Archives du mot-clé Pouvoir

DE L’UTOPIE AU POUVOIR : christianisme et socialisme

            Comment la courte carrière d’un prédicateur galiléen a-t-elle donné naissance à une Église toujours au pouvoir 2000 ans après sa mort ? Et pourquoi  le socialisme est-il toujours prégnant en Europe, presque deux siècles après ses initiateurs Français et Allemands ? Y a-t-il un point commun entre ces deux destinées ? (1) Lire la suite

TOUT EST RELIGIEUX ? (Emmanuel Todd et la laïcité)

M. Emmanuel Todd a reçu de son hérédité l’inquiétude, source de questionnements radicaux, qui a fait au cours des siècles la grandeur du judaïsme. Dans un article de l’Obs du 30 avril dernier il déclare qu’en France, « tout est religieux désormais. Mais tout est religieux parce que la religion s’éclipse, et que rien ne l’a supplantée. » Lire la suite

ET L’HOMME CRÉA DIEU ?

« Dieu créa l’Homme à son image… et l’Homme le lui a bien rendu. » Cette phrase célèbre, je voudrais l’examiner à la lumière d’un dialogue entre Edgar Morin et Tariq Ramadan. (1)

E. Morin rappelle que « les dieux sont le produit de l’esprit humain qui leur confère existence, transcendance, une force qui nous commande – et nous obéissons. Nous produisons des entités… qui ne pourraient pas exister sans nous. Et quand l’humanité mourra, ces dieux n’existeront plus. »

1- Il est évident que sans la conscience humaine il n’y aurait ni transcendance, ni d’ailleurs beauté ou vérité… C’est ce qui nous différencie des animaux, nous sommes des « animaux religieux », l’apparition du religieux signe l’apparition de l’humain sur terre.

2- Mais ce sont des religions que nous avons inventées en devenant humains, ce sont des dieux que nous avons façonnés à notre image. Nous avons construit un savoir sur les dieux, une science de Dieu, un discours sur Dieu : la théologie. Prétendant connaître l’identité de dieu, nous avons transmis ce savoir en l’élaborant de plus en plus. Transmettre, en latin tradere, tradition.

3- Affirmer que notre science des dieux disparaîtra avec nous, c’est une évidence que rappelait déjà saint Paul. Mais laisser à entendre que « Dieu », c’est-à-dire une forme de personnalisation de la transcendance, disparaîtra lui aussi, c’est passer de l’évidence à la spéculation, de la constatation à un a priori philosophiquement daté et marqué.

T. Ramadan répond à E. Morin en rappelant que les trois religions monothéistes se fondent sur une Révélation inscrite dans des textes. Il ajoute que « déterminer le rôle de la Révélation, c’est s’interroger sur ses limites. »

Pendant plus de mille ans, les chrétiens ont cru que Moïse avait écrit la Torah sous la dictée de Dieu en personne. Pie XII ayant autorisé en 1943 l’exégèse historico-critique de la Bible, ils finirent par admettre que ce sont des prophètes, des apôtres, des disciples anonymes qui avaient écrit les textes sacrés. Alors se posa la question fondamentale : Dieu est-il l’auteur de la Révélation ? La Révélation est-elle humaine, ou divine ?

Replaçons les choses dans l’épais tissu de l’Histoire. Au cours des siècles, quelques hommes, quelques femmes ont fait l’expérience intime d’une relation avec une transcendance qu’ils individualisaient en la nommant « Dieu ». Cette expérience, elle était inexplicable en termes psychologiques, sociologiques, médicaux, mais elle a existé et E. Morin le rappelle : « Je ne crois pas en Dieu, mais la mystique m’intéresse. Que des mystiques aient eu des contacts avec Dieu, c’est arrivé ! »

Des hommes et des femmes de toutes cultures, d’époques et de milieux très différents. Certains appartiennent au mythe – comme Abraham ou Moïse – mais un mythe construit et enrichi par les anonymes qui l’ont transmis et avaient fait, eux, l’expérience qu’ils prêtent à leurs héros. D’autres appartiennent à l’Histoire, comme Jésus. Leur expérience a été transmise et mise en forme par des écrivains le plus souvent anonymes : le cas de Paul de Tarse est unique, celui d’un apôtre qui écrit lui-même le récit de son expérience mystique.

Ensuite viendront de nombreux témoins – comme Thérèse d’Avila – dont les textes ne sont pas considérés comme révélés, bien qu’ils traduisent une expérience réelle de l’Invisible.

Les textes les plus anciens ont été retenus au terme d’un long processus de sélection. C’est l’Église apostolique qui a finalement choisi, parmi une soixantaine, quatre évangiles qu’elle considère comme « révélés ». Non sans les avoir corrigés, amplifiés parfois. L’ambition de l’exégèse historico-critique est de replacer ces textes dans leur contexte linguistique, historique, sociologique, politique pour tenter de retrouver, derrière les intentions et les ambitions des rédacteurs, la fraîcheur et l’authenticité de l’expérience initiale.

Celui ou celle qui a expérimenté la réalité de la transcendance ne trouvant pas de mots pour le dire, il en parle par images, par métaphores. La poésie est le mode privilégié de la Révélation, voyez entre autres les Psaumes, le Cantique des Cantiques ou les paraboles de Jésus.

Hélas, les religions ne sont pas poétiques. Leur intention inavouée est de transformer l’expérience in-dicible des témoins en formulations de plus en plus précises, en dogmes, en lois morales ou sociales. Car il s’agit avant tout de prendre le seul pouvoir qui dure (et ne coûte rien), le pouvoir sur les esprits et sur les cœurs de larges masses humaines.

Ce sont les religions qui ont été créées par l’Homme pour établir sa domination sur d’autres hommes. Mais derrière chacune se cache, plus ou moins éloignée, l’expérience de quelques authentiques explorateurs de la transcendance.

Parfois, la distance entre le texte sacré et l’expérience initiale est courte, comme dans les paraboles de Jésus. Parfois elle grandit, comme dans les discours philosophiques attribués à Jésus par le quatrième évangile (2). Parfois elle est considérable, comme dans toute une partie du Coran marquée par l’idéologie meurtrière du messianisme (3).

Mais – au prix d’un travail personnel plus facile aujourd’hui qu’hier – chaque religion offre l’accès à l’expérience réelle, in-dicible, de Celui que les théologiens appellent « Dieu ».

Disons-le autrement : les religions mènent à Dieu, à condition de savoir les dépasser.

                                                            M.B., 1er décembre 2014
 P.S. : Oui, sur pareil sujet c’est un peu court, mais je suis très pris par la mise au point de mon prochain bouquin…

(1) Au péril des idées, Presses du Châtelet, Paris, 2014, pp. 48-53.

(2) Voyez à ce sujet L’évangile du treizième apôtre, aux sources de l’évangile selon saint Jean.

(3) Voyez Naissance du Coran, aux origines de la violence.

CRISE MONDIALE, CRISE DE L’HOMME (Didier Bouvignies)

I. L’analyse d’un expert financier

          Didier Bouvignies (1) voit dans la chute du mur de Berlin la cause initiale de la crise financière que nous connaissons.

          Jusque là, deux systèmes coexistaient sur la planète : le capitalisme, basé sur la création de richesse, et le socialo-communisme soucieux de la distribution de ces richesses.
          L’effondrement du système communiste a laissé le capitalisme seul, en position de monopole idéologique absolu.

          Depuis la crise de 1929, les USA et l’Occident balançaient entre deux doctrines : celle du libéral Adam Smith, et celle de Keynes qui prônait une certaine régulation de l’économie . Avec Reagan inspiré par Milton Friedman,  l’ultralibéralisme l’a emporté à partir des années 1980 :
          « Le marché, et lui seul, doit réguler ses propres excès. Aucune autorité extérieure ne doit le faire à sa place ».

