INTERNET : La fin d’un monde ?

           Peut-on échapper à Internet ? Pas plus sans doute qu’aux avions qui introduisent en Europe des virus et des parasites tropicaux. Pas plus qu’à l’air du temps, qu’on est bien obligé de respirer même s’il est pollué.

            C’est ainsi qu’Over-Blog, sur lequel vous avez le privilège de me lire, vient de se mettre au goût du jour – et je n’ai pas pu y échapper.

            On m’avertit que la nouvelle version possède un nouveau design, et me permet de gagner de l’argent – comment donc ai-je pu vous éduquer jusqu’ici tout gratuitement ? On m’apprend que je peux bloguer depuis mon mobile, dont je ne me suis jamais servi que pour téléphoner, animal préhistorique que je suis. Que je dispose désormais d’un outil de migration depuis des plateformes tierces, mais surtout d’une fonction repost agrémentée d’un responsive design.

            Enfin, ô joie, on me dit que je peux bloguer sur Windows Live.

            Ma vie est transformée, et je voulais vous le dire sans plus tarder. Grâce au Social Hub intégré, je vais pouvoir être connected avec des inconnus, qui le resteront malgré ma mise en page intuitive.

            Comment ai-je pu vivre si longtemps sans l’acquis d’un tel progrès ?

                      Convaincu d’avoir franchi une étape décisive dans l’évolution de l’humanité, j’essaye de me connecter sur mon blog enfin modernisé. Je clique, et un message apparaît m’informant que The application is frozen. L’anglais n’ayant pour moi aucun secret, je comprends que la porte que j’ouvrais depuis 10 ans pour entrer chez moi, dans mon blog,  est bloquée par le givre – frozen. On n’entre plus, ô progrès ! Tu me laisses à la porte.

             Heureusement, on m’informe que je peux basculer en section HTLM, et que je peux désormais suivre mon blog grâce au reader. J’aimerais seulement pouvoir y écrire cet article dont vous avez tant besoin…

            Je parviens à  dégeler les gonds de la porte du blog et je tape le titre de cet article : il faut 1 minute 10 chrono pour qu’il s’inscrive dans la fenêtre. J’écris l’article :  il faut attendre 5 à 15 secondes pour que chaque frappe soit suivie d’effet. Vu mon âge, je ne suis pas sûr d’être encore en vie au moment de la conclusion.

             J’ouvre la page que vous avez le bonheur de contempler, pour découvrir que l’espace jusqu’ici dévolu à mes textes enchanteurs est désormais pollué par un tas d’icônes permettant la migration vers les plateformes tierces.

            C’est laid, ça encombre, mais c’est aussi inévitable qu’indispensable.

             Il y a plus grave, et j’ose vous en parler. Notre cerveau (en tout cas, le mien) est rempli de milliers de neurones qui possèdent chacun des dendrites partant dans tous les sens, un peu comme les épines d’un oursin. Chacun de ces dendrites est en contact avec ceux des neurones voisins : la communication circule en 3D.

              Elle s’effectue dans tous les sens, de façon multipolaire, ce qui explique la possibilité créatrice de notre cerveau (en tout cas, du mien).

            Tandis que les circuits de l’ordinateur fonctionnent en 2D, ils sont unipolaires, l’information circule dans un seul sens, de façon linéaire : une information suit l’autre, et uniquement quand la première a été validée.

            Vous devinez l’appauvrissement : on est passé du foisonnement d’un ciel étoilé, beauté perçue d’un seul coup d’œil,  aux rails d’un chemin de fer cahotant d’une traverse à l’autre.

            L’ennui, c’est que les moins de 40 ans ne savent plus ‘’penser’’ qu’en suivant ces rails. L’intuition, l’évocation poétique d’un vocabulaire qui appelle des connotations inédites, l’infinie créativité, la fantaisie, n’existent plus dans une communication linéaire. C’est la fin d’un monde, celui du langage humain. Les linguistes ont établi qu’un vocabulaire de 400 mots permet la communication de survie. Internet a réduit le vocabulaire des inernotes à quelques pulsions cognitives.  La pensée est devenue information :

            « Ch’te dis ça : et toi, tu dis quoi ? T’aime, ou t’aime pas ? – J’clique like – T’as cliqué ? Alors, t’es mon ami – Au fait, t’es qui, toi ? – K’ècek’ça peut’faire ? T’as cliqué j’aime, donc on est amis. »

             Il est vraisemblable qu’un formatage mondial des cerveaux est en train de s’accomplir à travers l’usage d’Internet et des résosocio. Une nouvelle façon de penser, ou plutôt de ne pas penser. De dire une seule chose à la fois, pour recevoir une réponse sans contenu : j’aime / j’aimepa.

            La planète communique massivement pour ne rien dire d’autre que « J’existe, puisque je communique. Et toi, t’existes ? Alors, clique. »

            Une nouvelle humanité va naître, dont la pensée sera limitée, comme le langage informatique, à une succession de 0 et de 1. « T’aimes ? Clique. T’aimes pas ? Clique pas. Si tu cliques pas, t’existes pas. »

            L’ennui, c’est que des religions politiques comme le communisme ou le nazisme fonctionnent exactement de cette façon. Et aussi les religions monothéistes comme l’islam coranique.

            Leurs adeptes divisent l’humanité en deux, 0 ou 1 :

            Ceux qui pensent comme nous, qui aiment comme nous, ceux-là ont le droit d’exister.

            Et ceux qui ne pensent pas comme nous, qui n’aiment pas comme nous ? Comme il n’y a pas de touche pour cliquer « j’aime pas », ils sont hors réseau. Si jamais ils trouvent un moyen de faire savoir qu’ils z’aiment pas, il faut les supprimer parce qu’ils sortent du seul langage admis, 0 ou 1.

             Allez ! Beau n’année, cliquez comme y faut.

                                 M.B., 31 déc. 2013

JÉSUS A-T-IL ÉTÉ L’AMANT DE MARIE-MADELEINE ?

          Au commencement Dieu créa les homme          puis les hommes créèrent des dieux. (1)

l’auteur du Da Vinci Code a pillé une vieille légende, remise au goût du jour par l’affaire de Rennes-le-château : Jésus aurait été l’amant de Marie-Madeleine, et des enfants seraient nés de leur union sexuelle.

L’origine de cette légende se trouve dans un passage de L’Évangile de Philippe, texte gnostique du II°- III° siècle découvert parmi les manuscrits coptes de Nag Hamadi en 1947 :

« La Sagesse que l’on croit stérile  est la mère des anges.

La compagne du Fils est Marie de Magdala.

Le Maître aimait Marie plus que tous ses disciples,

Il l’embrassait souvent sur la bouche » (2)

Dan Brown a sorti cette phrase de son contexte, et s’en est servi dans un but purement commercial.

 Le contexte : un judaïsme devenu gnostique

Les textes gnostiques sont tous imprégnés d’un profond mépris pour le corps : « Malheur à vous… qui vous en remettez à la chair, cette prison qui périré  » (3) Parce que « celui qui a connu l’univers a trouvé un cadavre » (4), pour les gnostiques l’acte sexuel plonge l’ « homme de lumière » dans la ténèbre (5) : « Tous les corps façonnés périront. Ne sont-ils pas nés de rapports [sexuels] semblables à ceux des bêtes ? » (6). Et encore : « Ne crains pas la chair et n’en sois pas amoureux. Si tu la crains elle te dominera, et si tu l’aimes elle te paralysera et te dévorera » (7)

Mais on oublie toujours de dire que les textes gnostiques viennent du judaïsme prophétique, et se prolongeront dans la kabbale juive : mouvement mystique plus que philosophique, pour qui l’union entre l’homme et Dieu est de nature nuptiale. « La chambre nuptiale n’est pas pour les animaux… ni pour les hommes et les femmes impurs. Elle est pour les êtres libres, simples et silencieux » (8). « La chambre nuptiale est le Saint des Saints »(9)

Les gnostiques connaissent donc deux sortes d’unions : l’une, grossière, l’union charnelle des corps. L’autre, spirituelle, l’union nuptiale – aboutissement de la gnose.

Le Jésus des gnostiques ne pouvait forniquer avec Marie-Madeleine : c’eût été tomber dans la déchéance qu’il condamne lui-même : « O incomparable amour de la lumière, s’exc lam e-t-il ! O tristesse du feu qui brûle le corps des hommes, les consumant nuit et jour… lui qui les fait s’unir entre mâles et femelles… et qui les agite secrètement et ouvertement ! Celui qui cherche la vérité auprès de la vraie sagesse doit fuir la volupté, qui détruit l’Homme » (9)

 Le baiser de la prééminence

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre le baiser de Jésus sur la bouche de Marie-Madeleine, celui des prophètes et du Cantique des Cantiques (« Qu’il me baise des baisers de sa bouche », 1,2) : bref, du mysticisme juif. « La bouche est la source et la sortie du souffle, et lorsque le baiser se pose sur la bouche, un  souffle s’unit à un souffle… à plus forte raison des souffles intérieurs ! » (10)

Ce « souffle intérieur » c’est le ruah, qui désigne indistinctement dans le judaïsme le souffle et l’esprit. Que les Grecs ont traduit pneuma, les Latins spiritus.

Le « baiser sur la bouche » que donne Jésus à Marie-Madeleine est donc un terme codé du gnosticisme : il signifie l’entente, la compréhension mutuelle, la connivence particulière qui existaient entre cet homme et cette femme. Et la transmission d’une Vérité plus haute.

Dans le contexte, il n’a aucune signification érotique.

Marie Madeleine faisait partie du cercle des intimes de Jésus : elle est présente au pied de la croix, elle est la première témoin de ses apparitions – avant les apôtres.

C’est cette intimité que l’Évangile de Philippe traduit par l’image du « baiser sur la bouche ». Allusion codée mais sans équivoque au cheminement mystique qu’il propose aux « parfaits », les gnostiques : ceux qui possèdent la connaissance intime du message de Jésus.

Cela, et rien d’autre.

