MONSIEUR HULOT EN VACANCES PENDANT LA FIN DU MONDE

Chacun se souvient des Vacances de Monsieur Hulot de Jacques Tati. Ce sympathique personnage s’élevait contre la bêtise humaine et son conformisme par un comportement loufoque. Mais Tati va plus loin : son héros a un allié, un jeune garçon dont on comprend qu’il est le seul, avec Hulot, à voir le monde tel qu’il devrait être. Car cet Hurloberlu pose sur ses contemporains un regard enfantin lucide, à la fois cruel, tendre et naïf. Non seulement il voit clair, mais il veut à tous prix préserver une relation authentique avec le monde qui l’entoure, dont il n’accepte pas qu’il soit en train de changer – et de changer pour le pire.

I. « Si on ne fait rien, c’est la fin du monde pour demain »

Il y a 13 ans, le biologiste et économiste Jared Diamond publiait un livre qui fit du bruit, Collapse (1). Notre civilisation et la planète elle-même, disait-il, sont sur le point de s’effondrer sous quatre menaces  :

-1- La menace nucléaire

Elle a permis jusqu’ici d’éviter une guerre atomique mondiale, mais nous sommes à la merci d’un dérapage des grandes puissances : trois fois déjà on a frôlé la catastrophe à quelques dizaines de minutes près. Et la dissémination des armes nucléaires permettra forcément un jour ou l’autre à une petite puissance ou à un groupe terroriste de déclencher l’apocalypse atomique.

-2- Le changement climatique déclenché par l’activité humaine

Notre planète a toujours connu des changements climatiques, mais ils s’étalaient sur des millions d’années. Seule l’activité humaine peut expliquer la rapidité foudroyante du changement actuel. Si on ne fait rien la planète va brûler (Californie), étouffer (nos villes), se dessécher (sécheresses), être noyée (inondations) ou submergée (franges côtières).

-3- L’épuisement des ressources naturelles

Le sous-sol de notre planète est une éponge imbibée de pétrole, de gaz et de métaux. Ils proviennent du Big-Bang (métaux) ou de la lente dégradation de matières organiques pendant des millions d’années (pétrole & gaz). Quand nous aurons pressé l’éponge à fond, rien ne viendra les remplacer. Leur prix ne vont désormais pas cesser d’augmenter, jusqu’à leur épuisement à l’échéance d’environ deux générations.

-4- L’accroissement des inégalités et le phénomène migratoire

La différence de niveau de vie entre pays du sud avides de développement et pays du nord prédateurs de ressources va continuer de croître, provoquant des migrations sud-nord qui ont déjà commencé. Aucun mur ne pourra arrêter ces masses humaines désespérées.

Chacune de ces menaces génère déjà, depuis 1954 (Suez), une troisième guerre mondiale à l’état sporadique, larvé.

Dans son récent retour télévisé, notre cher Nicolas Hulot a repris cette analyse avec force : « La fin du monde, dit-il, ce n’est plus pour demain, c’est pour aujourd’hui si nous ne faisons rien. Il y a urgence, c’est maintenant ou jamais ». C’était son premier message.

II. « Aujourd’hui je décrète l’utopie »

Son deuxième message vient de sa dure confrontation avec la réalité, qui l’a conduit à abandonner son poste de ministre pour partir en vacances. Il sait que dans quelques dizaines d’années il n’y aura presque plus de pétrole. Avec quoi fabriquera-t-on le plastique dont sont faits tous nos objets usuels ? Avec quoi faire voler nos avions-cargos, naviguer nos porte-containers géants, rouler nos lourds camions, nos gros tracteurs ? Les voitures électriques ? Mais leurs batteries sont à base de lithium. Quand les gisements de ce métal seront épuisés comme les autres il n’y aura plus de batteries, donc plus de voitures électriques. Sans parler de l’eau, des insectes qui disparaissent, etc.

La planète ne survivra, continuait Nicolas, que si nous changeons radicalement de mode de vie. Radicalement, et rapidement. C’est pourquoi il a fait adopter la fameuse « taxe carbone » sur le carburant, qui a déclenché la révolte des Gilets Jaunes.

On les comprend : changer totalement sa façon de vivre – de consommer, de circuler – ça prend du temps et ça demande des moyens. Constatant que depuis 40 ans tout le monde sait qu’il faut agir et ne fait rien, Hulot a décidé (et Macron avec lui) d’obliger les gens à se bouger en augmentant le prix du diesel.

Mais les Français ne supportent pas qu’on les oblige à quoi que ce soit. « Touche pas à ma bagnole ! ». L’auto c’est sacré et la France fait une éruption de jaunisse.

Alors Monsieur Hulot part en vacances : « Aujourd’hui, conclut-il son intervention télévisée, je signe mon dernier décret d’ex-ministre : je décrète l’utopie ». C’est-à-dire la résignation, puisque « Utopie » signifie « lieu qui n’existe nulle part ».

