Lisez le Coran, vous constaterez que ce texte n’a ni queue ni tête. Ses 6325 versets semblent avoir été assemblés – ou plutôt désassemblés – comme un puzzle dont les pièces auraient été éparpillées au hasard sur une table. Un mélange de citations bibliques (mais la Bible du Coran n’est pas notre Ancien Testament), de récits sur Jésus (ils n’ont rien à voir avec nos évangiles), de lois sur la vie quotidienne… le tout truffé d’allusions obscures à des mythes disparus et à des batailles introuvables.
Or, comme nous l’avons vu (cliquez), pour l’islam l’auteur du Coran n’est personne d’autre que Dieu lui-même. Serait-il doté d’un esprit brouillon, mélangeant tout, incapable d’une pensée cohérente ?
La question s’est posée très tôt. Au 8e siècle, le grand philologue irakien Al-Kindi écrivait : « La conclusion est évidente pour quiconque a lu le Coran et a vu de quelle façon, dans ce livre, les récits sont assemblés n’importe comment et entremêlés. Il est évident que plusieurs mains – et nombreuses – s’y sont mises et ont créé des incohérences, ajoutant ou enlevant ce qui leur plaisait ou leur déplaisait. »
Plusieurs mains, et nombreuses : lesquelles ?
Pour répondre à cette question il m’a fallu remonter au 5e siècle avant J.C., époque à laquelle des Hébreux exilés à Babylone ont mis par écrit la Bible telle que nous la connaissons. Pour arriver au 7e siècle après J.C., quand l’empire Byzantin s’affrontait à l’empire Perse au Moyen-Orient : des Arabes sédentarisés en Syrie ont utilisé cette période troublée comme une fenêtre de tir pour réaliser un rêve qu’ils avaient fait leur, reconquérir Jérusalem et y reconstruire le temple détruit par Titus en l’an 70.
C’est dans ce contexte que le Coran a pris naissance.
Moins d’un siècle plus tard, ces Arabes avaient conquis une grande partie du bassin méditerranéen. Pour transformer cette conquête militaire en civilisation conquérante, il fallait à la fois créer un mythe fondateur et unifier par des lois communes les peuples conquis. Ce fut l’œuvre des califes de Jérusalem, de Damas puis de Bagdad.
Alors, tout s’éclaire. Le Coran est l’écho de la volonté de ces califes, qui façonnèrent à la fois la légende fondatrice et les lois de leur Empire en train de naître.
Plusieurs mains, et nombreuses : ce sont celles des califes, ou plutôt des historiographes et des théologiens auxquels ils confièrent la mission d’amplifier et de corriger – à partir d’une matrice judéo-chrétienne – un texte qui deviendrait sacré.
Nous sommes bien documentés sur ces premiers califes de l’islam, mais dans l’état actuel de la recherche il est impossible de distinguer dans le texte du Coran ce qui vient de l’un ou de l’autre, d’attribuer tel passage à tel calife plutôt qu’à tel autre. Cette recherche n’est toujours pas libre dans le monde musulman : pour l’instant, seuls quelques chercheurs de haut niveau, d’origine chrétienne, ont pu s’y mettre. Ce sont leurs travaux, restés confidentiels, que j’ai tenté de synthétiser de façon claire dans mon livre à paraître, Naissance du Coran.
Les musulmans sont donc aujourd’hui dans la situation où se trouvaient les chrétiens au début du 19e siècle, quand quelques protestants ont mis en œuvre l’exégèse historico-critique de la Bible. Avec le double résultat que l’on connaît : d’abord l’apaisement, puisque les croyants pouvaient enfin séparer les aspects les plus guerriers et intolérants de la Bible du message des prophètes, puis de Jésus lui-même. Ensuite l’entrée dans la modernité, puisqu’ils ne prenaient plus à la lettre les lois et les préceptes de civilisations antiques et cruelles.
Puisse ce petit livre aider les descendants des Arabes du 8e siècle à trouver, avec un regard nouveau posé sur leurs origines, le chemin de la paix.
Et nous avec eux.
NAISSANCE DU CORAN, aux origines de la violence
À paraître prochainement.
M.B., 13 avril 2014

