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ÉGLISE CATHOLIQUE, L’IMPOSSIBLE RÉFORME

Le nouveau pape va-t-il réformer l’Église catholique ? Séduites par sa personnalité, des chaînes de télévision nous offrent de nombreux reportages sur ce thème. Ainsi d’Arte, ce soir, qui titre Les défis de l’Église, « poussée à la réforme par une majorité de fidèles et une partie du clergé : le chef de l’Église écoutera-t-il les contestataires ? »

Réforme ? Quelle réforme ? On nous dit que « la famille et tout ce qui relève de la sexualité et de la reproduction est au cœur des inquiétudes du Vatican qui… affirme haut et fort ses positions en matière d’avortement et de contraception. »

Ainsi, c’est sur les formes d’expression de la sexualité que se porte une fois de plus l’attention des médias.

Rideau de fumée qui masque la vraie question, celle des dogmes fondateurs de l’Église et principalement celui de la Trinité.

Car depuis un siècle et demi, le patient travail des exégètes a mis en lumière la véritable personnalité du rabbi galiléen. Lequel n’a jamais prétendu être un dieu, n’a voulu être rien d’autre que le continuateur du mouvement prophétique juif initié par Élie, dont il se réclame explicitement. Continuer et accomplir le prophétisme juif – c’est-à-dire le dépasser sans l’abolir. Le porter à maturité en le corrigeant, sans renier l’essentiel de cet héritage.

Qu’est-ce que Jésus apporte de nouveau au prophétisme juif ? Je vous renvoie aux Mémoires d’un Juif ordinaire, où je montre qu’il n’apporte aucune nouvelle doctrine sur « Dieu ». Son Dieu est celui de Moïse, mais il propose une nouvelle relation avec ce Dieu qu’il appelle abba, petit papa chéri.Et cela change tout.

Ce qui change ce n’est pas « Dieu », mais le regard porté sur « Dieu ». Jésus n’est pas un théologien, il ne propose aucun dogme nouveau. Il fait part de la relation qui est la sienne avec « Dieu » : non plus un juge lointain et terrifiant, auteur de lois contraignantes qui empêcheraient de vivre, mais un père aimant jusqu’à tout pardonner, pour ouvrir ses bras à l’enfant prodigue. Les trois paraboles de Luc 15 sont le sommet d’une anti-théologie qui a traversé les siècles parce qu’elle n’est pas dogmatique, mais relationnelle.

La morale sexuelle, la contraception, l’avortement ? Jésus n’en dit rien. Sa morale familiale ? C’est celle du judaïsme traditionnelle. L’homosexualité ? C’est Paul de Tarse qui la condamne, en des termes qui posent d’ailleurs question sur sa propre clarté à ce sujet.

Car pour Jésus, la morale découle de la relation nouvelle qu’il propose avec son abba. « Fais cela, et tu vivras ».

La seule vraie réforme de l’Église serait de revenir à l’enseignement de Jésus en mettant abba au centre de tout. Ce serait signer son arrêt de mort, car il n’y aurait plus ni sacrements (Jésus n’en a institué aucun), ni autre morale que la lutte contre tout ce qui empêche les enfants prodigues que nous sommes de nous jeter dans les bras d’un père aimant.

Le pape François ne peut que maintenir et protéger les dogmes fondateurs de l’Église qui l’a élu pour cela. Peut-être aura-t-il le courage de réformer les finances d’une institution compromise par la corruption, de dénoncer et de punir les débordements sexuels de son clergé. Mais attendre de lui qu’il réforme une morale sexuelle et familiale qui porte la marque de 17 siècles de tradition, même si elle n’a rien à voir avec l’enseignement de Jésus (1), c’est se faire illusion.

Numquam reformata, quia numquam reformanda, jamais réformée parce qu’elle n’a pas à être réformée, c’est la devise de l’Église catholique.

                                               M.B., 1er avril 2014

(1) Vous trouverez dans ce blog des articles sur ce sujet (catégorie « La question Jésus »), articles mis en situation dans mon livre Jésus, mémoires d’un Juif ordinaire.

 

LA CRISE DE L’OCCIDENT : fondamentalismes chrétien et musulman face-à-face.

          Depuis une cinquantaine d’années, l’Occident traverse une crise dont nous sommes les témoins muets, et inquiets. Les analystes la décrivent habituellement comme une crise économique, politique, morale ou sociale. Je voudrais vous proposer, non pas une nouvelle théorie, mais un autre regard sur cette crise. Ce regard est celui de l’historien et du sociologue, il n’est ni celui du théologien, ni celui de l’homme de foi.

             Tout commence avec Jules César. En 63 avant J.C., très jeune mais déjà animé d’une ambition dévorante, il reçoit la magistrature suprême de la religion d’État. Il devient Pontifex Maximus, Souverain Pontife de l’Empire romain. Quelques années plus tard, après avoir franchi le Rubicon, il impose à Rome sa dictature : pour la première fois en Occident, les pouvoirs civil et militaire se trouvent réunis, avec le pouvoir religieux, dans la main du même homme

            Cette conjonction des deux pouvoirs s’imposera à tout l’Occident jusqu’à une époque récente, elle dure toujours dans un pays comme l’Angleterre. Je vous propose d’en retracer – à vol d’oiseau – les péripéties.

             Au premier siècle de notre ère, Rome traverse une crise d’identité. L’un des deux piliers du pouvoir, la religion de l’État romain, est agonisante. Et l’Empire est envahi par des religions venues d’Orient – dont la mieux connue et sans doute la plus répandue est le culte solaire de Mithra. Ces religions sont anciennes, mais une nouvelle venue va faire une entrée fracassante : le christianisme.

            Le 9 avril de l’an 30, un tombeau était trouvé aux portes de Jérusalem, vide – alors qu’il aurait dû contenir le cadavre d’un rabbi itinérant juif, crucifié 72 heures plus tôt. Les disciples de cet homme vont mettre à profit la fragilité intérieure de l’Empire pour inventer, puis pour diffuser une nouvelle religion. A cette religion nouvelle, il fallait un dieu nouveau : vingt ans après sa mort, on voit apparaître dans les Églises créées par Paul de Tarse des tentatives de divinisation du juif Jésus. Mais c’est dans d’autres communautés, situés à l’est du bassin méditerranéen, que s’accomplit la transformation du prophète juif en dieu, égal à Dieu, créateur comme lui – et avec lui – de l’Univers.

          Nous sommes alors aux environs de l’an 90, ou un peu après.