On connaît le résultat :

1- Endettement considérable des ménages américains, favorisé par la fin de l’inflation et une baisse générale des taux d’intérêts.

2- La mondialisation, qui a fait de la Chine le principal fournisseur de biens manufacturés de l’Occident. Avec un yuan dévalué de 60%, la Chine est devenue le banquier des USA.

3- La déconnexion entre revenus et actifs financiers : en 1976, 10% de la population captait seulement 35% des revenus, contre 50 % aujourd’hui ! Et les 10 % les moins bien payés ont vu leur pouvoir d’achat rétrograder au niveau de 1970.
          La pauvreté a augmenté dans les pays « riches ».

4- La complexité de l’ingénierie financière, qui a mis sur le marché des produits « toxiques » impossible à détecter.

          Le résultat ? Un capitalisme total, aussi appelé capitalisme sauvage, sans autre contrôle que l’appât du profit immédiat.

          Quelles perspectives d’avenir ?

          D. Bouvignies rappelle que comme les historiens, les économistes savent prédire le passé, jamais le futur.
          Il semble qu’aucun homme ou système politique ne soit en mesure aujourd’hui de réguler une machinerie aussi complexe que l’économie et la finance mondialisées. L’avenir est abandonné entre les mains d’êtres humains devenus aveugles – depuis que leurs autorités intellectuelles, morales ou politiques, ont reconnu leur incapacité à le conduire ou même à le contrôler.

          Et encore moins à l’inspirer : l’ambition prophétique a disparu, l’activité humaine de création et de distribution de richesses vogue comme un paquebot sans gouvernail.

          La cause de la crise économique et financière ? C’est l’être humain, et lui seul.

         C’est une crise de l’Homme et de ses valeurs.

II. La situation au siècle de Jésus

          Au I° siècle, l’immense Empire romain offrait un peu l’équivalent de notre mondialisation, toutes les richesses produites finissaient par converger vers Rome. Une petite minorité de (très) riches citoyens romains ou affranchis spéculaient librement sur les terres, ou le commerce du grain, de l’huile, du vin, des métaux.

          En face, une importante population d’esclaves dont certains profitaient de la richesse de leurs maîtres, d’autres n’étant que des bêtes de somme.
          Pas de rébellion des premiers (qui vivaient souvent mieux que du temps de leur liberté), les seconds étaient crucifiés à la moindre tentative de révolte : le capitalisme romain disposait d’une main-d’œuvre gratuite, docile et inépuisable.

          Entre les riches et les esclaves, pas de classe moyenne mais une population fluctuante de citoyens assistés, nourris et payés pour laisser faire.

          C’était donc un capitalisme aussi sauvage que le nôtre, dominé par le profit des possédants. L’État n’avait ni prise sur la vie économique, ni la moindre ambition régulatrice.

          La femme ? Elle était uniquement épouse et mère.
          Absente de la vie sociale, économique et politique, on ne s’adressait pas à elle, et elle n’avait pas droit à la parole. La réflexion philosophique était réservée aux hommes, et à quelques exceptions près les cultes religieux étaient masculins.

          L’enfant ? Il n’existait pas – tant qu’il n’avait pas revêtu la toge prétexte, vers 12 ans.    
          Alors, il devenait adulescens (être humain en devenir) jusqu’à la toge virile, vers 16-17 ans. Il ne commençait à exister qu’avec sa première barbe – quand il pouvait porter les armes.

III. Jésus et le capitalisme sauvage

          Rome accordait une large autonomie aux religions de ses colonies, mais se réservait la politique, l’économie et la finance. Les impôts, lourds, étaient régulièrement perçus sous la menace militaire.

          Des roitelets locaux (comme Hérode Antipas) n’avaient aucune autorité et collaboraient avec la puissance occupante : en échange de quoi ils pouvaient mener une vie luxueuse.

          Il est surprenant de constater que Jésus semble s’être accommodé du capitalisme sauvage ambiant, certaines de ses paraboles en font presque l’éloge. Aucune critique du « contrat social » de son temps. Il n’a jamais rien dit de l’esclavage, ni du chômage qu’il côtoyait pourtant : pas un mot pour les laissés pour compte du système.

          C’est que dans la culture juive, on les appelait indistinctement les « pauvres », et la Loi de Moïse (seule de son espèce à l’époque) faisait de l’aumône une obligation. Mais l’État théocratique juif – ou ce qui en tenait lieu – ne se préoccupait pas plus que l’État romain de corriger les inégalités sociales : seul le particulier était tenu à l’aumône. Sous forme d’impôts supplémentaires, les autorités religieuses ou civiles juives aggravaient la situation au lieu de tenter de la soulager.

          Jésus a pratiqué et loué l’aumône individuelle, mais il n’a pas dénoncé les rapines du Sanhédrin ou d’Hérode. Contrairement à ses compatriotes Zélotes, il a accepté l’impôt et recommandé de le payer.

          On peut voir dans sa consigne « rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » la charte de notre laïcité – et en cela, Jésus était totalement novateur dans sa société théocratique. Mais notre sensibilité aurait attendu quelque chose sur la complicité entre l’État et les spéculateurs ou collaborateurs d’une part, l’assiette et l’usage de l’impôt de l’autre.

          Membre à part entière de la société de son temps, il est pourtant le seul à avoir eu une vision prophétique de l’avenir.
           Résigné devant l’incapacité du politique à réguler le capitalisme sauvage, apparemment conscient de sa propre impuissance à changer la société, il s’est concentré sur la transformation de l’humain.

          Une transformation radicale, mais mise en œuvre de façon individuelle.

          Sa conception du prochain est révolutionnaire en Israël. Le prochain pour lui, c’est tout être humain, sans distinction de race, de religion, de classe ou d’impureté rituelle.

          Il a été le premier non-violent de l’histoire : non seulement tu ne haïras pas ton ennemi, mais tu accepteras de te laisser frapper, dépouiller ou embrigader par le méchant, sans protester.


          Les femmes ? Non seulement il s’adresse à elles (qu’elles soient étrangères, impures ou criminelles), mais il les écoute attentivement, dialogue avec elles, se penche sur leurs maux.
          Les enfants ? Non seulement ils existent pour lui – il les accueille et les protège de ses disciples – mais il fait de ceux qui leur ressemblent l’exemple et le modèle des candidats à la société dont il rêve.

          Jésus n’a pas proposé un nouveau modèle économico-social, il a voulu créer un nouveau type d’Homme.

          N’est-il pas frappant qu’un analyste financier parvienne à la conclusion que les crises, avec leurs conséquences de plus en plus dramatiques et imprévisibles, naissent de l’absence d’un projet humain et prophétique analogue à celui du juif Jésus ?

          Ni Marx, ni Keynes ni Friedman n’ont osé proposer pareille révolution.

          Elle est à la portée de chaque individu.

                                 M.B., 7 décembre 2009

(1) Expert financier de stature internationale, il a donné le 5 décembre dernier une conférence brillante et accessible à L’Université Pour Tous. Ce qui suit n’est en aucun cas un compte-rendu de cette conférence, mais son écho dans mon domaine de recherche particulier.

FETES DU NOUVEL-AN ET DÉSENCHANTEMENT DU MONDE

          Les fêtes de Noël et du Nouvel-An viennent de ruisseler sur nous comme les chutes du Niagara sur de jeunes mariés américains. On s’en remettra.

          Depuis l’essor de l’archéologie, nous savons que les peuplades les plus anciennes, les plus archaïques, possédaient toutes des mythes étroitement reliés au cycle du soleil. Dans notre Occident, les Celtes célébraient déjà la fin d’une année et le commencement d’une autre. En Orient, je crois que les Hindous eux aussi marquent depuis des millénaires la succession des cycles annuels par des rites colorés.

