PÉDOPHILIE DANS L’ÉGLISE CATHOLIQUE : QUE SE PASSE-T-IL ?

Des milliers d’enfants abusés sexuellement. Des centaines de prêtres et de religieux catholiques prédateurs en France, Irlande, Allemagne, Espagne, aux USA, Chili… L’Église est-elle devenue (a-t-elle toujours été) une officine de dépravation sexuelle ?

Je renvoie le lecteur aux articles Pédophilie et Église catholique de 2010 et Église catholique et pédophilie de 2016, que je reprends ici au vu des derniers développements. J’y disais que « aucun jeune homme ne rentre dans un séminaire catholique avec l’intention formelle de devenir plus tard un criminel sexuel. » Pourquoi donc sont-ils si nombreux à sombrer dans cette déviance perverse ?

I. Une Égise fonctionnelle dirigée par des « fonctionnaires »

On se souvient du livre d’Eugen Drewermann, Kleriker traduit en 1993 sous le titre « Fonctionnaires de Dieu. ». Ce titre situe bien le problème : l’Église catholique s’est conçue dès l’origine comme un organisme ayant une fonction, diffuser la Parole de Dieu dans le monde. La structurer en dogmes et en morale, les enseigner puis les diffuser dans le peuple chrétien sous forme de sacrements dont les prêtres sont les dispensateurs exclusifs, devenus porte-clefs du ciel, seuls habilités à en ouvrir les portes aux fidèles. D’où le respect dont ils jouissent.

Destinés à cette fonction, ils sont en effet devenus des fonctionnaires de Dieu. Dans les séminaires on leur enseigne une ‘’pastorale’’ à base de sciences humaines, un peu de Bible (le plus souvent de façon non-critique), les lois de l’Église qui structurent la dispensation des sacrements. Bref, on leur apprend comment faire fonctionner une paroisse et tenir en mains ses fidèles.

Leur apprend-on à prier ? Oui, par le bréviaire, une certaine quantité de psaumes et de formules à réciter chaque jour. Appelé ainsi parce que c’est un abrégé de l’office monastique, les prêtres expédient leur bréviaire aux heures creuses. Comme les moines, on leur dit qu’ils ont acquitté leur devoir de prière lorsqu’ils ont récité la quantité prescrite de formules, lues ou marmonnées à mi-voix. Alors ils peuvent retourner à l’essentiel, le management de leurs multiples paroisses et œuvres sociales. Ils sont devenus des managers, débordés de tâches pastorales et administratives, devant se battre pour consacrer quelques instants à la prière silencieuse.

Dans l’article cité plus haut, j’ai rappelé brièvement l’enseignement du Bouddha Siddhârta sur cette prière silencieuse qu’il appelle méditation, que les catholiques appellent oraison. La méditation ou oraison, c’est le face-à-face avec l’Invisible, sa rencontre au-delà des mots dans le silence des pensées. Un cœur à cœur (et parfois un corps-à-corps) : « Avant qu’une parole soit sur mes lèvres, dit le Psaume, déjà tu la sais tout entière. » Inutile de faire à Dieu la liste de nos besoins, souffrances ou désirs : il est au courant, puisqu’il lit en nous et sait mieux que nous ce que nous sentons ou ressentons. Et pourtant, il faut lui dire ces choses pour être capables de recevoir sa réponse au-delà des mots, dans une ‘’parole intérieure’’ qui prépare à des événements bons ou mauvais qui seront les paroles en actes de Dieu.

La méditation-oraison est donc indispensable à la croissance humaine et spirituelle. Seule elle peut nous faire pénétrer dans le monde de l’Invisible, y progresser, y trouver force et bonheur au milieu des aléas de la vie. Siddhârta explique à ses moines que sans la méditation, la chasteté en pensées et en actes est contraire à la nature humaine, source de frustrations et de violentes tensions mentales qui deviennent insupportables et conduisent aux pires excès. Mais qu’avec la méditation, la chasteté est non seulement possible mais souhaitable, source de bonheur et d’équilibre pour ceux qui la pratiquent. La méditation bouddhiste n’est ni refoulement, ni sublimation des pulsions : c’est une valeur positive qui construit ceux qui la mettent en œuvre. Par elle, la chasteté ne mutile pas l’être humain mais l’accomplit.