Un second texte de Nag Hamadi, l’Évangile de Marie, décrit des relations difficiles entre les apôtres et Marie-Madeleine. « Les disciples étaient dans la peine… Marie se leva, embrassa tous [les disciples] et dit à ses frères [les apôtres] : « Ne soyez pas dans la peine et le doute… » Pierre lui répondit : « Sœur, nous savons que le Maître t’a aimée différemment des autres femmes. Dis-nous les parole s qu’il t’a dites… » (11)

Cette fois-ci, Marie embrasse tous les disciples : était-elle donc l’amante de tous ces hommes ? Ou bien ce baiser signifie-t-il qu’elle veut les introduire dans une gnose, celle qu’elle a reçue de Jésus ? Et en effet, juste après elle leur parle et « par ces paroles, elle tourna leurs cœurs vers le Bien » (12). Pierre avoue qu’elle a compris mieux que lui l’enseignement de Jésus : le Maître l’a aimée différemment des autres femmes – c’est-à-dire différemment de la façon dont les autres femmes se font aimer, physiquement. Et la preuve, c’est la qualité de son enseignement…

Alors (selon ce texte) éclate la jalousie d’André : « André prit la parole et s’adressa à ses frères : « Dites, que pensez-vous de ce qu’elle vient de raconter ? … Ces pensées diffèrent de celles que nous avons connues » Pierre ajouta « Est-il possible que le Maître se soit entretenu ainsi, avec une femme, sur des secrets que nous, nous ignorons ? Devons-nous changer nos habitudes, écouter cette femme ? L’a-t-il vraiment choisie et préférée à nous ? » (13)

On retrouve ici l’écho d’un conflit qui parcourt tous les Évangiles canoniques, mais qui a été occulté par l’Église depuis les origines : la lutte pour le pouvoir. Tous veulent être « à la première place » (14) : quelqu’un d’autre va-t-il leur ravir cette première place, parce que plus proche du Maître qu’eux ? Et ce quelqu’un sera-t-il en plus une femme, déchéance suprême pour des hommes convaincus de leur supériorité de mâles ?

Cela, Pierre ne l’admet pas : « Simon Pierre dit ceci [aux disciples] : « Que Marie nous quitte, car les femmes ne sont pas dignes de la vie. Jésus a dit : Voici, moi je la guiderai afin de la rendre mâle, de sorte qu’elle aussi puisse devenir un esprit vivant, semblable à vous, hommes mâles. Car toute femme qui se fera mâle entrera au royaume des Cieux » (15)

Que Marie « se fasse mâle », qu’elle abandonne sa féminité : et alors seulement elle pourra devenir gnostique, car la femme n’est pas digne de la gnose, la connaissance parfaite.

« Alors Marie pleura. Elle dit à Pierre : « Mon frère Pierre, qu’as-tu dans la tête ? Crois-tu que c’est toute seule, dans mon imagination… que je dise des mensonges à propos des enseignements du Maître ? » (16). En pleurant, Marie témoigne de sa faiblesse, c’est à dire de sa féminité. Alors Lévi prend sa défense, confirmant ce que nous apprennent par ailleurs les Évangiles canoniques : le tempérament violent de Pierre, sa volonté de puissance :

« Lévi prit la parole : « Pierre, tu as toujours été un emporté. Je te vois maintenant t’acharner contre la femme, comme le font nos adversaires. Pourtant, si le Maître l’a rendue digne, qui es-tu pour la rejeter ? Assurément, le Maître la connaît très bien : il l’a aimée plus que nous » (17)

Le Maître la connaît très bien : s’agit-il d’une « connaissance » biblique, charnelle ? Non, puisque Lévi précise : « Laissons [la Vérité dans son entièreté] prendre racine en nous… partons annoncer l’Évangile » dans sa totalité gnostique (18).

  La gnose universelle

             Pierre ne supporte pas qu’une femme passe avant lui, au motif qu’elle aurait pénétré plus avant que lui dans l’intimité de Jésus : de même qu’il ne pouvait supporter la présence et l’enseignement du disciple bien-aimé de Jésus, dont le nom comme la mémoire seront effacés de tous les textes, sauf du IV° Évangile.

Il ne peut supporter qu’une connaissance plus intime de Jésus soit transmise par d’autres que la Grande Église, qu’il contrôle. Que l’entrée dans la chambre nuptiale mystique ne lui soit pas accordée, à lui, alors que cette chambre s’ouvre à une femme.

Marie-Madeleine fut-elle la seule à partager le « souffle intérieur » de Jésus par le baiser mystique ? D’après l ‘Évangile selon Thomas, les gnostiques reconnurent ce privilège à une seconde femme. Ici, le contexte prend tout son sens : « Jésus dit : Deux personnes iront se reposer sur un lit : l’une mourra, l’autre vivra (19). Salomé dit : Qui es-tu, homme, pour être – toi qui es issu de l’Unique – monté dans mon lit ? Et pour avoir mangé à ma table ? Jésus lui répondit : Je suis celui qui tient son être de celui qui est juste… » (20)

Si Dan Brown avait lu ce logion de l’Évangile selon Thomas, il aurait pu augmenter les ventes de son livre en aug mentant le nombre des amantes supposée de Jésus. Salomé n’avoue-t-elle pas que Jésus est monté dans son lit ?

Vocabulaire mystique de la chambre nuptiale. « Quand vous ferez de deux un seul et que vous ferez que ce qui est au-dedans soit au-dehors, et que ce qui est au-dehors soit en-dedans… quand vous mettrez une image à la place d’une image, alors vous entrerez dans le royaume » promis par la gnose (21).

C’est ainsi qu’il faut comprendre le passage de l’Évangile de Philippe utilisé par Dan Brown :

« La Sagesse que l’on croit stérile  est la mère des anges

La compagne du Fils est Marie de Magdala.

Le Maître aimait Marie plus que tous ses disciples,

Il l’embrassait souvent sur la bouche  » (22)

La Sagesse, en gnosticisme, c’est Celui qui est né de l’Un, Jésus. On (les impurs) la croit stérile : mais elle est mère des anges, c’est à dire des messagers de la Vérité. « Le parfait Seigneur (23) dit : Je suis venu de l’Un afin de pouvoir vous instruire de toute chose. L’Esprit, qui était un géniteur, avait le pouvoir d’engendrer et de donner forme… à d’autres esprits de la génération inébranlable » (24).

Marie-Madeleine, Salomé : deux représentants de cette « génération inébranlable » qui a été ensemencée par l’enseignement du Géniteur, échangeant avec lui le baiser sur la bouche, souffle à souffle, et partageant avec lui le lit de la chambre nuptiale comme tous les « parfaits ».

En donnant à deux femmes la prééminence sur le troupeau des disciples mâles (et fiers de l’être), les Évangiles gnostiques se montrent fidèles à l’attitude de Jésus, qui avait admis dans son cercle restreint plusieurs femelles. Un seul témoin canonique rapportera la réprobation des apôtres devant l’attitude de leur Maître : le treizième apôtre, dont le récit (amplifié et corrigé par la suite) figure toujours dans le IV° Évangile. « Ses disciples arrivèrent, et s’étonnèrent qu’il parle à une femme » (Jn 4,25). Cet Évangile, qui n’a été reconnu par l’Église que bien après les synoptiques, était le préféré des gnostiques. Faut-il s’en étonner ?

La gnose est universelle, elle admet que des femmes ont pu être « compagnes » de Jésus : l’Église, elle, protège son pouvoir masculin.

La Sagesse s’unit aux hommes (ou aux femmes !) dans la chambre nuptiale. Elle s’unit à eux (à elles) dans un baiser sur la bouche, où le souffle-Esprit divin se mêle au souffle-esprit humain pour enfanter la Vérité, la gnose parfaite.

Évidemment, il n’y a pas là de quoi faire un best-seller. Ni chatouiller les curiosités malsaines, pour faire de l’argent.

Jésus a toujours refusé le pouvoir de l’argent. Pierre refusera l’offre de Simon-le-magicien, qui lui proposait de l’argent en échange d’une part de pouvoir. Siddartha Gautama refuse à plusieurs reprises de « faire des miracles » pour attirer les foules et se faire ouvrir leurs portefeuilles (25).

                       M.B., 14 décembre 2006
      N.B. :. Ce texte a été repris, et adapté pour le grand public, dans un court essai, Jésus et ses héritiers, mensonges et vérités, dont il forme le dernier chapitre.

 (1) Ph 84 (Évangile de Philippe, publié par Jean-Yves Leloup, Albin Michel, 2003)

 (2) Ph 55.

 (3) ThC 16 (Le livre de Thomas le champion, in Textes gnostiques de Shenesêt, Par ole s gnostiques du Christ Jésus présenté par André Wautier, Ganesha, Montréal, 1988)

 (4) Th 56 (L’ Évangile selon Thomas, id.) : « connaître l’univers »  est une métaphore d’ordre sexuel.

 (5) Th 24.

 (6) ThC 5 (cf. Th 7)

(7) Ph 62.

 (8) Ph 73.

 (9) Ph 76.

 (10) ThC 8.

 (11) Pirouch Esser sefirot belima, cité par J.Y. Leloup, op. cit. p. 51.

 (12) Évangile de Marie, présenté par J.Y. Leloup, Albin Michel 1997, pp. 35 et 37.

 (13) Id., p. 35.

 (14) Id, p. 47.

 (15) J’ai analysé les racines et les conséquences de ce conflit oublié dans Dieu malgré lui, Ro ber t Laffont 2001.

 (16) Th 114.

 (17) Évangile de Marie, op. cit. p. 45.

(18) Id., p. 45

 (19) id. p. 45.

 (20) Cf. Lc 17,34 : « Je vous le dis : en cette nuit-là [celle de la fin du monde], deux seront sur le même lit. L’un sera pris, et l’autre laissé » Les gnostiques interprètent cette phrase dans un sens mystique : dans leur langage codé, l’union intime avec Dieu se réalise sur le lit de la « chambre nuptiale ».

 (21) Th 61.

 (22) Th 22.

 (23) Ph 55.

 (24) Noter ce qualificatif : « Parfait » ici signifie « ayant accompli la gnose », « Maître gnostique ».

 (25) La Sophia de Jésus le Christ,7, in André Wautier, op. cit p. 29.

 (26) Kevaddha Sutta, cité et commenté dans Dieu malgré lui, p. 292.

JÉSUS ÉTAIT-IL CHRÉTIEN ?