          Profondément enfouis dans la nature humaine, ces rites exploitent la banalité des saisons pour exprimer les mythes d’une civilisation. Des mythes qui donnent à nos vie l’arrière-plan, la profondeur qui leur manqueraient sans eux : l’infini du cosmos.
          Et au-delà, Dieu ou ce qui en tient lieu.

          Dans le monde gréco-romain du 1° siècle, la mythologie était omniprésente. La succession du temps, qui est à deux dimensions – avant et après – en recevait une troisième dimension, au-delà.
          Le judaïsme ajoutait un élément qui n’était pas absent des autres cultures mais auquel il donnait une place prépondérante : dans ce monde à trois dimensions, Le Mal danse et entraîne les humains dans sa farandole. Et à partir du IV° siècle avant J.C. environ les juifs l’ont personnalisé, en l’appelant le Satan – souvent traduit dans les versions grecques de la Bible par le Diabolos, « celui qui divise ».

          Un monde enchanté par la lutte du bien contre le mal, personnifiés en figures hautes en couleur et qui s’affrontaient quelque part au-dessus de nos têtes : nous étions spectateurs impuissants, et toujours victimes, de ce combat des Titans (ou des Anges) qui se déroulait en-dehors de nous, dans un ailleurs inaccessible. C’était le sort, ou le destin, le fatum des romains : une fatalité à laquelle nous étions soumis, sans action possible sur elle.

          L’enseignement de Jésus désenchante ce monde de mythologies.
          Juif, il sait que Dieu est une chose, et l’humain une autre : il ne les confond pas, ne cherche pas à les faire découler l’un de l’autre – ce qui est la tendance de toutes les mythologies.

          Dieu est dans les Shamaïm – que nous traduisons, faute de mieux, par « le ciel » – et nous autres nous sommes sur terre. Ceci, qui est juif, il le corrige de façon révolutionnaire :

          1) Pour un juif de son temps, le frère était un autre juif – à l’exclusion des non-juifs. Pour les Esséniens, un membre de sa secte – à l’exclusion des autres juifs. Pour les Zélotes, celui qui se révoltait comme lui et avec lui, en prenant les armes.

           Pour Jésus, le prochain est tout homme, ou toute femme dont on croise la route. Ni le frère de sang, de fanatisme, ou le frère d’armes : celui (ou celle) qui est , sur mon chemin.

          2) Ce prochain sans distinction, il en fait le convive invité à un repas festif qu’il décrit comme son « Royaume » : le monde accompli, réalisé, enfin libéré de la danse du Mal.

          3) L’hôte qui invite à ce repas est au centre de la fête, il l’organise et en fixe l’ordonnancement, le déroulement concret.
           Parabole : cet hôte, c’est Dieu.

          4) Nous sommes les seuls responsables du bien (ou du mal) qui se fait en nous et autour de nous. Notez que c’est aussi l’enseignement du Bouddha.

                   Dieu ne s’anéantit pas pour devenir semblable à ses convives (c’est la Kénose du Nouveau Testament). Les convives n’aspirent pas à être divinisés. Chacun reste à sa place, avec sa nature propre, mais l’Un reçoit les autres dans son intimité.

          Monde désenchanté, parce qu’il ne laisse aucune place à des puissances maléfiques (ou bénéfiques) imaginaires. Mais monde réenchanté par la magie des paraboles, qui décrivent le bonheur comme une réalité familière, et font chanter l’imagination en lui ouvrant le mystère de la convivialité avec Dieu.

          Jésus a désenchanté le monde mythique de l’Antiquité.

          Il l’a réenchanté, non pas en créant d’autres mythes, mais en le décrivant par des paraboles enchanteresses.

          Ce monde désenchanté, le christianisme s’est hâté de le réenchanter

           – En incarnant Dieu et en divinisant l’homme

          – En donnant à des sacrements, dont la clé se trouve dans les poches des Églises, le pouvoir quasi-magique d’accéder à la divinisation.

          – En adoptant la plupart des mythes païens pour les revêtir du manteau chrétien. Parmi bien d’autres, le Sol Invictus qui est devenu Noël, naissance du Christ.

          Sans ce réenchantement du monde, le christianisme ne se serait jamais développé. Tant il est vrai que nous avons besoin de mythes enchanteurs, pour survivre dans un monde qui n’a rien d’enchantant.

          A moins que… au monde désenchanté que nous connaissons depuis si longtemps, sans espoir, tétanisé par un futur de pénurie et d’affrontements, quelques-uns ne tentent de substituer un jour le monde désenchanté de Jésus, enchanté par sa parole à lui.

                                         M.B., 7 janvier 2010

LA FIN DES ILLUSIONS : Postface à « Prisonnier de Dieu »

          Les éditions Albin Michel viennent de rééditer Prisonnier de Dieu. J’ai écrit à cette occasion une Postface (2008), dont voici un extrait.
                        
          « Au moment de mettre sous presse, nous n’avions toujours pas de titre. J’en avais proposé trente à l’éditeur, qui les avait rejetés l’un après l’autre. « Michel, ma-t-il dit alors que l’imprimeur s’impatientait, nous l’appellerons Prisonnier de Dieu : c’est un bon titre ».
          « Dieu n’a jamais fait de prisonnier : je m’insurgeais. C’est de moi que j’avais été prisonnier, de moi seul, de mes illusions et de celles d’une époque. Mais l’éditeur avait raison : ce fut un bon titre. Un mensonge efficace.
                             
          « Je suis devenu frère Irénée le 9 octobre 1962, trois jours avant que s’ouvre le concile de Vatican II. Alors, dans nos colonies à peine devenues indépendantes, les missions étaient toujours prospères. Alors les sectes étaient pratiquement inconnues en Amérique latine, en Afrique, aux Philippines, en Corée. Alors, et pour la première fois, le président des États-Unis était un catholique, John Kennedy.
         « D’Acapulco à Séoul, intouchée par les siècles, l’Église se voulait seule détentrice de Dieu et des aspirations humaines. Sa conception du monde, de la morale publique, des relations entre les hommes et les femmes, était largement partagée. Elle inspirait depuis l’antiquité nos lois civiles, nos coutumes, nos interdits, nos joies et nos peines.

          « Au moment où je me présente à la porte de l’abbaye, l’Église forme encore la charpente d’un vaste édifice, solide et triomphant : la civilisation occidentale. Vingt ans plus tard, lorsque je me retrouve à la rue, l’édifice et sa charpente chancellent, sans qu’on puisse savoir qui a entraîné l’autre dans cet imprévisible déclin.

          « Les événements rapportés ici se déroulent entre les années 1960 et 1980, dans un univers clos. Ils sont datés par l’époque et par le lieu, et pourtant, Prisonnier de Dieu dépasse largement l’horizon étriqué d’un monastère catholique.
          « Ce qui n’était que le récit d’une trajectoire individuelle apparaît maintenant comme une sorte de document historique, parce qu’il témoigne d’une période charnière : la fin du consensus tacite entre une religion, et la civilisation dont elle avait nourri, pendant des siècles, l’imaginaire.
          « Machinerie complexe, qui a explosé sous mes yeux.
                                      
         « Les racines de notre civilisation, qu’on le veuille ou non, sont chrétiennes : il semblerait que le grand arbre, qu’elles ont si longtemps alimenté de leur sève, ne tienne plus aujourd’hui que par son écorce.
                         
          « Les monastères ont toujours été le fer de lance de cette civilisation : l’Église y reconnaissait son idéal de perfection, mis en œuvre par la Règle de Saint Benoît (cliquez). 
          J’ai découvert que cette Règle était profondément stoïcienne : « Là où commence le plaisir, là commence la mort ». Cette obsession macabre n’est pas évangélique. Par ses paroles comme par ses actes, le rabbi Galiléen montre une absolue détestation de la mort.        
          « Cet homme n’a semé autour de lui que guérison et vie.
                           
