LA CIVILISATION OCCIDENTALE PEUT-ELLE MOURIR ? (I) L’Occident et le christianisme : triomphes et déclin

Depuis près d’un siècle, aux yeux de tous les observateurs, l’Occident connaît une crise sans équivalent dans sa longue histoire. Une crise économique, sociale et politique, qui cache en fait une incertitude de plus en plus perceptible sur son identité et sur sa civilisation. L’historien sait que sur notre planète, toutes les civilisations sont nées en même temps qu’une religion. Laquelle accompagnait cette naissance en produisant des valeurs communes, une culture commune et un art de vivre en commun. Voyez par exemple Sumer, la Mésopotamie, l’Égypte et la Grèce anciennes, les amérindiens, etc.

Lorsqu’une de ces religions s’étiolait, la civilisation qui s’était bâtie autour d’elle mourait. Ou bien… est-ce l’épuisement de la civilisation qui provoquait l’effacement de sa religion ? Quoi qu’il en soit, religions et civilisations ont toujours été intimement liées. « On ne peut pas regarder au fond de l’actualité si on ne regarde pas d’abord au fond de l’Histoire » (1). Aussi, pour mieux comprendre la crise qui frappe aujourd’hui l’Occident, je vous propose d’abord un survol de la religion qui lui est organiquement liée, le christianisme. Nous allons prendre un recul qui vous sera peut-être inhabituel : je ne suis pas ici pour répéter ce que vous savez déjà, mais pour vous inviter à interroger l’Histoire.

I. Au commencement

Tout commence pour l’Occident avec l’Empire romain. On y vénérait des dieux qui ressemblaient furieusement aux humains – sauf qu’ils avaient des pouvoirs surhumains et qu’ils étaient immortels. Pouvoir et immortalité étaient déjà le premier moteur de la religion, et ils le resteront. Ces dieux gréco-romains formaient des familles sous l’autorité d’un « père céleste », Zeus ou Jupiter, et s’entouraient de héros qui n’étaient autres que des humains divinisés. Devenir dieu était déjà l’autre moteur de la religion, et il le restera.

Pouvoir, immortalité, divinisation de l’humain : nous allons suivre ces trois valeurs immatérielles dans l’histoire de l’Occident.

 Le polythéisme de l’Antiquité était pragmatique, il n’avait ni dogmes ni textes sacrés. Les dieux étaient à la fois lointains puisqu’immortels, et proches puisqu’on pouvait négocier leurs faveurs en leur offrant des sacrifices. Lorsque l’empereur romain devint lui-même un personnage lointain et tout-puissant, on le divinisa pour le rendre immortel. Le culte rendu aux dieux s’effaça progressivement devant le culte de l’empereur – et à travers lui le culte rendu à Rome, entité dont la quasi-divinité assurait l’unité d’un Empire qui devait être immortel.

Mais au tournant du 1er millénaire, cette religion romaine n’était plus qu’une coquille vide. Ses rituels sommaires permettaient aux étrangers de s’intégrer à la civitas, d’acquérir la citoyenneté. Une fois son culte rendu à Rome et sa citoyenneté affirmée, chacun restait libre de penser ou de croire ce qu’il voulait. Dans ce vide idéologique et spirituel, les religions orientales s’engouffrèrent et envahirent l’Empire. Elles aussi étaient polythéistes, mais elles promettaient de lever le voile sur les mystères de l’au-delà par le truchement de rituels spectaculaires et sanglants, qui répondaient mieux aux aspirations des populations qu’une religion d’État devenue sèche et moralisatrice.

L’une de ces religions orientales était le judaïsme. Contrairement aux autres, il vénérait un dieu unique qu’on pouvait atteindre par la prière, sans sacrifices sanglants – du moins dans la diaspora juive. Il venait d’une petite province éloignée de Rome, la Judée sous domination romaine depuis l’an – 63.

C’est dans cette province insignifiante de l’Empire romain qu’est né le Juif Jésus, vers l’an – 6.

II. L’événement Jésus

 Contrairement à ce que l’on dit, Jésus n’a jamais voulu fonder une nouvelle religion. C’était un Juif de la classe moyenne, avec une mère et un père Juifs, une éducation juive, une culture juive, des passions juives. Formé par des pharisiens provinciaux, pharisien lui-même, il dénonçait le pouvoir du haut-clergé de Jérusalem, son hypocrisie, sa tyrannie légale, le racisme des Juifs envers les non-juifs – bref, les limites du judaïsme de son temps. Il n’a pas fondé le christianisme, il a voulu réformer ce judaïsme en portant le message des prophètes juifs à son accomplissement, à sa plénitude.

 Ce qu’il voyait autour de lui, c’étaient des roitelets juifs fantoches alliés au haut-clergé de Jérusalem, qui collaboraient honteusement avec l’occupant romain. Régulièrement, des mouvements de résistance violente lançaient des révoltes écrasées dans le sang par les légionnaires. Au début du 1er siècle, la Palestine se trouvait dans une situation pré-révolutionnaire permanente.

 Rendu populaire par ses guérisons, respecté de tous en Galilée, Jésus aurait pu prendre la tête d’un de ces mouvements de révolte. Au contraire, il s’est toujours tenu à distance de la politique et il a condamné la violence des nationalistes-terroristes Zélotes.

C’est sans doute pour cette raison qu’il a été livré par certains de ses disciples, et abandonné par les foules de Jérusalem. Puisqu’il ne prenait pas le parti de la violence et ne s’alliait pas aux Zélotes, puisqu’il se contentait de proposer une conversion intérieure et spirituelle, Jésus fut perçu par cette minorité urbaine survoltée comme un velléitaire, un rêveur, un « allumeur sans feu ».