     La réaction d’un lecteur m’amène à préciser mon précédent article (« Redevenir chrétien ? »). Je disais « Si Jésus est juif, les évangiles sont juifs« . Formule provocante, donc à la fois juste et fausse.

     Jésus est juif. Ce fait a été passé sous silence pendant 19 siècles. C’est seulement depuis les années 1970 que la « troisième étape de la quête du Jésus historique » a vu des dizaines de chercheurs protestants, catholiques et juifs, reconnaître la judaïté de Jésus et publier des ouvrages (parfois fort techniques) sur ce sujet.

     Pendant 19 siècles, la chrétienté n’a pas proclamé Jésus, mais le Christ. Or Jésus n’était pas chrétien, il était juif.

     L’enseignement de Jésus est celui d’un juif, qui s’adressait à d’autres juifs. Mais d’un juif du 1° siècle, qui vient après toute une tradition, en train d’évoluer à son époque vers le rabbinisme qui donnera à la fin du II° siècle la Mishna, noyau originel du Talmud.

     Cet enseignement a été corrigé, par étapes successives, au cours de la mise par écrit des évangiles. On connaît maintenant bien ce processus, et l’on parvient à remonter, non pas aux « paroles mêmes de Jésus » (Jeremias), mais à l’événement ou à la parole qui trouve le plus vraisemblablement sa source dans le Jésus historique (Meier).

     Contrairement à Bultmann, il ne faut pas dire que rien du Jésus historique (juif) ne peut être retrouvé dans évangiles actuels : on parvient, au contraire, à identifier quantité de logia (dits ou paroles) qui trouvent bien dans Jésus lui-même leur origine. Ils se caractérisent tous par une forte tonalité juive, dans la forme et dans le fond.

     Mais en même temps, on remarque que le rabbi itinérant juif se démarque du judaïsme de son époque. La distance qu’il prend par rapport à l’enseignement de la Loi (pharisiens), à la pratique « sacramentelle » de son temps (sadducéens), à l’occupant romain (zélotes et hérodiens), est telle qu’elle va conduire les dirigeants juifs de Jérusalem (et non « tout le peuple juif ») à le livrer au pouvoir romain, avec une accusation politique (il s’est fait roi des juifs) et non religieuse (il a prétendu être Dieu)

     Maintenant qu’on sait que Jésus le juif a enseigné et vécu en juif, mais qu’il a aussi pris des distances considérables envers le judaïsme de ses pères, la question fondamentale – celle qui devrait rassembler toutes les forces de la chrétienté agonisante afin de survivre, et de transmettre au monde post-chrétien un message de vie, d’espoir en même temps que de subversion, cette question est simple :

 Qu’est-ce que Jésus apporte de nouveau au judaïsme ?

     Ce blog n’est pas le cadre adapté à la réponse. J’y réponds dans Jésus, Mémoires d’un Juif ordinaire (Albin Michel, cliquez). On découvre un Jésus fascinant, profondément aimable et aimant, capable de nous mener avec sureté au terme du chemin d’Éveil.

     Car dans ce monde de l’invisible, où les charlatans foisonnent depuis des siècles, Jésus se montre un guide solide, sûr, en qui on peut avoir confiance.

                           M.B., 1° octobre 2007

REDÉCOUVERTE DE JÉSUS ET DÉSTABILISATION

          Il y a une trentaine d’années, la « Quête du Jésus historique » a pris un tournant décisif. Il s’agit d’un mouvement, initié à la fin du XVIII° siècle, de chercheurs qui distinguaient le « Jésus de l’Histoire » du Christ de la foi.

          Ce tournant décisif, ce fut la redécouverte d’un fait jusque là passé à la trappe : Jésus était juif. C’est évident, direz-vous ! Eh bien non, cela ne l’est pas. Le fondateur du christianisme, un youpin ? Jamais ! Notre Christ à nous, il est né à Rome, de culture gréco-latine, et il est peut-être mort à Auschwitz : cela, c’était politiquement correct.

          Le grand public, en France et Allemagne, a été averti des progrès de la recherche  au moment de la série d’émissions Corpus Christi : les origines du christianisme, projetées sur ARTE et produites par Mordillat et Prieur (cliquez).

          Ces deux auteurs ont ensuite publié deux livres sur le sujet : ils prennent des précautions de démineur pour en dire assez, sans en dire trop… Et c’est le cas de la plupart des historiens, théologiens et exégètes qui publient sur ce sujet.

          En effet, découvrir Jésus tel qu’en lui-même – et non tel que l’ont transformé vingt siècles d’idéologie chrétienne, une idéologie fondatrice de notre civilisation, c’est extrêmement déstabilisant.

          Je reçois ainsi des courriers de lecteurs, qui me disent combien ils ont été secoués en me lisant…

          Quand j’ai rouvert moi-même ce dossier, vers 1994, j’ai été profondément perturbé : tout ce que j’avais appris, cru et cru savoir, s’écroulait. Des pans de murs, des murs entiers tombaient l’un après l’autre dans un nuage de décombres qui obscurcissaient la vue et empêchaient de respirer. Et puis, peu à peu, un visage s’est dégagé de l’épaisse poussière des gravats : le visage d’un homme infiniment attachant, aimable, aimant. Totalement subversif,  mais en même temps totalement rempli de compassion, doux et humble de coeur.

          Je voudrais rassurer ceux qui s’intéressent à cette « Quête du Jésus historique », et s’en trouvent déstabilisés.

          D’abord, c’est la seuls chose qui « bouge » dans un paysage de post-chrétienté complètement désertique. L’Église ne se montre plus capable que de répéter ce qui a fait sa grandeur et sa puissance : sans se rendre compte que cette marchandise-là n’est plus achetée, qu’elle n’est même plus vendable…

           Ensuite et surtout, ils découvriront – s’ils sont honnêtes et résolus – ce visage tellement fascinant, ils entendront sa voix.

     En découvrant ce qu’on lui a fait dire pour justifier le pouvoir de ce qui allait devenir l’Église, ils découvriront ce qu’il a vraiment dit ou voulu dire, ce qu’il a vraiment fait ou voulu faire.

     Et cette découverte, elle est rafraîchissante !

     Il y faut de la patience, car les quêteurs du Jésus historique sont extrêmement discrets, on les entend à peine. Il y faut de la persévérance, car aucune Église n’est prête à relayer cette quête toute récente. On s’y sent un peu seuls…

     Mais dès que le visage de Jésus sort de la poussière et de l’ombre, on n’est jamais plus seuls.

     En mars 2008, sortira chez Albin Michel Jésus et ses Héritiers (cliquez),court essai où je reprends les choses à la lumière des recherches les plus récentes. Je m’y attache aux héritiers présumés de Jésus, ceux sur lesquels nous avons des informations.

         Courage donc à ceux qui cherchent : plus on s’avance vers cet homme, et plus le chemin semble court, la lumière vive, douce et paisible.

                                                         M.B., 20 novembre 2007

UN LIVRRE SUR JÉSUS DU PAPE RATZINGER (I.)

          Le pape de Rome vient de publier un livre sur Jésus (1) : une petite révolution.
          Depuis la fin de l’antiquité, les papes ne se sont jamais exprimés en matière dogmatique que de façon officielle, ex cathedra. Leur parole était considérée comme normative et définitive : sans s’expliquer, de façon convenue, brève et lapidaire, ils définissaient le vrai. Ils ne débattaient pas, ne discutaient pas : ils condamnaient l’hérésie sans appel, sans argumentation, sans justification.

         Déjà Jean-Paul II avait publié, en 2004, un livre en son nom propre. Mais le sujet ne touchait pas directement au dogme fondateur du christianisme : Homme et Femme il les créa, il (ne) s’agissait (que) de morale sexuelle.
          Tandis que Jésus de Nazareth concerne l’identité même du christianisme, en la personne de son « fondateur ». Imagine-t-on, en 325 ou en 481, les conciles de Nicée ou Chalcédoine publiant un volume de plus de quatre cent pages, savant et argumenté ?

          « Je n’ai pas besoin de dire expressément que ce livre n’est en aucune manière un acte de magistère, écrit le pape, mais uniquement l’expression de ma quête personnelle… Aussi chacun est-il libre de me contredire ». Les cendres de Constantin, d’Athanase ou de St Léon doivent s’agiter : les imagine-t-on, sur un sujet aussi sensible que l’identité de Jésus, dire que « chacun était libre de les contredire » ? Arius ou Eutychès auraient certainement apprécié.
          Sur la couverture, le nom de l’auteur lui-même est double : « Joseph Ratzinger, Benoît XVI ». Qui écrit ? Est-ce Ratzinger, ou bien est-ce le pape ? Chacun est libre d’en juger. Sur pareil sujet la chose est toute nouvelle, sans précédent.

          Un pape, enfin, va cesser de condamner. Il éclairera, il expliquera à ceux qui cherchent.

          Je lis avec vous l’ Avant-Propos, où l’auteur expose en 13 pages sa méthode.
               On y découvre sans surprise qu’il connaît bien l’état de la recherche sur Jésus. « Depuis les années 1950, le fossé s’est élargi entre le « Jésus historique » et le « Christ de la foi » : les deux figures se sont éloignées l’une de l’autre à vue d’œil ».

          Mais après cet honnête constat de Ratzinger, c’est Benoît XVI qui parle : « Que peut bien signifier la foi en Jésus le Christ, en Jésus le Fils du Dieu vivant, dès lors que l’homme Jésus est si différent de celui que les Évangiles représentent et de celui que l’Église proclame à partir des Évangiles ? »
          Dès la première page de cet Avant-Propos, les choses sont donc claires.

         Ainsi, « Les progrès de la recherche historico-critique ont débouché sur… une figure de Jésus de plus en plus floue, voire évanescente […] Force est de constater que ces reconstitutions reflètent davantage leurs auteurs et leurs idéaux qu’elles ne mettent au jour l’icône du Christ ».

