Archives du mot-clé croire

Y A-T-IL DES INCROYANTS ? La foi et l’expérience

L’humanité est divisée en deux : ceux qui croient au ciel, et ceux qui n’y croient pas (1). Ceux qui n’y croient pas sont des athées, les autres sont des crédules. Les uns savent, les autres croient. Aujourd’hui les athées sont scientistes, ils démontrent scientifiquement que Dieu n’existe pas. Tandis que les crédules croient ce qui est in-croyable, puisque indémontrable. Pour les incroyants, la science a parlé.

Il n’y a que des croyants Lire la suite

UN RÉSISTANT DE VINGT ANS FUSILLÉ au Mont-Valérien : ROGER PIRONNEAU

               Pour sa dernière lettre, les gardiens lui ont donné une feuille de papier. Sa cellule est nue, un silence total règne dans la prison de Fresnes, comme toujours un matin d’exécution. Roger s’est assis sur le bas flanc de bois, dans le rai de lumière qui tombe de la lucarne. Il écrit :

                                 Parents adorés,

           Je vais être fusillé tout à l’heure à midi. Il est neuf heures trois quarts.

Cette lettre c’est son frère, mon oncle Armand Pironneau, qui me la montre aujourd’hui. Quelques lignes sur la page, une écriture nette, élégante, qui ne tremble pas. Soixante dix ans plus tard, une voix m’atteint de plein fouet, fraîche, vibrante, passionnée. Celle d’un jeune français qui va mourir, parce qu’il n’acceptait pas la défaite.

Grand pédiatre parisien, le père de Roger était de ceux qui se lèvent la nuit pour aller veiller leurs petits malades, et oublient de faire payer les familles nécessiteuses. Il a eu six enfants, élevés dans l’esprit patriotique de la première guerre mondiale. Croyait-il en Dieu ? En tout cas il ne pratiquait pas, et le dogmatisme de l’Église l’horripilait. Un républicain, qui inscrira pourtant ses enfants dans une école catholique.

Roger grandit, il est très beau, intelligent, plein de charme. Avec les filles il a un succès fou, tombe souvent amoureux.

En juin 1940 il est étudiant en histoire. Quand Pétain signe l’armistice et la défaite, de tout son être il refuse l’une comme l’autre. Réfugié dans la maison familiale du Maine-et-Loire, un paysan le découvre au fond d’un fossé, un fusil à la main :

– Monsieur Roger, qu’est-ce que vous faites là ?

– J’attends les allemands. Ici, ils ne passeront pas.

Ils sont passés. Roger revient à Paris, il a entendu l’appel de De Gaulle, veut le rejoindre à Londres. Mais comment faire, à 19 ans, quand on est seul ? Alors il cherche, il écoute. Peut-être, à Paris, y en a-t-il d’autres comme lui qui veulent continuer à se battre ?

Oui, il y en a quelques-uns, mais leurs noms ne figurent pas dans l’annuaire. Ầ force de laisser traîner l’oreille, Roger entend parler de gens qui « prennent des risques ». Il parvient à les contacter : c’est l’un des tout premiers réseaux de la Résistance, il devient son agent de liaison, chargé de porter des messages à l’opérateur radio qui émet vers l’Angleterre depuis Orléans. Roger n’a jamais fait de politique, il ne pense qu’à sauver l’honneur de son pays. Ce qui est sûr, c’est que ce réseau n’est pas communiste : début 1941, Staline est encore l’ami d’Hitler, les communistes français courbent l’échine devant les allemands.

Paris-Orléans, Orléans-Paris… Roger devient un habitué du train, où son visage d’ange lui sert de laissez-passer.

