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JÉSUS EST DE DIEU : à propos d’une expression de Marcel Légaut.

          A la fin du XX° siècle, Marcel Légaut a redécouvert Jésus au terme d’un long parcours spirituel. Il disait vouloir parler de lui « non pas en théologien…, mais en croyant »(1)
         
          Dans son Introduction à l’intelligence du passé et de l’avenir du christianisme (2), il consacre un chapitre à la Valeur rénovée de l’affirmation : la divinité de Jésus.
          Il écrit :            
          « L’affirmation de la « divinité de Jésus », croyance des siècles passés [...], part de la vénération que le chrétien lui porte maintenant. Elle veut exprimer cette vénération [...] Elle n’est pas l’adhésion à une notion capable d’être définie intellectuellement de façon précise, mais une manière de se rendre compte à soi-même de sa propre disposition intime à l’égard de Jésus »
          Et il conclut que « par son humanité, Jésus est le but à atteindre qui permet aux croyants d’être de Dieu, comme lui le fut dans son humanité » (3).

          La conclusion de Légaut – Jésus est de Dieu -, est fréquemment reprise par ses disciples. Dans l’article de ce blog qui lui est consacré (cliquez), j’écrivais que cette expression « ne veut proprement rien dire ». Certains ont été blessés par ce jugement : bonne occasion de s’en expliquer, en élargissant le débat.

          La divinité de Jésus est la colonne vertébrale du christianisme, mais aussi l’épine dont il souffre. Dès le tombeau vide, l’interrogation sur l’identité de cet homme a donné lieu à des controverses violentes, dont on trouve l’expression dans le Nouveau Testament lui-même.
          Pendant les trois siècles suivants, on va assister à un extraordinaire bouillonnement d’idées : toutes les solutions ont été proposées.
          Seulement homme ? Mais alors, comment expliquer sa résurrection ? (cliquez) .
          Seulement Dieu ? Mais alors, comment expliquer qu’il a vécu, a souffert, qu’il est mort comme un homme ?
          Spéculations infinies, qui fleurissaient dans un milieu imbibé de philosophie grecque : le questionnement sur l’identité de Jésus a été posé en terme philosophiques, ou plus précisément ontologiques.
          Qu’est-ce que l’ontologie ? C’est la discipline métaphysique qui s’intéresse à l’être des choses.
          On se demandait donc : quel est l’être de Jésus ? Est-il une entité humaine, ou bien divine ? Tout l’une, ou tout l’autre ?    
          Le verbe « être » cantonnait strictement le débat dans la sphère de l’ontologie.

          Les Concile de Nicée puis de Constantinople trancheront : Jésus est à la fois homme et Dieu, son être est à la fois humain et divin. La définition est formulée en grec, dans des termes seulement compréhensibles à l’intérieur du champ sémantique de la philosophie grecque.

          Qu’est-ce qu’un champ sémantique ? C’est un ensemble de concepts, exprimés dans un vocabulaire technique qui n’a de sens qu’à l’intérieur d’un système de références culturelles. Ici, la philosophie hellénistique.

          Nicée-Constantinople formulent de la divinité de Jésus en termes d’ontologie : c’est le « Credo » de la messe. Désormais, l’identité du Christ ne pourra jamais plus être comprise qu’à l’intérieur du champ sémantique défini par cette formulation.
          Quand les catholiques récitent leur Credo, ils affirment qu’il y a en Christ une personne en deux natures, qu’il est consubstantiel au Père : ils sont dans l’incapacité de comprendre ce en quoi ils disent croire. Substance, nature, personne, appartiennent à un champ sémantique dont ils ont perdu la clef.
          Légaut était vivement conscient de cette impasse. Il écrit :
          « L’attribution à Jésus de la « divinité », qualité… objective… restait abstraite »
          Il a proposé une nouvelle formulation de l’identité de Jésus, à partir de l’expérience qu’en fait le croyant dans sa vie spirituelle. La divinité de Jésus devenait une qualité subjective (et non plus objective), fruit de « la vénération que lui porte le croyant, à partir de son cheminement intérieur ».
          Le croyant est de Dieu, « comme Jésus le fut dans son humanité ».

          Mais dire que Jésus est ceci, ou qu’il n’est pas cela, c’est rester cantonné dans le champ sémantique de l’ontologie.
          Aborder la question de l’identité de Jésus, de près ou de loin, sous l’angle ontologique, utiliser le verbe être, c’est se condamner à l’impasse. Car dans quelque direction qu’on aille, on se heurte aux barbelés qui délimitent le champ sémantique défini par les conciles grecs de Nicée-Constantinople.

