LA CIVILISATION OCCIDENTALE PEUT-ELLE MOURIR ?

  « Nous autre civilisations, disait Paul Valéry après le cataclysme de la 1re guerre mondiale, nous savons aujourd’hui que nous sommes mortelles ». Quelque chose est en train de changer sous nos yeux, quelque chose qui ne s’est jamais produit avec une telle rapidité. Notre civilisation occidentale est-elle en train de mourir ? Condamnée, elle aussi, à disparaître dans les sables de l’histoire ?

Qu’est-ce qu’une civilisation ?

C’est une conception des lois de l’univers, du vivre ensemble, du destin de chacun, de ses droits et devoirs, qui prend naissance à partir de trois éléments fondateurs :

  1. Un intérêt commun : survivre au milieu des autres en défendant son territoire.
  2. Des us et coutumes communs façonnés par une religion commune (plus ou moins assumée) qui secrète des valeurs communes exprimées dans une culture commune.

3. Une langue commune qui permet aux individus d’exprimer leurs sentiments et leurs pensées puis de communiquer entre eux et de transmettre coutumes, valeurs et culture aux générations suivantes.

I. Un territoire à défendre

Environ au 9e siècle avant-J.C. des peuplades quittent l’Europe centrale pour migrer vers l’Ouest, se fixer en France et jusqu’au Portugal : ce sont les Celtes. Nos grand-mères n’étant pas toutes vertueuses, chacun de vous ici a un peu de sang celte dans ses veines. Au fil des siècles cette première immigration fut suivie par beaucoup d’autres qui venaient du Sud ou de l’Est du bassin méditerranéen.

Pourquoi ces gens migraient-ils ? Parce qu’ils étaient insatisfaits dans leur pays d’origine, au point de tout risquer en le quittant. Et pourquoi cessaient-ils de déambuler pour poser leurs valises quelque part ? Parce que là, ils avaient trouvé un bien-être qu’ils étaient décidés à conserver coûte que coûte. La défense du territoire devenait la défense des Droits Acquis.

Insatisfaction et conservatisme, désir de nouveauté et refus du changement, deux valeurs inconciliables, opposées l’une à l’autre, qui se sont profondément imprimées côte à côte dans notre génome collectif. Cette coexistence dans l’ADN français du besoin de mouvement et de stabilité, du changement et du conservatisme, explique nos révoltes périodiques. Ajoutez-y la lutte contre le pouvoir et la religion qui le justifiait, et vous avez la France d’hier et d’aujourd’hui.

II. Une religion, des valeurs et une culture

Après avoir été brillantes, les premières civilisations (Égypte, Babylone, Grèce, Rome) se sont éteintes ou ont été supplantées par d’autres. Pourquoi ?

Pas seulement pour des raisons économiques ou militaires, mais à cause de l’affaiblissement de leurs religions respectives. Toutes ces civilisations vénéraient des dieux multiples à face humaine. Dès le règne d’Akhenaton on voit poindre le besoin d’un dieu unique qui transcenderait l’humain. Ce besoin de transcendance s’exprima dans le judaïsme puis le christianisme qui supplantèrent complètement les religions polythéistes de l’Occident en lui apportant des coutumes, des valeurs et une culture nouvelle.

Nouveaux étaient dans le judéo-christianisme le respect du prochain, l’attention portée aux petits et aux faibles, la non-violence. Nouvelle surtout était l’irruption d’une transcendance radicale : Dieu était au-delà des apparences du monde visible, conférant à l’univers une sacralité que les polythéistes avaient déjà pressentie. Le cosmos n’était plus divin, mais comme dit le psaume « les cieux racontent la gloire de Dieu » : les éléments naturels devenaient des signes de la présence divine : en latin, ‘’signe’’ se dit sacramentum.

Les clergés juif et chrétien prirent le pouvoir en s’emparant des sacrements pour en faire le seul moyen de contact avec la divinité. La transcendance s’entoura de dogmes et de rites qui ramenaient les croyants à la matérialité des signes. Et le mouvement mystique, c’est-à-dire le contact direct et immédiat avec Dieu, fut mal vu ou condamné par les religions.

