JÉSUS SUPERSTAR ? Trois exégètes récents

Qui est le plus grand héros-bestseller de tous les temps ? Sans conteste, c’est Jésus dit ‘’le Christ’’. En moyenne, depuis quarante ans paraît un livre tous les six mois sur l’inconnu le plus célèbre de la planète. On pourrait croire que tout a été dit ? Eh bien non. Des chercheurs et des romanciers continuent inlassablement d’ouvrir le ‘’dossier Jésus’’, examinant l’une ou l’autre des facettes (apparemment inépuisables) d’un diamant qui fascine autant qu’il intrigue, qui irrite autant qu’il captive.

Jésus superstar reste au sommet du podium.

I. Recherche fondamentale et recherche appliquée en exégèse

Comme toute science, l’exégèse connaît deux types d’approche de l’objet étudié :

-a- La recherche fondamentale travaille sur les sources anciennes lues dans leurs langues respectives et replacées dans leur contexte historique. Elle s’aventure en terrain inexploré. Quand elle utilise les travaux d’autres chercheurs, c’est pour s’en inspirer de façon critique en les dépassant (1).

-b- La recherche appliquée utilise les travaux pointus de la recherche fondamentale pour les faire connaître au grand public. Elle confronte les résultats de ces chercheurs, pèse leurs résultats, tente de dégager un consensus et de proposer une synthèse.

Chacune de ces deux recherches aboutit à des résultats provisoires qui seront partiellement remis en cause par des avancées ultérieures. Cependant certains résultats sédimentent et deviennent lentement indiscutables : c’est sur eux que les chercheurs indépendants s’appuient pour progresser.

Certaines de mes publications comme Dieu malgré lui ou Jésus, mémoires d’un Juif ordinaire (Dans le silence des oliviers) se situent dans le domaine de la recherche appliquée, d’autres comme L’évangile du 13e apôtre, aux sources de l’évangile selon saint Jean  ou Naissance du Coran dans celui de la recherche fondamentale.

II. Tourner autour de Jésus ? (Michel Valois)

Aujourd’hui on sait que nous ne connaissons Jésus qu’à travers ce qu’en ont dit puis écrit ses témoins d’abord, les membres de l’Église primitive ensuite. « Les évangiles nous en disent d’avantage sur la situation de la communauté dans laquelle ils ont été écrits que sur le Jésus historique » (Bultmann). C’est donc sur cet arrière-plan du mouvement Jésus que se concentre Michel Valois (2) car, dit-il, « Jésus lui-même, sur un plan personnel, ne me pose aucun problème ». Là se trouve l’intérêt de son ouvrage, en même temps que ses limites car Jésus « pose problème ». Qui était-il ? Qu’a-t-il fait, qu’a-t-il enseigné ? Au décor reconstitué par l’auteur manque l’acteur principal. Mais cet acteur déconnecté de son décor, hors-sol en quelque sorte, a laissé place à toutes les élucubrations théologiques sur lesquelles s’est fondé le christianisme. La connaissance du décor dans lequel il a vécu est donc indispensable à la connaissance de Jésus.

M. Valois puise sa matière chez une douzaine de chercheurs reconnus (3), dont il exploite, expose et résume les travaux. C’est donc de la recherche appliquée, et l’on peut regretter qu’il n’ait pas choisi un panel plus étendu, incluant entre autres M.E. Boismard, D. Marguerat, G. Theissen et surtout J. P. Meier.

-a- Dans une première partie il s’intéresse au judaïsme du Second Temple, celui dans lequel évoluaient Jésus et l’Église primitive. Il suit les travaux de R. Eisenman sur les Manuscrits de la mer Morte puis ceux de R. Feather sur l’influence de l’Égypte d’Akhenaton sur ces Manuscrits. Avec G. Boccaccini il souligne, à l’intérieur du mouvement esséniens, l’existence d’un groupe appelé Yahad qui serait l’auteur des livres les plus sectaires de la bibliothèque de Qumrân. Le Yahad ferait partie du judaïsme énochien, courant se rattachant au Livre d’Énoch qui n’a pas été retenu dans la Bible bien qu’il soit très ancien.