           Mon hypothèse, fondée sur les travaux des scientifiques les plus récents, est que ces groupes sont en fait des branches dissidentes de la communauté du disciple bien-aimé, un 13° apôtre proche de Jésus, et qui a été sauvagement éliminé de la mémoire et de tous les textes du Nouveau Testament – sauf du IV° évangile, dit de Saint Jean, où il apparaît à huit reprises, furtivement mais très clairement (Voir mon livre L’Évangile du 13° apôtre – Aux sources de l’Évangile selon saint Jean, L’Harmattan, 2013)

          Ce disciple bien-aimé, c’est le Treizième Apôtre,. L’existence de cet homme aux côtés de Jésus est un fait historique. Lorsque j’en fais le détenteur d’un lourd secret, capable de détruire l’Occident, je prolonge ce que nous savons de lui avec la liberté du romancier.

          Peut-être en effet cet homme, dont nous ignorons jusqu’au nom mais qui fut un intime de Jésus, peut-être s’est-il opposé de toutes ses forces à la divinisation de son maître ? D’où l’éclatement de sa communauté, dont témoigne clairement le IV° évangile ?

          Toujours est-il que vers l’an 100, Jésus est devenu dieu, et le christianisme peut partir à la conquête du monde.

           Cela ne se fera pas sans mal. Dès la fin du II° siècle, l’arianisme va s’opposer aux partisans de la divinité de Jésus, et manquer de l’emporter. Mais le pouvoir romain, conscient de la diffusion extrêmement rapide du tout jeune christianisme, finit par reconnaître la légitimité de la nouvelle religion : l’empereur Constantin la légalise en 313. L’un de ses successeurs, Julien dit l’Apostat, tentera en vain une restauration de la religion traditionnelle : il était conscient que la civilisation romaine disparaîtrait, si son fondement identitaire ancestral était balayé par le christianisme.

          Et c’est bien ce qui s’est produit. Fragilisé par la perte de son identité, l’Empire va être envahi par les barbares, dont certains sont d’ailleurs ariens. Les Wisigoths vont longtemps camper sur leur refus de la divinisation de Jésus, et leur lointaine descendance se trouve peut-être chez les Cathares de l’Occitanie française.

           Les premières communautés chrétiennes vont consacrer une partie de leurs jeunes énergies à se déchirer entre elles autour d’un point central : l’identité de Jésus. Et tout d’abord, pour pouvoir devenir Dieu il doit cesser d’être juif : très tôt, l’Église renie son enracinement dans le judaïsme. Ensuite, se pose une question lancinante : s’il est Dieu, est-il toujours homme ? Et s’il reste homme, est-il également Dieu ? Comment ces deux existentiaux, inconciliables, peuvent-ils se trouver fusionnés dans le même individu ?

          En 325, pour la première fois, la divinité de Jésus est officiellement proclamée au concile de Nicée, sans que soit pourtant tranchée la question du comment.

           C’est que l’Église ne possède pas encore l’envergure qui lui permettrait d’imposer, et de s’imposer. Elle y accède sous l’empereur Théodose : entre 381 et 392, il décrète le christianisme religion d’État. De persécutés, les chrétiens deviennent persécuteurs, et Rome peut enfin exiger la soumission de tous à l’édifice dogmatique en construction. L’Empire romain qui se délite rêve d’unité, et l’Église doit lui en fournir les moyens, en même temps que le modèle.

          Aboutissement de trois siècles de luttes féroces entre chrétiens, le concile de Chalcédoine (451) définit enfin le comment de la divinité de Jésus. Il l’appelle d’un seul mot, Trinité : comme celle de Dieu, l’unité de l’Empire est proclamée. Et comme celle de Dieu, sa diversité est reconnue.

          Mais ce n’est qu’au VII° siècle, en 681,  que les dernières conséquences de la divinisation de Jésus seront mises au point[1]. Revêtu d’ornements divins parfaitement ajustés, le juif Jésus, devenu Christ, est désormais présentable au monde.

          Or, c’est dans ces années-là, à partir de 650, que se développe, de façon foudroyante, un mouvement appelé à faire parler de lui : l’islam. Qui va chasser l’Église de sa terre d’origine, le Moyen Orient.

           Partout ailleurs, Rome tient le pouvoir : elle est en position de force ou de monopole dans tous les domaines de la vie civile et politique, et ce jusqu’à une époque toute récente.

          S’ensuivent trois siècles qui sont les plus sombres de l’histoire occidentale : difficiles tentatives de reconstitution de l’Empire, invasions musulmanes, invasions multiples… L’Église est le seul îlot stable, émergeant de cette mer démontée. L’Europe trouve d’abord en elle la force de sa survie, puis le  creuset où va se forger son identité, son unité face à l’adversité : dès lors, et jusqu’au projet de Constitution de 2004, l’Europe reconnaîtra toujours dans le christianisme son fondement identitaire.

           A peine sortie de ce chaos, elle voit réapparaître la remise en cause, non plus de la divinité de Jésus, mais de ses conséquences : le pouvoir de l’Église, terni par ses mœurs dissolues.  Sous forme de réformes, de révoltes ou de révolutions, chacun des siècles qui suivent viendra ébranler au moins une fois l’ordre défendu par l’Église catholique, en matière de dogmes ou de discipline.

          Aucune de ces tentatives de réformes n’a jamais abouti : l’Église les a toutes surmontées par la violence. Parfois affaiblie par elles, elle ne s’est jamais remise elle-même en question, ni l’édifice de ses dogmes – et son noyau fondateur, la divinité de Jésus.

          On l’a vu, c’est au moment où l’Église peaufinait sa divinisation d’un homme qu’un vigoureux mouvement d’origine arabe lançait au monde un défi : une nouvelle religion, qui rejette le paganisme en affirmant l’unicité de Dieu et en refusant la divinité de Jésus.

          Ceci n’est pas une simple coïncidence : d’inspiration entièrement judéo-chrétienne, le Coran répond à l’éternelle question : qui est Jésus ? Et s’il n’est pas Dieu, quelles sont les voies d’accès au divin ? Le Coran rejette explicitement la « magie chrétienne », et va attirer à lui un quart de l’humanité.

L’islam coranique est donc la seule réforme radicale du christianisme qui ait réussi. Il l’a fait, et continue de le faire, en s’opposant – par la violence – à une chrétienté considérée par lui comme infidèle à Dieu, c’est-à-dire païenne.