          Proposer une signification subjective de la divinité de Jésus dans la terminologie objective de l’ontologie, c’est une incompatibilité de fait. Dès que l’on commence une phrase par « Jésus est », ce qui s’ensuit ne peut qu’être mesuré à l’aune des dogmes ontologiques.
          Ou se trouver sans signification.

          Qu’est-ce que Jésus ? Un être humain. 
          Mais oui, cet humain avait quelque chose d’exceptionnel : il a compris, il a vécu, et enfin il a enseigné que les humains peuvent entretenir avec Dieu une relation simple, affectueuse, confiante, comparable à celle du petit enfant avec son père ou sa mère.
          Cela, les prophètes d’Israël l’avaient tout juste entrevu. Le judaïsme officiel, rabbinique et sacerdotal, l’ignorait, ne pouvait l’imaginer. Aucun juif, jamais, n’avait osé s’adresser à Dieu en lui donnant un petit nom familier, qu’on jugeait trivial : abba, papa.

          Légaut propose une Valeur rénovée de l’affirmation : la divinité de Jésus.
          Il se sent obligé de poser la question : quel est l’être de Jésus ? A cette question ontologique il ne peut y avoir de réponse qu’ontologique : depuis Nicée, elle est circonscrite dans un champ sémantique dont il est impossible de s’extraire.
          Il ne faut pas y pénétrer. Il faut éviter de commencer la phrase par « Jésus est » : toute continuation est vouée à l’échec.
          Mais il faut se demander : « Comment Jésus a-t-il été en relation avec son Dieu ? »
          Cette question, Légaut y répond avec bonheur dans toute son œuvre écrite.

          L’identité ontologique de Jésus ? Une impasse.
          Son identité relationnelle ? Un chemin qui mène à Dieu.

          Prisonnier – malgré lui - d’une problématique ontologique dont il ne voulait pas, Légaut n’a pu complètement s’en dégager.
          C’est le sort des pionniers : ils quittent les ornières pour s’aventurer sur des chemins qu’ils ouvrent. Un peu de boue colle parfois à leurs souliers : il ne faut pas oublier que c’est grâce à eux que nous autres, aujourd’hui, nous avançons.

                                   M.B., 7 déc. 2008

(1) Entretien avec Bernard Feillet
(2) A.C.M.L., 1997.
(3) Introduction à l’intelligence du passé…, pp. 107-108.

LE TEMPS DES PROPHÉTES (I.) : Marcel Légaut et la fin du christianisme.

          « Vingt siècles de médiocrité, de tâtonnements et d’errements, dissimulés sous un contentement général systématique, et sous une assurance qui relève plus de la suffisance que de la foi ! « 
          L’homme qui parle ainsi a été un militant de l’Église dont il dénonce, au soir de sa vie, les errements séculaires. Mais il ne se contente pas de dénoncer : il s’efforce de regarder plus loin, vers l’avenir.
          Il s’efforce de vivre.

I. Légaut et l’Église catholique

          « Mon Église, celle qui est de Rome, la ville impériale d’une grande époque désormais révolue, dont j’ai tant reçu, de qui j’ai tant appris, en est arrivée à une extrémité de médiocrité spirituelle ».
          Légaut a-t-il abandonné derrière lui l’Église de son enfance ?
          Jamais il n’avouera avoir franchi ce seuil décisif. Mais quand il dit avoir été « amené à se distancer de la « religion » de ma jeunesse », l’analyse qu’il propose est tellement acérée qu’elle ne se contente pas de nettoyer la surface : le karcher pénètre entre les joints, et désagrège les pierres de l’édifice.

