent à lui, et les réintègre par là dans la vie sociale de son temps.

 2- Le péché : trois catégories de pécheurs étaient exclus de la société : les collaborateurs avec l’occupant romain, les fonctionnaires corrompus et les prostituées. Or Jésus partage la table des collaborateurs, accueille les fonctionnaires corrompus (l’un d’eux, Lévi-Matthieu, deviendra son disciple), relève les prostituées – à une condition, qu’ils reconnaissent leur péché et fassent le chemin de conversion rendu possible par leur rencontre avec lui.

           Pour l’un comme pour l’autre cas, le message est clair : dans la vie, il n’y a pas d’impasse définitive. Aucune situation, aucune erreur de parcours – même la pire -, n’est irrémédiable : une nouvelle vie est toujours possible, dès maintenant, sans attendre le jugement final.

           Vous lirez dans Jésus, mémoires d’un Juif ordinaire (Dans le silence des oliviers) la description de cette attitude, qui est une des grandes nouveautés apportées par Jésus.

 Le christianisme

           Quelques mois après sa mort, ses disciples annoncent qu’il est ressuscité, non pas au Dernier Jour, mais 36 heures après sa mort.

          Une résurrection avant la fin du monde, chose totalement inédite pour les juifs : cette affirmation marque la naissance du christianisme (cliquez). Paul de Tarse va s’emparer de l’idée, et la développer : « Vous ressusciterez, dit-il, puisque Jésus est ressuscité ». Et ses disciples concluront peu après : « Puisque Jésus est ressuscité, c’est qu’il était Dieu – seul un Dieu peut se ressusciter lui-même ».

    Au  Moyen âge, on va élaborer la notion de l’âme : à la mort, elle se sépare du corps et vit de son côté (on ne sait pas trop comment) en attendant de retrouver son corps.

          Thomas d’Aquin aura beaucoup de mal à expliquer ce que c’est qu’une âme privée de corps : en fait l’âme n’a aucune réalité, c’est une construction purement intellectuelle de philosophe.

           Pour savoir ce que fait l’âme en attendant la résurrection, on invente alors le purgatoire. Ầ la mort, l’âme va soit au ciel, soit au purgatoire en attendant, soit en enfer.

 L’enseignement du Bouddha

           Pour Siddhârta, l’âme n’existe pas. La mort n’est qu’un passage d’une forme de vie à une autre : « Rien ne disparaît, tout se transforme » (cliquez).

          Le vivant (animal ou humain) parcourt des cycles successifs de morts suivies de  renaissances  (le mot réincarnation est une invention occidentale) : au moment de sa mort, si la somme de ses actes négatifs l’emporte sur la somme de ses actes positifs, il ne peut que s’engager dans une nouvelle naissance, et ainsi de suite jusqu’à ce que le positif finisse par l’emporter sur le négatif.

           Ces « actes », ce sont les pensées, les paroles et les actions de toute une vie. Quand il n’y a plus que du positif, c’est l’Éveil : alors, aucune renaissance n’est plus nécessaire et l’Éveillé, enfin libéré du cycle douloureux des renaissances, va vivre dans ce que Siddhârta appelle « le ciel ».

           Quand ses disciples lui demandent en quoi consiste ce ciel, il a une réponse pleine d’humour : « Je ne suis pas sans en avoir une certaine idée, répond-il, mais je ne vous en dirai rien. Parce que je ne suis pas venu pour vous décrire ce qui se passe après l’Éveil, mais pour vous y conduire dès maintenant, dans cette vie-ci. Faites donc ce que je vous dis, et vous verrez bien quand vous y serez. » Un peu plus loin, il est plus sérieux : « Avec nos mots, dit-il, nous ne pouvons parler que de ce que nous connaissons par l’expérience acquise dans notre vie terrestre. Je devine intuitivement à quoi doit ressembler le ciel, mais je ne trouve pas les mots pour en parler. »

 Le bouddhisme tibétain

           Le bouddhisme pénètre au Tibet au VIII° siècle : depuis 12 siècles, les tibétains ont accumulé observations, recherches médicales, expérimentations, autour du moment de la mort et de ce qui s’ensuit immédiatement.

          Dossier considérable, étoffé, précis, résumé dans le Livre des Morts tibétain ou Bardo Thödol.

          Ils étudient les phases de la mort (le Bardo), s’aperçoivent que le processus n’est pas immédiat, que la fin du souffle n’est que le début d’un cheminement au cours duquel le vivant doit quitter son corps pour se trouver face à la réalité de ce qu’il était au moment de sa mort.