Certes, l’oraison est recommandée aux jeunes prêtres : mais elle ne leur est pas enseignée. Au cours de leurs années de formation personne ne les guide dans cette discipline mentale exigeante, personne ne leur apprend comment parvenir au silence des pensées qui permet seul de se tenir en face de l’Invisible. Ce qui leur est prescrit, c’est la récitation du bréviaire : des mots, des formules qui obscurcissent plus qu’ils ne révèlent le visage du Dieu ineffable.

II. L’expérience des mystiques (1)

Dans le christianisme occidental et oriental comme dans l’islam, des mystiques hommes et femmes ont exploré délibérément cette voie mystérieuse et féconde du face-à-face au-delà des mots avec l’Invisible. Un contact immédiat, sans la médiation des sacrements, des formules apprises ou récitées. Parfois, ils ont eu des visions ou des apparitions sensibles, mais ils les cachent à leur entourage et s’ils en jouissent intensément ils n’y attachent pas d’importance : car c’est le plus souvent dans une nuit profonde des sens qu’ils vivent cette relation transformante avec le monde divin.

Les Église se méfient d’eux (2) ; n’échappent-ils pas à l’emprise du clergé, dont ils contournent l’autorité par leur accès direct au divin, sans la médiation des prières officielles ou des sacrements ?

Certes, tous les prêtres catholiques n’ont pas vocation à l’expérience mystique. Mais n’avoir fait d’eux que les hommes d’une fonction, c’est leur avoir retiré toute possibilité de vivre leur chasteté dans l’équilibre humain et l’épanouissement spirituel. Attaqués par les démons des passions les plus basses, ils y sont livrés malgré eux et doivent mener dans la solitude des combats héroïques, perdus d’avance.

III. Le message du pape François

Confronté à l’avalanche des cas d’abus sexuels commis par des prêtres, le pape François a écrit récemment une « Lettre aux catholiques » sensée résoudre la question. Après l’acte de contrition de rigueur, il leur propose comme seule solution d’abandonner le cléricalisme : cléricalisme des prêtres imbus d’une autorité derrière laquelle ils cachent leurs dérives sexuelles, cléricalisme des laïcs qui ont placé leurs prêtres sur un piédestal leur interdisant toute réaction contre ces abus.

Une fois de plus, l’Église passe à côté de l’essentiel. Est-ce utile aux croyants de les inciter à moins respecter leurs prêtres, dont la plupart sont totalement dévoués à leur fonction ? Était-ce salutaire de rabaisser des prêtres le plus souvent épuisés par l’exercice de cette fonction ? C’est tout le système de leur formation qu’il faudrait revoir – à vrai dire, c’est une conversion de l’appareil clérical qu’il faudrait entreprendre. Non plus des ‘’fonctionnaires de Dieu’’, mais des hommes de Dieu faisant une large part dans leur vie quotidienne au face-à-face avec l’Invisible, dans la tradition des grands mystiques chrétiens.

La pédophilie dans l’Église catholique fait la une des médias, qui adorent ces histoires croustillantes. Plus encore que le tort porté à une institution réputée vénérable, c’est le vide de sens de nos sociétés qu’elle met en lumière. Des gens ordinaires déboussolés, cherchant en vain le chemin d’une transcendance dont ils sentent bien, au fond d’eux-mêmes, qu’elle serait la seule capable d’apporter une réponse ou un soulagement au mal qui mine ce siècle abandonné de Dieu.

                                                                     M.B., 27 septembre 2018
 (1) Voir dans ce blog les articles consacrés aux mystiques : dans la case ‘’rechercher’’, taper le mot mystique.
(2) Les Soufis, mystiques musulmans, sont très mal vus par les autorités de l’islam et parfois persécutés.