         Puis il cite son maître Schnackenburg : « La recherche scientifique a rendu [les croyants] incertains quant à la possibilité de garder la foi dans la personne de Jésus Christ sauveur du monde… Les efforts entrepris par l’exégèse scientifique […] nous entraîneront dans un débat permanent, … qui ne s’arrêtera jamais ». Et quand Schnackenburg suggère que « les Évangiles habillent de chair la figure mystérieuse du Fils de Dieu apparu sur terre », le pape le corrige : « Les Évangiles n’avaient pas besoin d’ « habiller » Jésus de chair, puisqu’il avait réellement pris chair. Reste à savoir s’il est possible de traverser le maquis des traditions [bibliques] pour trouver cette chair »

          En toute logique, le pape désosse ensuite la méthode historique. « En tant que méthode historique, elle postule la régularité du contexte dans lequel se sont déroulés les événements de l’Histoire ». Elle est donc incapable de percevoir « la plus-value que recèle la parole ». Pour la forme, il rend hommage à la méthode historico-critique, mais conclut : « Il devient évident… que cette méthode, de par sa nature, renvoie à quelque chose qui la dépasse et qu’elle est intrinsèquement ouverte à des méthodes complémentaires »
          Déjà en 1907, Pie X, dans l’encyclique Pascendi, condamnait la méthode historico-critique « agnostique, immanentiste, qui poursuit un prétendu progrès… en se réclamant du point de vue historique ».

          Traduisons la langue de bois de Benoît XVI : Je ne peux plus, comme mon prédécesseur, condamner les avancées de l’Histoire. Mais je vous explique : elles ont besoin de « méthodes complémentaires ». C’est-à-dire que la Bible « lue dans son ensemble… prolonge organiquement la méthode historico-critique… et la transforme en théologie proprement dite ».
          Et qu’est-ce qui « transforme » les paroles et les faits rapportés par la Bible en « inspiration » ? C’est que « l’auteur parle au sein d’une communauté vivante… dans laquelle une force directrice supérieure est à l’œuvre ».

          Trop de chercheurs ont fait progresser la « quête du Jésus historique ». On ne peut ignorer ce courant de plus en plus fort, qui trouble les croyants : mais on ne condamne plus. On encense l’ennemi, on s’incline devant lui pour mieux nier son existence et revenir au statu quo ante. Et on conclut, la main sur le coeur : « Du mieux que j’ai pu, j’ai tenté de représenter le Jésus des Évangiles comme… un Jésus historique, au sens propre du terme ».
          Le « sens propre du terme », le sens de l’Histoire, c’est celui que Ratzinger lui attribue.
          « Quiconque contrôle le passé, disait George Orwell, contrôle le futur »

          « J’espère que le lecteur verra clairement que ce livre n’est pas écrit contre l’exégèse moderne », conclut le pape avec une touchante sincérité. Il indique donc ses références : Karl Adam (4) Romano Guardini (2) Daniel-Rops (3), Schnackenburg et l’école allemande des années 1950-1960.
           Quant aux chercheurs américains des années 1990-2000 – les Brown, Charlesworth, Meier -, pas un mot. Sauf, en page 396, une petite notice sur John P. Meier, « exégète américain qui représente un modèle d’exégèse historico-critique où se manifestent à la fois l’importance et les limites de cette discipline. La recension de son travail, faite par Jacob Neusner, mérite d’être lue : « Who needs the historical Jesus ? » [A quoi sert le Jésus historique ?].
    
          Et seul un spécialiste averti peut décrypter cette référence (p. 13) : « Les différentes Écritures renvoient d’une manière ou d’une autre au processus vivant de l’Écriture unique qui est à l’œuvre en elles. C’est justement de ce constat qu’est né et que s’est développé en Amérique, il y a environ trente ans, le projet d’ « exégèse canonique », qui vise à lire les différents textes en les rapportant à la totalité de l’Écriture unique, ce qui permet de leur donner un éclairage tout à fait nouveau »
         ; Il faut lire ici une condamnation du Jesus Seminar d’abord, puis de toute l’école américaine où se trouvent actuellement les meilleurs quêteurs du « Jésus historique ». Au profit des fondamentalistes américains, qui rejettent toute lecture historique des Écriture et n’acceptent que l’ « Écriture unique ».
         Petite parenthèse : les musulmans intégristes parlent de la même façon d’un « Coran unique, incréé, transcendant toute manifestation écrite de la parole d’Allah ».

          J’attendais, de cet intellectuel confirmé, une contribution à la recherche sur le Jésus historique. A lire cet Avant-Propos, clé de son livre, ce n’est pas une contribution : c’est un pare-feu, dirigé contre l’incendie provoqué par cette recherche.

          « De Nazareth, peut-il sortir quelque chose de bon ? « , disait Nathanaël.
      De Rome, peut-il sortir quelque chose d’autre ?

                                      M.B., 3 décembre 25007

(1) Joseph Ratzinger, Benoît XVI : Jésus de Nazareth, Flammarion, 2007.
(2) Théologien catholique allemand, né en 1885.
(3) Écrivain français, auteur en 1943 d’un Jésus en son temps qui fit sa fortune.
(4) Théologien allemand, né en 1876.

UN LIVRE SUR JÉSUS DU PAPE RATZINGER (II.)

          Dans l’article précédent, j’analysais brièvement l’Avant Propos du livre de Ratzinger/Benoit XVI sur Jésus. Je me propose de lire ici avec vous son Introduction sur La question johannique, pp. 245 à 265. Parce sur cette question, la recherche récente a fait des progrès considérables.
      Ratzinger prétend connaître cette recherche, et faire le point sur ses avancées : « Que nous dit la recherche actuelle ? » (p. 247), et « la recherche la plus récente s’est rendue compte que… » (p. 262). Voyons d’abord quelles sont ses références, les chercheurs sur lesquels il s’appuie et dont il valide les résultats.
      Il cite longuement Martin Hengel, « adhère avec conviction » aux conclusions de Peter Stuhlmacher et avoue que « parmi les commentaires de l’Évangile de Jean, j’ai surtout utilisé celui de Rudolf Schnackenburg ». Il ne cite aucun des chercheurs de la « Quête du Jésus historique« , français et surtout américains – notamment les travaux considérables de Raymond E. Brown sur l’Évangile de Jean.
      Première conclusion : la « recherche la plus récente », c’est pour lui celle des théologiens allemands conservateurs. Ce n’est pas le chef de la chrétienté universelle qui parle, mais un provincial qui répète l’enseignement reçu autrefois dans sa Province allemande. 
     Il pose les deux questions-clés : qui est l’auteur de cet Évangile ? Et quelle est sa crédibilité historique ?

Qui est l’auteur de cet Évangile ?

Après une brève discussion, il reconnaît la réalité historique du disciple bien-aimé. Pour conclure que « l’état actuel de la recherche nous permet tout à fait de voir en Jean, le fils de Zébédée, ce témoin… oculaire ». Alors que R.E. Brown a montré de façon définitive que le disciple bien-aimé fut un personnage historique, distinct de Jean. On croit alors rêver quand on lit que « Zébédée [le père de Jean] n’était pas un simple pêcheur… Il peut tout à fait avoir été prêtre » : Jean serait donc de classe sacerdotale, ce qui expliquerait la teneur de son évangile, etc…
      Bref, ce sont des théories qu’on soutenait dans les années 1950, et que la recherche actuelle – la vraie – a fait voler en éclats.

Quelle est sa crédibilité historique ?

Ratzinger écarte alors l’idée qu’il puisse y avoir dans cet Évangile d’un côté le Jésus de l’Histoire, et de l’autre les discours poétiques d’un Jésus gnostique. Les longs discours n’ont pas été « enregistrés avec un magnétophone », mais « la véritable prétention de l’Évangile est d’en avoir rendu correctement compte ».     Comment s’y prend-il pour tenir ces deux bouts ?
      En esquissant sommairement une « théorie du souvenir » : quelqu’un (saint Jean) s’est souvenu de ce qu’il avait entendu de la bouche de Jésus. Mais il ne s’est pas souvenu tout seul : il s’est « souvenu ensemble », au sein de l’Église. Le IV° Évangile, c’est le fruit à la fois de son souvenir, et du souvenir collectif d’une Église habitée par l’Esprit-Saint : « L’Évangile de Jean […] ne fournit pas une transcription sténographique des paroles et des activités de Jésus. Mais, en vertu de la compréhension née du souvenir, il nous accompagne… jusque dans la profondeur des paroles et des événements – profondeur qui vient de Dieu et qui conduit vers Dieu » (p. 261)
      Ceci, c’est la négation même de la « recherche actuelle » du Jésus historique. C’est la théologie la plus classique et la plus rétrograde de l’Église catholique sur l’Inspiration.
      Que le pape affirme la valeur éternelle de cette théologie, c’est son droit – et après tout, c’est ce pour quoi il a été élu. On n’attend rien d’autre de lui.
      Mais qu’il prétende connaître « la recherche la plus actuelle », qu’il prétende la faire avancer en triant les scories du bon grain, c’est une malhonnêteté intellectuelle. C’est se moquer de ses lecteurs.

      C’est surtout ne pas se rendre compte que la « quête du Jésus historique » est en train, lentement, de se faire connaître même des catholiques. Lesquels ne sont plus aussi ignares qu’ils l’étaient aux temps de l’encyclique Pascendi. Lesquels sont capables de porter un jugement éclairé sur les tentatives pathétiques d’un vieil homme qui prétend maîtriser la recherche, mais qui lui tourne le dos.
      Décidément, c’est bien en solitaires qu’il nous faudra aller à la recherche de Jésus tel qu’il fut : l’Église institutionnelle est incapable de nous y aider.

                                         M.B., 9 déc. 2007

JÉSUS EST DE DIEU : à propos d’une expression de Marcel Légaut.

          A la fin du XX° siècle, Marcel Légaut a redécouvert Jésus au terme d’un long parcours spirituel. Il disait vouloir parler de lui « non pas en théologien…, mais en croyant »(1)
         
          Dans son Introduction à l’intelligence du passé et de l’avenir du christianisme (2), il consacre un chapitre à la Valeur rénovée de l’affirmation : la divinité de Jésus.
          Il écrit :            
          « L’affirmation de la « divinité de Jésus », croyance des siècles passés […], part de la vénération que le chrétien lui porte maintenant. Elle veut exprimer cette vénération […] Elle n’est pas l’adhésion à une notion capable d’être définie intellectuellement de façon précise, mais une manière de se rendre compte à soi-même de sa propre disposition intime à l’égard de Jésus »
          Et il conclut que « par son humanité, Jésus est le but à atteindre qui permet aux croyants d’être de Dieu, comme lui le fut dans son humanité » (3).