Mais ces premiers résistants sont des novices : à Orléans, l’opérateur radio est arrêté. La Gestapo lui propose un marché, la vie sauve s’il livre tout le réseau. Il accepte, parle, donne une liste, et le nom de Pironneau saute aux yeux des policiers : avant la guerre l’oncle de Roger, André Pironneau, n’était-il pas rédacteur en chef de l’Écho de Paris ? N’a-t-il pas publié une série d’articles de De Gaulle sur la rénovation de l’armée française, la nécessité d’employer les chars comme arme d’attaque ? De Gaulle et lui ne déjeunaient-ils pas chaque semaine ensemble ? La Gestapo sait tout cela, elle cherche Roger mais il se cache. Alors, elle prend son frère Jacques en otage, le jette en prison, le menace de mort. Quand Roger l’apprend, il pénètre tranquillement dans l’immeuble de la rue Lauriston et se livre à la Gestapo : « Je suis Roger Pironneau, libérez mon frère, il est innocent. »

Ầ cette époque, Heydrich n’avait pas encore pris le contrôle de la Gestapo : elle remet Roger à l’armée allemande, la Wehrmacht qui l’incarcère fin août 1941 à Fresnes. Peu après, un tribunal militaire le condamne à mort mais Hitler veut un procès de tout le réseau, en Allemagne, spectaculaire, pour l’exemple. On envoie donc Roger à Düsseldorf, où il comparaît une deuxième fois aux côtés de ses camarades, arrêtés comme lui. Ầ Paris ses parents respirent : si on l’a envoyé là-bas, peut-être échappera-t-il à la mort ? Il est si jeune, clair comme une eau de roche…

C’était le premier procès de la Résistance naissante : le verdict est confirmé, Roger sera fusillé.  Mais les Allemands veulent que son exécution ait lieu à Paris, pour décourager ceux qui songeraient à l’imiter. On ramène Roger en France.

Dans le train, il parle avec un officier allemand qui est ému par le patriotisme de ce tout jeune homme. Dès son arrivée, l’Allemand s’arrange pour prévenir discrètement ses parents que leur fils est revenu à Fresnes. Il parvient même à obtenir pour eux un permis de visite exceptionnel, trois jours avant la date fatidique.

Ầ ce stade de son récit, mon oncle a dû s’arrêter. Cette entrevue, non, il ne peut pas me la raconter. Je l’entends seulement murmurer : « Roger a dit… papa, j’ai faim… j’ai faim ! »

Pendant ces derniers jours, il a rencontré l’aumônier de Fresnes nommé par les autorités allemandes, l’abbé Franz Stock. Quand on vient le chercher pour son dernier voyage il remet sa lettre à l’abbé, qui l’accompagnera jusqu’au poteau d’exécution (1).

Roger Pironneau a été fusillé au Mont Valérien le 28 juillet 1942, à midi.

Roger PIRONNEAU

Plus tard, l’abbé Stock transmettra à sa famille cette lettre que je tiens entre mes mains. En voici le texte intégral :

Parents adorés

            Je vais être fusillé tout à l’heure à midi. Il est neuf heures trois quart. C’est un mélange de joie et d’émotion.

            Pardon pour la douleur que je vais vous causer – celle que je vous cause, celle que je vous causerai. Pardon pour le mal que j’ai fait, et pour tout le bien que je n’ai pas fait.

            Mon testament sera court : je vous adjure de garder votre foi. Surtout, aucune haine pour ceux qui me fusillent : « Aimez-vous les uns les autres », a dit Jésus. La religion à laquelle je suis revenu et dont vous ne devez pas vous écarter est une religion d’amour.

            Je vous embrasse de toutes les fibres de mon cœur. Je ne cite pas de noms car il y en a trop.

                                           Votre fils, petit-fils et frère qui vous adore,

                                                           Roger.

             Au dos de la feuille, il a griffonné :

Dix heures un quart. Je suis calme et serein. J’ai serré la main de mes gardiens, grand plaisir. Je vais voir tout de suite l’abbé Stock, immense joie. Dieu est bon.

Et encore un peu plus bas :

Onze heures. J’ai le sourire. L’heure approche. Je suis serein.

