LONGUE EST LA NUIT (I) : « Comment notre monde a cessé d’être chrétien » (Le livre de G. Cuchet)

Dans un article précédent j’ai montré comment toutes les civilisations de l’Histoire sont nées d’une religion. Quand cette religion s’étiole, les civilisations meurent. Ou bien est-ce leur épuisement qui provoque l’effacement d’une religion ? Quoi qu’il en soit, religions et civilisations sont intimement liées (1). Depuis une dizaine d’année on parle de déclin de l’Occident, les « déclinistes » fleurissent. Impossible d’aborder cette question sans se pencher sur le déclin de la religion catholique. De quand date en France ce déclin ? Et surtout, quelle est sa cause profonde, ancienne ? L’approche sociologique est-elle suffisante ?

I. Le catholicisme d’avant

On a dit qu’au début du XXe siècle, le catholicisme français était encore celui de l’Ancien Régime. Statut du clergé, vie des paroisses, liturgie, enseignement de l’Église, spiritualité, rien ou presque n’aurait changé depuis la Restauration de 1815. Fermée sur elle-même, l’Église catholique serait restée imperméable au mouvement du monde. Ce n’est pas tout à fait exact : Rome ressentait vivement les évolutions sociales et politiques qui secouaient l’Occident. Depuis le Syllabus de Pie IX, qui condamnait en 1864 l’ensemble du « modernisme », elle montrait qu’elle se préoccupait de ‘’l’extérieur’’ – le plus souvent pour le condamner. Peu à peu elle était contrainte de regarder ‘’dehors’’ et de prendre position. C’est-à-dire de s’affirmer contre le monde et ses dérives en se raidissant.

Jusqu’à la 2e guerre mondiale, on peut dire que la France profonde était restée une vieille civilisation paysanne et chrétienne. Sur le champ de ruines de la Libération, le clergé prit conscience d’un dépérissement du catholicisme français qu’il datait du tournant du siècle. Le mot « déchristianisation » avait été introduit par Mgr Dupanloup en 1860. Est-ce à dire qu’auparavant la France avait été une « société chrétienne » ? Dans les années 1950 les évêques eux-mêmes en doutaient : « Le catholicisme d’autrefois était moins prospère qu’on ne le croyait, et de qualité douteuse », tandis que la situation d’après-guerre montrait un catholicisme plus évangélique et plus engagé. Certes disaient-ils, « il y a des pertes quantitatives mais elles sont largement compensées par le gain qualitatif ». Le catholicisme avait en France de beaux restes, qui devaient permettre sa renaissance : ils s’attelèrent à une entreprise de reconquête.

II. Question de méthode

Déclin, renouveau ? Comment mesurer la croissance ou le déclin d’une religion dans la population française, vaste et diversifiée ? Il fallait un outil. En 1931, Gabriel Le Bras proposa qu’on rassemble « des statistiques religieuses sérieuses à partir desquelles on établirait une carte du sentiment religieux en France ». Les prêtres de paroisses furent mis à contribution, et en 1945 le chanoine Boulard fit paraître la première carte du catholicisme français.

Elle était basée sur les statistiques de fréquentation de la messe du dimanche, de la communion pascale, des baptêmes et des mariages. Elle mesurait donc l’évolution de la pratique religieuse et aucunement (comme le souhaitait Le Bras) le sentiment religieux des Français.

Paru récemment, Comment notre monde a cessé d’être chrétien du sociologue Guillaume Cuchet (2) adopte cette méthode basée sur l’analyse statistique. Il affirme que ces chiffres n’ont qu’une valeur relative, mais que le nombre des pratiquants reste un marqueur important de l’état religieux d’une société donnée. Certes, le fait religieux ne s’y réduit pas : déjà, au début du  Ve siècle, s. Augustin disait que les frontières de l’Église visible ne recoupent pas celles de l’Église invisible. Certains, qui sont apparemment « dehors » sont en réalité « dedans », et inversement.

Premier point : l’identité chrétienne d’un pays ne se limite pas à sa pratique religieuse. C’est un ensemble de valeurs, de comportements, d’engagements, d’aspirations secrètes. En fait, la carte de Boulard et sa méthode de mesure statistique des pratiques religieuses trahit une certaine conception de l’Église, dispensatrice de sacrements mais restant au seuil des consciences. Cherchant à agir sur l’intérieur (le cœur des croyants) en maîtrisant le comportement extérieur (les sacrements), à toucher l’aubier par l’écorce de l’arbre.