          La conclusion de Légaut – Jésus est de Dieu -, est fréquemment reprise par ses disciples. Dans l’article de ce blog qui lui est consacré (cliquez), j’écrivais que cette expression « ne veut proprement rien dire ». Certains ont été blessés par ce jugement : bonne occasion de s’en expliquer, en élargissant le débat.

          La divinité de Jésus est la colonne vertébrale du christianisme, mais aussi l’épine dont il souffre. Dès le tombeau vide, l’interrogation sur l’identité de cet homme a donné lieu à des controverses violentes, dont on trouve l’expression dans le Nouveau Testament lui-même.
          Pendant les trois siècles suivants, on va assister à un extraordinaire bouillonnement d’idées : toutes les solutions ont été proposées.
          Seulement homme ? Mais alors, comment expliquer sa résurrection ? (cliquez) .
          Seulement Dieu ? Mais alors, comment expliquer qu’il a vécu, a souffert, qu’il est mort comme un homme ?
          Spéculations infinies, qui fleurissaient dans un milieu imbibé de philosophie grecque : le questionnement sur l’identité de Jésus a été posé en terme philosophiques, ou plus précisément ontologiques.
          Qu’est-ce que l’ontologie ? C’est la discipline métaphysique qui s’intéresse à l’être des choses.
          On se demandait donc : quel est l’être de Jésus ? Est-il une entité humaine, ou bien divine ? Tout l’une, ou tout l’autre ?    
          Le verbe « être » cantonnait strictement le débat dans la sphère de l’ontologie.

          Les Concile de Nicée puis de Constantinople trancheront : Jésus est à la fois homme et Dieu, son être est à la fois humain et divin. La définition est formulée en grec, dans des termes seulement compréhensibles à l’intérieur du champ sémantique de la philosophie grecque.

          Qu’est-ce qu’un champ sémantique ? C’est un ensemble de concepts, exprimés dans un vocabulaire technique qui n’a de sens qu’à l’intérieur d’un système de références culturelles. Ici, la philosophie hellénistique.

          Nicée-Constantinople formulent de la divinité de Jésus en termes d’ontologie : c’est le « Credo » de la messe. Désormais, l’identité du Christ ne pourra jamais plus être comprise qu’à l’intérieur du champ sémantique défini par cette formulation.
          Quand les catholiques récitent leur Credo, ils affirment qu’il y a en Christ une personne en deux natures, qu’il est consubstantiel au Père : ils sont dans l’incapacité de comprendre ce en quoi ils disent croire. Substance, nature, personne, appartiennent à un champ sémantique dont ils ont perdu la clef.
          Légaut était vivement conscient de cette impasse. Il écrit :
          « L’attribution à Jésus de la « divinité », qualité… objective… restait abstraite »
          Il a proposé une nouvelle formulation de l’identité de Jésus, à partir de l’expérience qu’en fait le croyant dans sa vie spirituelle. La divinité de Jésus devenait une qualité subjective (et non plus objective), fruit de « la vénération que lui porte le croyant, à partir de son cheminement intérieur ».
          Le croyant est de Dieu, « comme Jésus le fut dans son humanité ».

          Mais dire que Jésus est ceci, ou qu’il n’est pas cela, c’est rester cantonné dans le champ sémantique de l’ontologie.
          Aborder la question de l’identité de Jésus, de près ou de loin, sous l’angle ontologique, utiliser le verbe être, c’est se condamner à l’impasse. Car dans quelque direction qu’on aille, on se heurte aux barbelés qui délimitent le champ sémantique défini par les conciles grecs de Nicée-Constantinople.

          Proposer une signification subjective de la divinité de Jésus dans la terminologie objective de l’ontologie, c’est une incompatibilité de fait. Dès que l’on commence une phrase par « Jésus est », ce qui s’ensuit ne peut qu’être mesuré à l’aune des dogmes ontologiques.
          Ou se trouver sans signification.

          Qu’est-ce que Jésus ? Un être humain. 
          Mais oui, cet humain avait quelque chose d’exceptionnel : il a compris, il a vécu, et enfin il a enseigné que les humains peuvent entretenir avec Dieu une relation simple, affectueuse, confiante, comparable à celle du petit enfant avec son père ou sa mère.
          Cela, les prophètes d’Israël l’avaient tout juste entrevu. Le judaïsme officiel, rabbinique et sacerdotal, l’ignorait, ne pouvait l’imaginer. Aucun juif, jamais, n’avait osé s’adresser à Dieu en lui donnant un petit nom familier, qu’on jugeait trivial : abba, papa.

          Légaut propose une Valeur rénovée de l’affirmation : la divinité de Jésus.
          Il se sent obligé de poser la question : quel est l’être de Jésus ? A cette question ontologique il ne peut y avoir de réponse qu’ontologique : depuis Nicée, elle est circonscrite dans un champ sémantique dont il est impossible de s’extraire.
          Il ne faut pas y pénétrer. Il faut éviter de commencer la phrase par « Jésus est » : toute continuation est vouée à l’échec.
          Mais il faut se demander : « Comment Jésus a-t-il été en relation avec son Dieu ? »
          Cette question, Légaut y répond avec bonheur dans toute son œuvre écrite.

          L’identité ontologique de Jésus ? Une impasse.
          Son identité relationnelle ? Un chemin qui mène à Dieu.

          Prisonnier – malgré lui – d’une problématique ontologique dont il ne voulait pas, Légaut n’a pu complètement s’en dégager.
          C’est le sort des pionniers : ils quittent les ornières pour s’aventurer sur des chemins qu’ils ouvrent. Un peu de boue colle parfois à leurs souliers : il ne faut pas oublier que c’est grâce à eux que nous autres, aujourd’hui, nous avançons.

                                   M.B., 7 déc. 2008

(1) Entretien avec Bernard Feillet
(2) A.C.M.L., 1997.
(3) Introduction à l’intelligence du passé…, pp. 107-108.

JÉSUS SANS JÉSUS : l’émission de Mordillat et Prieur sur ARTE.

          Deux journalistes incroyants, Gérard Mordillat et Jérôme Prieur, ont réussi un pari impensable il y a seulement vingt ans : présenter au public, à une heure de grande écoute, plusieurs heures de téléfilms ARTE sur Jésus.
          Corpus Christi (1996), suivi de Jésus contre Jésus (1999), Jésus après Jésus (2004) et tout récemment Jésus sans Jésus.
          Chacune de ces émissions donnant ensuite naissance à un livre, publié au Seuil.
          Il faut saluer cette entreprise, audacieuse et menée avec une détermination sans faille. Elle est l’aboutissement d’un vaste mouvement, commencé au milieu des années 1970 : la redécouverte d’un « juif marginal » (J.P. Meier) sur lequel s’est fondée autrefois notre civilisation occidentale.
          Mais ces émissions témoignent aussi d’un phénomène inattendu : la personne de Jésus, aujourd’hui récupérée par les médias.

I. Les téléfilms

          Leur forme n’a pas varié depuis le début : plan fixe sur un homme ou une femme qui parle, sur fond noir. Peu de sourires, très peu de gestes. Visages concentrés, voix monocordes. Changements de plan austères : un manuscrit ancien, feuilleté par une main invisible, avec un commentaire de transition en voix off.
          Pour chaque série, une quarantaine de chercheurs à qui, c’est évident, l’on a posé la même question (laquelle exactement ? On l’ignore). Chacun manifestement libre de sa parole.
          Catholiques, orthodoxes, protestants, juifs : il faut deviner, rien n’est dit de la chapelle à laquelle ils appartiennent. Mais très vite, on ne se pose plus la question. Car ces chercheurs ont tous une passion commune : l’homme qui vécut une brève aventure dans la Palestine de l’an 27 à 30, et qui est maintenant connu sous un pseudonyme, Le Christ.
          Les monologues se succèdent : impression de répétition ? Non, des nuances apparaissent dans les analyses. Oh ! des nuances infimes, mais la question est si grave qu’on s’attendrait à un consensus – un de ceux qu’impose habituellement la pensée politiquement correcte.
          Pas de consensus, chaque chercheur parle en son nom propre. Mais au fil des émissions, quelques résultats sédimentent comme d’eux-mêmes : oui, c’est bien dans cette direction-là que se situe la vérité de l’homme Jésus – finit par penser le téléspectateur, sans même s’en rendre compte.

          Or, c’est exactement ainsi que se déroule depuis un siècle la quête du Jésus historique. Des chercheurs isolés, peu nombreux, scientifiques de haut niveau, qui ne travaillent pas ensemble, ne se rencontrent pas autour d’une table. Mais que leur recherche conduit tous dans la même direction.
          Ni aboutissement, ni proclamation spectaculaire : des livres, qui paraissent ici et là, de lecture ardue. Des miettes, qui finissent par rendre évidentes quelques conclusions bouleversantes, splendidement ignorées par les Églises établies.
          Comme par les romanciers à succès, pour qui Jésus est devenu une source de revenus appréciables. Pour une fois, le fils de Joseph rapporte de l’argent à la maison !
          Mais les travaux de ces chercheurs voient leur public s’élargir, minorité silencieuse. ARTE leur a donné un mégaphone, merci.

          A la fin de la série, le téléspectateur ne sait plus très bien où il en est : sinon que le catéchisme de son enfance a volé en éclats. Qu’il y a du nouveau, du neuf à découvrir derrière le maquillage plaqué par des siècles de christianisme sur le visage du juif marginal, génial prédicateur itinérant qui n’a pas fini de nous ouvrir le chemin.

II. Les livres

          Ils résument assez bien le contenu de chaque téléfilm. A un détail près, qui change tout : ils sont écrits par deux hommes, Mordillat et Prieur, et ne laissent plus entendre la voix multiforme de la recherche, avec ses tâtonnements, ses certitudes qui viennent comme d’elles-mêmes, au terme de lentes et patientes interrogations.