Autant d’hypothèses qui affinent considérablement ce qu’on croyait savoir du milieu juif dans lequel les évangiles ont été écrits.

-b- La deuxième partie s’intéresse aux années 30 à 70 au cours desquelles ont mûri les textes du Nouveau Testament – même si les évangiles n’ont été finalisés que dans les années 80 à 90, voire 100.

Paysage sociopolitique, mouvements d’idées et événements de cette période, famille de Jésus et leaders de sa communauté : autant de dossiers bien faits, qui résument ce que l’exégèse historico-critique a acquis sur l’entourage et les premiers héritiers de Jésus. Très peu de choses sur la fabrication des évangiles synoptiques (Marc Matthieu et Luc) mais deux chapitres sur les nazôréens (4) puis sur l’évangile dit « Selon s. Jean ».

Dommage que ces deux chapitres soient séparés l’un de l’autre, alors que ‘’Jean’’ est indissociable du mouvement nazôréen dont il fut une figure de proue. Mais qui était ce ‘’Jean’’ ? L’auteur de l’évangile qui porte son nom ? Dans L’évangile du 13e apôtre, aux sources de l’évangile selon saint Jean, j’ai montré que le noyau de cet évangile est constitué par le récit d’un témoin oculaire et que ce récit a été amplifié ensuite par plusieurs écrivains qui sont de toute évidence différents de ce témoin. Or curieusement, bien qu’il cite mon travail, M. Valois se contorsionne pour affirmer que c’est le même homme qui a écrit le récit initial et les amplifications successives de l’évangile. Point de détail ? Non, parce qu’il montre que l’auteur reste prisonnier, par endroits, de schémas de pensée étrangers à l’exégèse.

Ce ‘’détail’’ induit-il une perte de confiance sur le reste de son travail ? Non, ses analyses sont le plus souvent très éclairantes. Il les résume dans des tableaux synoptiques utiles au néophyte.

Un ouvrage touffu, qui part un peu dans tous les sens parce que la recherche fondamentale s’est attaquée à l’ensemble des questions auxquelles se sont affrontés les Juifs un siècle environ avant Jésus, et un siècle après lui.

III. Éclairer les catholiques ? (José Antonio Pagola)

Le gros livre de J.A. Pagola (5), prêtre catholique espagnol, est-il un ouvrage de recherche appliquée ? Apparemment oui. Il se présente comme une « approche historique » de Jésus et se réfère non pas à une douzaine mais à une centaine de chercheurs les plus pointus. D’où sa connaissance parfaite du cadre de vie, du contexte sociologique, économique, politique, religieux de la Palestine du 1er siècle, qu’il fait revivre avec bonheur.

On a pourtant le sentiment que ce n’est pas le travail d’un chercheur, mais d’un prédicateur. Pour lui, « Jésus est vraiment Dieu et vraiment homme » et « la foi de l’Église [la sienne] ne dépend pas des avancées des chercheurs ».

La messe est donc dite : l’auteur utilise les résultats de la recherche pour présenter le catéchisme catholique de façon suggestive certes, mais en effleurant les questions qui fâchent sans jamais s’y confronter. Son texte ressemble parfois aux homélies d’un curé savant, un érudit qui connaît une foule de choses mais prend garde de ne jamais heurter ses paroissiens – croyants ou éloignés d’un catholicisme auquel il faut les ramener en se montrant ouvert à la science mais fidèle au dogme.

Il reconnaît que « le judaïsme du temps de Jésus est beaucoup plus complexe et diversifié qu’on ne le pensait naguère » mais ne dit rien sur les rapports entre Esséniens, Juifs et mouvement Jésus. Rien non plus sur les nazôréens, sa compréhension de l’évangile selon s. Jean est un copié-collé de la Commission Biblique Pontificale. Il ignore la notion de « communautés dans lesquelles ont été écrits les évangiles », l’influence du judaïsme du Second Temple sur ces communautés, etc.