          Là, débarrassé de tous les faux-semblants, des illusions sur lui-même, des mensonges consentis ou implicites, il se voit tel qu’il est. Et il penche, de lui-même, soit vers une renaissance qui lui permettra de purifier encore son karma, soit vers une non-renaissance, une entrée dans la réalité ultime.

           D’après leurs observations, le processus peut durer 2 à 3 jours, parfois plus (pas plus de 7 semaines). Pendant cette période qui suit la fin du souffle, le vivant est conscient de tout ce qui se pense, se dit et se fait dans les univers. Par la méditation, nous qui sommes restés pouvons être en contact avec lui, et lui envoyer les pensées positives qui l’aident dans ce moment délicat de la confrontation avec la réalité.

            J’ajoute que les études médicales menées sur les Expériences de Mort Imminente (NDE en anglais) depuis 40 ans, confirment totalement l’enseignement du Bouddha et le dossier très complet rassemblé par les tibétains.

 Que conclure ?

           La mort d’un ami, d’un proche nous frappe toujours douloureusement. Il me semble que quand on constate que toutes les civilisations de l’humanité, depuis ses origines, vont dans le même sens, c’est à prendre au sérieux : la mort n’est qu’un passage.

          Il n’y a pas de mort, il n’y a que des formes de vie.

          Celle que nous vivons en ce moment n’est qu’une étape, vers autre chose.

          Cet autre chose, nous n’avons pas les mots pour le dire : mais de ce parcours rapide nous pouvons retirer deux certitudes, exprimées différemment mais unanimement dans l’évolution des cultures.

           D’abord, que nos morts vivent, soit par leur renaissance ici-bas (et alors, nous n’avons plus de contacts avec eux), soit dans une forme de vie dont nous ne pouvons rien dire. Mais dans laquelle ils sont en contact avec nous, au-delà des mots et des images, au niveau de ce que la Bible appelle le « cœur ».

           Ensuite, que les jours et les ans qui nous sont donnés à vivre avant notre propre mort doivent nous servir pour « purifier notre karma », c’est-à-dire pour faire basculer nos vies (nos pensées, nos paroles et nos actes) du négatif vers le positif.

           Pour positiver nos vies, inlassablement.

                                   M.B., Conférence au Club 41,15 janv. 2012

PEUT-ON RESTER EN COMMUNICATION AVEC LES MORTS ?

          Il est mort, elle est morte ! Dans ma poitrine, c’est un trou béant… Est-ce que c’est fini pour toujours ? Est-ce la fin des relations, de la complicité d’une vie entière ? N’y a-t-il plus que le néant de l’absence ? Au moins, est-ce que la personne défunte m’entend ou peut lire mes pensées ?

           Depuis toujours, les humains se posent douloureusement cette question. Je n’ai pas la prétention d’y répondre, mais de résumer brièvement les traditions qui ont vu le jour sur cette planète. Elles se rejoignent toutes dans deux principales.

 I. Le judéo-christianisme

           -a- Pour les Juifs, la vie commence à un moment donné : avant, il n’y a rien, nous n’existons pas. Puis le fil de l’existence se déroule jusqu’à la mort : après, il n’y a rien, nous n’existons plus. Ou plutôt il y a un lieu d’attente, le Shéol, dans lequel la personne morte va végéter en attendant la résurrection finale, au dernier jour – à la fin du monde.

          Ce lieu est pénible, parce qu’on n’est plus vivant, et qu’on n’est pas encore ressuscité. Avant l’influence de l’hellénisme, le judaïsme n’en disait guère plus.

          Cette résurrection du dernier jour n’est pas le retour des défunts à leur état d’avant la mort. C’est une seconde création, semblable à la première à une nuance près : Le Mal (le diable, le Satan) ne fera plus partie du nouveau monde.

          Dieu recréera l’humanité, comme il l’a déjà fait une fois, mais sans la fracture du Mal.

          Ce monde ressuscité sera parfait, puisqu’il ne connaîtra plus les méfaits causés par « Celui qui divise », le dia-bolos : haines, guerres, souffrances de toutes sortes…

           -b- Les premiers chrétiens ont repris cette idée de résurrection à la fin du monde, et pour eux elle se produira au moment où le Christ-Messie reviendra : « Alors les morts en Christ ressusciteront… et nous serons enlevés avec eux sur les nuées, à la rencontre du Seigneur (1) ».