         « Je sais maintenant que la chasteté du corps et de l’esprit ne peut être vécue qu’à travers l’exercice de la méditation, si bien décrit par le Bouddha. C’est pourquoi les monastères se vident : on va chercher ailleurs les voies de la sagesse et de la purification mentale. La méditation silencieuse, seule forme de prière pratiquée par le juif Jésus, c’est auprès des sages d’Orient qu’il faut en découvrir la théorie et la mise en œuvre. Pour continuer toujours de l’ignorer, l’Église occidentale voit se détourner d’elle les meilleurs de nos chercheurs d’absolu.
                           
          « On m’a reproché d’avoir appliqué à l’Église établie le terme de secte. Pourtant, c’est bien du mécanisme de l’enfermement sectaire qu’il s’agit. Libre de rentrer, j’étais libre de sortir à tout moment – et cependant, je ne l’ai pas fait.
          « Le sectaire s’enferme de lui-même dans la secte, et ne peut plus se déjuger sans reconnaître l’erreur que fut son choix, sa responsabilité dans les souffrances subies et causées par lui. Nul ne franchit ce pas décisif, si quelque force extérieure ne l’y oblige. 

          « Ce qui s’est passé au bord du Fleuve aurait pu se produire de la même façon dans une secte évangélique, musulmane, ou certains partis politiques.
                             
          « Il n’y a qu’une seule vérité, c’est la nôtre et tu dois la partager, sinon… » : voilà la secte. En bien des époques et en bien des lieux, « sinon… » a pu signifier les pires châtiments corporels, heureusement interrompus par la mort. Mais toujours et partout, « sinon… » signifie le châtiment dans l’au-delà, qui ne cessera jamais.
          « Au regard de l’Histoire, l’Église est une secte qui a réussi.
          « Il m’a fallu dix ans, ayant retrouvé ma liberté de mouvements, pour reconquérir ma liberté intérieure. Puis j’ai compris que le passé ne méritait pas d’être combattu : sur ces pierres éboulées, il fallait tracer un chemin. Dieu n’appartient à personne en particulier.
                            
          « Tant d’années pour comprendre que les Églises – toutes les Églises – sont des organismes de pouvoir, que leur ambition non-avouée est de le conquérir, puis de le conserver à tous prix. « Dieu premier servi » est le slogan affiché. Idéal que les fidèles cherchent, et parfois trouvent, dans l’institution. La générosité de leur quête leur permet de contourner ce malentendu. J’y vois maintenant une imposture, enfouie dans les replis de l’inconscient.
                  
          « L’Église m’avait enseigné le Christ : il m’a fallu la quitter pour découvrir le prophète de Nazareth. Extraordinairement féconde, cette découverte a donné un sens à l’échec du frère Irénée, elle éloigne définitivement les miasmes de la mort. Sous forme de romans ou d’essais, je ne cesse depuis d’approfondir et de partager les échos qu’elle suscite.
          « Dans le désert humain, moral et spirituel qu’est devenue notre civilisation, la redécouverte de l’homme Jésus est pour moi une vraie lueur d’espoir. Cet homme solitaire, et pourtant relié à tout, a voulu humaniser la planète en lui indiquant un chemin. Au cours des siècles, quelques grandes figures ont su l’emprunter, et quantité de merveilleux anonymes.
          « Pour nos sociétés, tout reste à faire.
                 
          « Une fois dépouillé de la mythologie chrétienne, le rabbi itinérant de Galilée apparaît totalement subversif. Il a rejeté l’Église de son temps, ses rites et son clergé. Il s’incline devant la domination de César, pour mieux s’en affranchir intérieurement. Il transgresse tous les tabous, franchit toutes les frontières de la coutume établie.
          « Pareille attitude ne peut prendre forme durablement dans aucune structure sociale, qu’elle soit civile ou religieuse. Jésus n’a pas fondé d’Église, et la chrétienté s’est construite en le trahissant.
          « Le jour où j’ai commencé à m’intéresser au juif Jésus, je me suis engagé sans le savoir dans un couloir qui ne pouvait mener qu’à la porte de sortie.
                             
          « La révolution Gutenberg a facilité l’expansion des différentes Églises chrétiennes nées en Occident. Objet fédérateur, le livre réunissait les communautés autour de ses commentateurs. Jusqu’au XIX° siècle, seuls les clercs pouvaient lire abondamment : le savoir venait d’en-haut. Sa diffusion correspondait à la structure pyramidale des hiérarchies, en même temps qu’elle la renforçait.
          « La télévision, puis la révolution Internet, bouleversent ce fonctionnement séculaire : la communication est désormais horizontale, sans médiation cléricale, sans intermédiaire, ni limitation ou censure.
          « Cela prendra-t-il la place des Églises ? Des communautés virtuelles s’esquissent déjà. On s’informe, on échange, on partage sur un clavier. Mais seule, la rencontre d’une personne peut bouleverser des vies, provoquer la métanoia – ce renouvellement intérieur profond, ce départ pour l’aventure, ce regain après la moisson des désespoirs.
          « Si Jésus s’était contenté de Google, aurait-il laissé comme il l’a fait sa marque sur la planète? La rencontre vivante et chaleureuse de cet homme ne passera jamais par la seule informatique.
                             
          « Les Églises ne disparaîtront pas : chrétiennes, musulmanes, juive ou hindouiste, l’histoire de l’humanité montre qu’elles ont toujours accompagné l’essor des civilisations. Lorsqu’une civilisation décline, meurt ou se transforme, il ne reste plus de son Église originelle que l’appareil extérieur.
                             
          « Le mot tradition vient du latin tradere, qui signifie à la fois « transmettre » et « trahir ». Peut-on transmettre sans trahir ?
          « Si j’ai pu connaître les Évangiles, si j’ai rencontré la figure du prophète Galiléen, c’est bien par l’entremise de l’Église catholique, et grâce à elle. Elle a été la structure, sociale autant que religieuse, qui m’a transmis une mémoire. C’est elle qui m’a fourni les outils avec lesquels j’ai pu, bien après, retrouver le visage de celui dont elle se réclame. 

          « Tu parviendras » : pour parvenir là où elle prétendait me mener, j’ai dû m’éloigner d’elle. Peut-être en va-t-il de même pour toutes les sectes ou Églises.
                             
          « Quand ma génération – celle qui a dû s’accommoder des transformations les plus rapides que la planète ait jamais connue, mais qui disposait encore de repères, de références, de trajectoires passées et d’horizons imaginables, bref, de tradition – quand cette génération aura disparu, qui transmettra (cliquez) ?

          « Dans un monde qui n’a plus d’autres valeurs que quantifiables, où les aspirations les plus secrètes vers la transcendance sont jetées sur le marché comme les autres, qui transmettra – et à qui ? »

                    © Michel Benoît, 21 mars 2008

LA CRISE DE L’OCCIDENT : fondamentalismes chrétien et musulman face-à-face.

          Depuis une cinquantaine d’années, l’Occident traverse une crise dont nous sommes les témoins muets, et inquiets. Les analystes la décrivent habituellement comme une crise économique, politique, morale ou sociale. Je voudrais vous proposer, non pas une nouvelle théorie, mais un autre regard sur cette crise. Ce regard est celui de l’historien et du sociologue, il n’est ni celui du théologien, ni celui de l’homme de foi.

             Tout commence avec Jules César. En 63 avant J.C., très jeune mais déjà animé d’une ambition dévorante, il reçoit la magistrature suprême de la religion d’État. Il devient Pontifex Maximus, Souverain Pontife de l’Empire romain. Quelques années plus tard, après avoir franchi le Rubicon, il impose à Rome sa dictature : pour la première fois en Occident, les pouvoirs civil et militaire se trouvent réunis, avec le pouvoir religieux, dans la main du même homme

            Cette conjonction des deux pouvoirs s’imposera à tout l’Occident jusqu’à une époque récente, elle dure toujours dans un pays comme l’Angleterre. Je vous propose d’en retracer – à vol d’oiseau – les péripéties.