Ceci dit, il donne sa ‘’troisième dimension’’ au parcours et à l’enseignement de Jésus. Sa description de la Passion et de la crucifixion est particulièrement bien documentée. En le lisant les catholiques apprendront un tas de choses, et les chercheurs se diront : « Tout ça pour ça ? »

IV. Jésus philosophe ? (Jean-Joël Duhot)

Le petit livre de J.J. Duhot (6) se situe dans un courant minoritaire de la recherche qui a vu en Jésus un philosophe cynique itinérant ( F.G. Downing, B. Mack, J.D. Crossan en partie). Disons-le tout de suite, l’auteur ne fait pas œuvre de recherche appliquée mais de polémiste. Excellent connaisseur de la philosophie grecque (qu’il rappelle dans son premier chapitre) et du philosophe juif Philon, sa documentation exégétique sur le Nouveau Testament se limite à Carmignac, J. Génot-Bismuth et C Trespontant, ce qui est un peu court. C’est donc son imagination qui va le guider dans son analyse du 4e évangile.

Il pense que s. Jean « est bien l’auteur [du 4e évangile], mais il a bénéficié de la collaboration d’un informateur inattendu ». Qui est cet informateur ? « La solution la plus économique est de conserver la paternité [de l’évangile à s. Jean] mais de supposer la collaboration… de Nicodème ». Le 4e évangile « rapporte le récit d’un témoin oculaire, mais c’est un texte écrit à deux, avec l’éventuelle collaboration de Nicodème ». Voilà qui est nouveau ! J’invite l’auteur à un peu moins supposer et à lire L’évangile du 13e disciple, aux sources de l’évangile selon s. Jean : il y découvrira l’auteur du récit, qui n’est pas Nicodème.

De là il opère un glissement : « Jésus n’est pas passé par les écoles rabbiniques… La seule hypothèse raisonnable est qu’il ait appris l’Écriture chez les Esséniens ». Ce qui n’empêche pas « la théologie de Jésus d’être stoïcienne et non platonicienne, même si sa conception du salut de l’âme est platonicienne… Il parle le langage théologique… de la pensée alexandrine ».

Jésus Essénien et en même temps philosophe stoïque/platonicien ! L’hypothèse est déraisonnable, elle ne tient pas la route un instant. Je rappelle à l’auteur que Jésus est un Juif formé par les Pharisiens de Galilée, qu’on ne trouve dans son enseignement à lui aucune philosophie, aucune théologie, mais une expérience de la relation avec le Dieu de Moïse. Son Jésus est une pure fiction, qu’il lise aussi Jésus, mémoires d’un Juif ordinaire.

Puisqu’il affirme que « la pensée de Philon est la matrice théologique du quatrième évangile », pourquoi n’emploie-t-il pas sa grande connaissance du milieu alexandrin pour vérifier cette hypothèse et démêler, dans les ajouts apportés par plusieurs mains au récit initial du 4e évangile, la part qui revient (peut-être) à Philon ? Voilà qui serait utile.

V.  Les exégètes et leur sujet

Je ne reviens pas sur les ouvrages de Mordillat et Prieur publiés suite à leurs émissions sur ARTE, et qui ont donné lieu à plusieurs articles dans ce blog (7). Ces deux auteurs appartiennent à l’école laïque et rationaliste. S’ils confrontent méthodiquement les points de vue de nombreux exégètes chrétiens et juifs, Jésus semble n’être pour eux qu’un objet d’étude qui ne les touche pas. Leur approche de cet homme est glaciale, glacée. Tandis que chacun dans son domaine, les trois auteurs examinés ici ont évidemment avec leur sujet une relation personnelle, affective et parfois passionnelle. Celle qui a fait se lancer des centaines de chercheurs de tous ordres dans des labeurs austères, exigeant un immense travail de longue durée.

S. Anselme disait : « Crois, afin de comprendre ». L’exégète sait par expérience qu’il lui faut « aimer celui qu’il étudie, pour le comprendre ». Quel que soit son angle d’approche, cet amour source de connaissance est sa plus belle récompense.

