AU COMMENCEMENT, DIEU CRÉA (III) – La fin du monde ?

Le monde que nous connaissons ne s’est pas fait en une seule fois : il y a d’abord eu la création de l’univers puis celle de l’humain pensant (1), et enfin cette espèce de création permanente qu’est l’amour divin à l’œuvre dans l’humanité (2). Alors se pose la question : tout ceci aura-t-il une fin ? Et si oui, laquelle ? Deux types de réponses ont émergé dans l’histoire de la pensée, examinons-les.

I. L’univers cyclique : Siddhârta et le Big-Crunch

Pour le Bouddha Siddhârta la trajectoire de l’univers n’était pas linéaire (avec un début et une fin) mais cyclique. « Rien ne disparaît, tout se transforme » Il n’y a pas eu de commencement et donc pas de créateur à partir de rien, car « si un dieu avait créé les mondes, qui a créé ce dieu ? »

Le raisonnement est imparable, il est partagé par ceux qui rejettent l’idée d’un dieu créateur – d’un dieu tout court. En refusant l’idée qu’un ‘’rien’’ originel ait pu donner naissance à ‘’quelque chose’’ sous l’impulsion d’un créateur, Siddhârta semble faire de ce ‘’rien’’ l’essence, la nature même de l’univers et de l’humanité. On a dit un peu vite que c’était chez lui un nihilisme absolu, mais sa pensée est plus complexe. Déjà esquissé par les philosophes de l’Antiquité gréco-romaine, le nihilisme s’est épanoui au 19e siècle sous la plume de Frédéric Nietzche : il n’y a rien, que l’instant fugitif sans antécédents et sans aboutissement.

Siddhârta est un pragmatique, il voit bien qu’il y a ‘’quelque chose’’, l’univers et nous-mêmes ce n’est pas rien. Mais cette réalité n’est pas permanente, elle est transitoire. Le monde et nous-mêmes ne sommes pas ‘’rien’’, c’est un fait – mais nous vivons sous le règne de l’impermanence, anitcha. Nous allons de transformations en transformations vers le seul état qui soit stable et définitif, celui de l’Éveil. Or seul le chemin qui mène à l’Éveil intéresse Siddhârta, le reste n’est pour lui que spéculations vaines et inutiles. Agacé par les raisonnements abstraits d’un intellectuel beau parleur, il finit par lui répondre : « Potthâpada, tu es aveugle ! Il y a des choses que j’ai découvertes et enseignées comme étant certaines, d’autres comme incertaines. Par exemple, que le monde soit éternel, je l’ai déclaré comme incertain […] Pourquoi ? Parce que la réponse à cette question ne conduit pas à l’Éveil » (3).

Mais quand il se trouve face à de simples moines, il accepte de répondre à leurs questions : « Vient un moment où, tôt ou tard, l’univers se contracte… et tôt ou tard, après une très longue période de temps, cet univers recommence à s’étendre » (4)

Une succession d’expansions et de contractions de l’univers ? Après la découverte du Big-Bang ce fut l’hypothèse des physiciens. L’énergie initiale à l’origine de l’expansion de l’univers devait nécessairement s’atténuer, s’affaiblir, causant une contraction de cet univers sur lui-même. Il reviendrait à son point de départ, un point minuscule concentrant toute l’énergie, d’où se produirait un nouveau Big-Bang. C’est la théorie du Big-Crunch (5), une succession d’effondrements et d’expansions de l’univers. Notre connaissance du cycle de vie des étoiles confirmait cette hypothèse puisqu’on sait qu’elles finissent par exploser en supernova, donnant naissance à de nouvelles étoiles. On parlait alors de « recyclage cosmique » de la matière et le Big-Crunch semblait éliminer l’idée même d’un créateur. Comme l’avait déjà compris le Bouddha, l’histoire de l’univers était cyclique. Il n’y avait ni origine ni fin, mais un éternel recommencement.

À quoi les spiritualistes répondaient : fort bien, mais QUI est à l’origine de la tpute première expansion ? La question n’était pas résolue, elle se posait autrement mais demeurait, têtue.

II. L’univers glacé : le Big-Freeze

La découverte de la matière noire a récemment amené les physiciens à proposer un autre type d’hypothèse. Quand on le met en équations, il apparaît que 95% de la matière de l’univers échappe à notre connaissance. Il y a une ‘’matière’’ qui contrebalance la force de gravitation, régule la force d’expansion, et sans cette matière, l’univers ne s’expliquerait pas. La ‘’matière noire’’ est nécessaire à la cohésion de l’univers tel que nous le connaissons.