C’est cette perte du sens de la transcendance au profit des dogmes et des rites qui a provoquée en Occident la désaffection progressive du christianisme, bien plus que sa morale sexuelle. La religion ‘’religieuse’’ a été supplantée chez nous par une religion laïque qui a transposé dans notre culture des valeurs chrétiennes comme le respect du pouvoir, le besoin d’égalité, la notion de justice suprême.  Mais la laïcité ignore l’aspiration vers la transcendance, inhérente à l’être humain. Privé de débouché, ce besoin d’un ailleurs s’exprime désormais dans la révolte altermondialiste et sa violence.

III. Un langage commun

Le troisième élément fondamental d’une civilisation est sa langue. Jusqu’au milieu du XXe siècle, les immigrants adoptaient la langue du pays d’arrivée. Mais la ghettoïsation des minorités, leur éloignement de l’école républicaine et la faiblesse de cette dernière font qu’aujourd’hui une portion notable de la population française ne parle plus la même langue que celle de l’élite éduquée dont sont issus nos dirigeants.

Quoi qu’ils disent, ces derniers ne sont plus ni entendus, ni compris par cette France des oubliés qui vient de se réveiller en s’habillant de jaune.

IV. Où en sommes-nous ?

Quand on n’a plus les mêmes valeurs, on ne partage plus la  même culture. Quand on ne parle plus la même langue et que chacun défend le territoire de ses droits, alors le seul langage qui reste c’est celui de la violence à l’état brut. Les cris remplacent la parole, les coups remplacent le dialogue. Le rêve remplace la réalité, l’utopie remplace le programme.

La nature ayant horreur du vide, si les valeurs d’une culture s’affaiblissent une autre culture prend sa place. Au respect d’autrui, au précepte d’amour et à l’attention aux autres du christianisme se substituent le mépris, la haine et l’égalitarisme. La nouvelle pseudo-culture détrône l’ancienne par une violence à la fois physique et verbale : des slogans d’abord simples, puis simplistes mais qui rassemblent par leur utopisme radical.

Avec la perte de la notion de transcendance (1), il n’y a plus l’espoir qui faisait vivre et croire en l’avenir : alors, la radicalisation devient désespérée. On ne sait plus pourquoi on se bat, ni quel but on voudrait atteindre mais on continue de se battre, aveuglément. Et les ronds-points restent occupés.

V. Que faire ?

Le retour dans notre société d’une culture chrétienne, en partie responsable de ses échecs, semble exclu. En revanche, le retour à l’enseignement de grands Éveillés comme Jésus ou le Bouddha, qui ont tant de valeurs en commun (2), est possible. Il est déjà à l’œuvre, très discrètement, dans notre Occident. Sa lutte pour les valeurs fondamentales de la culture chrétienne n’a cessé de traverser toute son histoire. Puisque l’Église catholique se semble plus capable de l’entraîner, c’est aux individus, seuls ou en petits groupes, de se mettre au travail.

Aujourd’hui il ne faut plus attendre des autorités (politiques, religieuses) qu’elles prennent en compte ce mouvement de retour aux fondamentaux, puisque le dogme de la laïcité le leur interdit. De l’Église catholique, aveuglée par ses problèmes de morale sexuelle, il n’y a rien à attendre (3). Le bouddhisme est marginal en France, l’islam bloqué par son refus de critiquer le Coran. C’est donc à chacun de nous de se mettre au travail pour défendre des valeurs, tenter le dialogue, refuser l’immobilisme.

            Afin que l’Occident ne meure pas.

               M.B., conférence au Club 41 de Paris, 5 mars 2019
(1) Qui ne se limite pas à la religion, mais va bien au-delà : c’est le besoin d’un horizon qui dépasse nos contingences ordinaires.
(2) Voyez mon essai Dieu malgré lui, 2001, Robert Laffont, et Jésus, mémoires d’un Juif ordinaire (Dans le silence des oliviers), 2011, Albin Michel / Livre de Poche.
(3) Je parle ne ici que de l’Église catholique en tant qu’institution mondiale. Quantité de catholiques sincères, généreux et de bonne foi ne se sentent pas affectés par l’effacement de cette Église et continuent de militer, discrètement ou ouvertement, pour les valeurs fondamentales qui sont les leurs.

