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FRANÇOIS FILLON ET LA VÉRITÉ

« … Je dirai aux juges ma vérité, qui est LA vérité », affirmait récemment M. Fillon devant les français. Quand Jésus dit à Pilate : « Je suis venu rendre témoignage à la vérité », ce dernier, en politicien sceptique, lui répond d’un ton désabusé : « Qu’est-ce que la vérité ? »

Qu’est-ce que la vérité ? Donald Trump vient d’introduire en politique la notion de « vérité alternative ». Pour tout le monde, mentir c’est dire ou faire le contraire de la vérité. Quand un politicien ne veut pas être accusé de mensonge (faute politique), que fait-il ? Il change la nature de la vérité, tout simplement. Donc il ne ment pas, puisqu’il sa vérité devient LA vérité et qu’il s’y conforme. Lire la suite

QU’EST-CE QUE LA VÉRITÉ ?

Un lecteur m’envoie son commentaire sur Jésus et ses héritiers, mensonges et vérités. J’y réponds rapidement ici.

Vérité ?

          Le lecteur met en question le propos même de ce livre :
          « Me référant à « alèthèia » (écrit-il), qu’on traduit par « vérité », je me mets de plus en plus en retrait par rapport à toute présentation d’une quelconque « vérité ». L’alpha privatif de « alèthèia » m’incite à beaucoup de réserves. Il y a probablement, à mon sens, quelque part, quelque point qui a été « oublié », pour qu’on soit autorisé à affirmer que ceci ou cela est vrai »

          Y a-t-il une vérité ? La question est aussi ancienne que l’humanité. Je m’en tiens à la réponse d’Aristote, reprise par Thomas d’Aquin : « Toute chose existante possède sa vérité. La vérité est une qualité intrinsèque de l’être ».
          Un exemple, pour comprendre : la gravitation est une loi universelle. Tout objet est attiré par un autre, selon le rapport des masses. Sur notre terre, nous observons qu’une pomme mûre tombe de l’arbre. Mais si l’observateur quitte la branche du pommier en même temps que la pomme et tombe à côté d’elle, il a l’impression que la pomme ne tombe plus !
          La « vérité » d’une pomme mûre, c’est de tomber. Mais cette vérité ne peut être perçue que si l’observateur se place dans les bonnes conditions d’observation.
          Nous savons maintenant que cette loi de la relativité s’applique même aux sciences dites exactes. Pour nous, deux plus deux font quatre. Mais pour un mathématicien, parvenu à un certain degré d’abstraction, cette vérité élémentaire ne colle plus à la réalité qu’il observe à ce niveau-là : et deux plus deux se mettent à faire quatre… « plus ou moins ».
          Il y a donc des degrés de vérité, selon le point de vue (ou l’outil d’observation) qu’on adopte. Ce qui est vrai à nos yeux ne l’est plus aux yeux du chercheur. Quand Einstein publie en 1905 son équation E=MC2, c’est une hypothèse. Quand la bombe d’Alamogordo explose en août 1945, cette hypothèse devient réalité : non seulement la matière est composée d’atomes (dont nous ne percevons pas la vérité), mais ces atomes sont fissiles, et leur fission dégage une énorme quantité d’énergie.

Les degrés de la vérité

          Jusqu’à une époque récente, la métaphysique était la seule science qui prétendait aboutir à une vérité autre que celle de l’observation ordinaire. Parce qu’elle s’appuyait sur l’être et ce qu’on appelait ses « catégories » (ses composants universels), cette vérité pouvait prétendre être unique, et elle y prétendait avec succès, faute d’adversaire.
          L’existence d’une vérité était admise comme évidente.
          Mais à partir du XVII° siècle, des métaphysiciens eux-mêmes ont commencé à remettre en question, au nom de la métaphysique, cette certitude que La Vérité était unique. Ils se sont heurtés à une opposition farouche des chrétiens, pour qui l’existence d’une seule vérité était un dogme absolu, nécessaire à leur survie – puisqu’ils prétendaient la posséder, et eux seuls, dans sa totalité englobante.
          La physique, puis l’astrophysique et enfin la biologie moléculaire ont apporté leurs preuves aux intuitions de ces métaphysiciens : nous savons maintenant qu’il y a des degrés de vérité. Et donc des approches diverses de la vérité, qui ne parviennent pas nécessairement à la même conclusion sur les mêmes objets de réflexion.
          La vérité n’est pas une, elle est multiple : et seule l’expérience (l’expérimentation), quand elle est possible, permet de trancher définitivement entre tel ou tel aspect de la vérité, d’aboutir à une vérité unique – provisoirement – sur une question.