          Le dernier de ces livres (Jésus sans Jésus, Seuil, novembre 2008) laisse apparaître l’opinion personnelle des auteurs (ce dont les chercheurs auditionnés ont presque toujours réussi à se garder). Leur indignation devant la tromperie au nom de Jésus, tromperie dont l’Église fut l’artisan et l’unique responsable.
          Cette indignation explose dans le dernier chapitre du livre : on passe du domaine de la recherche à la verve du pamphlet.
          Je ne les critique pas : leur indignation, je la partage. Là où ils parlent de tromperie, j’ai plusieurs fois écrit le mot imposture. Et j’ai été plus loin encore que les chercheurs appelés à la barre d’ARTE, en utilisant sans réserve le critère politique dans la lecture des textes sacrés : les Évangiles n’ont pas (seulement) été écrits pour témoigner de Jésus, mais (aussi) pour prendre le pouvoir.
          Ce critère politique permet de dégager Jésus de ce qu’en ont fait les Églises, collaboratrices de tous les pouvoirs en place depuis 17 siècles.

          Je perçois pourtant une différence entre l’indignation de nos deux auteurs, et la mienne : je n’ai pas eu l’impression, en les lisant, qu’ils aimaient Jésus d’amour.
          Et quand ils écrivent :
          « Tantôt avec colère, tantôt avec désespoir, les chrétiens doivent confesser leur appartenance à une religion dont l’inspirateur, sinon le fondateur, n’est pas de la même religion qu’eux » (p. 250) – je sais bien qu’ils ont raison. Mais je me demande s’ils aiment ces chrétiens, ces hommes et ces femmes si longtemps trompés par leur Églises, comme un frère aime ses frères et ses sœurs spirituels.

          Mordillat et Prieur ont sondé les origines et la destinée du christianisme en sociologues, en journalistes talentueux, en experts du « fait religieux ». On les sent blessés dans leur conscience citoyenne, par le décalage entre le Royaume annoncé par Jésus et l’Église qui est venue à sa place.
          On ne les sent pas blessés dans leur amour pour Jésus.

III. Erreur sur le Royaume

          Cela les a conduit à une erreur qu’aucun des chercheurs auditionnés n’a commise – du moins, dans ces termes.
          « Jésus – écrivent-ils – ne pensait pas que le monde continuerait au-delà de sa génération. Son horizon ne dépassait pas une vie humaine, la sienne. S’il revenait… il serait abasourdi de voir que le monde existe toujours, que la Fin des temps qu’il a annoncée sans relâche ne s’est pas produite, que le Royaume de Dieu ne s’est pas établi avec puissance » (p. 228-230).

          C’est (me semble-t-il) n’avoir pas vraiment compris le paradoxe fondateur de l’enseignement et de la vie de Jésus :
          Le Royaume est déjà là, dit-il, il est parvenu au milieu de vous.
          Le Royaume est établi avec puissance à chaque fois qu’un homme, qu’une femme, se relève alors qu’il était couché dans le désespoir de la maladie ou du mépris.
          Le Royaume est déjà là, puisque je suis là.
          « Regarde, dit-il à Jean-Baptiste : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont guéris ! » (Mt 11,5). La femme adultère n’est pas lapidée, elle est renvoyée libre ! (Jn 8).

          Mais en même temps,dit Jésus,  le Royaume est à venir, je l’attends – (Mc 9,1).
          Parce qu’après ma mort (dit Jésus), il y aura toujours des hommes, des femmes, couchés dans la cendre de la maladie et du mépris. Cet état de souffrance ne finira qu’à la fin du monde.
          Le Royaume de Jésus est déjà là, et il est encore à venir.
          Déjà là à chaque main tendue, à chaque justice rendue, à chaque sourire offert.
          Encore à venir, car tant que le monde sera monde, il y aura de la souffrance.

          Comme tous les juifs de son temps, Jésus attendait la fin du monde « au dernier jour » (Jn 11,24). Il n’a jamais pensé, ni annoncé, que la fin des Temps se produirait au cours de sa génération. Cet espoir, oui, les tout premiers chrétiens l’ont eu un temps. Parce qu’ils n’avaient pas compris (eux non plus) ce qu’est le Royaume de Jésus.

          Mordillat et Prieur semblent avoir fait la même erreur qu’eux. Et n’avoir vu en Jésus, finalement, qu’un prophète de l’apocalypse, désespérant parce que désespéré.

          La quête du Jésus historique n’est pas seulement la recherche de vérité sur un homme, et la civilisation qui se réclame de lui. Elle peut, elle devrait mener à la rencontre personnelle avec cet homme.

          Et là, dans le silence, il parle à nos cœurs blessés d’un Royaume déjà présent, que nous attendrons aussi longtemps que ce monde durera.


                    M.B. 11 janvier 2009

LA RÉSURRECTION SENS-DESSUS DESSOUS : un article de D. Marguerat

          Je suis stupéfait ! Dans un hors-série du journal Le Point (janvier 2009), largement diffusé, Daniel Marguerat – chercheur respecté de la « quête du Jésus historique » – publie un article de 3 pages sur la résurrection de Jésus. De la part de ce fin connaisseur, on s’attendait à une mise à plat de ce dossier brûlant : il n’en est rien.
          L’article commence pourtant bien : « Les deux verbes grecs pour dire l’ « après » de la vie de Jésus signifient très exactement être relevé, être réveillé« . C’est vrai, le mot « résurrection » nous entraîne sur une fausse piste, quand il traduit le verbe egeirô du Nouveau Testament. Ce verbe ouvre vers une autre direction  : se réveiller, s’éveiller – la catégorie sémantique de l‘Éveil, expérience humaine si bien décrite par l’hindo-bouddhisme.

          Passons ensuite sur quelques inexactitudes : « Les récits évangéliques s’accordent à dire que le tombeau de Jésus a été trouvé ouvert deux jours après sa mort… Les femmes attendent trois jours pour embaumer le corps de Jésus » : non pas trois jours, non pas deux, mais 32 heures après la mise au tombeau. Soyons précis, puisque les traditions évangéliques (et c’est rare) le sont unanimement sur ce point-là.
          Concernant les apparitions de Jésus Éveillé, Marguerat poursuit que « les textes canoniques ne s’accordent ni sur les lieux, ni sur les acteurs, ni sur les paroles ou les gestes échangés ».
          Juste : mais c’est qu’il faut faire le tri dans ce que les traditions ont fait parvenir jusqu’à nous. Ce tri, quand on le fait, on constate que le Nouveau Testament témoigne de deux types différents d’apparitions :

          1- Des apparitions à quelques proches de Jésus – une femme de son entourage, les Onze apôtres, deux disciples fuyant Jérusalem, enfin quelques apôtres au bord du lac de Galilée – en présence du disciple bien-aimé dont le témoignage visuel, de première main, est ici incontournable. Selon nos critères, ces apparitions peuvent être qualifiées d’ « historiques ».

          2- D’autres apparitions, dont témoigne Paul de Tarse dans sa première lettre aux Corinthiens (15,3-7), qui dit tout autre chose que les témoignages précédents : Jésus serait apparu à Pierre le tout premier (c’est faux), puis à plus de 500 frères à la fois (c’est inventé), ensuite encore à Jacques puis à tous les apôtres…
          Cette chronologie est tout simplement le reflet des luttes pour la prise du pouvoir qui ont déchiré l’Église dès sa naissance. En l’an 56, Paul navigue encore à vue entre les prétendants, et fait hommage à Pierre (devant Jacques, son rival) pour ménager les partisans du vieux chef – afin de mieux les affaiblir ensuite.
          Ce récit d’apparitions est donc inventé pour raisons politiques (1) . Tout comme l’apparition à l’incrédule Thomas (Jn 20, 24-29) est inventée (ou entièrement réinterprétée) pour raisons théologiques.

          Marguerat mélange dans le même sac, pêle-mêle, toutes ces traditions. Le résultat ? Rien n’est plus crédible, il y a trop de contradictions : il lui faut expliquer la résurrection autrement que comme un évènement réel (« historique »), transmis jusqu’à nous par des traditions qu’il revient à l’exégète de démêler, pour trier le vraisemblable de l’invraisemblable, l’authentifiable du mensonge.

         Il continue donc :  « Les récits de la résurrection ne seraient-ils que des fictions ? Les suites d’une hallucination collective déclenchée par l’intense frustration des disciples face à la mort » de Jésus ? Notre expert est trop avisé pour avaler cette explication psychiatrique (la résurrection serait attestée par des malades).
          Il propose « une autre piste offerte par l’attention portée au langage de ces récits : les verbes voir et apparaître y sont fréquents. Ils renvoient à un phénomène d’expérience visionnaire, la vision comme phénomène mystique ».
          C’est là qu’il sort Paul de son chapeau : Paul et ses « expériences visionnaires… la diversité des récits s’explique alors fort bien… la vision s’inscrivant, en effet, dans la subjectivité de l’individu ».
          Autrement dit, pour Daniel Marguerat la résurrection n’est plus attestée par des malades, mais cette fois-ci par des mystiques visionnaires : « Le fait que cette résurrection… atteignit Jésus dans le présent ne changeait rien à l’affaire : ces visions… allaient être interprétées par ses disciples à l’aide des catégories disponibles dans leur milieu religieux. L’indicible de leur expérience mystique trouvait dans la foi… le moyen de se dire »

          Sans faire appel aux Docètes, hérétiques du II° siècle condamnés par l’Église et qui auraient pu dire la même chose, on lit ici la thèse de Rudolf Bultmann (cliquez) pour qui la résurrection ne repose sur rien d’autre que sur la foi des témoins : « Le fait que la résurrection atteignit Jésus dans le présent ne change rien à l’affaire », c’est un phénomène subjectif, le résultat de transes mystiques.
          Exit la réalité objective de la vie de Jésus « après ». 
          Exit l’espérance, pour nous qui souffrons, d’une fin de nos souffrances.

          Daniel, quel dommage ! Vous disposiez, dans Le Point, d’une tribune partout distribuée, lue par des milliers de personnes, croyants, en recherche ou incroyants. Pourquoi les enfoncez-vous dans cette impasse – vous, l’expert du Jésus historique ?     
          Pourquoi n’avoir pas saisi l’occasion pour les orienter dans la bonne direction ? 
          Pourquoi n’avoir pas fait comprendre que Jésus l’Éveillé a vécu une expérience humaine qui nous est promise (à nous tous qui ne sommes ni malades mentaux ni mystiques) et qui a été si bien décrite par l’autre moitié de l’humanité, l’Orient extrême ? 
          Ces milliards d’asiatiques n’ont-ils jamais rien su voir ? N’ont-ils jamais rien compris à rien ? Sommes-nous les seuls à tout savoir, parce que nous avons Aristote et la Bible ?