                                                                                                    M.B. 19 novembre 2018
 (1) Certains ‘’chercheurs’’ en exégèse ne font que répéter servilement des schémas fixés par un dogme historique ou religieux, comme par exemple l’affligeant L’évangile selon saint Jean (13-21), Labor et Fides, 2007 de Jean Zumstein, professeur à l’Université de Zurich : 320 pages compactes qui ignorent toute recherche s’éloignant du dogme catholique et se montrent inutiles.
 (2) Michel Valois, Avant Jésus et après Jésus, Éditions Golias, 2016, 345 pages.
(3) Cités dans l’avant-propos : James Charlesworth, Gabriele Boccaccini, Jacques Giri, Peter Flint, John-Dominic Crossan, Robert Eisenman, Robert Feather, Daniel Boyarin, Raymond Brown, Oscar Cullmann, Michel Benoît, Jean Colson.
(4) Voir dans ce blog, au mot-clé « nazôréen » ainsi que dans Naissance du Coran ce que je dis de ce mouvement.
(5) José Antonio Pagola, Jésus, approche historique, Cerf 2012, 540 pages.
(6) L’affaire Jésus, un quiproquo ? Éditions Kimé, 2018, 150 pages.
(7) Dans la case « recherche » à droite, tapez « Mordillat », et dans la case « catégories » tapez « La question Jésus »

 

6 réflexions au sujet de « JÉSUS SUPERSTAR ? Trois exégètes récents »