L’ennui, c’est que cette ‘’matière noire’’ est indétectable – malgré les expériences mettant en œuvre des appareils de plus en plus gigantesques. Pour l’instant, elle n’existe que sous forme d’équations sur un tableau. Mais ces équations sont formelles : à cause de la ‘’matière noire’’, l’univers ne pourra pas connaître de Big-Crunch, il ne s’effondrera pas sur lui-même mais continuera à s’étendre indéfiniment. Le recyclage cosmique finira par consumer – et consommer – toute la matière de l’univers qui aboutira à un état gazeux, sans énergie, sans lumière : ce sera un univers glacé et glacial, le Big-Freeze, la grande et définitive glaciation de tout ce qui est.

La fin du monde, une congélation universelle. ? Préparons nous à avoir froid, très froid.

III. La fin du monde selon le judaïsme : la quatrième création

Pour les Hébreux l’univers n’est pas cyclique, il est linéaire. Il y a eu un commencement, et il y aura une fin. Le commencement on l’a vu, c’est « Bereshit, au commencement Dieu créa. » La fin, que la Bible appelle « le Dernier Jour », ce sera une résurrection générale des morts. Mais contrairement à une croyance répandue à l’époque de Jésus (6), cette ‘’résurrection’’ n’est pas la restauration à l’identique, pour les morts, du corps qu’ils avaient de leur vivant. Le Dernier Jour n’est pas un rafistolage à partir de l’ancien monde, c’est une nouvelle création qui fait pendant à la première, ‘’Dieu’’ recommence ce qu’il avait un peu loupé puisque Le Mal (le démon) s’était introduit dans son paradis. Il crée une deuxième fois l’univers et l’humanité, mais cette fois-ci sans la présence du Mal – du Satan – et sans l’aiguillon de la souffrance. Un univers et une humanité nouveaux, inconnus jusque là, qui ne connaîtraient que le bonheur de l’harmonie universelle auprès de ‘’Dieu’’.

En élaborant cette conception du ‘’Dernier Jour’’, les Hébreux répondaient à la seconde question qui taraude l’humanité – après celle des origines : « Pourquoi y a-t-il du Mal, pourquoi de la souffrance ? » On sait que c’est cette question qui mit le Bouddha en route vers l’Éveil : pour lui, le ‘’ciel’’ est l’absence de souffrance.

Mais le choc de l’exil à Babylone (- 586) fut ressenti par les Hébreux comme la fin de leur monde. Il donna naissance à un puissant courant de pensée et de piété, le mouvement apocalyptique. La fin du monde s’accompagnerait d’un déluge de feu et de l’extermination physique des ennemis de Dieu. Terrifiante, l’Apocalypse allait hanter l’esprit des Juifs peu avant le 1er millénaire et être reprise par les premiers chrétiens : le Livre de l’Apocalypse attribué à St Jean est d’une violence et d’une beauté macabre extrêmes. Il a connu un énorme succès au Moyen âge et à la Renaissance, inspirant à la fois les fresques de nos églises et nos bûchers à sorcières.

L’Apocalypse ce n’était pas le Big-Freeze mais le ‘’Big-Fire’’, la fin du monde dans un tourbillon de feu.

IV. L’après-vie pour Jésus

La prédication de Jean-Baptiste était totalement apocalyptique : « Qui vous permettra d’échapper à la colère qui vient ? [Vous serez} coupés et jetés au feu ! » En ses débuts, Jésus reprend mot à mot cet enseignement, puis il évolue et la dimension apocalyptique de son enseignement disparaît. Il ne s’intéresse plus qu’au sort des vivants après leur mort. Déjà, les Psaumes décrivaient l’au-delà comme un lieu où la nourriture était abondante : Jésus va plus loin. Pour lui, le ‘’ciel’’ est semblable à un banquet de fête, auquel tous sont appelés à participer autour du maître des lieux, un père tendrement aimant.