III. Utopie et décroissance

Cher Nicolas, devant les caméras vous n’avez pas osé prononcer le mot terrible, le mot interdit, ah ! le mot inacceptable, le mot tabou de « décroissance ».

Car si notre planète s’est développée depuis un siècle et demie en épuisant ses ressources naturelles, il est évident qu’une fois ces ressources épuisées elle va d’abord cesser de se développer, puis se dé-développer. Finie la croissance (on y est), c’est la décroissance (on y vient). Fines les vacances au loin, les emballages jetables, l’informatique au creux de la main, la nourriture bon marché, l’énergie à gogo. Vive le pain cher, la bicyclette et retour du cheval.

Que se passera-t-il ? Une minorité de riches continuera à bien vivre et à circuler ‘’comme avant’’. Mais l’immense majorité des ‘’gens’’ devra consentir des sacrifices auprès desquels ce dont ils souffrent aujourd’hui leur semblera avoir été un paradis perdu.

L’utopie ne nourrit pas. Je crains que le dernier décret de Monsieur Hulot ne passe pas, et ne provoque des guerres de subsistance étendues à toute la planète.

IV. Jésus et l’utopie

Il y a 2.000 ans, un utopiste parcourait déjà les chemins de Palestine. Il disait à l’un « partage ton manteau avec celui qui n’en a pas », à l’autre « Va, vends tout ce que tu as pour me suivre », à un autre encore « Sois comme les oiseaux des champs qui ne sèment ni ne moissonnent », à tous « Changez de vie, maintenant ». Mais ce programme n’était pas collectif. Jésus proposait à chacun de réaliser, dans l’intime de sa vie, une transformation radicale. En même temps il payait ses impôts, donnait les capitalistes en exemples à suivre, rendait à César (l’État) ce qui lui revient. N’en déplaise à certains, Jésus n’a jamais prêché une révolution sociale. Si elles l’ont tué, c’est que les autorités juives et romaines n’ont pas compris que son utopie n’était pas politique et sociale mais personnelle et individuelle.

Toutefois, par son style de vie Jésus a signifié qu’il s’inscrivait dans un modèle de décroissance. Né dans une petite bourgeoisie artisanale aisée, il a choisi une vie errante, mendiant sa nourriture et n’ayant « pas une pierre où reposer sa tête ». Le christianisme n’est pas d’abord un ensemble de dogmes, c’est avant tout l’imitation de Jésus. S’ils lui sont fidèles, les chrétiens conscients devraient promouvoir et adopter un style de vie et de consommation décroissants en comparaison de ce qu’ils ont connu et pratiqué jusqu’ici. Utopie, car on voit mal le pape prononcer ce discours et donner cet ordre.

La planète va donc connaître des temps difficiles. Pendant ses vacances Monsieur Hulot va se trouver bien seul.

                                                                                        M.B., 25 novembre 2018
  (1) Traduit sous le titre Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Gallimard, 2005.

2 réflexions au sujet de « MONSIEUR HULOT EN VACANCES PENDANT LA FIN DU MONDE »

  1. Marie-Odile SANSAULT

    Merci de nous rappeler ce qui est essentiel et surtout merci de redire combien Jésus a montré la voie à suivre pour l’humanité. Oui il a cité les oiseaux des champs qui ne sèment ni ne moissonnent et il a conclu en disant : « Occupez-vous du royaume de mon Père et le reste vous sera donné de surcroît ! ». Il s’agit bien de cela aujourd’hui : se souvenir de notre nature spirituelle et s’en occuper, malgré notre condition humaine. Il s’agit de faire de notre Divinité incarnée le sens de notre existence.
    Oui, il y a bien nécessité d’imiter Jésus en conduisant notre vie dans la conscience de l’Esprit qui vit en nous et dans tous les règnes qui partagent la planète avec nous.
    Sans cette ouverture des consciences à notre Essence (pas celle fabriquée à partir du pétrole !), sans cette prise en compte de notre substance subtile, aucun changement de mentalité n’amènera les modifications de comportements indispensables à l’arrêt de l’effondrement de l’humanité, au meurtre de la Terre.
    Pour arrêter l’obsession de la jouissance matérielle, il est nécessaire de reconnaître le sens sacré de notre présence ici. Ainsi peut-être pourrons-nous être des enfants prodigues, fatigués des plaisirs vains et ruinés par la consommation effrénée, revenant humblement à la Source.
    Le pape, trop occupé à maintenir une église humaine qui s’écroule à force d’avoir travesti le message de fond délivré par Jésus, ne dira pas les mots susceptibles de renforcer la responsabilité individuelle. Les dirigeants politiques encore moins puisque l’Esprit est aujourd’hui devenu tabou.
    Il faudra donc des temps encore plus difficiles que ceux d’aujourd’hui pour qu’une brèche s’ouvre dans les consciences, peut-être…

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  2. Claude Marec

    Merci cher monsieur, pour cet article clairvoyant et prémonitoire.
    Déjà le Club de Rome allait dans ce sens, même si les vrais problèmes viennent un peu plus tard qu’il ne le prévoyait.

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