  1. Jojo

    Cher Michel Benoît,
    D’abord, et surtout, merci d’avoir commenté mon livre. Il vous a heurté. Je savais que mon approche était incompatible avec la vôtre, mais si je vous ai fait parvenir ce travail, ce n’était ni par provocation, ni par souci de vous convaincre. Mon seul souci est celui de la vérité, et c’est dans cet esprit que j’ai publié ce livre, non qu’il représente la vérité, mais, négativement, pour corriger nombre d’erreurs sur lesquelles on ne s’interroge jamais. Personne ne peut détenir la vérité sur Jésus, nous sommes tous tributaires des mêmes sources, beaucoup trop lacunaires. C’est donc une très lourde erreur de me prendre pour un polémiste. Je voudrais qu’après m’avoir lu (ce qui concernera de toute façon très peu de monde), personne ne risque de cesser de croire à son Jésus, et plus précisément au Jésus homme-Dieu.
    Je suis triste de voir que le choc de ce livre vous a empêché de voir ce qui en constitue le point central, le seul vraiment important, à savoir que Jésus a été pris en tenaille entre les extrémistes qui voulaient l’utiliser comme étendard et le Sanhédrin, qui avait compris ce qui risquait de se passer (et qui se passerait en 66). D’où une condamnation dont personne ne veut vraiment prendre la responsabilité, au nom du simple principe de précaution. C’est la grande nouveauté de mon travail, qui abolit la version traditionnelle, selon laquelle les juifs auraient rejeté Jésus, qui pourtant réalisait la promesse. En réalité, il n’y avait aucune promesse, les juifs n’attendaient rien, ce que j’ai compris en lisant Philon, mais les paysans ruinés attendaient la fin des impôts, ce que j’ai compris en lisant les historiens, et notamment M. Hadas-Lebel, dont l’ouvrage récent consacré à Hérode est extrêmement éclairant. Les textes invoqués pour justifier l’attente d’un Messie sont tout à fait indigents et sollicités. En disant tout cela, je ne porte aucune qualification sur Jésus, je refuse de trancher sur sa divinité, et je serais désolé si quelqu’un devait cesser d’y croire après m’avoir lu. Dans cet esprit, je refuse de me hasarder sur les questions du tombeau, de la résurrection et des apparitions postérieures. Cela dépasse mon autorité scientifique, et je n’ai rien à en dire qui soit autre chose qu’une opinion.
    Votre approche est psychologique et romanesque, la mienne est globale et philosophique, et elle porte moins sur Jésus, à proprement parler, qui m’échappe, que sur les textes qui constituent nos sources.
    Historien de la philosophie ayant beaucoup travaillé sur des textes fragmentaires, je connais bien le problème des reconstitutions. J’ai pour principe de bien distinguer les sources et la littérature secondaire, et de toujours partir des sources (en me méfiant de la littérature secondaire). J’ai en effet vu se créer de véritables bulles spéculatives, qui finissaient par éclater quand un chercheur iconoclaste venait les crever en montrait que leur principe ne tenait pas. J’ai toujours eu cette image en tête: supposons qu’un interprète pose une théorie qui ait 7 chances sur 10 d’être vraie, c’est un pourcentage très correct, et on va considérer qu’elle est vraie; un deuxième chercheur s’appuie sur cette théorie pour en construire une autre, avec la même probabilité, on considérera donc qu’elle est vraie; et pourtant, avec une probabilité de 49%, elle n’a pas une chance sur deux d’être vraie. Les exégètes enchaînent les hypothèses les unes sur les autres, et le consensus académique fait un effet de vérité: si tout le monde est d’accord, ça doit être vrai. Or, c’est souvent faux. Sur le quatrième évangile, le consensus est fondé sur une idée simple: l’élaboration théologique, qui contraste avec les Synoptiques, suppose un temps de maturation, mais l’évidence n’est qu’apparente, puisqu’elle suppose qu’aucun disciple de l’âge apostolique n’ait été capable de comprendre Jésus à travers la grille philonienne qui apparaît dès l’exorde. Comme j’en ai lu plus que je ne dis, et que vous ne pensez, j’ai effectivement vu comment certains saucissonnent le texte pour y voir des ajouts successifs. C’est totalement gratuit et inacceptable. Cela relève d’une Quellenforschung qui a pollué longtemps la philologie allemande, et qui relève d’un positivisme niais. La caractéristique de cet évangile est justement la continuité, et je n’accepte pas plus la Quellenforschung pour les évangiles que je ne l’ai acceptée dans ma reconstitution du stoïcisme.
    Vous ironisez sur mon Jésus, qui serait stoïcien, platonicien et essénien. Si vous m’aviez lu, vous ne le feriez pas. D’abord, ironie pour ironie, celui qu’on considère comme à la fois Dieu et homme peut quand même être à la fois stoïcien etc, c’est nettement plus facile. Ce que je dis est parfaitement évident. D’abord j’ai apporté un élément capital, qui avait échappé à tous les chercheurs: le témoignage de Flavius Josèphe sur les Pharisiens est valide. En tant que spécialiste du stoïcisme, j’ai été frappé par la pertinence des brefs passages où Josèphe évoque la philosophie pharisienne: ils correspondent très précisément, y compris dans la formulation grecque, aux problèmes qui sont au cœur de la philosophie stoïcienne (et qui étaient au centre de ma thèse, La conception stoïcienne de la causalité, Paris, Vrin, 1988). Et Josèphe dit que les Pharisiens ont une philosophie « quasiment identique » (paraplèsios) à celle des Stoïciens. Il est donc clair que si Jésus a parlé avec les Pharisiens, s’il y a eu des échanges théologiques, ils devaient se faire à travers leurs concepts, empruntés au stoïcisme, par le biais du judaïsme alexandrin, et le logos et le pneuma sont centraux dans cette théologie. J’ai compris en lisant M. Hadas-Lebel, que toute la théologie de l’exégèse biblique était issue de l’outillage philosophique grec, dans un monde hellénisé depuis trois siècles. Donc il est parfaitement naturel que Jésus ait utilisé le langage théologique de son temps, qui s’appuyait sur la philosophie grecque.
    Jésus essénien? Là non plus, il n’y a pas à ironiser. D’abord parce que je ne l’ai jamais dit, ensuite parce qu’il ne faut pas essentialiser, ce que vous faites constamment. Flavius Josèphe a été sadducéen, essénien et finalement pharisien. Un chercheur de vérité pouvait aller la chercher dans d’autres écoles. Deux choses rapprochent Jésus du mouvement essénien: d’abord la critique violente du clergé du Temple, ensuite le fait que les mouvements contestataires, qui partent toujours de Galilée, ont une composante essénienne. Mais on peut partager certains points avec les Esséniens sans pour autant être essénien, et Jésus ne l’était pas. Simplement, Jésus n’était pas connu des anciens élèves des écoles rabbiniques de Jérusalem. Votre affirmation dogmatique d’un Jésus formé dans le judaïsme rabbinique galiléen est gratuite, et je doute que les Pharisiens de Galilée aient été hostiles au Temple, alors que les Esséniens l’étaient, c’est tout, mais je ne formule ici qu’une hypothèse.
    Mon approche est totalement nouvelle parce que les exégètes sont tous spécialisés dans un créneau étroit, dans lequel il n’y a plus rien à trouver. Ils ne connaissent pas la philosophie, et ceux qui connaissent Philon ne comprennent pas sa relation à la pensée grecque. Je n’ai utilisé la littérature secondaire que pour vérifier mes hypothèses, jamais comme point de départ. Je ne dépends donc de personne et j’analyse les textes en philologue, en philosophe et en historien, dans une totale pluridisciplinarité, qui est académiquement la mienne. Et c’est cette pluridisciplinarité qui m’a fait apparaître tout autre chose que ce que les exégètes pouvaient trouver en enchaînant des compilations et en suivant des modes.
    Je regrette que la réaction épidermique qu’a provoquée mon livre vous ait empêché de le lire, c’est-à-dire d’en comprendre le sens et d’en voir l’essentiel, et que vous ayez cru voir des positions dogmatiques là où il n’y avait que des hypothèses. Je suis un professionnel des textes grecs, et c’est en tant que tel que j’ai fait ce travail, je ne suis au service d’aucune cause, je ne défends aucun Jésus, je ne prends aucune position religieuse, parce que cela sortirait des textes. Simplement il y a des positions qui se dégagent de l’ensemble des textes, et d’autres qui apparaissent peu défendables.
    En tout cas, soyez assuré que cela n’ôte rien à l’estime que je vous porte et à l’amitié que j’ai pour vous depuis la lecture de votre premier livre. Je comprends votre combat, il me touche, et si je ne suis pas toujours d’accord, je tiens votre recherche pour importante et très stimulante.