             Au premier siècle de notre ère, Rome traverse une crise d’identité. L’un des deux piliers du pouvoir, la religion de l’État romain, est agonisante. Et l’Empire est envahi par des religions venues d’Orient – dont la mieux connue et sans doute la plus répandue est le culte solaire de Mithra. Ces religions sont anciennes, mais une nouvelle venue va faire une entrée fracassante : le christianisme.

            Le 9 avril de l’an 30, un tombeau était trouvé aux portes de Jérusalem, vide – alors qu’il aurait dû contenir le cadavre d’un rabbi itinérant juif, crucifié 72 heures plus tôt. Les disciples de cet homme vont mettre à profit la fragilité intérieure de l’Empire pour inventer, puis pour diffuser une nouvelle religion. A cette religion nouvelle, il fallait un dieu nouveau : vingt ans après sa mort, on voit apparaître dans les Églises créées par Paul de Tarse des tentatives de divinisation du juif Jésus. Mais c’est dans d’autres communautés, situés à l’est du bassin méditerranéen, que s’accomplit la transformation du prophète juif en dieu, égal à Dieu, créateur comme lui – et avec lui – de l’Univers.

          Nous sommes alors aux environs de l’an 90, ou un peu après.

           Mon hypothèse, fondée sur les travaux des scientifiques les plus récents, est que ces groupes sont en fait des branches dissidentes de la communauté du disciple bien-aimé, un 13° apôtre proche de Jésus, et qui a été sauvagement éliminé de la mémoire et de tous les textes du Nouveau Testament – sauf du IV° évangile, dit de Saint Jean, où il apparaît à huit reprises, furtivement mais très clairement (Voir mon livre L’Évangile du 13° apôtre – Aux sources de l’Évangile selon saint Jean, L’Harmattan, 2013)

          Ce disciple bien-aimé, c’est le Treizième Apôtre,. L’existence de cet homme aux côtés de Jésus est un fait historique. Lorsque j’en fais le détenteur d’un lourd secret, capable de détruire l’Occident, je prolonge ce que nous savons de lui avec la liberté du romancier.

          Peut-être en effet cet homme, dont nous ignorons jusqu’au nom mais qui fut un intime de Jésus, peut-être s’est-il opposé de toutes ses forces à la divinisation de son maître ? D’où l’éclatement de sa communauté, dont témoigne clairement le IV° évangile ?

          Toujours est-il que vers l’an 100, Jésus est devenu dieu, et le christianisme peut partir à la conquête du monde.

           Cela ne se fera pas sans mal. Dès la fin du II° siècle, l’arianisme va s’opposer aux partisans de la divinité de Jésus, et manquer de l’emporter. Mais le pouvoir romain, conscient de la diffusion extrêmement rapide du tout jeune christianisme, finit par reconnaître la légitimité de la nouvelle religion : l’empereur Constantin la légalise en 313. L’un de ses successeurs, Julien dit l’Apostat, tentera en vain une restauration de la religion traditionnelle : il était conscient que la civilisation romaine disparaîtrait, si son fondement identitaire ancestral était balayé par le christianisme.

          Et c’est bien ce qui s’est produit. Fragilisé par la perte de son identité, l’Empire va être envahi par les barbares, dont certains sont d’ailleurs ariens. Les Wisigoths vont longtemps camper sur leur refus de la divinisation de Jésus, et leur lointaine descendance se trouve peut-être chez les Cathares de l’Occitanie française.

           Les premières communautés chrétiennes vont consacrer une partie de leurs jeunes énergies à se déchirer entre elles autour d’un point central : l’identité de Jésus. Et tout d’abord, pour pouvoir devenir Dieu il doit cesser d’être juif : très tôt, l’Église renie son enracinement dans le judaïsme. Ensuite, se pose une question lancinante : s’il est Dieu, est-il toujours homme ? Et s’il reste homme, est-il également Dieu ? Comment ces deux existentiaux, inconciliables, peuvent-ils se trouver fusionnés dans le même individu ?

          En 325, pour la première fois, la divinité de Jésus est officiellement proclamée au concile de Nicée, sans que soit pourtant tranchée la question du comment.

           C’est que l’Église ne possède pas encore l’envergure qui lui permettrait d’imposer, et de s’imposer. Elle y accède sous l’empereur Théodose : entre 381 et 392, il décrète le christianisme religion d’État. De persécutés, les chrétiens deviennent persécuteurs, et Rome peut enfin exiger la soumission de tous à l’édifice dogmatique en construction. L’Empire romain qui se délite rêve d’unité, et l’Église doit lui en fournir les moyens, en même temps que le modèle.

          Aboutissement de trois siècles de luttes féroces entre chrétiens, le concile de Chalcédoine (451) définit enfin le comment de la divinité de Jésus. Il l’appelle d’un seul mot, Trinité : comme celle de Dieu, l’unité de l’Empire est proclamée. Et comme celle de Dieu, sa diversité est reconnue.

          Mais ce n’est qu’au VII° siècle, en 681,  que les dernières conséquences de la divinisation de Jésus seront mises au point[1]. Revêtu d’ornements divins parfaitement ajustés, le juif Jésus, devenu Christ, est désormais présentable au monde.

          Or, c’est dans ces années-là, à partir de 650, que se développe, de façon foudroyante, un mouvement appelé à faire parler de lui : l’islam. Qui va chasser l’Église de sa terre d’origine, le Moyen Orient.

           Partout ailleurs, Rome tient le pouvoir : elle est en position de force ou de monopole dans tous les domaines de la vie civile et politique, et ce jusqu’à une époque toute récente.

          S’ensuivent trois siècles qui sont les plus sombres de l’histoire occidentale : difficiles tentatives de reconstitution de l’Empire, invasions musulmanes, invasions multiples… L’Église est le seul îlot stable, émergeant de cette mer démontée. L’Europe trouve d’abord en elle la force de sa survie, puis le  creuset où va se forger son identité, son unité face à l’adversité : dès lors, et jusqu’au projet de Constitution de 2004, l’Europe reconnaîtra toujours dans le christianisme son fondement identitaire.

           A peine sortie de ce chaos, elle voit réapparaître la remise en cause, non plus de la divinité de Jésus, mais de ses conséquences : le pouvoir de l’Église, terni par ses mœurs dissolues.  Sous forme de réformes, de révoltes ou de révolutions, chacun des siècles qui suivent viendra ébranler au moins une fois l’ordre défendu par l’Église catholique, en matière de dogmes ou de discipline.

          Aucune de ces tentatives de réformes n’a jamais abouti : l’Église les a toutes surmontées par la violence. Parfois affaiblie par elles, elle ne s’est jamais remise elle-même en question, ni l’édifice de ses dogmes – et son noyau fondateur, la divinité de Jésus.

          On l’a vu, c’est au moment où l’Église peaufinait sa divinisation d’un homme qu’un vigoureux mouvement d’origine arabe lançait au monde un défi : une nouvelle religion, qui rejette le paganisme en affirmant l’unicité de Dieu et en refusant la divinité de Jésus.

          Ceci n’est pas une simple coïncidence : d’inspiration entièrement judéo-chrétienne, le Coran répond à l’éternelle question : qui est Jésus ? Et s’il n’est pas Dieu, quelles sont les voies d’accès au divin ? Le Coran rejette explicitement la « magie chrétienne », et va attirer à lui un quart de l’humanité.

L’islam coranique est donc la seule réforme radicale du christianisme qui ait réussi. Il l’a fait, et continue de le faire, en s’opposant – par la violence – à une chrétienté considérée par lui comme infidèle à Dieu, c’est-à-dire païenne.