 Pourtant, dans les campagnes de sa Galilée natale, beaucoup avaient été conquis par ses guérisons d’abord, son enseignement ensuite. Contrairement aux charlatans qui écumaient la province, Jésus avait un vrai talent de guérisseur et ne faisait payer personne. À chaque malade qui venait vers lui il demandait : « As-tu confiance en moi ? Si oui, alors va, ta confiance t’a guéri ». Quant à son enseignement, il était inédit en Israël. Le Dieu de Jésus était celui de Moïse, mais sa relation avec lui était totalement originale, celle d’un petit enfant qui s’abandonne dans les bras de son père. Et contrairement aux Juifs, « le prochain » à ses yeux était tout homme, toute femme ou enfant rencontré en chemin, qu’il soit Juif ou non-juif, qu’il soit respectable ou méprisable.

 Telle aurait pu être l’origine du christianisme. Mais l’événement-Jésus, avec sa puissante originalité, passa inaperçu dans l’Empire et s’effaça derrière une suite de trahisons qui modifièrent totalement son identité et son enseignement – créant, pour de bon, une nouvelle religion.

III. Première trahison : judéo-chrétiens et messianisme

 Au 1er siècle, l’attente du retour glorieux d’un Messie était devenue chez les Juifs une obsession. En l’an + 6, la révolte d’un certain Judas-le-Galiléen souleva la province avant d’être écrasée, et Judas fut crucifié avec ses partisans. S’il avait eu du succès auprès d’eux, c’est parce qu’il s’était proclamé « Messie d’Israël ». C’est donc tout naturellement que les apôtres de Jésus lui affirmèrent un jour que pour eux, le Messie c’était lui. Il les réprimanda sévèrement et leur interdit de dire cela à qui que ce soit. Jésus a toujours refusé d’être pris pour le Messie.

 Pourtant, après sa mort il fut rapidement présenté aux convertis juifs de la première génération comme « le Messie qui reviendra », ce qu’ils acceptèrent volontiers : il n’était ni le premier, ni le dernier Messie adopté par des Juifs. En grec, Messie se dit Christos : quinze ans après la mort de Jésus, ces convertis – qu’on appelait nazôréens reçurent en Syrie le surnom de chrétiens, c’est-à-dire disciples du Messie, Messianistes(2).

 Jésus devenu Messie-malgré-lui, c’était la première trahison du prédicateur galiléen.

 Dans l’est du bassin méditerranéen où la foi en Jésus-Messie se répandait, la deuxième génération de culture grecque commença à dire qu’il n’était pas seulement un homme, mais aussi un Dieu. Comment pouvait-il être à la fois dieu et homme ? Ce point-là n’était pas encore clair, mais une chose est certaine : au 2e siècle, une seconde trahison de Jésus s’amorçait dans l’esprit des non-juifs. De façon encore tâtonnante, il était placé en orbite divine. Et c’est un grec, saint Irénée, qui affirma vers l’an 170 que « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu ».

Évidemment les convertis juifs de Palestine, les nazôréens, refusèrent catégoriquement cette divinisation. Faire de Dieu un homme, transformer un homme en dieu ? Blasphème suprême pour des Juifs, impensable, inimaginable. C’était un retour vers le paganisme contre lequel se dressait depuis toujours leur histoire et leur religion.

 Ces nazôréens qui croyaient en Jésus-Messie mais refusaient absolument sa transformation en Dieu, on les appelle aujourd’hui des judéo-chrétiens. Ils furent persécutés à la fois par les Juifs (puisqu’ils faisaient de Jésus le Messie) et par les chrétiens de l’Église naissante (puisqu’ils refusaient sa divinité). Pourchassés par les uns comme par les autres, ils s’enfuirent et se réfugièrent notamment en Syrie où saint Jérôme, qui les y rencontra au début du 5e siècle, disait d’eux avec mépris : « Ces nazôréens qui se disent en même temps Juifs et chrétiens, en fait ils ne sont plus ni Juifs, ni chrétiens ! ».

Retenez-les bien, ces judéo-chrétiens nazôréens : nous les retrouverons dans la 2e conférence, où ils joueront un rôle déterminant dans la naissance du Coran.

IV. Deuxième trahison : le christiano-paganisme

Dans la partie orientale de l’Empire romain, la divinisation inachevée de Jésus ne satisfaisait personne. Dieu et Homme en même temps ? Comment la divinité et l’humanité, ces deux réalités si éloignées l’une de l’autre, pouvaient-elles coexister en un seul ? Autour de Byzance ce fut une immense effervescence intellectuelle. Cet Orient était passionné de philosophies subtiles et d’ésotérisme échevelé. C’est là qu’étaient nées les religions à mystères qui avaient influencé les débuts du christianisme, c’est de là que venaient des dizaines d’évangiles apocryphes à l’imagination débordante, c’est en Orient que s’épanouissaient les Gnostiques et leurs spéculations infinies sur les mondes invisibles.

Ces courants de pensée qui partaient dans tous les sens commencèrent à jouer avec l’identité de Jésus comme avec des pions sur un échiquier. Les passions étaient telles qu’on en vint aux mains, et le sang coula au nom de l’identité du Christ.

  Pour calmer les esprits et préserver l’unité de l’Empire, en 325 Constantin convoqua à Nicée un concile œcuménique : « Vous ne sortirez d’ici, dit-il aux évêques, que lorsque vous aurez élaboré une définition claire et nette de la divinité du Christ ». Mais sur les 300 évêques réunis à Nicée, seuls quelques-uns venaient d’Occident. Ce sont donc les orientaux qui prirent la main et rédigèrent le credo de Nicée qui est encore aujourd’hui celui des chrétiens. Jésus y était décrit en termes de philosophie hellénique, on lui attribuait une hypostasis (substance), une ousia (essence), il était homoousios (consubstantiel) et monogénès tou patrou (premier-né du père). Déjà à cette époque, seuls quelques érudits comme Athanase d’Alexandrie (qui était à la manœuvre) étaient capables de comprendre ces mots. Bref, Jésus était devenu une idée complexe, incompréhensible au tout-venant des pays d’Orient comme d’Occident.