          Il remarque que Jésus n’a jamais fondé d’Église : « Dans l’esprit de Jésus, il ne s’agissait en aucune manière que ses disciples fondent une autre religion qui s’opposerait [au judaïsme]… ni non plus de fonder une secte telle qu’il en existait en ces temps-là » Il formule avec force l’erreur fondamentale de la « religion » (c’est à dire l’Église) dont il se distancie : c’est « L’affirmation de la divinité [de Jésus], conçue à partir de croyances spontanées et ataviques en Dieu »
          Partant de là, il s’exclame : « Que de fausses questions, auxquelles ont été données de fausses réponses ! Que de faux-sens et contre-sens à l’origine de grands gâchis spirituels » !
          « Jadis, on nous a enseigné par le menu un savoir qui nous avait appesantis spirituellement en nous faisant prendre pour but ce qui n’est que moyen« . La conséquence, analysée dans une page douloureuse, c’est que les Églises qui ne savent que « conserver immuables leurs structures et leurs doctrines, elles finissent par être nuisibles même au niveau humain ». « Le résultat, il faut bien l’avouer, est assez décevant quand on pense aux 20 siècles pendant lesquels nous avons été mijotés » Cette « Institution, plus politique et dévote que spirituelle », « bornée », Légaut constate son agonie, sans joie mais sans indulgence. Il a horreur de la polémique, ses termes sont mesurés, presque pudiques : le constat qu’il dresse n’en est que plus ravageur.
          La crise actuelle des Églises, pour Légaut elle remonte aux origines, elle « est plus facile à percevoir maintenant, bien qu’elle soit depuis longtemps latente. Elle est plus décisive que toutes les précédentes »
          Parce qu’elles refusent d’entreprendre « les mutations nécessaires », les Églises « s’obstinent dans une voie sans issue, comme [on le verra] bientôt en Occident, et de façon tragique ».
          Il conclut d’une phrase, tout en demandant à son interlocuteur de taire ce propos lapidaire : « On n’a plus besoin des Églises ».

          Pourquoi se cache-t-il à lui même sa conclusion : J’ai quitté mon Église, parce que je n’en ai plus besoin ? Par souci, sans doute, de ménager ses lecteurs des années 1980, encore englués dans des structures qu’ils ne pourraient quitter sans risque de dérives. Il sait qu’il s’adresse aux victimes d’un totalitarisme idéologique « qui se réduit à une redite des recommandations officielles ».
          Mais aussi parce qu’il rêve d’une communion qui prendrait la place de la collectivité, d’une « vitalité spirituelle qui se substituerait à l’uniformité de l’obéissance ».
          Cette communauté de communion, elle se situe « hors de l’espace et du temps », « au-delà du temps » : elle n’a plus rien à voir avec la réalité des faits, enracinée dans l’histoire.
          Cette réalité, c’est que l’Église est pour lui « la croix qui refuse ce qu’elle ne peut pas donner »
          Dans sa vie spirituelle comme de ses analyses, Légaut ne fait plus partie de l’Église catholique telle qu’elle est. Il sait que la communion dont il rêve ne pourra jamais se substituer à elle. Que ce rêve-là n’est pas réalisable. Et il continue à protester verbalement de sa fidélité au fardeau de la croix-Église, qu’il a pourtant fini par déposer pour pouvoir avancer et devenir soi.

II. Légaut et la transmission apostolique

          Légaut n’est pas un exégète, mais il connaît l’essentiel de la recherche exégétique de son époque : ce que nous savons de Jésus nous a été transmis, longtemps après sa mort, par ceux qui entendirent les premier apôtres et reçurent leur témoignage.
          Tout repose donc sur les textes issus de cette tradition orale. A l’époque où Légaut écrivait : « Il est impossible d’apprécier le degré d’exactitude des textes, nous sommes voués à une ignorance sans remède » sur ce qu’a vraiment été Jésus, à cette époque même une armée de spécialistes commençait à désavouer ce propos. Depuis 1980, Jésus a été en partie exhumé des sables du passé. Légaut s’était arrêté à Bultmann : son ignorance de l’énorme travail entrepris depuis, relativise son scepticisme et modifie notre appréciation de son œuvre.

          Ces apôtres, il devine qu’ils ont été « impressionnés, plus peut-être que vraiment illuminés » par ce qu’ils ont vécu aux côtés de Jésus. Qu’ils furent « à la fois sujets et agents » de leur expérience initiale. Il sait que la plus grande solitude de Jésus fut d’être « irrémédiablement loin des siens », et qu’ils étaient « si rares à l’accueillir au niveau » de ce qu’il vivait.
          Mais de cette constatation désabusée, il ne tire pas la véritable conséquence. Il continue d’afficher une confiance totale, aveugle, dans le témoignage des apôtres. Pour lui, ils sont entrés « jadis dans l’intelligence intime de Jésus ». Tout son effort consiste alors à s’identifier à « l’amour que ses premiers disciples portaient à Jésus ». Il veut « se hausser à l’intelligence de ce que Jésus a vécu, afin d’être disciple au niveau de l’essentiel, comme le furent les apôtres ». Il aspire à « devenir le disciple de Jésus comme le furent les premiers juifs qui le « reconnurent », et qui l’ont suivi jusqu’à la fin ».
          Ainsi, dans son parcours en escalier Légaut semble avoir manqué une marche. 