           Fermement appuyé sur l’union en un seul des deux pouvoirs, le civil et le religieux, l’Occident continue sa route. Quand il étend sur la planète son modèle de civilisation, le christianisme – qui n’est encore que le catholicisme – triomphe avec lui.

          La Réforme de Luther parvient la première à entamer l’unité européenne cimentée autour de Rome. Pourtant, Luther et Calvin n’ont pas touché aux dogmes fondateurs du christianisme, et au principal d’entre eux, l’incarnation – la divinité de Jésus. Et Michel Servet a été brûlé en terre calviniste pour y avoir prétendu.

           Le deuxième coup porté au pouvoir religieux, fondement identitaire de l’Occident, va être le mouvement des Lumières, c’est-à-dire le triomphe de la raison sur la foi considérée comme irrationnelle. Mais sa diffusion touche surtout les élites : au tournant du XX° siècle, l’Église catholique apparaît comme une des premières puissances mondiales. Grâce à la colonisation de la planète par les occidentaux, elle est partout présente, parfois massivement.

           Les sociologues situent en 1942, au moins en France, le commencement de la fin. En fait, l’expansion missionnaire du XIX° siècle et la montée des fascismes au début du XX° ont masqué le déclin du catholicisme, qui était latent depuis plus longtemps. Ce déclin, il nous a explosé à la figure en à peine une génération – la mienne : en 50 ans, tout a disparu de ce qui faisait la gloire de l’Église catholique. Partis politiques, syndicats, éducation, mouvements de jeunes, organismes caritatifs (devenus ONG), présence hospitalière et même carcérale… Mais aussi littérature (Claudel, Bernanos, Mauriac…), philosophie (Maritain, Gabriel Marcel), poésie (Péguy, Marie Noël), musique (Honegger, Poulenc), peinture (Rouault, Cocteau), architecture (Le Corbusier) : en un demi siècle, le catholicisme a disparu du champ de la créativité humaine.

          La crise de l’Occident, elle trouve là ses racines. Avec le christianisme, nous avons perdu ce qui faisait depuis 17 siècles notre identité profonde. Ce vide, il est apparu clairement au moment de la discussion d’une constitution européenne : pour la première fois depuis ses origines, l’Europe a officiellement refusé en 2004 de reconnaître dans le christianisme la racine d’un vieil arbre, dont le rêve d’un nouveau surgeon bute sur l’absence de valeurs fédératrices.

           Les civilisations, nous le savons, vivent et meurent. L’Égypte, Sumer, Assur, les Incas, les Mayas, tant d’autres civilisations prestigieuses ont disparu !  Eh bien, nous sommes parvenus à la fin d’un cycle de civilisation : en 50 ans le christianisme vient de disparaître à son tour, sous nos yeux. La crise de l’Occident, c’est la mort d’une civilisation.

          Et ce déclin foudroyant du christianisme, ne nous y trompons pas, sa cause lointaine c’est bien la transformation d’un homme en dieu (avec ses conséquences multiples, hiérarchiques et sacramentelles). Les enfants du XXI° siècles ne peuvent plus croire aveuglément, comme leurs parents, que Dieu est né d’une vierge, qu’il s’est fait homme, et que ce sont des hommes qui le représentent sur terre, parlant en son nom et exerçant en son nom un pouvoir totalitaire.

          C’est-à-dire le pouvoir sur chaque esprit, sur chaque cœur, de chacun des individus de la planète.

           Face à ce désastre, nous voyons naître un double péril.

 I. Le premier, nous le connaissons, il est présent à tous les esprits : c’est l‘islam radical. Le Coran est considéré par les musulmans comme la parole, physique, matérielle, grammaticale, de Dieu. Il est donc intouchable : on ne soumet pas la parole divine au feu de la critique historique, on ne l’interprète pas à la lumière de son histoire interne. Ce qu’ont fait avec la Bible les protestants d’abord, puis les catholiques, les musulmans l’interdisent sous peine de mort. L’origine divine du Coran est un dogme absolu. Il ne peut être compris qu’à travers une tradition, qui prétend puiser dans le texte sacré lui-même ses propres critères d’interprétation.

          Cette tradition, elle s’est élaborée longtemps après la mort de Muhammad, dans des sociétés médiévales arabes. Elle revêt trois formes :

- les Hadits, ou paroles attribuées au Prophète, et censées compléter la révélation coranique. Et l’on va « fabriquer » des Hadits pendant plusieurs siècles…

- La Sunna, ou tradition d’interprétation du Coran, qui s’appuie sur le texte lui-même pour décider de son interprétation reçue. On résout les obscurités du texte en faisant appel à ses obscurités : c’est le serpent qui se mord la queue !

- La Cha’aria, ou loi musulmane, qui fige pour toujours des règles qui étaient celles en vigueur dans les sociétés médiévales arabes, et qui sont sans rapport direct avec le Coran (comme le port du voile pour les femmes).

           L’exégèse historico-critique, qui a permis aux chrétiens de s’approprier la Bible en la débarrassant de ses contingences limitées, liées à des époques et à des lieux limités, mise par écrit dans une culture déterminée, cette exégèse est pour l’islam le blasphème majeur.

          C’est ce qu’on appelle le fondamentalisme : un texte, devenu intouchable, doit être pris à la lettre, en fonction d’objectifs socio-politiques qui sacralisent ses contradictions – et elles sont nombreuses – et ses outrances médiévales.

          Tant que l’islam refusera de lire le Coran comme n’importe quel autre texte ancien, marqué dans son écriture par une situation géopolitique précise, qu’il faut connaître pour pouvoir le comprendre. Tant qu’il refusera l’exégèse historico-critique du Coran, il sera un danger pour tous les non-musulmans comme pour les musulmans eux-mêmes.

 II. L’autre péril né de la disparition des grandes Églises historiques, nous l’évaluons  moins bien, parce qu’il est plus récent : c’est le fondamentalisme évangélique. Il est né aux Etats-Unis du renouveau pentecôtiste des années 1970. Il dispose là-bas d’une audience populaire considérable, et de l’appui affiché du gouvernement actuel. Vous devez savoir que grâce à ses moyens financiers, il est en train d’envahir la planète.

          Ce fondamentalisme évangélique ressemble à s’y méprendre au fondamentalisme musulman. Il prend le texte de la Bible à la lettre, donnant la préférence à des lois de l’Ancien Testament condamnées ou dépassées par Jésus (comme la loi du talion).  Il est surtout animé par un messianisme sans nuances, totalitaire. Le nouveau Messie, c’est l’Amérique sûre de ses valeurs, et prête à les imposer à toute la planète, par la force.