Ầ quel moment, dans quelles circonstances Roger avait-il retrouvé une foi aussi ferme ? L’oncle ne le sait pas.

Ầ la Libération, l’opérateur radio qui avait livré Roger et son réseau a été jugé par l’armée française et fusillé comme traître.

Pendant l’épuration, De Gaulle, à qui on citait l’héroïsme de Roger, aurait dit : « Joli patriotisme, jolie lettre… » Et c’est tout. En 1946, le gouvernement d’union nationale ne pouvait pas endosser le témoignage d’un résistant mort pour la France, mais qui affirmait si fortement sa foi, son pardon pour les bourreaux vaincus.

Ầ Paris, il n’y aura donc pas de rue Roger Pironneau.

Quelques années plus tard, le Chancelier Konrad Adenauer annonçait la réconciliation franco-allemande au Bundestag réuni en session solennelle. Ầ la fin de son discours, il demanda aux députés de se lever. Dans un grand silence, lentement, il a lu une courte lettre aux représentants du peuple allemand, attentifs et respectueux.

La lettre de Roger Pironneau.

Puis il a relevé la tête. Le silence planait encore sur l’assemblée, le temps que s’éteigne l’écho de cette phrase :

« Surtout, aucune haine pour ceux qui me fusillent. Aimez-vous les uns les autres… »

                         M.B. et A.P.,  20 février 2014

 

(1) Une demande de béatification de l’abbé Stock a été adressée au Vatican en 1993. Elle était formulée en français et en allemand.

 

2° LETTRE A UNE AMIE : la foi et les mots

          En répondant à ma première lettre tu t’es abritée derrière des mots, ceux que tu manipules depuis ton enfance, ceux par lesquels tu as toujours dit ta foi avant de la perdre. La question de la foi, c’est donc bien celle des mots de la foi : permets-moi d’y revenir un instant.

L’INTELLIGENCE ET L’EXPÉRIENCE

          Au cours des siècles, la théologie chrétienne occidentale a mené un effort obstiné, gigantesque, pour comprendre la nature de Dieu. Effort que résume un aphorisme attribué à saint Anselme : crede, ut intelligas ; intellige, ut credas. Crois d’abord, afin que ta raison puisse éclairer ta foi ; comprends ce que tu crois, afin de mieux croire.

          Quel que soit le point de vue, l’intelligence était au coeur de l’acte de foi : et par intelligence, on entendait l’intelligence scientifique, l’usage de la raison codifiée par
Aristote. Comme c’est elle qui a assuré le succès de la civilisation occidentale et de sa technologie, on n’a jamais cessé de tout miser sur cette intelligence dite conceptuelle, c’est-à-dire basée sur des mots.
          Puis, les mots s’avérant trop opaques, on a fait appel à des symboles abstraits : les mathématiques sont un langage sans mots, mais c’est toujours un langage.
          Certains prétendaient pourtant parvenir à une expérience de Dieu au-delà des mots : une expérience directe, qu’aucun mot ne pouvait décrire de façon satisfaisante. On les appelle les mystiques, et les appareils d’Église les ont toujours considérés avec méfiance, voire condamnés.
          Le conflit entre l’intelligence et l’expérience est aussi ancien que l’humanité : il est transversal, on le retrouve dans toutes les religions.