          D’abord, il oublie de rappeler que les apôtres n’ont pas suivi Jésus jusqu’à la fin, mais qu’ils l’ont abandonné en cours de route. Surtout, il ferme les yeux sur l’essentiel : ces hommes ne sont jamais entrés dans « l’intelligence intime de Jésus », ils n’ont compris ni la révolution profonde qu’il apportait dans le judaïsme, ni ce qu’il était en lui-même. Ils ont transmis, certes, des paroles et des gestes : mais les rédacteurs (surtout Marc) soulignent que sur le moment, ils n’ont compris ni ce qu’ils entendaient, ni ce qu’ils voyaient.
          Et quand, par la suite, une réflexion s’échafaudera sur ce donné brut, c’est pour s’égarer définitivement (et tragiquement) dans une voie qui n’était pas celle ouverte par Jésus : la création d’une religion dominante, par le truchement d’une divinisation du nazôréen.

          Sa méconnaissance du critère politique (1) n’est pas sans conséquences sur la démarche de Légaut. Elle lui permet de rêver à un moment privilégié, celui où Jésus était entouré de disciples qui l’auraient « reconnu », qui seraient entrés dans l’intelligence intime du parcours de leur maître. Il rêve à la restauration d’un moment idéal de l’histoire humaine, celui où un Éveilleur de consciences aurait été suivi par des hommes en train de s’éveiller à son contact.
          Les zones d’ombres, il les passe sous silence : la réalité est, en vérité, beaucoup plus complexe.
          Cette appréciation insuffisante de la réalité conforte Légaut dans son refus formel de rejeter l’Église qui l’a enfanté. De même qu’il ne se résout pas à s’éloigner de sa mère-Église, de même il ne peut s’éloigner des premiers compagnons de Jésus. Revenir à ce qu’ils ont vécu, c’est pour lui revenir à l’âge d’or d’une enfance à jamais perdue – idéalisée, rêvée par lui.

          Nous savons mieux maintenant comment Jésus fut perçu par ses « intimes ». Pour eux, nous n’avons aucun mépris : ils sont si semblables à nous ! Désireux d’aimer – et aimant, de fait, celui qu’ils vont trahir. Doubles, comme nous le sommes tous : à la fois séduits d’amour par Jésus, et emportés par leurs passions. La myopie de Légaut à leur égard nous avertit seulement d’avoir à lire son œuvre d’un œil critique : voilà un homme qui n’est pas allé, qui n’a pas pu aller, jusqu’au bout de ce qu’il entrevoyait.

III. Jésus revisité

          Il faut souligner maintenant ce qui constitue l’intuition dominante, fulgurante pour son époque, de Légaut : sa redécouverte de Jésus le nazôréen.

          « Une question capitale surgit, à peine entrevue jusqu’à maintenant et toujours repoussée par les croyants comme une tentation contre leur foi. Est-ce que ensemble, en Église, nous ne nous serions pas trompés dès le commencement ? On a expliqué Jésus, sa vie et sa mort, à partir d’un « plan divin » enraciné dans le judaïsme ancien. Et sur cette base, on a construit une christologie. Alors qu’il fallait comprendre l’itinéraire spirituel de cet homme de l’intérieur, s’attacher à lui directement, d’être à être. Percevoir intimement le mouvement qui l’anime, l’amenant non pas à quitter, mais à dépasser son judaïsme natal. Et s’approcher du mystère de Dieu à partir de cette compréhension intime de Jésus »