          Le Messie tant attendu est donc arrivé : c’est la morale, le mode de vie et de consommation, la démocratie et le capitalisme à l’américaine. Tout cela, au nom du Christ.

           Alors que nous savons aujourd’hui que jamais de son vivant, Jésus n’a accepté de laisser croire qu’il pouvait être le Messie : ce qu’il apportait était tout autre chose qu’une espérance messianique réalisée en une personne, ou dans un système politico-religieux.

           La fin de la civilisation occidentale, comme une vague qui reflue, a déposé sur la grève deux blocs solidement campés sur des dogmes similaires, et qui s’opposent. L’islam fondamentaliste, qui proclame que « Dieu est Un », et que quiconque invente un autre Dieu à côté de l’Unique est un blasphémateur qui ne mérite que la mort.

            Et en face, un fondamentalisme chrétien. Qui n’imagine même pas de remettre en cause l’existence d’un deuxième dieu, incarné, alibi commode pour l’incarnation de sa domination planétaire.

       Dans le vide laissé par l’effondrement du christianisme fondateur de l’Occident, et dans le chaos qui s’en est suivi, je n’entrevois qu’une issue possible : le retour à la personne du juif Jésus. Tel qu’il fut, et non tel qu’il a été manipulé par des disciples, certes fascinés par lui, mais surtout par le pouvoir qu’ils ont pris en son nom.

          Depuis une vingtaine d’années, la « recherche du Jésus historique » se développe. Ce n’est pas un mouvement structuré : des chercheurs isolés (dont je fais partie) publient leurs travaux, qui vont tous dans le même sens – la redécouverte de l’homme Jésus derrière le Christ des Églises. Ce mouvement est prometteur, mais il ne semble pas destiné à atteindre les masses.

             Peut-être le treizième apôtre avait-il perçu, le premier, qu’en divinisant cet homme, ses disciples infidèles introduisaient sur terre les germes mortels qui nous conduiraient à l’impasse que nous constatons aujourd’hui.

            Dans Le secret du treizième apôtre (cliquez), j’imagine qu’il s’est réfugié au désert et qu’il y est mort.

            Le désert, où Jésus se révéla autrefois à lui-même. Le désert, seule patrie peut-être de ceux qui veulent se remettre à son écoute.

                                               M.B.

 (Conférence donnée à Villefranche s/ Saône, le 17 mars 2007)

LE TEMPS DES PROPHÉTES : (V) L’ère Post-chrétienne

          Les IV premiers articles de cette série Le temps des Prophètes (I. Légaut, II. Bultmann, III. Les historiens, IV. La résurrection) menaient à cette conclusion : nous sommes désormais entrés dans l’ère post-chrétienne. En dire plus, c’est cesser d’être un historien, c’est laisser parler sa subjectivité : que le lecteur me pardonne de m’y hasarder.

1) Le temps des bilans

Pendant 15 siècles, le christianisme (malgré ses soubresauts internes) a régné sans conteste sur l’Occident. C’est à partir du XIX° siècle qu’on voit apparaître une double contestation de cette suprématie.

-a- La fin de la chrétienté

          Fin du consensus tacite entre le christianisme et les États (laïcité), diminution spectaculaire de la pratique religieuse et du clergé, effacement des Églises traditionnelles, montée en puissance des mouvements sectaires. A cela, de multiples causes, analysées par les sociologues qui en ont arrêté le bilan.
          Mais bien peu relèvent la raison profonde de ce déclin : la fin des théologiens.
          On peut dater des années 1980 (Jean-Paul II et Ratzinger) la disparition, par élimination, de tout ce qui réfléchissait ou qui cherchait dans l’Église catholique. Une société d’idéologie sans penseurs, qui vit sur son acquis séculaire et ne fait que le répéter, est condamnée à n’être plus qu’un musée du passé. Le bilan, là aussi, est sans appel : l’Église n’a plus rien à dire au monde, qui n’attend plus rien d’elle.
          Le christianisme n’est pas mort, puisqu’il y a encore des chrétiens : mais il n’est plus vivant, moteur dans nos sociétés.
          Fin de la chrétienté ? Mais au même moment, renaissance de l’exégèse.

-b- La quête du Jésus historique

          Initiée en 1778 par Herman Reimarus, la redécouverte de l’homme Jésus derrière l’icône du Christ (1) est entrée dans sa troisième phase avec la redécouverte, dans les années 1970, de la judaïté de Jésus.
          Si Jésus était bien un juif, ses gestes et ses paroles ne peuvent être compris qu’à l’intérieur du judaïsme qui fut le sien, celui du 1° siècle.
          Les résultats de cette quête sont considérables, la série d’émissions sur ARTE (cliquez) les a largement vulgarisés. La recherche donne parfois l’impression qu’elle aboutit à autant de « Jésus » que d’historiens et de chercheurs : c’est inévitable, l’exégèse n’est pas une science exacte, elle avance par tâtonnements successifs. Malgré tout, des évidences se font jour, admises par tous : il ne viendrait plus à personne l’idée de parler aujourd’hui de Jésus, comme on en parlait encore il y a 50 ans.
          Bultmann, radicalisant la pensée de Strauss, avait tracé une ligne infranchissable entre le Jésus de l’Histoire et le Christ de la foi : le premier, Joachim Jeremias a montré qu’on pouvait atteindre le Galiléen à travers les textes. Depuis, tous les exégètes empruntent cette voie. L’identité de Jésus leur est désormais connue, et si aucun n’ose dénoncer la tromperie des Églises, cette évidence découle de leurs travaux.
          Elle ébranle le christianisme traditionnel, plus encore que son évolution sociale.

          L’enseignement de Jésus (ce qu’il a dit, et non ce qu’on lui a fait dire) mobilise toujours les efforts des chercheurs. C’est qu’ils se heurtent à l’épaisse muraille des dogmes qui ont fait vivre le christianisme pendant des siècles, et dont les croyants peinent à s’éloigner.
          Mais déjà, on commence à percevoir les limites de cette quête du Jésus historique.

2) La quête du Jésus historique : une impasse ?

          La quête comprend de mieux en mieux ce que Jésus a été et ce qu’il a voulu dire, en tant que juif immergé dans sa culture juive. Déjà, se vérifie la pertinence de cette parole de Loisy : « Jésus annonçait le Royaume, et c’est l’Église qui est venue ».
          Condamnée de l’intérieur par la quête du Jésus historique, comme elle l’est de l’extérieur par l’évolution culturelle et sociodémographique de l’Occident, l’ex-chrétienté moribonde continuera longtemps d’ignorer l’une et l’autre. Y faire face, accepter l’idée que le juif Jésus n’a jamais voulu fonder une quelconque organisation – que le christianisme qui se réclame de lui est un « christiano-paganisme » -, ce serait, pour les Églises, officialiser leur disparition en tant que mouvement dirigeant les masses.