 Pour les intellectuels byzantins qui représentaient tout le spectre des mythologies et des philosophies orientales, la définition de Nicée était loin d’être « claire et nette ». Les Ariens rejetaient la divinité du Christ, les monophysites voulaient qu’il soit seulement Dieu et les Nestoriens voyaient en lui deux natures, divine et humaine, distincte l’une de l’autre. En 381, le concile de Constantinople ajouta à la confusion en décrétant qu’il y avait, en plus, une troisième personne divine, le Saint-Esprit, issu de la première mais égale aux deux autres – bien que distincte de chacune. Pour ces idées l’Orient se battit, le chaos était total.

En 451, pour tenter de mettre fin aux querelles, le concile de Chalcédoine décréta que « le Christ est une seule personne divine en deux natures ». Ce fut en vain : l’Église d’Orient éclata en plusieurs morceaux, qui existent toujours aujourd’hui.

  Vous imaginez que ces théologiens orientaux, qui s’écharpaient pour expliquer à Dieu comment il est fait, comment fonctionne sa mécanique interne, ils étaient totalement incompris du petit peuple des campagnes de la Gaule, de l’Espagne ou des plaines à l’est du Rhin. Pour ces anciens barbares à peine romanisés, c’étaient des étrangers qui leur imposaient des idées venues d’ailleurs, dans un langage incompréhensible. Il n’y a pas longtemps, ils avaient été polythéistes : quand on leur dit qu’il y avait maintenant trois dieux qui s’engendraient mutuellement, cela ne les dérangea pas. Mais quand on ajouta que ces trois n’en formaient qu’un seul, ils se rappelèrent la phrase de Tertullien (début 2e siècle) : « Je crois parce que c’est absurde ». Ils crurent ce qu’on leur disait de croire, sans comprendre – et surtout, j’imagine, pour avoir la paix.

 Le christianisme de Nicée-Chalcédoine a donc été reçu par les peuples occidentaux comme un polythéisme larvé, un christiano-paganisme. Une religion, des valeurs et une civilisation qui s’imposaient à eux depuis l’extérieur. Si j’ose dire, pour l’Occident ce fut une vague migratoire culturelle venue d’Asie mineure et du Moyen-Orient.

C’était la première, ce ne serait pas la dernière.

Quatre siècles après sa mort, Jésus était donc devenu Christ et Dieu au sein d’une triade divine. Et l’Occident venait de naître, par assimilation d’idées qui lui étaient étrangères.

V. Le pouvoir et le triomphe

 La migration du polythéisme dans le christianisme facilita à l’Ouest la christianisation des barbares, mais aucun de leurs chefs ne pouvait combler le vide politique causé par l’abdication du dernier empereur romain en 476. Instinctivement, les occidentaux cherchèrent alors une autre image du père : le pape de Rome était déjà investi de l’autorité religieuse, ils lui conférèrent l’autorité temporelle. En l’an 800, c’est au nom de cette double autorité qu’il couronna Charlemagne, premier empereur d’Occident. Et c’est pour ses successeurs que son secrétaire Alcuin forgea la notion de « monarque de droit divin ». Désormais et pour mille ans, L’Occident ne connaîtra plus qu’un seul pouvoir, qui sera chrétien.

 Comment expliquer cette remarquable stabilité ? C’est qu’à partir de Chalcédoine, l’Occident ne remit jamais en cause les dogmes du christianisme. Solidement campée sur sa double autorité doctrinale et politique, l’Église de Rome prit pour mot d’ordre une phrase de Jésus qu’elle détourna de son sens, compelle intrare, « fais-les entrer de force ». Elle l’appliqua aux Juifs d’abord, puis aux Cathares et aux Vaudois qui s’opposaient à la corruption du clergé et voulaient revenir à la pureté évangélique des origines. Pour les Cathares ce fut un massacre, le premier génocide de l’Histoire.

 Au Moyen-Orient d’autres hérétiques occupaient Jérusalem. L’Occident partit en croisade contre les Sarrazins, autant pour conquérir et piller que par esprit religieux. Et Saint Bernard, quand il écrivit la Règle des Templiers, leur affirma : « Soldat du Christ, si tu tues un infidèle (un musulman) c’est pour Dieu que tu le tues. Et si c’est lui qui te tue, Dieu t’accueillera en son paradis ».

Cette phrase terrible, il l’emprunta au Coran – nous y reviendrons.

 Ces « détails de l’Histoire », comme dirait quelqu’un, n’empêchèrent pas le Moyen-âge occidental d’être le triomphe de l’Église. Ayant écrasé les hérétiques, acquis le monopole de l’enseignement et redécouvert Aristote – grâce aux traducteurs arabes -, elle élabora dans ses universités une cathédrale de la pensée dont Thomas d’Aquin fut le grand architecte. Une magnifique, une prodigieuse vision globale de l’Homme dans l’univers, un éloge de la beauté de la création rendu possible par l’application d’une logique simple et presque naïve.

À l’intérieur de cette vision, s’affirmait une culture et sa civilisation.

 Jamais la civilisation occidentale n’avait semblé aussi forte, aussi rayonnante, et jamais elle ne retrouvera cette plénitude heureuse. Parce qu’un continent tout entier sentait, pensait et réagissait de la même façon, c’est-à-dire en se référant à un christianisme unifié, à la fois accepté et vécu par l’ensemble de ses populations.

Mais cette belle apparence cachait des fissures, qui allaient devenir crevasses.