           Fermement appuyé sur l’union en un seul des deux pouvoirs, le civil et le religieux, l’Occident continue sa route. Quand il étend sur la planète son modèle de civilisation, le christianisme – qui n’est encore que le catholicisme – triomphe avec lui.

          La Réforme de Luther parvient la première à entamer l’unité européenne cimentée autour de Rome. Pourtant, Luther et Calvin n’ont pas touché aux dogmes fondateurs du christianisme, et au principal d’entre eux, l’incarnation – la divinité de Jésus. Et Michel Servet a été brûlé en terre calviniste pour y avoir prétendu.

           Le deuxième coup porté au pouvoir religieux, fondement identitaire de l’Occident, va être le mouvement des Lumières, c’est-à-dire le triomphe de la raison sur la foi considérée comme irrationnelle. Mais sa diffusion touche surtout les élites : au tournant du XX° siècle, l’Église catholique apparaît comme une des premières puissances mondiales. Grâce à la colonisation de la planète par les occidentaux, elle est partout présente, parfois massivement.

           Les sociologues situent en 1942, au moins en France, le commencement de la fin. En fait, l’expansion missionnaire du XIX° siècle et la montée des fascismes au début du XX° ont masqué le déclin du catholicisme, qui était latent depuis plus longtemps. Ce déclin, il nous a explosé à la figure en à peine une génération – la mienne : en 50 ans, tout a disparu de ce qui faisait la gloire de l’Église catholique. Partis politiques, syndicats, éducation, mouvements de jeunes, organismes caritatifs (devenus ONG), présence hospitalière et même carcérale… Mais aussi littérature (Claudel, Bernanos, Mauriac…), philosophie (Maritain, Gabriel Marcel), poésie (Péguy, Marie Noël), musique (Honegger, Poulenc), peinture (Rouault, Cocteau), architecture (Le Corbusier) : en un demi siècle, le catholicisme a disparu du champ de la créativité humaine.

          La crise de l’Occident, elle trouve là ses racines. Avec le christianisme, nous avons perdu ce qui faisait depuis 17 siècles notre identité profonde. Ce vide, il est apparu clairement au moment de la discussion d’une constitution européenne : pour la première fois depuis ses origines, l’Europe a officiellement refusé en 2004 de reconnaître dans le christianisme la racine d’un vieil arbre, dont le rêve d’un nouveau surgeon bute sur l’absence de valeurs fédératrices.

           Les civilisations, nous le savons, vivent et meurent. L’Égypte, Sumer, Assur, les Incas, les Mayas, tant d’autres civilisations prestigieuses ont disparu !  Eh bien, nous sommes parvenus à la fin d’un cycle de civilisation : en 50 ans le christianisme vient de disparaître à son tour, sous nos yeux. La crise de l’Occident, c’est la mort d’une civilisation.

          Et ce déclin foudroyant du christianisme, ne nous y trompons pas, sa cause lointaine c’est bien la transformation d’un homme en dieu (avec ses conséquences multiples, hiérarchiques et sacramentelles). Les enfants du XXI° siècles ne peuvent plus croire aveuglément, comme leurs parents, que Dieu est né d’une vierge, qu’il s’est fait homme, et que ce sont des hommes qui le représentent sur terre, parlant en son nom et exerçant en son nom un pouvoir totalitaire.

          C’est-à-dire le pouvoir sur chaque esprit, sur chaque cœur, de chacun des individus de la planète.

           Face à ce désastre, nous voyons naître un double péril.

 I. Le premier, nous le connaissons, il est présent à tous les esprits : c’est l‘islam radical. Le Coran est considéré par les musulmans comme la parole, physique, matérielle, grammaticale, de Dieu. Il est donc intouchable : on ne soumet pas la parole divine au feu de la critique historique, on ne l’interprète pas à la lumière de son histoire interne. Ce qu’ont fait avec la Bible les protestants d’abord, puis les catholiques, les musulmans l’interdisent sous peine de mort. L’origine divine du Coran est un dogme absolu. Il ne peut être compris qu’à travers une tradition, qui prétend puiser dans le texte sacré lui-même ses propres critères d’interprétation.

          Cette tradition, elle s’est élaborée longtemps après la mort de Muhammad, dans des sociétés médiévales arabes. Elle revêt trois formes :

– les Hadits, ou paroles attribuées au Prophète, et censées compléter la révélation coranique. Et l’on va « fabriquer » des Hadits pendant plusieurs siècles…

– La Sunna, ou tradition d’interprétation du Coran, qui s’appuie sur le texte lui-même pour décider de son interprétation reçue. On résout les obscurités du texte en faisant appel à ses obscurités : c’est le serpent qui se mord la queue !

– La Cha’aria, ou loi musulmane, qui fige pour toujours des règles qui étaient celles en vigueur dans les sociétés médiévales arabes, et qui sont sans rapport direct avec le Coran (comme le port du voile pour les femmes).

           L’exégèse historico-critique, qui a permis aux chrétiens de s’approprier la Bible en la débarrassant de ses contingences limitées, liées à des époques et à des lieux limités, mise par écrit dans une culture déterminée, cette exégèse est pour l’islam le blasphème majeur.

          C’est ce qu’on appelle le fondamentalisme : un texte, devenu intouchable, doit être pris à la lettre, en fonction d’objectifs socio-politiques qui sacralisent ses contradictions – et elles sont nombreuses – et ses outrances médiévales.

          Tant que l’islam refusera de lire le Coran comme n’importe quel autre texte ancien, marqué dans son écriture par une situation géopolitique précise, qu’il faut connaître pour pouvoir le comprendre. Tant qu’il refusera l’exégèse historico-critique du Coran, il sera un danger pour tous les non-musulmans comme pour les musulmans eux-mêmes.

 II. L’autre péril né de la disparition des grandes Églises historiques, nous l’évaluons  moins bien, parce qu’il est plus récent : c’est le fondamentalisme évangélique. Il est né aux Etats-Unis du renouveau pentecôtiste des années 1970. Il dispose là-bas d’une audience populaire considérable, et de l’appui affiché du gouvernement actuel. Vous devez savoir que grâce à ses moyens financiers, il est en train d’envahir la planète.

          Ce fondamentalisme évangélique ressemble à s’y méprendre au fondamentalisme musulman. Il prend le texte de la Bible à la lettre, donnant la préférence à des lois de l’Ancien Testament condamnées ou dépassées par Jésus (comme la loi du talion).  Il est surtout animé par un messianisme sans nuances, totalitaire. Le nouveau Messie, c’est l’Amérique sûre de ses valeurs, et prête à les imposer à toute la planète, par la force.

          Le Messie tant attendu est donc arrivé : c’est la morale, le mode de vie et de consommation, la démocratie et le capitalisme à l’américaine. Tout cela, au nom du Christ.

           Alors que nous savons aujourd’hui que jamais de son vivant, Jésus n’a accepté de laisser croire qu’il pouvait être le Messie : ce qu’il apportait était tout autre chose qu’une espérance messianique réalisée en une personne, ou dans un système politico-religieux.

           La fin de la civilisation occidentale, comme une vague qui reflue, a déposé sur la grève deux blocs solidement campés sur des dogmes similaires, et qui s’opposent. L’islam fondamentaliste, qui proclame que « Dieu est Un », et que quiconque invente un autre Dieu à côté de l’Unique est un blasphémateur qui ne mérite que la mort.

            Et en face, un fondamentalisme chrétien. Qui n’imagine même pas de remettre en cause l’existence d’un deuxième dieu, incarné, alibi commode pour l’incarnation de sa domination planétaire.