          Mais la quête du Jésus historique porte en elle-même ses limites : celles du judaïsme dans lequel il est né et s’est exprimé.
          Si, pour comprendre cet homme, il faut pouvoir replacer chaque phrase des Évangiles dans leur contexte juif du 1° siècle, qui donc aura les moyens d’une telle démarche ? Seule une minorité d’intellectuels – ce qui est déjà le cas. La quête du Jésus historique ne sera jamais un mouvement de masse.

          Comprendre Jésus ne suffit pas, il faut pouvoir rentrer en contact avec lui. Le rencontrer, comme une personne vivante.

          Comme chacun de nous, l’homme Jésus n’est pas tout entier contenu dans ses paroles et ses gestes – à supposer qu’on puisse les retrouver, ou du moins s’en approcher d’assez près. Ce qu’il fut est bien plus que ce qui nous en a été transmis, ce qu’il apporte est bien plus qu’un message ou un enseignement.

          La quête du Jésus historique n’est pas, ne sera jamais, la rencontre bouleversante d’un homme, avec la richesse et la profondeur de son expérience intime, de ses non-dits, de ses non-faits.
          Le Jésus historique est passionnant : à elle seule, sa redécouverte ne peut suffire à transformer une vie – et encore moins des sociétés.

          Le judaïsme est la clé du Jésus historique : il est aussi son tombeau.

          Pour franchir l’étape suivante, dépasser la quête en cours, il faudra accepter de nous ouvrir à d’autres cultures que la judéo-chrétienne.
          C’est ce que j’ai tenté de faire dans la deuxième partie de Dieu malgré lui (cliquez). Les chercheurs occidentaux semblent pour l’instant fermés à toute ouverture vers l’expérience et la pensée de l’Orient extrême (cliquez) : il faudra bien, sauf à tourner en rond dans leur science chèrement acquise, qu’ils finissent par consentir à faire tomber cette dernière barrière.
         
          Car s’il était juif, et rien que juif, s’il a ensuite été récupéré par les chrétiens, Jésus est d’une envergure telle qu’il appartient à toutes les cultures. L’expérience accumulée par 30 siècles d’hindo-bouddhisme, en particulier, permet d’aller beaucoup plus loin dans la compréhension de cet homme. Elle éclaire les faits troublants dont témoignent les Évangiles, elle nous éclaire sur nous-mêmes.
          Pendant combien de temps encore nos savants vont-ils se priver (et nous priver) de cet éclairage ? Aurions-nous peur de perdre la maîtrise de l’image de Jésus, en même temps que nous perdrions notre monopole du savoir sur les choses essentielles de la vie et de la mort ?

3) Dans l’attente des prophètes

          Quelques intellectuels engagés dans la quête du Jésus historique, et des chrétiens en recherche qui se mettent à leur école, resteront toujours une petite minorité sans avenir, un corps sans tête.
          Pour que la redécouverte de Jésus devienne source de vie et d’inspiration en-dehors du petit cercle des initiés, il lui faudra des prophètes (ou prophétesses).

          Qu’est-ce qu’un prophète ?
          C’est d’abord un Voyant : il « voit » dans le passé, il dégage ses lignes maîtresses, il comprend sa signification cachée.
          Il « voit » dans le présent, il est lucide, rempli de compassion pour ses contemporains : ce qu’il voit autour de lui le bouleverse.
          Il « voit » enfin dans l’avenir, ou plutôt il l’annonce : I have a dream !
          Il dit bien haut ce que certains pressentent – sans oser le nommer.
          On le juge brutal : il n’est que clair, et on lui en veut. C’est pourquoi, toujours, le prophète souffre. Et souvent, il meurt d’avoir été prophète. 

          Prophètes ? Tous, ils l’ont été à titre posthume.

          La quête de nos chercheurs est une étape indispensable. Mais si aucun(e) prophète ne prend leur relai pour inscrire leur recherche dans la vie et la société, la personne du rabbi galiléen restera toujours cantonnée aux rayons des bibliothèques.

          En les voyant, écrit Marc, Jésus fut bouleversé dans ses entrailles : car ils étaient comme un troupeau sans berger.


                                   M.B., 2 février 2009


(1) Voyez mon essai récent Jésus et ses héritiers (cliquez) et dans ce blog l’article Les historiens à la recherche de Jésus (cliquez).

LA « QUESTION JÉSUS » DEVIENT PUBLIQUE : Un dossier de « L’Express » (II)

          Alors que dans son projet de Constitution de 2004, l’Europe avait (pour la première fois de son histoire) refusé de mentionner ses racines chrétiennes,

          Alors que son calendrier 2011, récemment publié et diffusé à des centaines de milliers d’exemplaires, mentionne bien les fêtes religieuses des juifs, musulmans, hindous et sikhs, mais… aucune des fêtes chrétiennes qui rythment pourtant la vie quotidienne des européens,

          Alors que la France doute de son identité et songe à ouvrir une « Maison de l’Histoire », L’Express, revue réputée « de gauche », publie un dossier de 100 pages (1) sur L’Histoire de la Chrétienté.

           L’Europe n’en a pas fini de tuer son père (ou plutôt, sa mère). Mais on n’éradique pas si facilement, de son patrimoine génétique, une hérédité vieille de seize siècles et demi. En se déracinant volontairement, le vieil arbre européen se condamne à sécher sur pied, étouffé par des cultures concurrentes qui n’ont, elles, aucune honte à s’affirmer.

           D’où, peut-être, le dossier de L’Express, dont la construction mérite analyse.

           Sans surprise, on trouve en son centre un vaste panorama historico-culturel : L’Église, puis Les Conciles, dans une section qui rappelle que la politique impériale fut co-fondatrice du christianisme. Les Moines, qui signale leur rôle dans la diffusion en Europe de la nouvelle religion. Une section sur Les Arts : architecture et musique – mais curieusement, rien sur la peinture ! Une sur La Pensée, qui s’intéresse plus aux contestataires (la Réforme, le jansénisme) qu’à l’apport considérable des penseurs médiévaux, Thomas d’Aquin en tête. Un Livre Noir (Inquisition, Savonarole, juifs) qui se termine curieusement sur Le péché du clergé polonais – comme s’il avait été le seul, en Europe, à être antisémite. Enfin un fourre-tout, Le monde chrétien, qui va d’Haïti à la Chine en passant par l’Irak et la Russie.