SIDDHARTHA ET L’IMPUISSANCE DES MOTS

          Le Bouddha Siddhârta est le premier à avoir abordé cette question, il l’a fait de façon définitive.
          Ses disciples lui demandaient sans cesse : « Mais en quoi consiste le Nirvâna, cet aboutissement de toute l’existence humaine ?  » Siddhartha refuse de répondre, parce que – dit-il – le langage humain est trop pauvre pour pouvoir exprimer ce genre de réalité. Notre langage a été créé et utilisé par la masse des êtres humains pour exprimer des choses et des idées qu’éprouvent leurs sens et leurs esprits. Tout ce qui n’est pas du domaine des apparences échappe au pouvoir des mots.
          Et Siddhartha utilise une parabole : « La tortue dit à son ami le poisson qu’elle venait de faire une promenade sur la terre ferme. « Bien entendu, répond le poisson, tu veux dire que tu y as nagé ! » La tortue essaya d’expliquer qu’on ne peut pas nager sur la terre ferme, qu’elle est solide et qu’il faut y marcher. Mais le poisson ne pouvait comprendre pareille chose : « Le monde est liquide, disait-il, on ne peut qu’y nager, il n’existe pas de « terre ferme », ces mots n’ont aucun sens »
          Et quand ses disciples le pressent de questions sur la nature de l’invisible, Siddhartha, toujours incapable de dire ce qu’il est, se contente de dire ce qu’il n’est pas.
          Les théologiens chrétiens d’Orient ont développé cette intuition, c’est ce qu’on appelle la théologie apophatique. Elle consiste à accumuler les images, pour dire ce que Dieu n’est pas. Puisqu’aucun mot ne peut dire ce qu’il est, on déploie autour de lui une sorte d’écran de fumée de mots négatifs, pour essayer de discerner ses contours par un jeu d’ombres.

L’ENSEIGNEMENT DE JÉSUS

          Le judaïsme dans lequel Jésus a été éduqué avait complètement oublié l’enseignement du « petit ruisseau prophétique« , né de la rencontre entre Moïse et le buisson ardent. Les pharisiens de son temps passaient leurs journées à chercher des mots pour exprimer Dieu, et pour tracer, avec des précisions de cartographes, les plans du chemin qui mène à lui.
          Dans les Évangiles, on voit à deux reprises un homme riche et un théologien poser la question à Jésus : « Que dois-je faire pour expérimenter Dieu ? « . Jésus sait qu’ils sont juifs, il connaît son monde. Sa première réponse : « Tu es juif ? Alors, quels sont les mots de la loi juive ?  » Et quand on lui a récité les mots de la foi, il répond : « Eh bien, conforme-toi à ces mots ! »
          Mais l’un et l’autre interlocuteur ne se contente pas de cette réponse : « Tout cela je l’ai déjà fait, objectent-ils, et je n’en suis pas satisfait »
          Alors on voit Jésus s’arrêter, les scruter de son regard. Et le dialogue prend soudain une intensité nouvelle : : « Si tu veux aller plus loin, dit-il, laisse tout – et suis-moi« 

1- « Laisse tout » : l’abandon de toutes choses – les certitudes, les repères mentaux, les habitudes verbales – c’est l’entrée dans le rien, l’anatta dont Siddhartha fait la condition de l’Éveil, en même temps que la marque de sa réalisation.

2- « Et suis-moi » : Mais Jésus va plus loin que Siddartha. Le « rien » n’est pas pour lui un aboutissement. C’est la condition d’une nouvelle étape, en même temps que sa conséquence : c’est un saut dans l’inconnu. Car une personne humaine, ce n’est pas un programme défini d’avance. C’est un mystère en perpétuelle évolution, qu’on n’a jamais fini de découvrir. Suivre une personne, c’est s’engager dans le mouvement. C’est faire passer l’expérience de la rencontre avant le respect d’un programme écrit.
          Personne n’a si clairement exprimé à la fois l’absolue nécessité de dépasser les mots de la foi (« laisse tout »), et la nécessité d’être guidé, accompagné dans l’au-delà des mots. La fidélité à la personne de Jésus offre, dans ce domaine de l’invisible où tout est possible, une incomparable sécurité.
          Et c’est pourquoi, avec quelques autres, je m’obstine à chercher la réalité du « Jésus historique » derrière le mythe du Christ.