Vérité-monument ou vérité-mouvement ?

          La vérité dogmatique est comme un monument : elle est immuable, et on ne peut pas la déplacer ni même la sonder sans qu’elle s’écroule. Le cardinal Newman a défendu, au début du XX° siècle, l’idée d’une évolution des dogmes : mais d’abord il ne faisait que déplacer le problème, et ensuite (et surtout) l’Église n’a jamais admis cette façon de voir, qui ouvrait une piste de réflexion vite refermée. Et totalement verrouillée, semble-t-il, par le théologien Ratzinger devenu pape. Pour l’Église catholique, envers et contre tout, il n’y a qu’une seule vérité – la sienne, bien sûr.
          Or Jésus n’a jamais énoncé, ni même proposé, un dogme quelconque. Ou une vérité de nature dogmatique, c’est-à-dire existant en elle-même – et donc métaphysiquement immuable, puisque possédant les caractéristiques de l’être.
          Quand on lui pose la question (de façon détournée, mais il ne s’y trompe pas !), il répond au questionneur : « Suis-moi ».
          Autrement dit, pour Jésus il y a bien une vérité ultime : mais elle réside dans une personne humaine, la sienne.
          Et une personne humaine, ça n’est pas figé. Cela évolue, grandit, apprend, se développe, hésite, cherche, se trompe parfois, tombe et se relève. Comprend d’abord partiellement, puis de mieux en mieux, et parfois quelques minutes avant de mourir.
          Une personne humaine, c’est en mouvement. C’est un mouvement perpétuel, de la naissance à la mort.
          La vérité de Jésus est une vérité-mouvement, non pas une vérité-monument.
          Etre disciple de Jésus, c’est aller vers la vérité, ce n’est pas la posséder. Et sur les chemins hasardeux de la certitude (des certitudes), c’est avoir pour guide, pour boussole, pour rampe d’escalier, cette personne vivante dans son évolution vivante.
          Avoir Jésus pour vérité, ce n’est pas n’avoir aucune vérité stable : c’est se stabiliser dans le mouvement vers la vérité, main dans la main avec cet homme, affrontant les défis du quotidien comme il les a affrontés : l’un après l’autre, en progression constante.
          C’est pourquoi l’Église a enseigné que Jésus possédait la « science infuse » : il savait tout à la naissance, il avait réponse à tout, il n’a rien appris, sa conscience était celle de Dieu, universelle et totale. Il n’était que le prétexte à une vérité, qui subsistait déjà en-dehors de lui.

La vérité historique

          Mon lecteur cite ensuite cette phrase de Maurice GOGUEL : » L’histoire a pour seule fonction de constater les faits et de chercher à découvrir les liaisons qu’il y a entre eux. Elle n’a pas compétence pour en donner une explication dernière … ».
          Goguel ignorait-il donc qu’il n’y a pas de faits en Histoire, il n’y a que des faits historiques ? L’événement du passé nous échappe à tout jamais. Nous ne pouvons en avoir qu’une connaissance historique : d’où la nécessité absolue d’une méthode rigoureuse dans la lecture des textes et des résultats archéologiques.
          Mais la méthode, en science cela évolue. Et la science historique évolue comme les autres. Ce qui était historiquement vrai hier peut ne l’être plus aujourd’hui. Parce qu’elle est science d’humains, l’histoire n’est pas dogmatique – enfin… ne devrait pas l’être. Il n’existe qu’une histoire-mouvement. Seuls les monuments sont historiques…
          Quant à « l’explication dernière » des faits, elle est du domaine de la métaphysique ou des dogmes : elle n’est aucunement du ressort de l’Histoire.
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          C’est pourquoi j’ai sous-titré mon livre, Jésus et ses héritiers, par deux mots au pluriel : mensonges et vérités. Non pas Vérité, mais vérités, au pluriel, car la vérité historique est plurielle, comme l’humain à laquelle elle s’attache.
          Ce petit « s » vous avait peut-être échappé, cher lecteur. Mais il fait toute la différence entre le dogmaticien, plus ou moins sectaire, et l’historien scrupuleux.

                                       M.B.,  sept. 2008