Tous ? La seule contrainte pour entrer dans la salle du banquet, c’est d’être correctement vêtu ou éclairé. Ceux qui n’ont pas d’habit de fête ou qui ont laissé s’éteindre leur lampe à huile restent à la porte, mais rien ne dit qu’ils sont rejetés à tout jamais dans un enfer de souffrance. C’est l’Église primitive, composée de Juifs convertis, qui va subtilement introduire cette notion d’enfer pour les réprouvés en ajoutant à l’enseignement de Jésus une phrase par-ci, un mot par-là. On le voit dans les trois paraboles de Luc 15, peu ou pas remaniées : l’après-mort y est décrit comme un joyeux festin auprès d’un Père qui accueille le pécheur repenti. Il est mal habillé ? Qu’on lui donne de beaux vêtements dit le Père, et « tout-de-suite » pour qu’il se joigne à la fête.

L’enseignement de Jésus se démarque donc de la sombre apocalypse juive, il est résolument optimiste et souligne le tendre amour d’un Dieu-Père qui pardonne et accueille.

De la fin du monde, de la quatrième création Jésus ne dit rien : seul l’intéresse le sort de ceux qui ont été attaqués par Le Mal, et ont fait un pas vers le Père dont ils reçoivent absolution en même temps qu’accueil dans la joie et la fête.

V. Et nous ?

Parvenus au terme de ce vaste panorama, ayant confronté les acquis de la science avec deux des principales cultures de l’humanité, nous n’avons toujours pas de réponse à la question majeure :  » D’où venons-nous, où allons-nous ? « 

Pas de réponse scientifique, et deux grands enseignements, celui du Bouddha et celui de Jésus- héritier d’un judaïsme qu’il transforme profondément. Le christianisme s’éloignera de cet enseignement, deviendra à son tour apocalyptique et instaurera pour des siècles le pessimisme et la terreur dans les chaumières. À chacun désormais de choisir son camp : celui du désespoir nihiliste ou de l’espoir dont Jésus s’est fait le chantre.

Dans les évangiles, le mot pistis signifie d’abord ‘’confiance’’ – même si on le traduit habituellement par ‘’foi’’. La foi est mise en doute par notre époque rationaliste, elle est comprise comme une démission de l’intelligence. Tandis que la confiance est le résultat d’une relation personnelle avec quelqu’un. Peut-on faire confiance à Jésus ? la réponse appartient à chacun.

                                                            M.B., 23 août 2018
(1) Voyez AU COMMENCEMENT, DIEU CRÉA – mais pas d’un seul coup (et les articles sur ce thème cités en finale)
(2) Voyez AU COMMENCEMENT, DIEU CRÉA : la troisième création de l’amour
(3) Digha Nikâya 9, 33
(4) Digha Nikâya 27, 10.
(5) Que les américains appellent aussi le « Big-Bounce », un goulot d’étranglement par lequel passerait la matière avant de connaître une nouvelle expansion.
(6) Cette croyance résulte d’une mauvaise interprétation de la « vision d’Ézéchiel » qui décrit en détail la façon dont les morts sortiront du tombeau en revêtant d’abord une chair, puis une peau semblables à celles qu’il possédaient de leur vivant.

3 réflexions au sujet de « AU COMMENCEMENT, DIEU CRÉA (III) – La fin du monde ? »

  1. liba

    @Gilbert Gracile Votre discours sonne comme celui de tous les « vieux désabusés. Partir comme vous le faites de l »expérience personnelle n »est peut-être pas le meilleur moyen de poser une analyse objective. « Les jeunes ne veut rien dire, leur « nihilisme non plus. Il vaudrait mieux à mon sens pour tenter de saisir une évolution dans le temps se demander : • c »était comment avant ? • s »il y a de véritables évolutions, quelles en sont les causes ? • quelles sont les constantes ? et on s »apercevra nécessairement qu »il ne sert à rien d »incriminer les individus en les classant dans des cases. Ils sont avant tout des agents sociaux, « agis par des forces qui les dépassent, qui nous dépassent. On peut juste essayer d »en prendre conscience Pour ce qui concerne l »organisation du travail, je crois que M. Supiot vise juste en parlant de changement de paradigme. Du Charlot pris dans un engrenage infernal à celui du salarié prisonnier d »un univers cybernétique.

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    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      « Vieux » ? Oui, sans doute. « Désabusé » ? Non, cherchant à y voir + clair après 3 ou 4.000 ans de « civilisation »
      M.B.

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  2. Loransea

    Merci Michel pour ce commentaire inspiré et respirant la bienveillance divine… votre texte tombe à pic pour me donner le ressort nécessaire pour sortir du sombre puits de l’effondrement de notre civilisation. je vais aller rallumer ma flamme dans la vraie lumière 😉 sans craindre ce qui arrive (lat. accidens ?).
    Bonne continuation

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