           Maintenant tu me diras que pour te dire cela, j’ai aligné pas mal de mots. Et tu as raison : je me tais donc.
                                    M.B., 4 avril 2008

LETTRE A UNE AMIE QUI A PERDU LA FOI

          Comme tu semblais triste en m’avouant, l’autre jour : « Après avoir été toute ma vie une militante, très engagée dans ma paroisse, j’ai perdu d’abord confiance dans le clergé. Puis, progressivement, la foi de mon enfance. Je ne crois plus en rien »
            Je n’ai pas su te répondre. Et c’est avec timidité que je t’écris aujourd’hui, pour te dire qu’à mes yeux tu n’as rien perdu : ce que tu perçois comme une fin, c’est peut-être un commencement. Ou du moins, sa condition indispensable.
.
Toi et moi, nous sommes désormais plus proches de la mort que de la naissance. Les ombres vont bientôt disparaître. Les mots, dont nous fûmes si longtemps prisonniers, vont faire place à la réalité qu’ils avaient pour mission de désigner, mais qu’ils masquaient le plus souvent.

            CROIRE, OU CONSTATER ?

            La définition de la foi qui a toujours été celle du christianisme (et des religions révélées) se lit dans l’épître aux Hébreux, au premier verset du chapitre 11 :

« La foi est la garantie des biens que l’on espère,
la preuve des réalités que l’on ne voit pas »
.
            Elle est effrayante. « Ce que l’on espère », c’est ce qui n’est pas encore advenu, c’est l’irréel futur : la foi en garantirait la réalité. Cette réalité, nous ne l’appréhendons que par nos sens : la foi les remplacerait, obligeant à croire « ce qu’on ne voit pas ».
Mieux, elle fournirait une preuve de l’irréel. Credo quia absurdum, je crois parce que c’est absurde. C’est le pari de Pascal.
Ce pari, tu ne peux plus le tenir. Une preuve, tu sais ce que c’est, parce que tu es une scientifique. Une preuve garantit la réalité de l’invisible quand elle est constatable, réitérable, vérifiable par tous.
Formé à la même école que toi, j’ai fini par rejeter cette définition mortifère de la foi.
Maintenant je ne « crois » plus : je constate.

Constater une réalité qu’on ne voit pas, c’est précisément ce que la foi (telle que la définit l’épître aux Hébreux) rend impossible. Quand je dis « ce verre est devant moi, posé sur la table », ce n’est pas un acte de foi, c’est une constatation. L’acte de foi suppose la possibilité de son contraire, la non-foi. L’acte de foi est un choix délibéré, volontaire, entre la foi et la non-foi. Tu es triste parce que ta volonté n’est plus capable, comme autrefois, d’entraîner à sa suite ton intelligence, ton expérience vécue, ton intuition.

            L’expérience et la connaissance – ce que je sais pour l’avoir vécu, et ce que je sais pour l’avoir compris – ne m’ont pas mené, comme toi, à la négation de l’invisible. Mais à la constatation simple, apaisée, de sa réalité.
Serait-ce la foi du brave charbonnier, qui évacue l’opposition entre foi et raison en enfonçant sa tête dans son four à charbon ?
Peut-être pas.

           « DIEU » : UNE FABRICATION HUMAINE

            En lisant la Bible (comme on ne la lit guère dans ta paroisse), j’ai découvert qu’elle a été écrite – majoritairement – par des théologiens, c’est-à-dire des hommes qui montent sur une estrade pour apprendre à Dieu comment il est fait.
Le coeur de la Bible, c’est le chapitre 3 du livre de l’Exode : au désert, Moïse rencontre le buisson ardent. Immédiatement, il lui demande : « Quel est ton nom ? »
            Et la chose lui répond : « Je n’ai pas de nom : je suis ce que je suis »
Les théologiens qui écrivaient la Bible se sont empressés de mettre un nom sur celui qui refusait pourtant, absolument, de donner le sien à Moïse. Ils l’ont appelé « Dieu », et n’ont eu de cesse d’en décrire l’identité, les contours, les pensées, les sentiments.
Depuis 3000 ans qu’il y a des théologiens, c’est fou ce que « Dieu » a pu apprendre sur lui-même, grâce à eux.