 Or c’est précisément cette conception de l’être-chrétien (et donc de l’Église) qui sera remise en cause dans les années 1960.

III. Le commencement de la fin

Régulièrement mise à jour, la carte Boulard fait apparaître un effondrement de la pratique religieuse depuis 1945. Aujourd’hui les églises se vident, les enfants baptisés ne sont plus que 33%, seulement 2% de la population assiste régulièrement à la messe du dimanche, la confession individuelle a disparu avec les confessionnaux. Il y a de moins en moins de prêtres, les monastères mettent la clé sous la porte. Est-ce la fin ?

Mesurant le recul du catholicisme, la carte fait apparaître un phénomène nouveau, celui des ‘’non-affiliés’’. Des gens qui ne font partie d’aucune Église, catholique ou protestante. Ils ne sont pas forcément athées, ni anticléricaux. ils ont peut-être même une vie spirituelle personnelle, mais ont tout simplement disparu des radars. On les retrouve parfois dans des manifestations comme celle de l’école libre en 1984 ou du Mariage pour Tous en 2013. On s’aperçoit alors qu’ils sont nombreux : environ 50% des 18-50 ans ne rejettent pas la démarche religieuse, simplement ils ne trouvent pas leur place dans l’Église officielle.

Seul un rite de passage reste encore très lié au culte catholique : les obsèques, célébrées à l’église (avec présence des autorités de la République quand il s’agit de personnes connues). Comme dans toutes les civilisations, la mort reste un tabou face auquel on continue de se tourner vers le sacré.

Pour rendre compte de cette évolution les sociologues ne parlent plus de déchristianisation mais d’exculturation : on constate que les valeurs de la société ne sont plus celles du catholicisme. La diminution de la pratique ne traduit pas seulement une perte de la foi, mais l’entrée dans une nouvelle culture dont le catholicisme est exclu. (3)

IV. Le krash des années 1960

Cette rupture culturelle peut être datée du milieu des années 1960, elle  a été mondiale et pris les allures d’un krach inattendu et brutal. Les catholiques traditionnalistes disent haut et fort que le concile Vatican II, qui s’est tenu de 1962 à 1965, en est responsable : en fait, les sociologues montrent que le concile n’a pas provoqué la rupture, elle aurait eu lieu sans lui. La vague contestatrice de mai 1968 a déferlé trois ans après sa clôture, il l’a amplifiée mais il ne l’a pas créée. Sa volonté de réforme a déclenché dans l’Église la révolution qu’il prétendait éviter, comme jadis les états généraux en 1789. Le concile s’inscrivait dans un processus de transformation sociétale déjà enclenché, un tsunami auquel rien ne pouvait résister.

La crise de 1968 a été suivie dans l’Église par l’introduction massive des sciences humaines dans la formation des prêtres et des militants catholique : l’enseignement traditionnel et la spiritualité disparaissaient au profit de la psychologie, de la sociologie et du structuralisme. Entre des dogmes obscurs et les sciences humaines de l’invisible, le divorce était total et irrémédiable. La liturgie elle-même, contact direct avec le sacré, se sécularisa. Elle devint un moment de convivialité horizontale : les participants ne recevaient plus l’enseignement et la lumière d’en-haut, ils ‘’faisaient Église’’ et partageaient leur ‘’vécu’’ pendant la messe.

Désorientés, les catholiques crièrent à la trahison des clercs et de l’Église. Cet article est le premier d’une série où je montrerai que cette trahison a bien eu lieu, mais qu’elle a commencé beaucoup plus tôt et qu’elle déborde largement le cadre des sacrements.

Situons brièvement le début et la fin de ce processus.

V. Le christiano-paganisme

Dans la décennie 50 à 60 de notre ère, saint Paul a fondé le christianisme en y intégrant des pans entiers des religions orientales païennes au milieu desquelles il vivait, et qu’il connaissait parfaitement. À partir du concile de Nicée (325), ce christiano-paganisme s’est transformé en édifice dogmatique impressionnant : trinité divine, sacrifice expiatoire, consommation de la chair et du sang de la victime, culpabilisation du péché, jugement négatif sur ‘’le monde’’, sur la femme, etc. Dès lors, dans la vie chrétienne la primauté a été donnée à la pratique des sacrements. La ‘’facilité spirituelle’’ de la confession (il suffit de se confesser pour être pardonné) ou de l’eucharistie (il suffit de communier pour être en communion avec Dieu) conduisait inexorablement à un christianisme de façade, sociologique, mesurable par les statistiques mais passant à côté du cheminement intime et secret des cœurs.