VI. Le commencement de la fin

Car l’Église n’avait pas compris l’avertissement des Cathares et des Vaudois. Ce sont sans doute ces derniers qui inspirèrent en 1517 la Réforme de Luther, et pour les mêmes raisons : richesse et corruption du clergé, sacrements jugés inutiles. Pour la première fois, la moitié de l’Occident affirma qu’elle n’avait plus besoin de l’Église catholique pour être elle-même. Que sa relation avec Dieu pouvait être directe, sans passer par un clergé. Plus encore : que cette Église, devenue inutile, lui était un fardeau.

Ni Luther ni Calvin ne contestèrent les dogmes fondateurs du christianisme. Mais en rejetant celle qui les avait élaborés – l’Église de Rome – leur Réforme fragilisait et déstabilisait l’édifice culturel bâti par elle.

Première lézarde dans la civilisation occidentale.

 La chrétienté ne manquait pas à cette époque d’esprits brillants, mais le temps des cathédrales de la pensée était révolu – comme si, une fois divisé, l’Occident était devenu incapable d’embrasser l’humanité et le cosmos dans une vision d’ensemble cohérente et harmonieuse. Laissé à lui-même, il se mit à penser tout seul, sans l’Église. Au Moyen-âge la beauté était le reflet de Dieu : désormais les artistes de la Renaissance magnifièrent la beauté humaine en elle-même, et pour elle-même.

Seulement voilà, quand on ne pense plus ensemble, on ne tarde pas à penser l’un contre l’autre…

Tandis que Galilée et Thomas More annonçaient Leibnitz et Descartes, tandis que la raison et la science prenaient le pas sur l’irrationnel, que fit l’Église catholique ? Elle se raidit sur ses certitudes acquises au fil des siècles et cessa de penser. La théologie de la Contre-réforme devint de la casuistique, une liste de réponses toutes faites aux questions que se posaient les occidentaux. Et Pascal osa faire un pari : « Croyons au Dieu des dogmes catholiques. S’il n’est pas ainsi, nous n’y perdrons rien. Et s’il est ainsi, nous avons tout gagné ». Un pari sur le fait que les dogmes pourraient, peut-être, refléter la réalité divine. Un pari – donc une incertitude fondamentale insérée comme un coin dans la civilisation occidentale.

La Révolution de 1789 frappa une Église désarçonnée, mais ne réussit pas à détruire son socle dogmatique. Car les catholiques tenaient à des croyances qu’ils ne comprenaient pas, mais dont ils se rendaient compte qu’elles véhiculaient avec elles toute une conception du monde, de l’Homme, de sa transcendance et de sa beauté, qui les grandissait.

Alors que le déisme politique de Robespierre, privé d’horizon, les avilissait.

Et le 19e siècle vit en France une belle remontée du catholicisme, avec une tendance sociale affirmée face à la révolution industrielle.

Rome se crut alors assez forte pour condamner à plusieurs reprises ce monde qui changeait sans elle. Au moment où les trônes des rois vacillaient, en 1870 le pape s’autoproclama infaillible puis s’enferma au Vatican devenu forteresse de la dernière monarchie absolue d’Occident. Mais forteresse assiégée : car l’Occident, France en tête, allait peu à peu remplacer ses dogmes fondateurs par celui de la laïcité.

Un basculement fondamental s’opérait dans la civilisation occidentale : pour la première fois depuis Constantin, l’Europe remettait en cause ses racines chrétiennes. Bientôt elle refusera de les inscrire dans sa Constitution, comme si elle disait à l’Église : « Pendant 14 siècles tu nous as appris quoi penser et comment le penser. Désormais, nous pensons par nous-mêmes. Va ton chemin et fais-toi la plus discrète possible ».

 L’Occident tout entier allait-il être sans religion, sa civilisation sans valeurs ? Pas tout- à-fait. Il s’étendait désormais aux Amériques. Celle du Sud, colonisée par les armes, avait su intégrer ses croyances ancestrales dans la foi chrétienne. Le résultat fut un nouveau christiano-paganisme très vivace, mélange de religions pré-colombiennes et de croyances catholiques. Bientôt l’Afrique suivrait la même voie, intégrant le christianisme dans son Vaudou. Quant aux USA, ils ont imprimé leur foi en Dieu sur leurs billets de banque : leur civilisation sera d’abord celle de l’argent.

Trois formes de paganisme, recouvert chacun du manteau d’un christianisme qui avait perdu le contact avec Celui qui aurait dû être et rester sa source, le Juif Jésus.

 Libéré du christianisme par la laïcité, fier de ses nouvelles philosophies humanistes et sociales, l’Occident se crut immortel et l’Homme occidental tout-puissant, quasi-divinisé – une divinisation par défaut de Dieu, en quelque sorte. Il colonisa le Tiers-monde pour lui apporter, disait-il, sa civilisation. Non sans se renier au passage puisque, dans ses canonnières, il embarqua – aux côtés des troupes coloniales – quantité de missionnaires catholiques et protestants. Comme s’il se rappelait, après avoir relégué chez lui le christianisme à la marge, qu’il n’y a pas de civilisation sans religion.

La colonisation s’effectua donc par le sabre associé au goupillon. Le pouvoir a de ces raisons que la raison ignore.

 Mais l’Occident se faisait illusion sur sa force. Ses valeurs se dérobaient sous lui et un mouvement de contestation généralisée, né sur la côte ouest des États-Unis, atteignit l’Europe au début des années 1960. En 1962, Jean XXIII prit conscience que la crevasse était devenue un gouffre. Il convoqua un concile pour, dit-il, « mettre l’Église à jour ».

De Moscou à San Francisco on se prit à rêver : et si les chrétiens, divisés depuis mille ans, se réunissaient enfin pour redonner sa sève à l’Occident, comme autrefois ? Jusqu’où irait cet aggiornamento ? Jusqu’aux dogmes, ou au moins jusqu’à leur reformulation ? L’Église catholique allait-elle être à nouveau pour l’Occident source de valeurs, unanimement partagées ?