       Dans le vide laissé par l’effondrement du christianisme fondateur de l’Occident, et dans le chaos qui s’en est suivi, je n’entrevois qu’une issue possible : le retour à la personne du juif Jésus. Tel qu’il fut, et non tel qu’il a été manipulé par des disciples, certes fascinés par lui, mais surtout par le pouvoir qu’ils ont pris en son nom.

          Depuis une vingtaine d’années, la « recherche du Jésus historique » se développe. Ce n’est pas un mouvement structuré : des chercheurs isolés (dont je fais partie) publient leurs travaux, qui vont tous dans le même sens – la redécouverte de l’homme Jésus derrière le Christ des Églises. Ce mouvement est prometteur, mais il ne semble pas destiné à atteindre les masses.

             Peut-être le treizième apôtre avait-il perçu, le premier, qu’en divinisant cet homme, ses disciples infidèles introduisaient sur terre les germes mortels qui nous conduiraient à l’impasse que nous constatons aujourd’hui.

            Dans Le secret du treizième apôtre (cliquez), j’imagine qu’il s’est réfugié au désert et qu’il y est mort.

            Le désert, où Jésus se révéla autrefois à lui-même. Le désert, seule patrie peut-être de ceux qui veulent se remettre à son écoute.

                                               M.B.

 (Conférence donnée à Villefranche s/ Saône, le 17 mars 2007)

L’OCCIDENT EN PÉRIL (I.) : crise économique et crise identitaire.

          Période des vœux de bonne année. Superposition d’images de foules qui ressassent, comme une incantation, leur foi dans le bonheur – et d’autres, chassées de leurs masures, massacrées, privées de tout espoir. Les unes, en Occident. Les autres, ailleurs.
       « Bonne année ! » : visibilité un an.

       Et après, quoi ? On évite d’y penser. 
       L’Histoire élargit un peu la visibilité. Au milieu du brouillard, je voudrais esquisser ici le brouillon d’une perspective. Un blog permet ces tâtonnements, que l’édition interdit.
       A aucun moment de cette esquisse je ne perdrai de vue notre situation actuelle. (1)

I.  DE L’EMPIRE ROMAIN A L’EMPIRE CHRÉTIEN


       Le long règne d’Octave-Auguste enjambe le début de notre ère chrétienne. Rome est alors solidement campée sur ses valeurs traditionnelles : travail, sérieux, austérité. Elle est au sommet de sa puissance :
       1- Puissance économique : L’Italie, la Sicile et le Maghreb sont les greniers à blé de l’Empire, qui produit lui-même les matières premières dont il a besoin. La sesterce s’impose comme monnaie internationale, l’Empire engrange les capitaux, sa puissance financière est illimitée.
       2- Force identitaire : La civilisation romaine se répand partout, cimentée par une religion héritée de la Grèce. Le citoyen romain sait qui il est, il n’a aucun doute ni sur son identité, ni sur la valeur universelle de cette identité qui s’impose aux civilisations conquises (Égypte, puis tout l’est du Bassin méditerranéen). La force de la religion romaine, c’est qu’elle est capable d’assimiler toutes les autres. Et quand elle ne les assimile pas dans sa mythologie traditionnelle, elle les tolère sans aucun mal : les religions des peuples conquis ne remettent pas en cause l’identité romaine.
       Puissance économique et identité forte autour d’une religion : ce sont là les deux piliers de la réussite de l’Empire.

       Qui va s’étendre, et entrer de plus en plus en contact avec les « barbares ».
Alors, l’économie de l’Empire se transforme : de productrice, Rome devient simple consommatrice. Ses colonies produisent pour elle, le luxe s’installe dans la capitale avec des biens venus de partout, qui ne lui ont coûté aucun effort.

       A la fin du I° siècle et sans s’en être rendue compte, Rome vit aux crochets de l’Empire : investissements et production se font ailleurs, l’Italie se paupérise mais ne s’en rend pas compte puisque ses rapines lui offrent un bien-être bon marché inégalé. A Rome même, les citoyens ne travaillent plus, ce sont des esclaves qui accomplissent toutes les tâches indispensables à une métropole.

       La diversité des peuples barbares et leur relative faiblesse ne leur permet pas d’imposer leurs propres religions, ce qui aurait remis en cause l’identité romaine. Mais la religion traditionnelle est désormais agonisante : les dieux romains ne sont plus que des références culturelles obligées, les romains se réfugient dans le culte des ancêtres, c’est-à-dire dans l’individualisme.

        Dans un sursaut, l’identité romaine va éviter sa disparition en transformant le culte rendu aux dieux par le culte de l’Empereur, c’est-à-dire du pouvoir. Autrement dit, le pouvoir de Rome se perpétue en s’adorant lui-même.
       Les peuples conquis ou barbares acceptent tous ce culte, qui ne porte pas atteinte à leurs propres religions. Tous, sauf un : le peuple juif. Vers l’an 130, nous avons des lettres de l’empereur Hadrien qui s’étonne de la résistance de cet unique et minuscule petit peuple : pourquoi refusent-ils l’assimilation, en rejetant tout autre culte que celui qu’ils réservent à leur Dieu unique ?
       Conséquence : le peuple juif est écrasé par les Légions romaines, en l’an 135 Jérusalem devient Aelia Capitolina. En éliminant la seule résistance identitaire qu’il rencontrait, L’empire a pu préserver, provisoirement, sa force identitaire.

       Mais pas pour longtemps : certains juifs sont devenus « chrétiens », et l’un d’entre eux, Paul de Tarse, a su intégrer dans le christianisme les éléments les plus forts du paganisme oriental : l’espérance d’une résurrection, incarnée dans un héros humain devenu Dieu et lui-même ressuscité.

       Au début du II° siècle, l’économie de l’Empire est sur le point de s’effondrer : créée ailleurs qu’à Rome, la richesse donne le pouvoir aux peuples conquis qui la produisent. Si la crise économique s’accompagnait d’une crise identitaire, les deux piliers de sa puissance disparaissant en même temps, c’en serait fini de l’Empire.
       Il va éviter la conjonction mortelle de ces deux crises en abandonnant définitivement son identité, traditionnelle depuis 6 siècles, pour devenir chrétien. Si le christianisme devient religion officielle de l’Empire en 381, c’est qu’au même moment l’empire a perdu toute maîtrise de sa puissance économique. Rome, qui n’est plus une place financière, devient une place religieuse, et l’unité qui se fait (difficilement) autour du christianisme permet à l’empire de surmonter, sans disparaître, la redistribution des cartes de la nouvelle économie.

       Le christianisme devient alors son seul rempart devant les barbares, dont les invasions finissent d’anéantir sa puissance économique. Le pape détient le seul pouvoir restant à l’empire, celui de l’identité : ancré autour de la papauté, l’empire va lentement s’adapter à la nouvelle économie. Définitivement appauvrie, l’Italie trouve dans une identité recomposée autour du christianisme la capacité de rester le centre du monde occidental.
       Il faudra 4 siècles à l’Occident pour retrouver une certaine puissance économique, en redevenant un espace de production agricole et minière. De nouvelles ressources sont exploitées, le commerce entre centre et ex-colonies s’équilibre. La force de l’identité chrétienne s’impose aux anciens barbares, un nouvel empire peut naître.