           Bien. Mais ce qui m’intéresse ici, ce sont les deux sections qui introduisent, et concluent, l’ensemble du dossier.

           Au Commencement…

                   J’ai déjà commenté le premier des quatre articles de cette section (cliquez) .

          Le second (2) vaut qu’on s’y arrête : l’auteur se penche sur l’entourage de Jésus, et d’abord sur Judas. Il signale que « malgré des siècles d’infamie, il est impossible de répondre à quatre questions essentielles. » :

           1- Quelles étaient les motivations de Judas ?

          2- Que signifie « livrer Jésus » ? Pourquoi sa retraite au Mont des Oliviers, et pourquoi Judas y conduit-il les soldats Juifs et Romains ?

          3- Pourquoi Jésus n’a-t-il rien fait pour empêcher sa trahison ? Alors que les quatre Évangiles s’accordent pour dire qu’il savait ce que Judas avait en tête ?

          4- Quel fut le destin ultérieur de Judas ? Est-il, selon Luc, mort d’une rupture des entrailles ? Ou bien, selon Matthieu, s’est-il pendu de remord ?

          Ces deux versions qui se contredisent l’une l’autre « posent une question sans réponse : comment expliquer qu’on ait pu oublier les circonstances de la mort d’un personnage aussi central dans l’histoire de Jésus » ?

           Question sans réponse ? Impossible de savoir ?

          Oui, impossible tant que l’on fait une lecture des textes orientée par le poids de la tradition, et qui ne tient pas compte des avancées récentes de l’exégèse historico-critique.

          Mais si l’on oublie le politiquement correct,

          si on lit les textes sans préjugés,

          si, pour les lire, on utilise les méthodes critiques patiemment mises au point par plus d’un siècle de recherche exégétique,

           alors ces questions – et quelques autres - trouvent, non pas une réponse mathématique (3), mais des hypothèses solides, qui resteront convaincantes tant qu’elles n’auront pas été infirmées par un travail contradictoire aussi sérieux que celui qui a permis de les établir.

           Entre 1995 et 2000, j’ai écrit un essai (cliquez) qui reprenait ces questions qui fâchent, à l’aide des travaux alors disponibles en France.

          Essai vulgarisé par un roman (cliquez) , et affiné en 2008 (cliquez) en fonction des recherches récentes, notamment américaines. En avril prochain, un nouveau roman (4) reprendra tout cela, vu sous un autre angle.

         Les réponses sont là.

          Mais elles bouleversent trop d’idées reçues, fondatrices d’une partie de notre culture, pour pouvoir être prises en compte dans une revue comme L’Express, qui s’adresse à un public traditionnel.

           Pourtant, le seul fait de les poser clairement, sans ambiguïté, en soulignant la contradiction flagrante qui existe entre des « paroles d’évangile », ce seul fait est un progrès.

          Car dire que ces questions sont « sans réponse », c’est admettre que les réponses officielles, connues de tous et véhiculées pendant les siècles passés, n’étaient pas les vraies réponses.

          Qu’on a toujours éludé les vraies réponses.

          Que des vérités restent à découvrir.

           Si ces réponses (encore) cachées avaient été reconnues et intégrées dans la première section du dossier de L’Express, les suivantes (notamment L’Église, La Pensée, Le Livre Noir) auraient pris une tout autre tonalité.

          Elles auraient situé à sa juste place la question centrale, qui traverse toute l’histoire religieuse de l’Occident, qui a profondément marqué sa culture et sa destinée : qui était Jésus ?

          S’il était bien juif à 100 % (cliquez) , alors le christianisme – qui n’a jamais voulu le reconnaître – est une magnifique construction culturelle, certes – mais qui n’a pas grand-chose à voir avec lui.

          Alors, nous devrions être des juifs réformés. Réformés par Jésus, fidèles à ses intuitions profondes, totalement novatrices – même pour aujourd’hui.

          Alors, le viscéral antisémitisme européen ne s’adresserait plus toujours aux mêmes.

          Et notre affrontement avec l’islam, incessant, irrémédiable, pourrait être revu sous un éclairage complètement nouveau.

           Ầ eux seuls, les titres des deux articles qui clôturent le dossier traduisent cette espèce d’impuissance, devant laquelle on se trouve tant qu’on ne s’affranchit pas du politiquement correct :

           1° titre : Le Christianisme encore

          Oui, il y a encore de beaux restes.

          Oui, à les feuilleter ainsi on est pris de vertige devant tant de splendeurs accumulées par les siècles.

          Oui, notre identité est là, dans ces monuments, cette musique, ces peintures, cette littérature, ces références morales et juridiques qui nous font ce que nous sommes, et proviennent de notre passé chrétien.

           Mais demain ? Affaiblie économiquement et politiquement, que va devenir l’Europe sans une force identitaire qui la projette dans l’avenir, aussi sûre d’elle-même qu’elle le fut quand elle était encore nourrie par ses racines ?

          2° titre : Les clercs ont trahi 

          Allons donc, nous le savions !

          A quoi bon le ressasser, s’en lamenter comme si l’avenir de l’Europe reposait toujours sur une cléricature désormais moribonde ?

           Laissons les morts enterrer leurs morts. La redécouverte, la remise en valeur de notre identité n’est plus entre les mains de clercs en voie de disparition : elle est entre les nôtres.

                                                               M.B., Noël 2010

 (1) L’Express du 22 décembre 2010

(2) Jésus et les siens, par Régis Burnet.

(3) Les certitudes historiques existent, mais elles sont d’une nature particulière : voir, dans ce blog, la rubrique L’ Histoire en question (plusieurs articles).

(4) Dans le silence des Oliviers, à paraître chez Albin Michel.

RÉFORMER LA RELIGION CHRÉTIENNE (Élie Barnavi)

          « Le processus est toujours le même », explique Élie Barnavi (Les religions meurtrières, Flammarion, 2006). Comme le judaïsme et l’islam, le christianisme est fondé sur un texte sacré, la Bible. Texte ancien, né dans une culture qui n’est plus la nôtre : il faut l’interpréter. A leur tour sacralisées, les interprétations s’empilent les unes sur les autres au cours des siècles. 
        La réforme consisterait à revenir aux sources, aux fondamentaux.