Las ! Loin de se soucier d’une civilisation qui vacillait sur ses valeurs et commençait à douter d’elle-même, au bout d’un an le concile adopta pour mot d’ordre : « Église, que dis-tu de toi-même ? » Le divorce était consommé entre d’une part une institution centrée sur elle-même, fortement hiérarchisée et crispée sur ses dogmes, et d’autre part un Occident qui entrait dans la crise qui allait fragiliser jusqu’à son identité.

 Lorsque, quelques années auparavant, du pétrole avait jailli entre les tentes d’un campement de bédouins arabes, personne n’avait vu dans ce liquide nauséabond une menace pour la civilisation occidentale.

Pourtant, l’Occident allait bientôt se trouver face au réveil d’une religion qui n’avait, elle, ni dogmes, ni hiérarchie mais seulement un livre : le Coran.

Et la puissance toute nouvelle, pour elle, du pétrole.

Qu’allait-il se passer ? Nous le verrons à la prochaine conférence, qui aura pour titre « L’Occident au péril de l’islam : la menace du Messianisme ». À partir de cet état des lieux, dans la troisième conférence nous tenterons une synthèse du passé pour nous interroger sur « L’avenir de l’Occident »

                  M.B., conférence aux Centraliens, 6 décembre 2019.
La seconde conférence de ce cycle aura lieu le 6 février à 20h, au Vésinet. L’adresse complète sera annoncée dans ce blog 8 jours avant.
 (1) Alain Peyrefitte, Le Mal Français, 1974.
(2) Tapez le mot-clé « messianisme » dans la case « recherche »

18 réflexions au sujet de « LA CIVILISATION OCCIDENTALE PEUT-ELLE MOURIR ? (I) L’Occident et le christianisme : triomphes et déclin »

  1. NM

    Bonjour,c’est toujours un plaisir de vous lire.
    Votre article est excellent.
    Vous notez ceci: »En 381, le concile de Constantinople ajouta à la confusion en décrétant qu’il y avait, en plus, une troisième personne divine, le Saint-Esprit, issu de la première mais égale aux deux autres – bien que distincte de chacune ».
    J’avoue n’avoir jamais rien compris à cette notion de Saint Esprit,pourriez vous éclairer ma lanterne? A quoi correspond le Saint Esprit?
    Cordialement.

    NB:En lisant les commentaires j’ai cru comprendre que vous prépariez une suite à cet article et qu’une de ses parties aborderait la question écologique.
    Je met permet humblement de vous conseillez l’ouvrage suivant: »Thermodynamique de l’évolution » de François Roddier,c’est un ouvrage absolument admirable par sont esprit de synthèse,il est incontournable pour comprendre les mécanismes profonds à l’œuvre dans l’Univers et sur les problématiques écologiques.

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    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      « Saint-esprit » ? Je n’y ai jamais rien compris non plus. Y a-t-il quelque chose à comprendre ? « Dieu est esprit », d’accord, on comprend qu’il n’est pas incarné. Mais que son esprit soit une « personne » distincte, etc. ? Bof, laissons les théologiens s’exciter.
      M.B.

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      1. Jojo

        Saint Esprit? C’est un double problème, de traduction d’abord, de contexte ensuite. Esprit traduit Pneuma, et le pneuma grec est un corps, et non un esprit, mais l’Église a fini par décréter que ce ne serait pas un corps. Pourquoi le Pneuma? Parce que c’était une évidence à l’époque, même dans la Bible. Le Livre de la Sagesse, qui figure dans la Septante, la Bible que lisaient les pharisiens un peu instruits, évoque le Pneuma divin dans des termes stoïciens (7, 22), le qualifiant même de monogenes. Le Pneuma stoïcien, repris par les pharisiens, est la puissance active de Dieu, qui anime toute chose. Le monde est conduit par Dieu, qui agit au moyen de son Pneuma. Le pneuma grec est un mélange d’air et de feu, et la Pentecôte montre l’arrivée du Pneuma divin sous la forme de langues de feu. Pour la génération des apôtres, le Pneuma est l’incontournable évidence de l’action divine. La Trinité comprend en réalité quatre Dieu: chacune des trois personnes, et l’ensemble des trois, soit Dieu. Pourquoi tant? Pour que Dieu soit à la fois celui qui est au-dessus de toute chose, le Créateur, la puissance qui régit chaque grain de poussière, mais aussi une personne, avec ce que cela implique au plan relationnel, et encore l’amour. La trinité ne fait qu’exprimer toutes les faces du divin, c’est une conception interfacielle qui permet de penser que Dieu peut être à la fois le Créateur, l’amour et un être qui entend la prière de chacun et qui sait de quoi il a besoin. Si on pense uniquement au Créateur, on n’imagine pas qu’il puisse entendre une prière; si on pense uniquement un Dieu transcendant, on n’imagine pas son immanence, et inversement; si on pense Dieu comme une abstraction, on ne peut avoir de relation personnelle avec le divin… La trinité permettait de dépasser toutes ces limites. Bref, le Pneuma divin, personne divine, n’est pas un esprit qui circule entre le Père et le Fils, de manière totalement superflue, mais, historiquement, l’instrument de l’action divine dans le monde, l’outil de la providence. Aujourd’hui nous pourrions dire qu’il est derrière l’ADN, l’équation de Schrödinger et les constantes universelles de la physique. Le Pneuma stoïcien, repris dans la Bible, est l’interface entre l’esprit et le corps, et le caractère pneumatique de Dieu est ce qui le relie au monde. Et si on refuse cette interface, on tombe dans le gnosticisme, le manichéisme ou le catharisme: le monde est l’œuvre d’un Créateur pervers, la création est un mal, et il faut s’échapper de la matière.