           Pour cette majorité de l’humanité, et qui pense (elle aussi), la mort n’existe pas. Rien ne disparaît, tout se transforme (cliquez).  
          Jésus a traversé la mort, et comme tous les Éveillés de la planète il a pu se rendre visible, pendant une courte période de temps, à certains de ses plus proches. Ce n’était ni une psychose collective, ni une vision mystique par laquelle les témoins se disaient eux-mêmes.
          C’était un phénomène humain ordinaire : ce qui est extra-ordinaire, c’est que les savants occidentaux que nous sommes, aveuglés par leur science, ignorants de celle des autres (Les autres ? Quels autres ?), se montrent toujours aussi incapables d’en rendre compte.

                                 M.B., 25 janvier 2009

(1) Sur la résurrection, voyez dans ce blog, le court article de la série « Le temps des prophètes » (cliquez ici). Pour en savoir plus, je renvoie à l’analyse détaillée, dans le chapitre Apparitions ?, de mon essai Dieu malgré lui, nouvelle enquête sur Jésus, (cliquez)  Robert Laffont 2001, pp. 345-353.

LE TEMPS DES PROPHÉTES (I.) : Marcel Légaut et la fin du christianisme.

          « Vingt siècles de médiocrité, de tâtonnements et d’errements, dissimulés sous un contentement général systématique, et sous une assurance qui relève plus de la suffisance que de la foi ! « 
          L’homme qui parle ainsi a été un militant de l’Église dont il dénonce, au soir de sa vie, les errements séculaires. Mais il ne se contente pas de dénoncer : il s’efforce de regarder plus loin, vers l’avenir.
          Il s’efforce de vivre.

I. Légaut et l’Église catholique

          « Mon Église, celle qui est de Rome, la ville impériale d’une grande époque désormais révolue, dont j’ai tant reçu, de qui j’ai tant appris, en est arrivée à une extrémité de médiocrité spirituelle ».
          Légaut a-t-il abandonné derrière lui l’Église de son enfance ?
          Jamais il n’avouera avoir franchi ce seuil décisif. Mais quand il dit avoir été « amené à se distancer de la « religion » de ma jeunesse », l’analyse qu’il propose est tellement acérée qu’elle ne se contente pas de nettoyer la surface : le karcher pénètre entre les joints, et désagrège les pierres de l’édifice.

          Il remarque que Jésus n’a jamais fondé d’Église : « Dans l’esprit de Jésus, il ne s’agissait en aucune manière que ses disciples fondent une autre religion qui s’opposerait [au judaïsme]… ni non plus de fonder une secte telle qu’il en existait en ces temps-là » Il formule avec force l’erreur fondamentale de la « religion » (c’est à dire l’Église) dont il se distancie : c’est « L’affirmation de la divinité [de Jésus], conçue à partir de croyances spontanées et ataviques en Dieu »
          Partant de là, il s’exclame : « Que de fausses questions, auxquelles ont été données de fausses réponses ! Que de faux-sens et contre-sens à l’origine de grands gâchis spirituels » !
          « Jadis, on nous a enseigné par le menu un savoir qui nous avait appesantis spirituellement en nous faisant prendre pour but ce qui n’est que moyen« . La conséquence, analysée dans une page douloureuse, c’est que les Églises qui ne savent que « conserver immuables leurs structures et leurs doctrines, elles finissent par être nuisibles même au niveau humain ». « Le résultat, il faut bien l’avouer, est assez décevant quand on pense aux 20 siècles pendant lesquels nous avons été mijotés » Cette « Institution, plus politique et dévote que spirituelle », « bornée », Légaut constate son agonie, sans joie mais sans indulgence. Il a horreur de la polémique, ses termes sont mesurés, presque pudiques : le constat qu’il dresse n’en est que plus ravageur.
          La crise actuelle des Églises, pour Légaut elle remonte aux origines, elle « est plus facile à percevoir maintenant, bien qu’elle soit depuis longtemps latente. Elle est plus décisive que toutes les précédentes »
          Parce qu’elles refusent d’entreprendre « les mutations nécessaires », les Églises « s’obstinent dans une voie sans issue, comme [on le verra] bientôt en Occident, et de façon tragique ».
          Il conclut d’une phrase, tout en demandant à son interlocuteur de taire ce propos lapidaire : « On n’a plus besoin des Églises ».

          Pourquoi se cache-t-il à lui même sa conclusion : J’ai quitté mon Église, parce que je n’en ai plus besoin ? Par souci, sans doute, de ménager ses lecteurs des années 1980, encore englués dans des structures qu’ils ne pourraient quitter sans risque de dérives. Il sait qu’il s’adresse aux victimes d’un totalitarisme idéologique « qui se réduit à une redite des recommandations officielles ».
          Mais aussi parce qu’il rêve d’une communion qui prendrait la place de la collectivité, d’une « vitalité spirituelle qui se substituerait à l’uniformité de l’obéissance ».
          Cette communauté de communion, elle se situe « hors de l’espace et du temps », « au-delà du temps » : elle n’a plus rien à voir avec la réalité des faits, enracinée dans l’histoire.
          Cette réalité, c’est que l’Église est pour lui « la croix qui refuse ce qu’elle ne peut pas donner »
          Dans sa vie spirituelle comme de ses analyses, Légaut ne fait plus partie de l’Église catholique telle qu’elle est. Il sait que la communion dont il rêve ne pourra jamais se substituer à elle. Que ce rêve-là n’est pas réalisable. Et il continue à protester verbalement de sa fidélité au fardeau de la croix-Église, qu’il a pourtant fini par déposer pour pouvoir avancer et devenir soi.

II. Légaut et la transmission apostolique

          Légaut n’est pas un exégète, mais il connaît l’essentiel de la recherche exégétique de son époque : ce que nous savons de Jésus nous a été transmis, longtemps après sa mort, par ceux qui entendirent les premier apôtres et reçurent leur témoignage.
          Tout repose donc sur les textes issus de cette tradition orale. A l’époque où Légaut écrivait : « Il est impossible d’apprécier le degré d’exactitude des textes, nous sommes voués à une ignorance sans remède » sur ce qu’a vraiment été Jésus, à cette époque même une armée de spécialistes commençait à désavouer ce propos. Depuis 1980, Jésus a été en partie exhumé des sables du passé. Légaut s’était arrêté à Bultmann : son ignorance de l’énorme travail entrepris depuis, relativise son scepticisme et modifie notre appréciation de son œuvre.

          Ces apôtres, il devine qu’ils ont été « impressionnés, plus peut-être que vraiment illuminés » par ce qu’ils ont vécu aux côtés de Jésus. Qu’ils furent « à la fois sujets et agents » de leur expérience initiale. Il sait que la plus grande solitude de Jésus fut d’être « irrémédiablement loin des siens », et qu’ils étaient « si rares à l’accueillir au niveau » de ce qu’il vivait.
          Mais de cette constatation désabusée, il ne tire pas la véritable conséquence. Il continue d’afficher une confiance totale, aveugle, dans le témoignage des apôtres. Pour lui, ils sont entrés « jadis dans l’intelligence intime de Jésus ». Tout son effort consiste alors à s’identifier à « l’amour que ses premiers disciples portaient à Jésus ». Il veut « se hausser à l’intelligence de ce que Jésus a vécu, afin d’être disciple au niveau de l’essentiel, comme le furent les apôtres ». Il aspire à « devenir le disciple de Jésus comme le furent les premiers juifs qui le « reconnurent », et qui l’ont suivi jusqu’à la fin ».
          Ainsi, dans son parcours en escalier Légaut semble avoir manqué une marche. 

          D’abord, il oublie de rappeler que les apôtres n’ont pas suivi Jésus jusqu’à la fin, mais qu’ils l’ont abandonné en cours de route. Surtout, il ferme les yeux sur l’essentiel : ces hommes ne sont jamais entrés dans « l’intelligence intime de Jésus », ils n’ont compris ni la révolution profonde qu’il apportait dans le judaïsme, ni ce qu’il était en lui-même. Ils ont transmis, certes, des paroles et des gestes : mais les rédacteurs (surtout Marc) soulignent que sur le moment, ils n’ont compris ni ce qu’ils entendaient, ni ce qu’ils voyaient.
          Et quand, par la suite, une réflexion s’échafaudera sur ce donné brut, c’est pour s’égarer définitivement (et tragiquement) dans une voie qui n’était pas celle ouverte par Jésus : la création d’une religion dominante, par le truchement d’une divinisation du nazôréen.

          Sa méconnaissance du critère politique (1) n’est pas sans conséquences sur la démarche de Légaut. Elle lui permet de rêver à un moment privilégié, celui où Jésus était entouré de disciples qui l’auraient « reconnu », qui seraient entrés dans l’intelligence intime du parcours de leur maître. Il rêve à la restauration d’un moment idéal de l’histoire humaine, celui où un Éveilleur de consciences aurait été suivi par des hommes en train de s’éveiller à son contact.
          Les zones d’ombres, il les passe sous silence : la réalité est, en vérité, beaucoup plus complexe.
          Cette appréciation insuffisante de la réalité conforte Légaut dans son refus formel de rejeter l’Église qui l’a enfanté. De même qu’il ne se résout pas à s’éloigner de sa mère-Église, de même il ne peut s’éloigner des premiers compagnons de Jésus. Revenir à ce qu’ils ont vécu, c’est pour lui revenir à l’âge d’or d’une enfance à jamais perdue – idéalisée, rêvée par lui.

          Nous savons mieux maintenant comment Jésus fut perçu par ses « intimes ». Pour eux, nous n’avons aucun mépris : ils sont si semblables à nous ! Désireux d’aimer – et aimant, de fait, celui qu’ils vont trahir. Doubles, comme nous le sommes tous : à la fois séduits d’amour par Jésus, et emportés par leurs passions. La myopie de Légaut à leur égard nous avertit seulement d’avoir à lire son œuvre d’un œil critique : voilà un homme qui n’est pas allé, qui n’a pas pu aller, jusqu’au bout de ce qu’il entrevoyait.