VI. L’échec de Vatican II

Vingt siècles plus tard, certains espéraient que le concile Vatican II ramènerait le catholicisme à ses origines évangéliques. Mais au début de sa deuxième session, le pape Paul VI orienta définitivement ses travaux par sa fameuse formule : « Église, que dis-tu de toi-même ? » Autrement dit, l’Église catholique allait faire une psycho-analyse d’elle-même, qui aboutirait à des réformes disciplinaires : réforme liturgique, et surtout réforme du gouvernement de la barque de Pierre. C’était la collégialité épiscopale qui devait transformer la monarchie papale absolue en monarchie constitutionnelle, avec des synodes d’évêques régulièrement convoqués pour prendre collectivement en mains la destinée de l’Église et de ses fidèles..

Le pape Jean-Paul II a rapidement enterré cette réforme de l’appareil ecclésial et rétabli l’absolutisme papal. Voyageant beaucoup et connaissant mal la Curie, il a abandonné aux cardinaux le gouvernement de l’Église. C’est cette véritable maffia qu’affronte aujourd’hui le pape François, avec les difficultés inédites dont nous reparlerons.

Après avoir suscité un immense espoir – et bien au-delà des croyants, le Concile Vatican II est un échec dramatique.

Parce qu’il en reste aux chiffres et aux statistiques, quand G. Cuchet analyse cet échec il répond superficiellement à la question. Il aborde le déclin sous l’angle du comment mais laisse de côté le pourquoi. Or c’est au « pourquoi », aux causes profondes qu’il faut remonter pour comprendre ce qui se passe depuis 1968. Pour cela, il faut se libérer de la « Pensée Unique » (4), dictature imposée à tous par les médias et les commentateurs.

Comprendre ce n’est pas agir. Mais c’est un peu moins tourner en rond.

                                   (à suivre)

                                                                    M.B., 28 mars 2019
(1) Voir entre autres les articles  L’occident peut-il mourir ?La civilisation occidentale peut-elle mourir ? ,  et pas mal d’autres aux mots-clés « civilisation » ou « crise »
(2) Seuil, février 2018, 275 pages.
(3) Je vous renvoie à l’article précédent, La civilisation occidentale peut-elle mourir ?, première synthèse de la question.
(4) Voir les articles au mot-clé « Pensée Unique »

10 réflexions au sujet de « LONGUE EST LA NUIT (I) : « Comment notre monde a cessé d’être chrétien » (Le livre de G. Cuchet) »

  1. Jojo

    Je ne crois pas que toute civilisation naisse d’une religion. Ce sont les opportunités et l’intelligence qui font la naissance d’une civilisation. Les Grecs, que je connais bien, ne sont pas nés d’une religion, mais du commerce transméditerranéen des métaux, et, avant eux, les Minoens aussi. D’ailleurs, à l’époque classique, les Grecs ne croyaient plus à leur religion. Ils n’avaient pas de clergé, ni caste sacerdotale, ni scribes, ni parti religieux, ni appui du politique sur le religieux. Ils construisent des temples et des statues parce que c’est beau et que ça contribue au prestige de la cité, mais ils n’y croient pas. De leur côté, les Romains deviennent les maîtres du monde au deuxième siècle, et ils ne croyaient pas plus à leur religion (d’où, d’ailleurs, l’affaire des Bacchanales). Dans les deux cas, on a des opportunités qui se présentent, et des cités qui savent en profiter.
    Saint Paul inspiré par les religions orientales? Ça me semble invraisemblable: toute la pensée paulinienne se comprend à partir du judaïsme hellénistique. Comme je l’ai dit ailleurs, la Trinité et l’Incarnation, qui sont la base théologique du christianisme, sont virtuellement présentes chez Philon d’Alexandrie. La théologie juive de l’époque de Jésus est profondément marquée par la philosophie grecque, et, de façon générale, par l’hellénisme, qui est la culture dominante de tout le proche orient depuis plus de trois siècles.
    Sur la disparition du catholicisme, il faut d’abord se représenter le problème: comment croire? Ou plutôt comment continuer à croire? L’explication credo quia absurdum a ses limites, et le choc de la raison finit forcément par ébranler la force de l’autorité et du dogme. Le travail de la raison, entrepris dès le Moyen Âge, devait forcément aboutir, avec le développement des sciences en général, de l’histoire, de l’archéologie et de la philologie. La conjugaison de deux facteurs, l’exode rural et le développement de l’instruction, devait logiquement ruiner l’édifice religieux. On bascule d’un monde à l’autre, sociologiquement et intellectuellement. Il est clair que les raisons de saint Paul ne peuvent plus être les nôtres. La responsabilité collective ne gênait pas saint Augustin, elle est inacceptable aujourd’hui. Bref, tout l’édifice théologique construit par l’Église, et en particulier la catastrophique scolastique thomiste, a perdu sa pertinence. Le problème est que, comme beaucoup l’ont vu, la sortie du religieux est très conflictuelle et problématique. Tout le champ du politique est aujourd’hui saturé des valeurs du christianisme, les pauvres, la brebis égarée, l’anathème sur les riches… et ça se transforme en vecteurs de haine et de guerre civile.
    Le christianisme a été consubstantiel à l’occident, il fait aujourd’hui place à une nouvelle spiritualité, et notamment, avec tous les travaux et les témoignages sur les expériences de mort provisoire ou imminente, on voit disparaître le fonds de commerce de la prédication: la peur de l’enfer. Le choix pascalien disparaît. Il y a eu un moment historique du christianisme, il se termine sous nos yeux.