          Le temps passant, les théologiens chrétiens ont inventé une période intermédiaire, le purgatoire, destiné à permettre aux morts de faire un brin de toilette avant de se présenter au Seigneur.

           Judaïsme ou Christianisme, la personne défunte continue d’exister, mais dans un autre espace-temps que le nôtre. Dès l’instant de sa mort, elle n’a plus aucune possibilité de communiquer avec ceux qui vivent dans notre espace-temps à nous autres, les  »vivants ».

          C’est fini : le fossé creusé par l’absence de la personne aimée ne se comblera que lorsque je mourrai à mon tour, et que je la rejoindrai.

           Les évangiles témoignent pourtant qu’après sa mort, pendant quelques jours, Jésus apparaît à ses disciples : ils le voient, il leur parle, ils lui parlent. Ces apparitions sont rapportées par des traditions d’origine différente, et qui sont unanimes : les exégètes valident donc leur réalité historique.

          Elles ne diffèrent que par un détail : selon les unes, Jésus ne peut pas être touché (Marie-Madeleine). Selon les autres, non seulement on peut le toucher (Thomas), mais il mange devant ses disciples (Emmaüs, au bord du lac).

          Un  »détail », car cette différence peut être attribuée au travail de relecture et de correction des derniers auteurs des évangiles. Elle n’invalide pas un fait qui reste incontournable : Jésus, après sa mort, s’est rendu brièvement visible à certain(e)s de ses proches.

          Ces apparitions contredisent à la fois l’enseignement du judaïsme et celui de s. Paul : c’est un argument de plus pour leur réalité historique, mais comment les expliquer ?

 II. L’hindo-bouddhisme

           L’autre moitié de l’humanité, l’Orient, a développé une conception totalement différente de la vie et de la mort. Elle est résumée par cette maxime du Bouddha Siddhârta :

          « Rien ne commence, rien ne finit, tout se transforme ».

           L’existence n’est pas un tracé linéaire, mais cyclique : avant cette vie-ci, nous en avons connu d’autres. Ầ notre mort, soit nous aurons  »purifié » notre karma et nous ne reviendrons plus. Soit il restera du travail à accomplir pour neutraliser les actions négatives de notre passé, et pour cela il faudra renaître, vivre une nouvelle vie de souffrances avec l’espoir de parvenir, enfin, au triomphe en nous du positif sur le négatif.

          Pas d’enfer, pas de purgatoire, mais un travail accompli sur soi-même au cours de nombreuses naissances successives – hélas indispensables.

           « Et quand on ne revient plus, demandent ses disciples à Siddhârta, où va-t-on ? »

          Le Bouddha refuse de leur répondre : « Je ne suis pas venu pour vous décrire le ciel, mais pour vous y conduire au cours de cette vie-ci, afin qu’elle soit la dernière pour chacun. Travaillez sur vous, et vous verrez bien ».

           Les tibétains ont beaucoup étudié cette question, et se sont aperçus que le choix entre non-retour et retour (nouvelle naissance) n’est pas instantané. Pendant une période variable selon chacun(e), habituellement de quelques jours, le défunt fait lui-même le point sur ses vies passées, et estime s’il lui est nécessaire de renaître, ou non.

          C’est le Bardo, pendant lequel la personne morte est en relation avec tout le cosmos : elle peut se rendre visible à ceux qui lui ont été le plus proche, et les tibétains citent de nombreux exemples d’apparitions de morts les jours qui suivent leur décès.

           Dans les années 1970, le P. Karl Rahner, jésuite allemand, a publié une étude très savante pour montrer que dans la tradition thomiste, la notion de  »corps cosmique » existe bel et bien, et qu’elle explique les apparitions de défunts peu après leur mort – dont il a été lui-même témoin.

           Les apparitions de Jésus après sa mort sont donc parfaitement consonnantes avec l’expérience bouddhiste et la métaphysique thomiste. Les évangélistes ont appelé  »ascension » le moment où Jésus a cessé d’apparaître – c’est-à-dire où il est resté au  »ciel », n’ayant plus besoin de renaître.

 III. Et nous ?

           Interrogez autour de vous : les cas de personnes ayant  »vu » des défunts, les ayant  »entendu » ou ayant eu la sensation très forte de leur présence peu après leur mort sont innombrables – mais personne n’ose en parler, car c’est un tabou du christianisme.

          L’Orient semble avoir vu juste : pendant le Bardo – quelques jours – nos morts sont capables de signaler leur présence à ceux qui les ont aimés, et ils le font souvent, de façon très différente selon les récepteurs.