7 réflexions au sujet de « PÉDOPHILIE DANS L’ÉGLISE CATHOLIQUE : QUE SE PASSE-T-IL ? »

  1. Étienne ANDRÉ

    Content de vous savoir de retour et de vous lire à nouveau. Merci beaucoup pour cet éclairage que je partage.
    Le pape recommande de « décléricaliser ». Cela ne me semble pas compatible avec la haute valeur de certains sacrements si sacrés qu’ il ne faut pas désacraliser l’autorité qui l’administre.
    Je constate également de la distance qui s’installe entre conjoint quand l’un se rapproche de la méditation (souvent bouddhiste) quand l’autre poursuit sa vie … normalement. Dans ma vie de médecin alcoologue, j’ai été souvent confronté à des séparations de couples suite à la réussite de l’arrêt de la consommation d’alcool par le partenaire dépendant : le travail personnel fait par ce dernier sur lui-même, ses priorités, ses valeurs, créait une distance entre lui et ses proches s’ils ne menaient pas la même réflexion.
    Qu’ apporte la méditation à plusieurs ?

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    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      D’après mon expérience, la « méditation à plusieurs » est contradictoire avec ce qu’est la méditation = un cheminement intérieur absolument personnel. La prière liturgique (messe des cathos, pudjas des bouddhistes, « services » des protestants) n’est pas de la méditation partagée !
      Oui, la méditation/oraison isole du voisinage qui ne la pratique pas. Mais en principe, elle crée une ouverture d’esprit & de coeur qui rapproche, et très profondément, d’autrui. Le pb parfois, c’est que l’entourage peine à reconnaître & admettre les transformations qu’opère la méditation/oraison chez celui qui sort grâce à elle du gouffre où il s’enfonçait !
      M.B.

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  2. Henry CORRE

    Bonjour Michel,

    je suis assez d’accord avec l’analyse des causes que vous exposez mais une chose interpelle : pourquoi la pédophilie? Pourquoi pas « la bonne du curé » ou une paroissienne adulte, si il y a homosexualité avec un homme de son entourage?
    Pourquoi des enfants?
    cordialement
    HC

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    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      Dans cet article je n’ai pas été dans les détails
      1° parce que les enfants sont faibles et ne résistent pas. Avec un ou une adulte, il y a confrontation avec l’égal et lutte.
      2° Parce que ces prêtres sont à la recherche de leur propre enfance perdue.
      3° Peut-être aussi parce qu’ils ont la beauté et le charme de l’enfance
      En 1970, à Rome, mon professeur de théologie morale me disait en riant : « Et puis, avec un garçon, c’est moins grave, on ne risque pas de faire un enfant »
      Triste mais entendu.
      M.B.

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  3. Jojo

    Heureux de voir que vous êtes revenu, et merci pour ce beau texte, riche et profond. Vous soulevez le vrai problème: Dieu n’est pas dans les dogmes, et l’Église a voulu se définir par des dogmes. Personne ne s’est jamais demandé pourquoi Jésus, pourtant présenté comme le logos du monde n’a laissé aucune théologie positive. Pas même une petite définition. Jésus est une parole sans texte: c’est là dessus qu’il fallait réfléchir. Seuls les mystiques ont compris que Dieu était au-delà du texte, et on en a brûlé quelques-uns pour ça. Les formules ne sont que des tombeaux vides, et l’Église se nourrit de formules.

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    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      « Sacramentum », en latin, veut d’abord dire « signe ». Les sacrements, comme les mots, sont des signes qui pointent vers une réalité indicible (impossible à dire). Hélas, l’Église a chosifié les sacrements et sacralisé les mots. On regarde le doigt qui pointe vers « Dieu », au lieu de regarder ce vers quoi le doigt pointe.
      M.B.

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  4. Roland Leblanc

    Merci pour cet article éclairant et émouvant par sa sincérité.
    Je suis content que vous repreniez du service m,b,; je vous souhaite bon chemin .
    roland

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