       A la fin du VII° siècle et autour de Charlemagne, il trouve son expression dans l’Empire Romain Germanique : les barbares (Germanique) se sont intégrés dans la nouvelle identité religieuse (Romain), comme autrefois les colonies de Rome s’intégraient dans la religion romaine traditionnelle. Une économie réelle (de production) est entre leurs mains : économie et identité sont à nouveau réconciliés, une ère de prospérité va pouvoir s’ouvrir pour l’Occident.
       Mais il va devoir faire face à une nouvelle menace identitaire, qui vient de la péninsule arabe…

                                      M.B., 2 janvier 2008

(à suivre)

(1) Par exemple, remplacez dans cet article « Rome » ou « empire » par USA…

L’OCCIDENT EN PÉRIL (II.) : L’âge d’or de l’Empire

          Le moment le plus « creux » de l’Occident si situe dans cette période où l’empire romain s’est effondré sous les coups des barbares, entre le IV° et le VII° siècle.
       L’économie impériale n’existe plus : Italie, Gaule, Europe centrale se replient sur une économie de subsistance, celle du village. Les métropoles voient leur population fondre, la famine s’installe comme une réalité quotidienne.
       L’identité chrétienne s’est constituée autour du dogme de la Trinité, défini à Chalcédoine en 451. Elle s’étend jusqu’au Portugal (mais l’Espagne reste wisigothe, c’est-à-dire arienne : négation de la nature divine du Christ). Difficilement, l’évêque de Rome réussit à faire admettre sa primauté. A Rome même et en Italie centrale, dévastées et paupérisées, le pape est l’unique autorité, à la fois chef religieux et préfet.
       C’est de la Gaule rhénane que vient le salut, avec l’accession au pouvoir de Charlemagne. Il va commencer à organiser la féodalité, et lui donne sa philosophie par un geste de portée considérable : le 25 décembre 800, il va se faire couronner à Rome par le pape Léon III.
       Notez la date : le 25 décembre, jour du sol invictus de la Rome ancienne devenu jour de la naissance du Christ. C’est la naissance du successeur des Césars à la tête d’un Occident en recomposition. Et s’il accepte l’onction papale, c’est pour marquer le retour de l’identité impériale (pouvoir civil et religion ne font qu’un) cimentée autour du christianisme.

       A sa mort, l’éclatement de l’empire marque le début de la féodalité. La société féodale est calquée sur la conception théocratique de l’Église catholique : de même qu’il y a un pape, puis des évêques soumis au pape et le représentant, puis des prêtres faisant circuler le sang de l’autorité apostolique jusque dans la moindre paroisse, de même il y a un empereur (ou roi) avec ses Grands Vassaux – qui lui sont soumis mais disposent de l’autorité locale, puis les petits vassaux qui relayent l’autorité impériale jusque dans le plus petit village.
       Identiques dans leur structure, ces deux sociétés (l’Église et la féodalité) cheminent côte à côte en s’affrontant sans cesse. Parfois c’est le pape qui l’emporte (Canossa), mais le plus souvent c’est l’empereur qui dicte sa loi aux papes (césaropapisme). Cette étreinte aurait pu être mortelle, mais chacun des deux pouvoirs a trop besoin de l’autre pour l’anéantir. Le résultat, c’est la « chrétienté« , un Occident unifié par un pouvoir théocratique. Alcuin, le théologien de Charlemagne, l’avait bien compris : le premier, il invente la notion de « roi de droit divin« . Le monarque, choisi par Dieu, oint par l’Église, est de nature quasi-divine. Sa personne est sacrée, et Damien, qui donna un coup de canif à l’abdomen de Louis XV, le paya par une mort abominable et très médiatisée.

       Rendue à la libre entreprise par la force d’une identité retrouvée, l’économie occidentale décolle. Entre le X° et le XIII° siècle, l’Occident produit sa propre richesse et se couvre de monuments à la fois énormes (Cluny) et raffinés.
       Cette réussite économique a été rendue possible par la préservation de l’identité, cimentée autour du christianisme. En retour, cette identité (chrétienne) s’installe, indiscutée et triomphante, pour dix siècles. Le binôme économie + identité se révèle donc bien comme la condition nécessaire et incontournable de la réussite d’une civilisation.

       Je m’interroge sur les raisons du succès foudroyant de l’islam à la fin du VII° siècle, au moment où l’Occident retrouve sa force autour d’une économie renaissante et d’une identité retrouvée. En deux générations (en 682 et 730 environ), une tribu arabe, les Qoraysh, va prendre le pouvoir dans tout le sud-est de ce qui fut le berceau de l’Occident.
       Avaient-ils le pouvoir économique ? Non, ils étaient plus que pauvres. Mais ils avaient une identité très forte, qui fait apparaître un paramètre nouveau (1) : le messianisme.

       L’auteur du Coran (appelons-le Muhammad), arabe converti au judaïsme rabbinique et fortement influencé par les nazôréens – des judéo-chrétiens exclus de l’Église dès son origine-, fait le rêve de reconquérir Jérusalem et d’y restaurer la « Maison Carrée », le sanctuaire du Temple détruit par Titus. Il tente deux raids depuis la Syrie, échoue, et va construire en plein désert, à La Mecque, une « maison carrée » qui deviendra la Ka’aba et le centre mythologique de l’islam.
       Par la force, il « convertit » la moitié sud de la chrétienté à sa religion, mélange de judaïsme messianique et de christianisme hérétique (nazôréen). Pourquoi des provinces où sont nées le christianisme et où il a élaboré son idéologie, comme l’Égypte, la Tunisie de saint Augustin, la Syrie puis bientôt l’Asie mineure de saint Paul, pourquoi ont-elles si rapidement abandonné le christianisme qu’elles avaient construit de toutes pièces ? Sans doute parce qu’elles étaient lasses des querelles d’idéologie et de pouvoir (les deux vont ensemble) qui ont déchiré l’Orient autour de l’identité de Jésus, dont on a fait si difficilement un Dieu.
       Pour ces populations agricoles, l’islam et sa simplicité rugueuse a dû sembler infiniment préférable aux querelles byzantines autour des deux natures du Christ, et aux luttes qui s’ensuivirent avec leurs exclusions, parfois sanglantes, de la communauté.

       En 732, la conquête islamique est stoppée à Poitiers : l’islam ne possédait qu’une identité forte. Il lui manquait l’autre pilier de la réussite, la puissance économique.
       Une civilisation musulmane va se développer autour de deux centres : Bagdad, à l’est, et l’Andalousie à l’ouest. Mais jamais cette civilisation, aimable et raffinée, ne donnera naissance à une véritable puissance économique : l’Occident, qui possède à cette époque à la fois identité claire et économie forte, résistera toujours à l’islam et le cantonnera dans ses déserts misérables.

       Avec cependant une alerte sérieuse, l’expansion turque. C’est que la Turquie n’est pas seulement musulmane, elle est riche ! Le 7 octobre 1571, le pape de Rome réussit à stopper l’expansion turque à la bataille de Lépante. Le dragon musulman retombe, provisoirement, dans son sommeil.

       La conjonction entre identité et richesse va permettre à l’Occident de se lancer dans l’aventure des Croisades, qui laissera dans l’inconscient collectif des musulmans une trace indélébile. Mais la puissance économique de l’Occident ne sera pas suffisante pour assurer le succès durable de cette première expansion coloniale : il devra se retirer – provisoirement.
       Il se lance alors à la conquête des Amériques, attiré par leurs matières premières, et leur imprime pour toujours son identité chrétienne.
       A la fin du XVIII° siècle, l’Occident semble triompher partout : son identité est solide comme du béton, sa puissance économique immense.


       Jamais (et encore aujourd’hui) il n’a compris le danger que représentait le messianisme musulman. Le messianisme chrétien a été centré sur la personne du Christ, incarnée dans ses dirigeants. Mais le messianisme de l’islam a repris dans son intégralité l’ancien messianisme juif : il est territorial, incarné dans un lieu, Jérusalem qui devient un mythe obsédant l’islam.

       Reconquérir Jérusalem était déjà le but de « Muhammad » : c’est toujours le but du Hamas et d’Al-Qayda.

       Dans un troisième article, nous verrons comment la perte conjointe de sa puissance économique et de son identité marque aujourd’hui, pour l’Occident, l’heure de tous les dangers.

                                                          M.B., 5 janvier 2008

Article précédent : cliquez. Article suivant : cliquez