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    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      Cher ami, merci de votre long commentaire/réaction. J’y réponds (comme toujours ici) très rapidement : la polémique ne m’intéresse plus.
      1- On ne « corrige pas des erreurs » en en proposant d’autres. Faire de Jésus un proto-philosophe, c’est passer à côté de ce qu’il fut
      2- « Jésus pris en tenaille… » etc. Ce n’est pas une nouveauté mais un fait acquis et bien exposé par nombre d’exégètes, dont je suis. Avez-vous pris connaissance des trois étapes de la « Quête du Jésus historique » ? Voyez articles au mot-clé « exégèse » dans le blog.
      3- La recherche exégétique n’obéit pas à une loi mathématique mais à un patient travail d’évaluation, cf § 1 de l’article.
      4- J’ai passé 2 fois 1 journée entière à lire, puis à relire votre livre crayon à la main. Et quand je vous cite entre  » « , c’est verbatim.
      Ce qui m’a bcp intéressé, c’est la proposition que vous faites = l’interprétation de « Ioudaioi » vs/ Ioudeos. C’est très intéressant et mérite d’être approfondi. Je ne l’ai pas cité car trop technique dans un blog « grand public ».
      Conclusion : on peut, on doit se critiquer entre chercheurs. Le faire, c’est s’estimer. L’animosité n’a pas sa place dans la recherche.
      Amicalement donc à vous, M.B.