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        1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

          Merci. Pour pouvoir mourir en paix, il me manque encore la masse atomique de l’Esprit et la séquence des acides aminés entre les nucléotides de son ADN.
          M.B.

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  2. Jojo

    J’espère ne pas polluer le fil en intervenant une dernière fois. La Trinité relève, si j’ose dire, de la quadrature du cercle. Ce n’est pas une invention perverse du christianisme paulinien: elle était déjà dans les tuyaux du judaïsme pharisien. On la trouve en effet virtuellement chez Philon d’Alexandrie, né entre dix et vingt ans avant Jésus. Il considère que le Logos est comme un deuxième Dieu, premier-né de Dieu et Dieu lui-même en tant qu’auteur de la Création. Et on peut trouver ailleurs une formule trinitaire. C’est là que se trouve la boîte à outils de Paul et de Jean. Le christianisme a utilisé le matériau conceptuel du judaïsme alexandrin, imprégné de philosophie grecque. La question est simplement de savoir si cette intégration est postérieure à la prédication de Jésus, ou si Jésus lui-même adoptait ces modes de pensée. On sait par Flavius Josèphe que les pharisiens avaient une théologie stoïcienne, ce qu’on constate d’ailleurs en lisant le Livre de la Sagesse, qui ne figure que dans la Septante, et qui développe une théologie stoïcienne, ce qui montre bien que cette théologie (qui est une théologie du Pneuma) était intégrée jusque dans la Bible. Or le Fils de Dieu n’a pas de mère, de sorte qu’il doit être entièrement de la nature de son père, puisque, comme le savaient les Stoïciens, l’enfant tient de son père et de sa mère. Le Fils devra donc être de même nature que le Père, sans pour autant être la même personne, d’où l’emploi du terme d’hypostasis, dont la meilleure traduction possible est « instance », et qui rend ici la notion de personne. Dieu est Pneuma parce que le Pneuma (stoïcien) est l’organisateur du cosmos, et il est Fils en tant que parole première-née de Dieu ordonnant la Création. La parenté entre Paul et Philon est textuelle, mais là où Paul dira plutôt fils unique (monogénès), Philon dit premier-né (protogonos). C’est un colossal bricolage métaphysique qui nous renvoie tout simplement à l’incompréhensibilité de Dieu. L’erreur de l’Église est évidemment d’avoir pris ses définitions au pied de la lettre, alors qu’il ne pouvait s’agir que d’images (et on a besoin d’images pour penser, et encore plus pour aimer, l’impensable). Jésus connaissait cette théologie, j’ai fait le pari qu’il avait dû l’utiliser, et donc que le quatrième évangile était le plus authentique, puisqu’il venait d’un témoin direct alors que les autres ne sont que des compilations, mais je peux aussi me tromper.
    Quant à l’Église, elle a transmis un trésor auquel ses instances dirigeantes n’ont pas toujours compris grand-chose. C’est, d’ailleurs, ce que dit ce texte étrange que sont les Lettres de Pierre, qui explique que l’Église s’est trompée dès le départ, mais qu’elle transmet un message qu’elle n’a pas su comprendre.

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    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      Ouh la la ! Si on s’y met, on devient byzantins et c’est sans fin. Je rappelle simplement que Jésus était un petit pharisien de province. Le pharisaïsme était résolument, exclusivement monothéiste. Philon, Paul, les derniers auteurs du IVe évangile, s’écartent de ce pharisaïsme (et de l’enseignement de Jésus).
      M.B.

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  3. Jojo

    Juste deux points de détail. Sur les Croisades, le point de vue islamique est désormais la vérité officielle: l’Occident sanguinaire et cupide a attaqué un Orient qui ne lui avait rien fait. La réalité historique est très différente. Si nous constatons l’insistance de la papauté et de saint Bernard pour pousser à la Croisade, c’est tout simplement que personne ne voulait y aller. Se lancer dans une expédition à 2 ou 3000 km de chez soi, pour attaquer un ennemi dont on ne savait rien, dans un pays dont on ignorait tout, c’était de la folie. On ne connaissait même pas la largeur de la Méditerranée, qui ne serait évaluée correctement que par Peiresc. On ignorait tout des routes, de la configuration du pays à attaquer, de l’importance de ses troupes. Bref, c’était suicidaire, et personne ne voulait y aller. Mais le pape et saint Bernard, dans les rôles de Kouchner et de BHL, martèlent le devoir d’ingérence. Les chrétiens d’Orient exploités par les colonisateurs musulmans, dont la poigne s’était considérablement alourdie, appelaient au secours, on ne pouvait pas les abandonner. Et les chevaliers y sont allés…
    Sur les missionnaires la fleur au fusil, il faudrait aussi recontextualiser. Fin XIXe, la durée moyenne de la vie d’un missionnaire en Afrique était de trois ans. Installés dans la brousse, dans des conditions plus que précaires, ils étaient victimes des fièvres, de conditions de vie extrêmes, et à la merci des populations, pouvait être tués d’un jour à l’autre. Lorsqu’ils partaient pour les missions, ces hommes savaient qu’ils n’avaient que bien peu de chances d’en revenir, ils faisaient en toute conscience le sacrifice de leur vie. Et les missionnaires ont considérablement modéré la violence de la colonisation. Si on prend le cas de l’Amérique du sud, ce sont eux qui ont été les protecteurs des Indiens, qui, sans eux, auraient certainement connu un sort encore plus terrible. Tout cela est extrêmement complexe.

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    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      Parcourir 20 siècles en 9 pages, c’est forcément « simplifier ». En prenant de la hauteur, on aperçoit les grandes lignes – pas les nuances.
      Merci, M.B.

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  4. Af

    Amusant : centralienne moi-même, je vous suis depuis quelque temps et découvre que vous donnez un cycle de conférences à l’association des anciens élèves. Le Vésinet est malheureusement trop loin pour moi. Y en aura-t-il d’autres à Paris ?