C’est à ce « Dieu » que tu ne peux plus croire, et tu as raison : « Dieu » – la notion de « Dieu » – est une fabrication de l’artisanat humain. Comme tout objet artisanal, cela peut être très beau, mais c’est périssable, et variable d’un atelier de fabrication à un autre. Et toi, tu voudrais une réalité avec laquelle vivre en tous lieux, dans ta culture en évolution, et qui t’accompagne jusqu’au bout sans se dégrader.
En même temps que ton engagement militant, tu t’es défaite du « Dieu » de ton enfance. Peut-être une porte s’ouvre-t-elle pour toi, celle de la reconnaissance paisible de ce qui se cachait derrière le « Dieu » des catéchismes de ta paroisse.
Ce passage de l’idée de « Dieu » à sa réalité, c’est celui qu’ont fait tous les mystiques, dans toutes les religions. Jean de la Croix appelle ce passage une « nuit obscure« , parce que l’abandon de toutes les certitudes acquises au profit de l’expérience indescriptible, nous plonge dans un inconnu nocturne.

            Si l’on accepte ce passage comme une étape, un moment positif, que trouve-t-on au terme ? A quoi ressemble l’expérience que font ceux qui s’aventurent au-delà des mots et des formulations du dogme ou des catéchismes ?
Les mystiques sont unanimes : à rien. Rien qu’on puisse construire par l’intelligence, rien qui ressemble à nos expériences. Mais ce rien a plus de sens qu’aucune formulation verbale, plus de densité et de réalité qu’aucune expérience de notre quotidien. Il ne les prolonge pas, il les attire à lui.
Sommet réservé à quelques privilégiés de la mystique ? Mais non, cette expérience est à ta portée. Comme est à ta portée l’émerveillement silencieux que tu connais devant une fleur, un très beau paysage, un enfant qui dort.

Encore un mot. Ce chapitre 3 de l’Exode a donné naissance dans la Bible à un courant, minoritaire et toujours persécuté : je l’appelle le « petit ruisseau prophétique », par opposition au grand courant légaliste et clérical, toujours et partout majoritaire. Les prophètes (de la Bible et d’ailleurs) sont ceux qui n’ont jamais quitté le désert du buisson ardent, pour rejoindre le confort des chapelles où « Dieu » est si bien décrit.
Dans les Évangiles, Jésus le nazôréen se définit explicitement comme l’héritier et le continuateur de ce « petit ruisseau prophétique ».
C’est avec lui que je te laisse : tu seras en bonne compagnie.
Pardonne ce petit mot écrit à la hâte.

                       M.B., 2 mars 2008     
                      (à suivre)

FETES DU NOUVEL-AN ET DÉSENCHANTEMENT DU MONDE

          Les fêtes de Noël et du Nouvel-An viennent de ruisseler sur nous comme les chutes du Niagara sur de jeunes mariés américains. On s’en remettra.

          Depuis l’essor de l’archéologie, nous savons que les peuplades les plus anciennes, les plus archaïques, possédaient toutes des mythes étroitement reliés au cycle du soleil. Dans notre Occident, les Celtes célébraient déjà la fin d’une année et le commencement d’une autre. En Orient, je crois que les Hindous eux aussi marquent depuis des millénaires la succession des cycles annuels par des rites colorés.

          Profondément enfouis dans la nature humaine, ces rites exploitent la banalité des saisons pour exprimer les mythes d’une civilisation. Des mythes qui donnent à nos vie l’arrière-plan, la profondeur qui leur manqueraient sans eux : l’infini du cosmos.
          Et au-delà, Dieu ou ce qui en tient lieu.

          Dans le monde gréco-romain du 1° siècle, la mythologie était omniprésente. La succession du temps, qui est à deux dimensions – avant et après – en recevait une troisième dimension, au-delà.
          Le judaïsme ajoutait un élément qui n’était pas absent des autres cultures mais auquel il donnait une place prépondérante : dans ce monde à trois dimensions, Le Mal danse et entraîne les humains dans sa farandole. Et à partir du IV° siècle avant J.C. environ les juifs l’ont personnalisé, en l’appelant le Satan – souvent traduit dans les versions grecques de la Bible par le Diabolos, « celui qui divise ».