          Quelles sources ? Mais (disent les réformateurs) le texte lui-même, débarrassé des couches successives d’emplâtres interprétatifs ! C’est ainsi qu’ont fonctionné toutes les tentatives de réforme du christianisme depuis le Moyen âge : redécouvrir la pureté du texte fondateur.
      Ré-forme : retrouver la forme primitive, l’Église primitive, une origine rêvée, purifiée de la poussière accumulée pendant des siècles (cliquez).

     Et c’est pourquoi aucune de ces réformes n’a pu aboutir. Car – on s’en aperçoit seulement depuis une cinquantaine d’années – l’Évangile lui-même est le produit d’une manipulation, non plus sur un texte, mais sur la mémoire d’un homme.    

          Revenir aux origines ? Si c’est à l’Évangile lu de manière fondamentaliste, ou à l’Église naissante décrite dans les Actes des Apôtres, c’est revenir à un texte qui comporte déjà des couches successives de réinterprétations, ou bien à une expérience idéalisée par l’auteur des Actes.

     Rêver à une réforme par retour aux sources, c’est s’arrêter en chemin : car la source est déjà polluée, et gravement, par l’ambition politique, idéolgique et religieuse, de ceux qui ont mis la dernière main à l’écriture du texte « fondateur ».

     On sait maintenant que les Évangiles ont été à la fois la mise par écrit d’une mémoire, et l’enjeu crucial d’une Église en train de se constituer grâce à eux. Le lecteur non-averti y reçoit en même temps l’écho du passage de Jésus en Palestine, et les éléments nécessaires à la création d’une imposture – la transformation d’un homme en dieu. Imposture indispensable à ceux qui avaient bien l’intention de bâtir, sur la mémoire faussée de Jésus, un empire religieux, idéologique et politique.

     Contrairement à nos prédécesseurs, nous avons maintenant les moyens de distinguer, dans les textes tels qu’ils nous sont parvenus, la personne et l’enseignement de Jésus lui-même de ce que les « fondateurs » ont eu l’intention de lui faire dire ou de lui faire faire, pour parvenir à leurs fins .

         Il ne s’agit pas de « réformer » le christianisme par un retour aux sources. Mais de décaper ces sources des couches de maquillage successif, à travers lesquelles elles nous sont présentées.

     Le Christ une fois démaquillé, Jésus apparaît peu à peu. Visage étonnamment moderne, suggestif, parlant, d’un maître de vie individuelle et sociale qu’on croit rencontrer pour la première fois. Un homme attirant, fascinant, aimable et aimant. Déroutant aussi, car il n’emprunte aucune des voies sécuritaires de nos religions. Un homme qui instaure l’insécurité en règle de vie, en moteur d’action.

          Pareil homme ne sera jamais populaire. Car les peuples aiment et plébiscitent ceux qui les flattent, les tranquillisent et les endorment. Jésus fait tout le contraire : il inquiète, il réveille et il dit vrai.

     Aucune Église ne peut être construite là-dessus.

     Jésus le solitaire semble ne devoir être connu et aimé que par des solitaires.

                    
                         M.B. , 4 janvier 2007

L’AGONIE DU CHRISTIANISME : BILAN ET PERSPECTIVE

(Conférence donnée à Paris le 20 janvier 2007)

I. BILAN

      Le 9 avril de l’an 30, un tombeau était trouvé, vide, aux portes de Jérusalem. Deux jours auparavant, on y avait déposé le corps supplicié d’un rabbi juif itinérant, qui s’était fait connaître dans la région comme guérisseur. Le cadavre avait disparu.

     Quelques mois plus tard, ses disciples vont imaginer une solution inédite au problème irritant du tombeau trouvé vide : la résurrection de cet homme, 72 heures après sa mort en croix. Apparemment, l’explication ne change rien à leur vie, puisqu’ils continueront longtemps encore à se comporter en juifs observants.

     Vers la fin du 1° siècle, on voit apparaître une mutation considérable : cet homme est devenu Jésus-Christ. On affirme qu’il est égal à Dieu, et comme lui créateur de l’univers. Sa résurrection est désormais invoquée comme preuve de sa divinité. Elle devient, pour les croyants, un gage et une assurance de leur propre survie.

         C’est un juif de culture grecque, Paul de Tarse, qui va mettre en place une religion nouvelle dont ce crucifié sera le pivot. Pour y parvenir, il puise dans les « religions à mystères », très populaires dans l’Empire romain et qu’il connaît bien. Il prétend les rejeter comme païennes, mais en fait il intègre leurs principales structures : la divinisation d’un héros, qui reste homme tout en étant dieu, et joue le rôle de passerelle entre la sphère d’en-haut et la sphère d’en-bas. Un rite d’initiation qui introduit l’initié dans une vie nouvelle, en l’identifiant à la mort et à la résurrection du héros, et en lui offrant la sécurité d’une promesse d’éternité. Enfin, un rite de communion avec la divinité grâce à un sacrifice, non plus sanglant, mais symbolique.

     Rapidement, apparaît un clergé stable, et un dogme, ensemble de vérités irrationnelles proposées par la hiérarchie, auxquelles le croyant se doit d’adhérer intégralement s’il ne veut pas être exclu.

          La popularité des religions à mystères dans l’Empire romain était immense : elle reposait sur deux éléments fondateurs, intégralement repris par le christianisme :

     1- Un éthos qu’on pourrait qualifier de « magique« , parce qu’il introduit dans le domaine du mystère en satisfaisant l’imaginaire, et le besoin de sensibilité.

     2- Une réponse au besoin sécuritaire des croyants : la promesse d’une survie apaise l’angoisse devant le trou noir de la mort.

     La nouvelle religion se constitue au cours d’assemblées, dont les Lettres de Paul et les Actes soulignent le caractère exalté, quasi incontrôlable. La part de rêve, d’irrationnel et de névrotique y est importante : on voit les nouveaux dirigeants utiliser ces délires de groupe pour consolider leur pouvoir, tout en essayant de les contrôler.

          La magie, l’offre sécuritaire et le pouvoir : nous avons là les trois composantes du béton, avec lequel on coule les murs épais d’une Église.

     Dans ce contexte, la commémoraison du juif Jésus va rapidement s’exprimer selon les schémas mentaux et les modalités cultuelles du paganisme ambiant : le caractère singulier, et singulièrement juif de cet homme inclassable disparaît, recouvert du somptueux manteau des utopies grecques et oriantales – à vrai dire, universelles.