          S’ils doivent renaître, ce contact cesse : alors il y a, quelque part sur la planète, un nourrisson qui pleure devant la vie de souffrance qui s’offre à lui.

          S’ils n’ont plus besoin de renaître, ils restent en relation avec l’ensemble du cosmos – donc avec nous. Mais ils ne se manifestent plus ou rarement – peut-être pour ne pas intervenir dans notre combat pour la purification du karma, que nous sommes les seuls à pouvoir mener à son terme.

           Comment savoir si une personne très-aimée a repris naissance, ou bien si elle vit désormais pour toujours dans un autre espace-temps que le nôtre, mais reste attentive à chacune des secondes de notre existence ?

          Hélas, c’est impossible. Il faut nous contenter de l’espérance qu’elle n’a pas repris naissance après le Bardo. Et souhaiter que si, pour son malheur, elle a dû renaître, là où elle est elle parviendra à positiver son karma pour cesser de souffrir, au terme de cette nouvelle vie qui s’ouvre devant elle.

                                                M.B., 10 déc. 2012

 (1) S. Paul, I° Épître aux Thessaloniciens, 4, 16-17.

L’URGENCE

          Le monde est en feu, ô moines !, s’exclamait un jour le Bouddha Siddhartha. Cinq siècles après lui, et dans un tout autre contexte, le Bouddha Jésus soupire : Je suis venu allumer un feu sur la terre, et comme je suis impatient de le voir prendre !
L’impatience dont font preuve les Éveillés est une constante : ils ont vu, ou ils voient. Ils souffrent des pesanteurs de ceux qui ne « voient » pas, qui ne veulent pas « voir ». Parfois, ils se taisent : le plus souvent, ils meurent d’impatience.

          Notre situation est particulière.
Nous avons créé un tintamarre médiatique qui accentue notre surdité. Depuis les faux-plafonds dorés, sur les tapis rouges, des paillettes tombent en pluie sur les pipol et ensevelissent les prophètes. Comme un taureau dans l’arène, nous sommes étourdis par les muletas des faiseurs de spectacle. Et nous ne savons plus où donner de la tête.

          Quelques uns prennent la peine de s’asseoir. Nul ne sait si ce sont des Éveillés, mais ils vivent à contre-courant. Au milieu d’informations qui n’ont jamais aussi été aussi abondantes, d’idéologies aussi réaffirmées, ils tentent de faire le tri. D’apercevoir quelques grands axes directeurs. Ils creusent, patiemment, l’une ou l’autre question centrale. Ce sont des économistes, des défenseurs de l’environnement, des chercheurs en sociologie, en politique, en biologie, en physique, en histoire, en exégèse.
Le plus souvent et sans le savoir, ils se rejoignent dans le souci de la beauté et de la dignité de l’humain.
Lorsqu’ils font entendre leur voix, c’est au milieu de l’immense vacarme des nouvelles vraies ou fausses, des dogmes anciens ou nouveaux, et des crispations qu’ils suscitent.

Car tout va très vite, de plus en plus vite. Un monde a disparu sous nos yeux. Nous n’avons plus le temps des nuances, de la réflexion apaisée : il faut crier pour se faire entendre. Nous sommes soumis à des chocs permanents : pour être écouté, il faut choquer.
Nous vivons dans l’urgence des temps en train de s’accomplir.

Quelques grands Éveillés du passé ont vécu en des périodes semblables aux nôtres : un monde était en train de mourir sous leurs yeux. Siddhartha, Jésus, Gandhi ou Martin Luther King, ils ont choqué : devant l’urgence qu’ils percevaient, le temps des précautions verbales leur a semblé révolu.
Le monde est en feu ! Malheur à vous, pharisiens ! Quit India now ! I have a dream ! : ils n’ont pas pris de gants.

Qu’ils soient grands ou petits, on reproche aux bousculeurs de l’ordre établi leur véhémence, ce côté un peu abrupt, leur manque de « rondeur », leurs impatiences.

J’envie Socrate, dont la légende dit qu’il a longtemps partagé sa méditation tranquille à l’ombre d’un pin parasol, entouré de quelques auditeurs avertis dont les questions mesurées l’aidaient à formuler sa pensée, tout en l’enrichissant au rythme paisible des jours.
Par la profondeur irénique de sa recherche, il voulait échapper à l’urgence : il a quand même dû se suicider.

                                      M.B., 16 mars 2008