III. Jésus revisité

          Il faut souligner maintenant ce qui constitue l’intuition dominante, fulgurante pour son époque, de Légaut : sa redécouverte de Jésus le nazôréen.

          « Une question capitale surgit, à peine entrevue jusqu’à maintenant et toujours repoussée par les croyants comme une tentation contre leur foi. Est-ce que ensemble, en Église, nous ne nous serions pas trompés dès le commencement ? On a expliqué Jésus, sa vie et sa mort, à partir d’un « plan divin » enraciné dans le judaïsme ancien. Et sur cette base, on a construit une christologie. Alors qu’il fallait comprendre l’itinéraire spirituel de cet homme de l’intérieur, s’attacher à lui directement, d’être à être. Percevoir intimement le mouvement qui l’anime, l’amenant non pas à quitter, mais à dépasser son judaïsme natal. Et s’approcher du mystère de Dieu à partir de cette compréhension intime de Jésus »

          En huit lignes, après avoir constaté la fin du christianisme, il vient de tracer le programme d’un possible renouveau.
          Les ambiguïtés de Légaut se font ici jour. Il veut « rejoindre la personne de Jésus comme le firent les premiers disciples », mais en même temps il demande de « dégager l’esprit de Jésus de ce que, dès le début, les disciples lui ont indûment adjoint ». Il souligne pourtant l’urgence que « l’esprit de Jésus soit dégagé de ce que les Églises y ont ajouté, comme autant d’obstacles : nous en avons aujourd’hui les moyens, plus que par le passé, grâce aux connaissances acquises depuis quelques décennies »
          Ce terrain, Légaut veut le labourer avec une charrue à deux socles, indissociables : « Ce qu’on sait de Jésus » par l’approche scientifique des textes, mais en même temps et du même pas, ce que l’expérience spirituelle découvre de lui.
          Connaître et reconnaître Jésus non seulement par une lecture éclairée des évangiles, mais en même temps par un contact personnel avec cet homme, dans l’intimité de la prière et de l’expérience spirituelle. « Tenir réellement compte de l’avancée des connaissances, et en même temps découvrir par soi-même, spirituellement, ce que Jésus a vécu – pour se le rendre présent et réel ».

          On trouve ici le meilleur de Légaut : plus que les paroles de Jésus (ou attribuées à Jésus), plus que les gestes rapportés par ses témoins, il faut saisir le mouvement qui anime cet homme. Qui l’amène à quitter sa famille, puis le judaïsme de son enfance, pour aller…
          Pour aller où ?
          Avant d’apercevoir une autre des limites de Légaut, soulignons cette fulgurance, et ses conséquences. Jésus, ce n’est pas seulement un enseignement – d’autres, et Socrate le premier, ont enseigné mieux que lui. Ce n’est pas une doctrine, puisqu’il semble désosser le judaïsme, plus que proposer un corps doctrinal. Ce n’est pas l’opposition courageuse à un ordre établi : il refuse tout engagement politique, et fait silence sur les tares les plus criantes de la société de son temps. Ce n’est même pas le charme d’un entraîneur d’hommes, son échec en montre les limites.
          Jésus, c’est un mouvement par lequel il se sépare de ce que sa naissance l’avait fait, pour aller vers une liberté totale où il devient lui-même.
          Lui-même, mais non pas un soi fier de soi. Devenir lui-même, pour Jésus, c’est accepter une dépendance envers un Autre. Qu’il ne refuse pas de nommer « Dieu » puisque c’est la tradition dont il est issu, mais avec lequel il introduit une relation totalement neuve, originale, révolutionnaire : abba.
          Une relation d’enfantement.
          Légaut comprend que parce qu’il a su devenir soi par l’acceptation d’une dépendance qui n’est pas une aliénation – et c’est la première fois dans l’histoire de l’humanité – Jésus m’apprendra à devenir moi-même si je m’identifie à son mouvement intime, si je le fais mien.
          Par là, il ouvre la voie à une anthropologie nouvelle, et à une théologie nouvelle.

          Anthropologie : non, l’homme n’est pas splendidement érigé sur sa liberté, magnifique solitaire dans son humanité épanouie. Il ne devient lui-même qu’en acceptant une dépendance, mais à condition de bien la comprendre – de la comprendre et de la vivre comme Jésus lui-même l’a vécue.
          Théologie : non, l’homme ne sait rien de « Dieu », rien de plus que Moïse au buisson ardent : Dieu est ce qu’il est. Mais oui, l’homme peut atteindre « Dieu » et le rejoindre au festin du Royaume, comme Jésus l’a fait. En épousant son mouvement intérieur.
          « Connaître Jésus c’est le chercher, plus que le définir à partir d’une théologie. C’est pénétrer son esprit, plus que se conformer et obéir à la lettre de ce qu’il a dit ». Légaut va plus loin ici que l’opposition paulinienne entre la lettre et l’esprit : il cherche le sens du mouvement de sa propre vie, dans le mouvement qui fut celui de la vie de Jésus. « L’homme est plus dans le mouvement même par lequel il se développe, que dans l’état où il se trouve ».
          « Plus que tout, le message de Jésus, c’est ce qu’il a été : des comportements, une manière d’être ». Le champ ouvert par les travaux des exégètes permet maintenant de mieux connaître et apprécier ce mouvement. La rencontre spirituelle de Jésus permet de se l’approprier.

IV. Jésus, Fils de Dieu ?

          Ayant compris qu’être chrétien, c’est s’identifier au mouvement profond qui fit de Jésus ce qu’il fut, Légaut se montre pourtant incapable de quitter franchement les rives du dogme – principal obstacle à cette identification.
          On sent ici le poids d’une tradition autant intellectuelle que spirituelle : à chaque instant, vient sous sa plume l’expression de « l’humanité de Jésus » – qui n’a de sens, en catholicisme, que quand elle est opposée à sa divinité. Dans des formules obscures à force de contournements, il finit par avouer que pour lui, Jésus est « de Dieu, comme son incarnation« 
          Et pourtant, il clame que le christianisme, « en divinisant Jésus, le déshumanisait et cédait à la tentation du paganisme » Mais rien n’y fait : écrasé par le poids du dogme de sa jeunesse, Légaut ne peut résister. Il donne à Jésus un statut particulier dans l’humanité, vague à souhait : il serait de Dieu.
          Partant de là, Légaut s’enlise dans la contradiction. « En Jésus, on entrevoit une communion avec Dieu, plus qu’humaine », qui ne peut provenir « que d’une proximité de Dieu sans comparaison avec les activités communes ». Cette réalité atteinte en Jésus, « elle est autre, par une plénitude inaccessible qui montre combien elle n’est pas du même ordre ». Légaut voit en Jésus, « sans faire de lui un Dieu », un être « tellement de Dieu qu’il en est comme l’image humaine historique ».
          Mais les conciles du IV°-V° siècle ont défini Jésus d’une façon si précise, qu’on ne peut plus désormais échapper à une alternative claire : ou bien Jésus n’est qu’un homme, ou bien c’est un Dieu-fait-homme.
          C’est l’un, ou l’autre.
          Échapper à cette alternative par une approche « spirituelle », comme le fait Légaut, c’est esquiver la question.
          L’expression « Jésus est de Dieu » ne veut proprement rien dire. Sinon que Légaut, hypnotisé par le dogme, ne se résout pas plus à le quitter ouvertement et franchement qu’il ne s’est résolu à quitter l’Église.

V. Après Légaut

          Comme chacun de nous, Marcel Légaut appartient à son temps, il reste marqué par son époque et ses racines. A nous, il appartient de saisir le meilleur de son œuvre. Sans nous attarder aux inévitables scories de son cheminement.
          Un autre monde est né depuis les années 1960-80. Alors, dans une chrétienté agonisante mais toujours campée sur son socle dogmatique, le souci de Légaut était de dépasser un héritage qui était encore commun. Ce temps-là est aujourd’hui révolu : il n’y a plus d’héritage commun, vivifiant, du christianisme. Il n’y a plus qu’un ensemble de croyances aveugles, de pratiques irraisonnées, dans un affaiblissement (ou plutôt une disparition) dramatique de toute réflexion fondamentale.
          Cela, Légaut l’a analysé à temps, et son diagnostic reste pertinent. Mais notre problème n’est plus de dépasser l’héritage dogmatique : il est aujourd’hui de savoir si « Dieu » et l’univers ont encore un sens, et lequel. Si le mal peut être compris pour être supporté, et comment. Si Jésus a quelque chose à dire aux habitants de cette planète, et quoi. S’il est toujours un chemin vers l’accomplissement de soi, ou même vers « Dieu », et comment.

          Rebâtir.
          Seuls, puisque l’Église n’est pas prête à reconnaître enfin l’identité et la nature vraie de Jésus, ce qui signifierait sa disparition. Seuls, puisque les chrétiens ne sont pas prêts à abandonner les repères sécurisants d’une « religion » – celle de leurs enfances.
          Comment leur faire comprendre que revisiter Jésus, ce n’est rien abandonner, au contraire ? Que le nazôréen reste aujourd’hui, comme en l’an 30, un guide sûr, fiable, et qui mène loin – très loin – si l’on veut bien le suivre, lui ?

                              © Michel Benoît – novembre 2008

 (1) Voir Dieu malgré lui, p. 99. J’appelle ainsi le fait que les évangiles ne sont pas seulement le témoignage de ceux qui ont vu, entendu, et aimé Jésus. Mais aussi le fruit de leurs ambitions, et de leur trahison. Ce que Légaut, peut-être, laisse entendre quand il dit qu’ils furent « à la fois sujets et agents » de leur témoignage.


          Cet article est extrait d’une étude (12 pages) de textes de Légaut. Pour des raisons techniques, je n’indique pas ici les références des textes cités entre  » « . Ceux qui désirent recevoir l’étude complète, avec ses références, peuvent m’en faire demande par e-mail. Écrire « Légaut » dans la case « objet ».

A suivre sur ce blog :
« Le temps des prophètes : (II) Bultmann, le Jésus de l’Histoire et le Christ de la foi