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      1. Jojo

        Cher ami,
        Merci de votre réponse. Je maintiens cependant que vous êtes complètement passé à côté de mon livre, peut-être justement parce que vous l’avez lu en détail, le crayon à la main, alors qu’il n’a de sens que dans une lecture panoramique. Sa nouveauté et son intérêt résident dans l’approche globale, historique, sociologique, théologique et philosophique, qui sort la question du simple domaine de l’exégèse. Il vous a échappé que son objet n’était pas Jésus, mais « l’affaire Jésus », comme l’indique le titre, raison pour laquelle je dis finalement très peu de chose sur Jésus et que je refuse de me prononcer sur sa nature et sa personnalité. Je ne parle que de ce qui est connaissable.
        Comment avez-vous pu imaginer que je faisais de Jésus un philosophe? C’est tout simplement absurde, mais vous avez probablement besoin de classer et d’étiqueter, en biologiste que vous êtes. Jésus n’est pas un philosophe, c’est évident, et rien dans mon livre ne correspond à cette assertion indéfendable. Mais au nom de quoi refusez-vous à Jésus d’avoir pu employer les concepts théologiques des Pharisiens, dont il faisait partie, tout dissident qu’il était? Je le répète, le témoignage de Flavius Josèphe est clair et indiscutable: la théologie pharisienne est stoïcienne. Vous êtes ici encore prisonnier des étiquettes: la théologie fait partie de la philosophie. Pour soutenir votre point de vue, vous êtes obligé de saucissonner le quatrième évangile, et d’exclure ce qui ne vous arrange pas, ce qui n’est pas très honnête scientifiquement. J’admets le texte tel qu’il a été transmis, sans en exclure ce qui dérangerait tel ou tel de mes a priori. Tous ceux qui découpent le texte en excluant ce qui réfuterait leur interprétation, procèdent de manière inadmissible. Prenez par exemple Jn I, 1: certains exégètes supposent un texte initial et des ajouts successifs, ce qui expliquerait le décalage « auprès de Dieu », « Dieu ». C’est seulement qu’ils n’ont pas compris le texte, dont je donne une interprétation théologiquement très satisfaisante, grâce à Philon. Quand un texte nous dérange, il faut d’abord chercher à comprendre, et non dire que ce ne doit pas être le bon texte. Je suis donc parti du principe que nous avions le bon texte, et qu’il fallait essayer de le comprendre. Et une fois admis que le judaïsme pharisien était structuré sur la philosophie stoïcienne, dont les concepts théologiques majeurs sont le logos et le pneuma, magistralement intégrés dans l’exégèse biblique par Philon, tout s’expliquait. Jésus peut être à la fois un guérisseur thaumaturge et un théologien. Et ce qui est capital dans sa théologie, c’est que c’est une théologie négative, qui refuse toujours de dire ce qu’est Dieu, si ce n’est qu’il est Père, et qui dépasse la théologie en sachant mettre en œuvre ses concepts. Jésus dépasse tous les clivages, on est sûr d’être à côté de la plaque si on se contente de lui accoler une étiquette. Il devrait être capable de parler aux Pharisiens en utilisant leurs concepts.
        Les erreurs que j’ai voulu corriger sont les interprétations reçues: Jésus serait le Messie attendu, que les juifs auraient tué parce qu’ils ne l’auraient pas reconnu. Je sais bien que je ne suis pas le premier, mais je ne m’adresse pas aux exégètes, qui, de toute façon, ne peuvent pas me comprendre parce qu’ils sont dans leur truc. Je constate que pour le grand public simplement animé par un questionnement religieux ou simplement intellectuel, c’est quelque chose de très nouveau.
        Ce qu’il fallait comprendre dans mon livre, c’est que Jésus est pris en otage dans un conflit qui dépasse tous ses acteurs, et qui n’est autre que celui de la mondialisation. La mondialisation romaine, poussée à son maximum par Hérode le Grand, familier de la Cour de Rome, a fait la richesse de Jérusalem et la splendeur du Temple, et la ruine de la paysannerie palestinienne, et surtout galiléenne. Le déséquilibre entre gagnants et perdants crée une structure conflictuelle toujours au bord de l’explosion, et, ce qui aggrave la situation est que le conflit trouve une expression religieuse, avec l’hostilité essénienne aux Grands Prêtres impies qui ont souillé le Temple. N’oublions pas qu’en 70, ce sont les émeutiers qui ont commencé à incendier le Temple, et non les Romains.
        En tout état de cause, le Jésus que je suppose est simplement celui qui me paraît le plus en rapport avec les textes et surtout les contextes. J’ai abattu les cloisons étanches qui séparent la théologie, l’exégèse, la philosophie et l’histoire, et j’ai vu tout autre chose que ce que voient les spécialistes, mais je ne dis pas du tout que mon Jésus est le vrai. Je n’en sais rien, parce que rien dans les textes ne permet de trancher.
        En toute amitié.