          Un monde enchanté par la lutte du bien contre le mal, personnifiés en figures hautes en couleur et qui s’affrontaient quelque part au-dessus de nos têtes : nous étions spectateurs impuissants, et toujours victimes, de ce combat des Titans (ou des Anges) qui se déroulait en-dehors de nous, dans un ailleurs inaccessible. C’était le sort, ou le destin, le fatum des romains : une fatalité à laquelle nous étions soumis, sans action possible sur elle.

          L’enseignement de Jésus désenchante ce monde de mythologies.
          Juif, il sait que Dieu est une chose, et l’humain une autre : il ne les confond pas, ne cherche pas à les faire découler l’un de l’autre – ce qui est la tendance de toutes les mythologies.

          Dieu est dans les Shamaïm – que nous traduisons, faute de mieux, par « le ciel » – et nous autres nous sommes sur terre. Ceci, qui est juif, il le corrige de façon révolutionnaire :

          1) Pour un juif de son temps, le frère était un autre juif – à l’exclusion des non-juifs. Pour les Esséniens, un membre de sa secte – à l’exclusion des autres juifs. Pour les Zélotes, celui qui se révoltait comme lui et avec lui, en prenant les armes.

           Pour Jésus, le prochain est tout homme, ou toute femme dont on croise la route. Ni le frère de sang, de fanatisme, ou le frère d’armes : celui (ou celle) qui est , sur mon chemin.

          2) Ce prochain sans distinction, il en fait le convive invité à un repas festif qu’il décrit comme son « Royaume » : le monde accompli, réalisé, enfin libéré de la danse du Mal.

          3) L’hôte qui invite à ce repas est au centre de la fête, il l’organise et en fixe l’ordonnancement, le déroulement concret.
           Parabole : cet hôte, c’est Dieu.

          4) Nous sommes les seuls responsables du bien (ou du mal) qui se fait en nous et autour de nous. Notez que c’est aussi l’enseignement du Bouddha.

                   Dieu ne s’anéantit pas pour devenir semblable à ses convives (c’est la Kénose du Nouveau Testament). Les convives n’aspirent pas à être divinisés. Chacun reste à sa place, avec sa nature propre, mais l’Un reçoit les autres dans son intimité.

          Monde désenchanté, parce qu’il ne laisse aucune place à des puissances maléfiques (ou bénéfiques) imaginaires. Mais monde réenchanté par la magie des paraboles, qui décrivent le bonheur comme une réalité familière, et font chanter l’imagination en lui ouvrant le mystère de la convivialité avec Dieu.

          Jésus a désenchanté le monde mythique de l’Antiquité.

          Il l’a réenchanté, non pas en créant d’autres mythes, mais en le décrivant par des paraboles enchanteresses.

          Ce monde désenchanté, le christianisme s’est hâté de le réenchanter

           – En incarnant Dieu et en divinisant l’homme

          – En donnant à des sacrements, dont la clé se trouve dans les poches des Églises, le pouvoir quasi-magique d’accéder à la divinisation.

          – En adoptant la plupart des mythes païens pour les revêtir du manteau chrétien. Parmi bien d’autres, le Sol Invictus qui est devenu Noël, naissance du Christ.

          Sans ce réenchantement du monde, le christianisme ne se serait jamais développé. Tant il est vrai que nous avons besoin de mythes enchanteurs, pour survivre dans un monde qui n’a rien d’enchantant.

          A moins que… au monde désenchanté que nous connaissons depuis si longtemps, sans espoir, tétanisé par un futur de pénurie et d’affrontements, quelques-uns ne tentent de substituer un jour le monde désenchanté de Jésus, enchanté par sa parole à lui.

                                         M.B., 7 janvier 2010