          En huit lignes, après avoir constaté la fin du christianisme, il vient de tracer le programme d’un possible renouveau.
          Les ambiguïtés de Légaut se font ici jour. Il veut « rejoindre la personne de Jésus comme le firent les premiers disciples », mais en même temps il demande de « dégager l’esprit de Jésus de ce que, dès le début, les disciples lui ont indûment adjoint ». Il souligne pourtant l’urgence que « l’esprit de Jésus soit dégagé de ce que les Églises y ont ajouté, comme autant d’obstacles : nous en avons aujourd’hui les moyens, plus que par le passé, grâce aux connaissances acquises depuis quelques décennies »
          Ce terrain, Légaut veut le labourer avec une charrue à deux socles, indissociables : « Ce qu’on sait de Jésus » par l’approche scientifique des textes, mais en même temps et du même pas, ce que l’expérience spirituelle découvre de lui.
          Connaître et reconnaître Jésus non seulement par une lecture éclairée des évangiles, mais en même temps par un contact personnel avec cet homme, dans l’intimité de la prière et de l’expérience spirituelle. « Tenir réellement compte de l’avancée des connaissances, et en même temps découvrir par soi-même, spirituellement, ce que Jésus a vécu – pour se le rendre présent et réel ».

          On trouve ici le meilleur de Légaut : plus que les paroles de Jésus (ou attribuées à Jésus), plus que les gestes rapportés par ses témoins, il faut saisir le mouvement qui anime cet homme. Qui l’amène à quitter sa famille, puis le judaïsme de son enfance, pour aller…
          Pour aller où ?
          Avant d’apercevoir une autre des limites de Légaut, soulignons cette fulgurance, et ses conséquences. Jésus, ce n’est pas seulement un enseignement – d’autres, et Socrate le premier, ont enseigné mieux que lui. Ce n’est pas une doctrine, puisqu’il semble désosser le judaïsme, plus que proposer un corps doctrinal. Ce n’est pas l’opposition courageuse à un ordre établi : il refuse tout engagement politique, et fait silence sur les tares les plus criantes de la société de son temps. Ce n’est même pas le charme d’un entraîneur d’hommes, son échec en montre les limites.
          Jésus, c’est un mouvement par lequel il se sépare de ce que sa naissance l’avait fait, pour aller vers une liberté totale où il devient lui-même.
          Lui-même, mais non pas un soi fier de soi. Devenir lui-même, pour Jésus, c’est accepter une dépendance envers un Autre. Qu’il ne refuse pas de nommer « Dieu » puisque c’est la tradition dont il est issu, mais avec lequel il introduit une relation totalement neuve, originale, révolutionnaire : abba.
          Une relation d’enfantement.
          Légaut comprend que parce qu’il a su devenir soi par l’acceptation d’une dépendance qui n’est pas une aliénation – et c’est la première fois dans l’histoire de l’humanité – Jésus m’apprendra à devenir moi-même si je m’identifie à son mouvement intime, si je le fais mien.
          Par là, il ouvre la voie à une anthropologie nouvelle, et à une théologie nouvelle.

          Anthropologie : non, l’homme n’est pas splendidement érigé sur sa liberté, magnifique solitaire dans son humanité épanouie. Il ne devient lui-même qu’en acceptant une dépendance, mais à condition de bien la comprendre – de la comprendre et de la vivre comme Jésus lui-même l’a vécue.
          Théologie : non, l’homme ne sait rien de « Dieu », rien de plus que Moïse au buisson ardent : Dieu est ce qu’il est. Mais oui, l’homme peut atteindre « Dieu » et le rejoindre au festin du Royaume, comme Jésus l’a fait. En épousant son mouvement intérieur.
          « Connaître Jésus c’est le chercher, plus que le définir à partir d’une théologie. C’est pénétrer son esprit, plus que se conformer et obéir à la lettre de ce qu’il a dit ». Légaut va plus loin ici que l’opposition paulinienne entre la lettre et l’esprit : il cherche le sens du mouvement de sa propre vie, dans le mouvement qui fut celui de la vie de Jésus. « L’homme est plus dans le mouvement même par lequel il se développe, que dans l’état où il se trouve ».
          « Plus que tout, le message de Jésus, c’est ce qu’il a été : des comportements, une manière d’être ». Le champ ouvert par les travaux des exégètes permet maintenant de mieux connaître et apprécier ce mouvement. La rencontre spirituelle de Jésus permet de se l’approprier.