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        1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

          Sur Jésus philosophe, j’ai pourtant lu ces assertions qui jalonnent votre texte :
          « La théologie de Jésus… est donc une théologie du Logos et du Pneuma, que nous avons vu chez Philon, en quoi elle s’articule sur des outils stoïciens » (p. 71)
          « La théologie de Jésus est stoïcienne et non platonicienne, même si sa conception du salut de l’âme est platonicienne » « Jésus parle le langage théologique… ouvert à la pensée alexandrine » (p.72)
          « La théologie implicite de Jésus s’articule sur l’immortalité platonicienne de l’âme et sur… la théologie stoïcienne… le tout s’appuyant sur la conception grecque du Dieu père » (p. 130)
          « La pensée grecque joue un rôle capital… dans la théologie… de Jésus » (p.142)
          Quant à Jésus pris en otage dans un conflit qui dépasse le cadre strictement juif, il me semble que la question a été établie depuis longtemps par pas mal d’historiens.
          M.B.

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          1. Jojo

            J’ai du mal à penser que Jésus n’ait pas eu de discussion théologique avec les Pharisiens, dont il connaissait si bien la pensée qu’ils n’arrivaient jamais à le coincer. Cela ne fait pourtant pas de lui un philosophe, pas plus que Philon n’est considéré comme un philosophe. La théologie juive s’articule sur des concepts de la philosophie grecque, dans un monde hellénisé depuis trois siècles. Quant à l’usage que Jésus en fait, il est justement capital en ce qu’il court-circuite toute cette théologie en l’utilisant. Jésus dit aux Pharisiens que le véritable Logos de Dieu, sa Parole créatrice, son Premier-né, c’est lui. Il se substitue au Texte, qui s’abolit ainsi en se réalisant dans sa personne: la théologie n’est plus exégèse d’un Texte, mais présence d’une personne. La théologie se retourne contre elle-même dans la personne de Jésus, ce n’est plus qu’une théologie négative qui ouvre à la présence de Jésus. Concrètement, le contraire même de la philosophie.
            Techniquement, la question est de savoir si on admet l’authenticité du quatrième évangile ou si on juge que c’est un texte trafiqué dont on peut exclure ce qui ne correspond pas à l’idée qu’on s’en fait. Si on considère que c’est un évangile tardif, sa continuité narrative et sa contextualisation ne peuvent plus se comprendre que si on suppose un texte primitif et des ajouts successifs, suppositions gratuites ad hoc. Mon interprétation sauve le texte en le rendant cohérent, ce qui ne signifie pas que j’aie raison. La cohérence d’une interprétation ne valide pas sa réalité historique, qui, ici, nous échappe.
            Bien amicalement.

            Répondre
            1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

              Évidemment, si vous considérez que le 4e évangile n’a qu’un seul auteur, lequel retranscrit la pensée authentique de Jésus, la question est entendue : vous rejetez les travaux de l’exégèse historico-critique. On ne parle plus de la même chose, tout dialogue est impossible.
              Prenez donc le temps de lire « Jésus, mémoire d’un Juif ordinaire » au Livre de Poche : sous la forme d’un roman, j’y ai rassemblé les résultats d’un siècle de cette recherche.
              M.B.

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