11 réflexions au sujet de « LA CIVILISATION OCCIDENTALE PEUT-ELLE MOURIR ? »

  1. ANDRE

    Il me semble que la notion de civilisation comprend (implique) une notion d’évolution : évolution des connaissances, des coutumes voire des idées. Un exemple, la place de la femme aujourd’hui bien différentes de celle qu’elle avait dans des civilisations plus anciennes ou qu’elle a dans des cultures ou des religions qui évoluent à un rythme différent du nôtre.

    Répondre
    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      C’est vrai pour la civilisation occidentale, marquée par 1- le christianisme qui est « évolutif » et 2- par le mouvement des Lumières qui aboutit à la notion de « progrès ». Mais beaucoup de civilisations se sont opposées à l’idée de leur évolution (par ex. Égypte, Chine)
      M.B.

      Répondre
  2. Max Dessus

    Quand je lis « Nouveaux étaient dans le judéo-christianisme le respect du prochain, l’attention portée aux petits et aux faibles, la non-violence » je ne peux m’empêcher de penser aux guerres de religion (au sein même du christianisme), aux exactions des catholiques en Amérique et ailleurs aux temps des découvertes, aux excès de l’Inquisition, etc. Il y a loin des principes à la réalité ! Toute religion génère de la violence dès qu’on essaie de l’imposer aux autres.

    Répondre
    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      D’après leurs textes fondateurs, judaïsme & christianisme apportaient bien la nouveauté que je signale. Ce que Juifs & chrétiens en ont fait dans l’Histoire est (hélas) autre chose !
      M.B.

      Répondre
      1. max dessus

        Ne peut on pas en dire autant des autres religions? Elles sont toutes respectables. C’est ce que les hommes en font qui est condamnable.

        Répondre
  3. Jean Roche

    Bonjour,
    Est-ce que la laïcité, donc la Règle d’Or (principe de réciprocité) appliquée aux religions, à condition de mieux l’invoquer et la défendre, ne pourrait pas constituer la nouvelle valeur commune fondamentale ?

    Répondre
    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      La laïcité est un principe de « vivre ensemble ». Ce n’est pas une « valeur » fondatrice de civilisation parce qu’elle n’implique aucune transcendance.
      M.B.

      Répondre
      1. Jean Roche

        La civilisation est déjà fondée, pas seulement sur une religion. L’antiquité gréco-latine y a eu sa part. Elle pourrait bien, quand elle se sera écroulée, apparaitre rétrospectivement comme l’âge d’or définitivement perdu de l’humanité. Le problème est de la faire durer autant que possible. Je ne vois pas de religion tellement susceptible de la consolider. J’en vois par contre une qui la menace.

        Répondre
        1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

          Vous parlez ici de NOTRE civilisation. Historiquement, toutes les civilisations (y compris occidentale) se sont fondées sur une religion. Hélas d’accord avec vous sur votre diagnostic de la civilisation occidentale.
          M.B.

          Répondre
          1. max dessus

            Qu’appelle t on civilisation occidentale? ou commence et ou s’arrête l’occident?
            Quelle était la religion de nos ancêtres grecs? et latins? Religion ou mythologie?
            N’est ce pas un peu la même chose?

            Répondre
            1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

              L’extension de l’Occident a un peu varié au cours des siècles. Disons qu’il commence à la frontière ouest de l’Asie mineure et va jusqu’à la côte ouest des USA (extension récente).
              Toute religion commence par un mythe (un récit destiné à expliquer le monde). Certaines vont + loin, jusqu’aux limites infranchissables qu’elles appellent « Dieu ».
              M.B.

Répondre à Jean Roche Annuler la réponse.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>