    La civilisation occidentale peut-elle mourir ? Pour moi, oui sans aucun doute, notamment si l’on considère les évènements écologiques dramatiques en cours, en particulier le dérèglement du climat. Sans m’étendre, ces phénomènes sont à mon avis largement dus à l’hybris de notre civilisation, ce qui n’est pas sans lien avec ce que vous évoquez.

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  5. P. Kerlois

    Vous mettez en lumière que la religion est certes un rapport personnel avec le monde spirituel, mais est aussi, et peut-être surtout, une force de cohésion d’un groupe, adhérant volontairement ou par obligation, à une même vision du monde et des cieux… et qu’importe qu’il y ait des incohérences ou des erreurs, du moment que l’on marche ensemble vers le même but.

    Ce qui est surprenant, c’est que, malgré nos années d’études et nos recherches personnelles, nous avons adhérés dans notre jeunesse (j’ai 70 ans), au concept d’une vierge-mère, à un dieu 3 en 1, dont l’un des 3 est venu sur terre (est-il allé aussi sur d’autres planètes de l’univers où il y avait de la vie intelligente, ou bien cela nous a-t-il été réservé…) etc.
    Bref, votre analyse est juste : peu importait nos croyances, l’essentiel était de pouvoir s’appuyer sur un groupe avec pensée commune. Or nous sommes nombreux à avoir quitté, après Vatican II, cette société religieuse, et il est vrai que la cohésion sociale, même de façade, qui en découlait, s’est en partie délitée.

    Mais pour avoir été amené par mon métier, qui n’avait rien de religieux, à approcher de nombreuses congrégations religieuses en France et en Europe, j’ai été réellement étonné de voir tout ce que ces sœurs et ces frères avaient apportés depuis des siècles, dans le monde médical, dans le monde des handicapés, dans le monde de l’enseignement, etc.
    Et même si le fond religieux était là, ces sœurs et ces frères étaient essentiellement des médecins, des soignants ou des éducateurs…
    Je pense donc que l’on peut dire que le monde chrétien a aussi apporté au monde occidental une attention aux plus faibles et aux déshérités, attention qui renvoie bien sûr au message de l’homme Jésus.

    Cet apport humaniste est toujours là et n’a pas été affecté, bien au contraire, par l’éloignement religieux de ces institutions caritatives devenues laïcs pour la plupart.
    Donc tout n’est pas perdu… et je pense que c’est dans la prise de conscience de la fragilité de notre monde et des liens qui nous unissent sur cette terre, en bien et en mal, que nous pourrons nous passer d’une cohésion religieuse au profit d’une lutte pour une cohésion humaine.

    * * *
    PS : Vous ne parlez pas du rôle de Paul dans la divinisation de Jésus ?

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    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      1- Bien sûr. Au sein de l’Église-organisme-de-pouvoir il y a toujours eu, et il y a encore, kyrielle de gens merveilleux, qui aident à vivre !
      2- Si, j’ai parlé du rôle de Paul en réponse à une question dans l’échange qui a suivi la conférence. Pourquoi n’étiez-vous pas là (sourire) ?
      M.B.

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  6. Jojo

    Cher M.B., nous sommes d’accord sur l’essentiel: Dieu ne se laisse pas mettre en mots, et encore moins en phrases. Comme le savaient les Platoniciens depuis longtemps, le divin transcende tout discours et tout catéchisme. Et l’Église n’a cessé d’affiner des catéchismes. Sur le détail, j’aimerais nuancer certains points. D’abord, je ne suis pas sûr qu’il faille associer une civilisation à une religion. Les Grecs, et ensuite les Romains, sont d’abord des opportunistes. Le cas romain est bien connu: la deux!ème guerre punique entraîne une Rome de plus en plus déséquilibrée politiquement, dans une course à l’empire, qu’elle n’avait pas du tout programmé. D’opportunités en opportunités, Rome, courant d’ennemis faciles en ennemis faciles, et de butins en butins, après avoir écarté le principal ennemi, Carthage, se trouve maîtresse de la Méditerranée en un demi-siècle. Certes, la virtus et le mos maiorum ont joué un rôle important, mais la religion n’y est pour rien. Et, dès l’époque de Cicéron, personne ne croit plus à la religion romaine. Le cas grec, moins connu, est tout aussi opportuniste. Les Grecs, dès les Mycéniens, ont émergé par le commerce transméditerranéen des métaux, d’abord à l’âge du bronze (à la suite des Minoens), puis, à partir du huitième siècle, dès l’époque pré-classique. Et, justement, l’absence de clergé et de religion officielle a été une des conditions de la constitution du modèle grec, qui fait du citoyen le maître de la cité, sans le surplomb d’une religion ou d’un clergé. Les Grecs n’ont pas de loi divine, de code religieux. Et, dès le sixième siècle, ils comprennent que la mythologie n’est rien d’autre que de la littérature. Au temps de Socrate, aucun individu un peu cultivé ne croyait plus aux fables de la tradition religieuse, qui n’était même pas religieuse. C’est la raison pour laquelle la théologie philosophique, de Socrate, Platon ou Aristote, est monothéiste. Le polythéisme n’est plus qu’une affaire de décoration, et un moyen de fixer la piété, comme les cultes des saints dans le catholicisme. Le monde rationnel des philosophes n’est compatible qu’avec un monothéisme. Alors que le monothéisme judéen commence tout juste à se démarquer d’un simple hénothéisme, le monothéisme philosophique grec est très clairement conceptualisé.
    On comprend donc pourquoi l’Antiquité a pu basculer progressivement au christianisme: elle n’était pas liée à des religions particulières, et les leurs étaient décrédibilisées depuis longtemps. Au sommet de leur puissance, ni Athènes ni Rome ne croyaient plus à leur religion.