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  2. Emile

    Comme d’habitude(voir mon commentaire précédent)on ne parle que du christianisme « occidental »,le catholicisme romain et son avatar,le protestantisme.
    Pas un mot au sujet du christianisme orthodoxe et de l’empire byzantin qui illustrent pourtant parfaitement l’osmose entre religion et civilisation.
    Incroyable nombrilisme et arrogance d’un occident en pleine déconfiture morale,religieuse et,forcément culturelle!
    C’est vrai,le mot « sacramentum »,s’il a plusieurs significations,je ne lui ai jamais trouvé le sens qu’on lui
    donne habituellement.
    L’orthodoxie caholique parle de »mystères ».
    Bien à vous.
    Emile.

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    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      Effectivement, je ne parle que du christianisme occidental. Mais le sujet qui nous occupe ici est « le destin de la civilisation occidentale ». Celui du christianisme oriental est un peu différent, question de mentalité/culture et d’union très forte entre les États et les Patriarcats d’Orient.
      M.B.

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  3. Jean Roche

    Bonsoir,
    Les pays qui ont rejeté le Catholicisme pour passer au Protestantisme se portent-ils plus mal ?
    Par ailleurs j’ai quelques doutes sur l’idée que le mal viendrait de la Curie. Cela pose la question de l’éphémère Jean-Paul Ier (que n’a-t-on pas dit !), voir le succès, au moins en son temps, du livre de David Yallop http://bouquinsblog.blog4ever.com/au-nom-de-dieu-on-a-tue-le-pape (quant à savoir ce qui s’est vraiment passé…), qui a aussi contribué au désenchantement.

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    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      1- Mes sources sont les sociologues qui étudient le catholicisme. Pays protestants ? J’ignore.
      2- Le Mal ne vient pas (que) de la Curie, mais il y a de bons adeptes, et depuis longtemps.
      M.B.

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  4. roland

    Bien d’accord,
    Mais ce que nous avons besoin n’est pas d’une religion, mais bien de réaliser que nous sommes des êtres spirituels avant tout; nous sommes la manifestation de ce qui existe déjà dans le monde spirituel.
    Plus nous connaissons du dedans, et, plus nous sommes conscients, plus nous pouvons beaucoup pour rectifier ce monde? qu’en pensez=vous?
    roland

    Répondre
    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      « Les religions mènent à Dieu à condition de les dépasser » (proverbe maison). Cependant, elles sont inévitables et utiles quand on les dépasse.
      « Rectifier ce monde » ? Jésus et bien d’autres Éveillés ont essayé. Voyez le résultat…
      M.B.

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      1. Gérard Fouss

        Bonsoir Michel Benoît,

        C’est toujours un plaisir de lire l’état de vos recherches.
        Lorsque vous dites que « bien d’autres Eveillés ont essayé » de rectifier ce monde, pourrais-je vous demander d’en citer quelques-uns? Il n’est pas évident de faire un choix parmi toutes ces « personnes » qu’on croit bien intentionnées (pour ne citer que Paul de Tarse dans votre dernier article), mais qui finalement ne font que déformer le message de Jésus.

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        1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

          Comment déterminer QUI est « éveillé » ? Et puis il y a les éveillés connus et les éveillés cachés, les « Prasekha Bouddhas ». Pour ma part, c’est à l’usage, en le suivant, que je suppose quelqu’un(e) éveillé(e). Quand son exemple, son enseignement, sa présence m’éveillent quelque peu – dormeur que je suis.
          M.B.

          Répondre

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