IV. Jésus, Fils de Dieu ?

          Ayant compris qu’être chrétien, c’est s’identifier au mouvement profond qui fit de Jésus ce qu’il fut, Légaut se montre pourtant incapable de quitter franchement les rives du dogme – principal obstacle à cette identification.
          On sent ici le poids d’une tradition autant intellectuelle que spirituelle : à chaque instant, vient sous sa plume l’expression de « l’humanité de Jésus » – qui n’a de sens, en catholicisme, que quand elle est opposée à sa divinité. Dans des formules obscures à force de contournements, il finit par avouer que pour lui, Jésus est « de Dieu, comme son incarnation« 
          Et pourtant, il clame que le christianisme, « en divinisant Jésus, le déshumanisait et cédait à la tentation du paganisme » Mais rien n’y fait : écrasé par le poids du dogme de sa jeunesse, Légaut ne peut résister. Il donne à Jésus un statut particulier dans l’humanité, vague à souhait : il serait de Dieu.
          Partant de là, Légaut s’enlise dans la contradiction. « En Jésus, on entrevoit une communion avec Dieu, plus qu’humaine », qui ne peut provenir « que d’une proximité de Dieu sans comparaison avec les activités communes ». Cette réalité atteinte en Jésus, « elle est autre, par une plénitude inaccessible qui montre combien elle n’est pas du même ordre ». Légaut voit en Jésus, « sans faire de lui un Dieu », un être « tellement de Dieu qu’il en est comme l’image humaine historique ».
          Mais les conciles du IV°-V° siècle ont défini Jésus d’une façon si précise, qu’on ne peut plus désormais échapper à une alternative claire : ou bien Jésus n’est qu’un homme, ou bien c’est un Dieu-fait-homme.
          C’est l’un, ou l’autre.
          Échapper à cette alternative par une approche « spirituelle », comme le fait Légaut, c’est esquiver la question.
          L’expression « Jésus est de Dieu » ne veut proprement rien dire. Sinon que Légaut, hypnotisé par le dogme, ne se résout pas plus à le quitter ouvertement et franchement qu’il ne s’est résolu à quitter l’Église.

V. Après Légaut

          Comme chacun de nous, Marcel Légaut appartient à son temps, il reste marqué par son époque et ses racines. A nous, il appartient de saisir le meilleur de son œuvre. Sans nous attarder aux inévitables scories de son cheminement.
          Un autre monde est né depuis les années 1960-80. Alors, dans une chrétienté agonisante mais toujours campée sur son socle dogmatique, le souci de Légaut était de dépasser un héritage qui était encore commun. Ce temps-là est aujourd’hui révolu : il n’y a plus d’héritage commun, vivifiant, du christianisme. Il n’y a plus qu’un ensemble de croyances aveugles, de pratiques irraisonnées, dans un affaiblissement (ou plutôt une disparition) dramatique de toute réflexion fondamentale.
          Cela, Légaut l’a analysé à temps, et son diagnostic reste pertinent. Mais notre problème n’est plus de dépasser l’héritage dogmatique : il est aujourd’hui de savoir si « Dieu » et l’univers ont encore un sens, et lequel. Si le mal peut être compris pour être supporté, et comment. Si Jésus a quelque chose à dire aux habitants de cette planète, et quoi. S’il est toujours un chemin vers l’accomplissement de soi, ou même vers « Dieu », et comment.

          Rebâtir.
          Seuls, puisque l’Église n’est pas prête à reconnaître enfin l’identité et la nature vraie de Jésus, ce qui signifierait sa disparition. Seuls, puisque les chrétiens ne sont pas prêts à abandonner les repères sécurisants d’une « religion » – celle de leurs enfances.
          Comment leur faire comprendre que revisiter Jésus, ce n’est rien abandonner, au contraire ? Que le nazôréen reste aujourd’hui, comme en l’an 30, un guide sûr, fiable, et qui mène loin – très loin – si l’on veut bien le suivre, lui ?

                              © Michel Benoît – novembre 2008

 (1) Voir Dieu malgré lui, p. 99. J’appelle ainsi le fait que les évangiles ne sont pas seulement le témoignage de ceux qui ont vu, entendu, et aimé Jésus. Mais aussi le fruit de leurs ambitions, et de leur trahison. Ce que Légaut, peut-être, laisse entendre quand il dit qu’ils furent « à la fois sujets et agents » de leur témoignage.


          Cet article est extrait d’une étude (12 pages) de textes de Légaut. Pour des raisons techniques, je n’indique pas ici les références des textes cités entre  » « . Ceux qui désirent recevoir l’étude complète, avec ses références, peuvent m’en faire demande par e-mail. Écrire « Légaut » dans la case « objet ».

A suivre sur ce blog :
« Le temps des prophètes : (II) Bultmann, le Jésus de l’Histoire et le Christ de la foi