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    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      Je crois l’avoir dit en 1 phrase.
      Toute civilisation a eu « sa »religion, qui était soit purement culturelle (Grecs), soit culturelle & civile (Romains). L’une des accusations portées contre les chrétiens au 1er / 2e siècle était d’être « destructeurs des dieux ».
      Merci de ces précisons & explicitations, M.B.

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  7. Jojo

    Merci encore de nous faire partager votre si riche expérience spirituelle et intellectuelle. Je suis votre parcours depuis votre premier livre, et je vous lis toujours avec le même intérêt. Vous nous livrez encore ici un texte qui donne tellement à penser qu’on a envie de tout commenter. Je commencerai par discuter juste une seule phrase, sur l’Église médiévale. Vous dites qu’elle avait acquis le monopole du savoir. Il est certain qu’elle l’avait, du moins en grande partie, mais elle ne l’avait pas acquis: elle en était simplement la dernière détentrice. Après l’effondrement du monde antique, seule l’Église avait conservé un minimum de livres et de connaissances. C’est autour des évêchés, comme à Chartres, que se constituent les premières écoles, puis, avec le développement des villes, le savoir s’ouvre dans la création des universités, qui, elles, dépendent du pape. Toute la science médiévale va être le fait de religieux.
    Ensuite, vous dites qu’Aristote nous est connu par les traducteurs arabes. D’abord Aristote a toujours été connu en Occident, et sa logique est à la base de tout l’enseignement. Saint Anselme, au XIe siècle, utilise massivement l’Organon d’Aristote, dans la traduction et avec le commentaire de Boèce. Boèce, « l’instituteur du Moyen-Âge », a transmis la logique d’Aristote à l’Occident, avec, en plus, le commentaire de Porphyre aux Catégories. Quant aux autres œuvres d’Aristote, elles sont traduites par un Flamand, Guillaume, originaire de Moerbeke (actuellement en Belgique). Il existait une première traduction, de Jacques de Venise (celle qu’évoque S. Gougenheim), mais Thomas d’Aquin l’avait jugée trop mauvaise, et il avait demandé à son confrère Guillaume d’en faire une nouvelle. Guillaume était, en effet, bilingue: il avait été légat dans l’empire byzantin, et évêque de Corinthe. Il connaissait donc parfaitement le grec dans la version des classes supérieures, qui n’avait presque pas changé depuis l’Antiquité. Et Guillaume a fait cet énorme travail, que personne ne serait capable de faire aujourd’hui. Quand on sait qu’il a aussi traduit Archimède, on est saisi d’admiration devant l’œuvre accomplie. Les Arabes, eux, ne connaissaient pas le grec, et étaient donc hors d’état de traduire Aristote; ils travaillaient sur des traductions réalisées par des chrétiens du Moyen Orient, comme Hunain et Ishaq, soit à partir du grec, soit à partir du syriaque. Les Byzantins avaient conservé et continuaient à lire et à enseigner tous les textes antiques qui sont parvenus jusqu’à nous, et Venise était constamment en contact avec Byzance, de sorte que le lien entre les Grecs et l’Occident n’a jamais été coupé. D’autant plus que certains moines orientaux sont venus dans des monastères occidentaux, notamment irlandais. C’est ainsi qu’un Robert Grosseteste pourra, dès le XIIIe siècle, traduire et commenter la Physique d’Aristote, comprendre immédiatement qu’elle n’est pas théorisable, et jeter les bases sur lesquelles Galilée fondera la cinématique. Il n’y a aucune médiation arabe ici: le texte grec passe directement à l’Occident grâce à des traducteurs occidentaux, irlandais, anglais ou belge, et ce qui est très étonnant est de constater que les moines ou les évêques qui découvrent ainsi Aristote, comprennent tout de suite ce que les Anciens n’avaient pas vu en plusieurs siècles, à savoir que la physique d’Aristote ne pouvait pas fonctionner. Si on admet que le mouvement est proportionnel à la force et inversement proportionnel à la résistance du milieu, comme le dit le Stagiaire, vous pouvez agrandir les dimensions de votre chambre en poussant sur les murs: l’effet sera minime, mais la théorie implique qu’il soit réel, du fait qu’elle ne comporte pas de seuil. Et les médiévaux ont immédiatement vu la difficulté, qui avait échappé à tous les Anciens, d’où ils (Grosseteste, Oresme, Buridan…) ont déduit qu’il fallait trouver autre chose.

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  8. Jean Roche

    Bonjour,

    Une civilisation, comme toute élaboration humaine, comme très certainement l’humanité elle-même, ne saurait être éternelle. Mais celle dite occidentale a porté l’humanité à un sommet… et comme tous les sommets il porte en lui-même les germes de sa chute. Mais enfin, il mérite d’être défendu, parce que rien ne dit qu’un autre de même niveau le remplacera…

    Une remarque sur Blaise Pascal : son pari particulier était fort discutable (la Bible prise à la lettre, cela commençait à branler en son temps), mais au moins la notion même de pari lui a permis d’éviter le fanatisme : il s’adressait expressément aux incroyants de son temps sans haine, sans colère, sans mépris, sans impatience. Un progrès quand même… http://bouquinsblog.blog4ever.com/pensees-blaise-pascal

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  9. Jorge PEREIRA DA COSTA

    La lecture de vos pertinentes analyses, cher Michel BENOÎT, sont une source de connaissance particulièrement intéressante, aux sources historiques, en relation avec l’homme Jésus.
    Ayant dernièrement relu la traduction française du livre de José SARAMAGO (prix Nobel de littérature en 1998), « L’évangile selon Jésus-Christ » j’aimerai avoir votre sentiment sur ce recueil, si tant est que vous l’avez parcouru.

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    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      Oui, je l’ai lu à l’époque. Il ne m’en est rien resté. C’était la préhistoire de la « Quête du Jésus historique »
      M.B.

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