     Ce paganisme, autrefois rejeté farouchement par le peuple juif, est désormais intégré dans le dogme comme dans la pratique de l’Église chrétienne : les peuples y trouvent la part de rêve et de sensibilité dont ils ont besoin, en même temps que la sécurité d’une promesse d’éternité. La fusion (remarquablement réussie) de ce paganisme avec la mémoire faussée de Ieshua, le rabbi juif, assur le succès et la diffusion planétaire de la nouvelle religion, que je qualifierais de judéo-païenne.

      Les 1° communautés chrétiennes, encore illicites et donc discrètes, vont pourtant consacrer une partie de leurs jeunes énergies à se déchirer entre elles autour d’un point central : l’identité de Jésus. Et tout d’abord, pour pouvoir devenir dieu il doit cesser d’être juif : très tôt, l’Église renie son enracinement dans le judaïsme. Ensuite, se pose une question lancinante : s’il est dieu, est-il toujours homme ? Et s’il reste homme, est-il également dieu ? Comment ces deux existentiaux, inconciliables, peuvent-ils se trouver fusionnés dans le même individu ?

     En 325, pour la première fois, la divinité de Jésus est officiellement proclamée au concile de Nicée, sans que soit pourtant tranchée la question du comment.

     C’est que l’Église ne possède pas encore l’envergure qui lui permettrait d’imposer, et de s’imposer. Elle y accède sous l’empereur Théodose : entre 381 et 392, il décrète ;e christianisme religion d’état. De persécutés, les chrétiens deviennent persécuteurs, et Rome peut enfin exiger la soumission de tous à l’édifice dogmatique en construction. L’Empire romain qui se délite rêve d’unité, et l’Église doit lui en fournir les moyens, en même temps que le modèle.

     Aboutissement de trois siècles de luttes féroces entre chrétiens, le concile de Chalcédoine (451) définit enfin le comment de la divinité de Jésus. Il l’appelle d’un seul mot, Trinité : comme celle de dieu, l’unité de l’Empire est proclamée, et comme celle de dieu, sa diversité est reconnue.

     Mais ce n’est q’au VII° siècle que les conséquences ultimes de la divinisation de Jésus seront définies, par la condamnation des agnoètes puis des monothélistes (III° concile de Constantinople, 681). Revêtu d’ornements divins parfaitement ajustés, Ieshua, devenu Christ, est désormais présentalbe au monde.

     Or c’est dans ces années, à partir de 650, que se développe, de façon foudroyante, un mouvement appelé à faire parler de lui : l’islam. Qui va chasser l’Église de sa terre d’origine, le Moyen Orient.

      Partout ailleurs, Rome tient le pouvoir : elle est en position de force ou de monopole dans tous les domaines de la vie civile et politique, et ce jusqu’à une époque toute récente.

     S’ensuivent trois siècles qui sont les plus sombres de l’histoire occidentale : difficiles tentatives de reconstitution de l’Empire, invasions musulmanes, invasions multiples… L’Église est le seul ilôt stable, émergeant de cette mer démontée. L’Europe trouve d’abord en elle la force de sa survie, puis le creuset où va se forger son identité, son unité face à l’adversité : dès lors, et jusqu’au projet de constitution de 2004, l’Europe reconnaîtra toujours dans le christianisme son fondement identitaire.

     A peine sortie de ce chaos, elle voit réapparaître la remise en cause, non plus de la divinité de Jésus, mais de ses conséquences : le pouvoir de l’Église, terni par ses moeurs dissolues. Sous forme de réformes, de révoltes ou de révolutions, chacun des siècles qui suivra viendra ébranler au moins une fois l’ordre défendu par l’Église, en matière de dogme ou de discipline.

     Aucune de ces tentatives de réformes n’a jamais abouti : l’Église les a toutes surmontées par la violence. Parfois affaiblie par elles, elle ne s’est jamais remise elle-même en cause, ni l’édifice de ses dogmes – et son noyau fondateur, la divinité de Jésus.

     On l’a vu, c’est au moment où l’Église peaufinait cette divinisation d’un homme qu’un vigoureux mouvement d’origine arabe lançait au monde un défi : une nouvelle religion, qui rejette le paganisme en affirmant l’unicité de Dieu et en refusant la divinité de Jésus.

      Ceci n’est pas une simple coïncidence : d’inspiration entièrement judéo-chrétienne, le Coran répond à l’éternelle question : qui est Jésus ? Et s’il n’est pas Dieu, quelles sont les voies d’accès au divin ? Cette interrogation, née de la fabrication d’un dieu à partir d’un homme, l’Église n’a jamais su y répondre qu’en faisant appel à ce que j’ai qualifié (un peu rapidement) de magie. Le Coran rejette explicitement la « magie chrétienne », et attire à lui un quart de l’humanité.

     L’islam coranique est donc la seule réforme radicale du christianisme qui ait réussi. Il l’a fait, et continue de le faire, en s’opposant par la violence à une chrétienté considérée par lui comme infidèle à Dieu, c’est-à-dire païenne.

      Hors l’islam, la réforme de Luther est parvenue à entamer l’unité européenne cimentée autour de l’Église de Rome. Mais Luther et Calvin se sont contentés d’une réforme intra-ecclésiale, dont l’aspect le plus visible a été d’ordre disciplinaire et sacramentel : ils n’ont pas touché aux dogmes fondateurs du christianisme, et Michel Servet a été brûlé en terre calviniste pour y avoir prétendu.

     Pourtant, Luther a semé la graine d’une véritable réforme par sa traduction de la Bible en allemand. Pour la première fois, la lecture et l’interprétation du texte sacré n’étaient plus réservés au seul clergé ! Timidement d’abord, puis de façon fructueuse, l’exégèse critique de la Bible se développe en milieu protestant. Elle est violemment combattue et interdite par l’Église catholique, qui la considère comme démoniaque et veut se réserver le pouvoir d’interprétation. Mais les digues romaines, assiégées de partout, finiront par céder : en 1943, prenant le contre-pied de ses prédécesseurs, Pie XII autorise pour la première fois l’exégèse historico-critique de la Bible (Divino Afflante Spiritu).

     Dès lors les catholiques peuvent – enfin – se joindre à un mouvement initié un siècle plus tôt : la « recherche du Jésus historique« . En fait, ce n’est pas un mouvement structuré, mais un ensemble hétéroclite de chercheurs (juifs, protestants, catholiques) qui travaillent tous dans la même direction, et publient individuellement les résultats de leurs travaux.

     En 1974, dans la solitude de mon monastère, je me suis engagé sur cette piste : je puis vous assurer qu’on s’y sentait bien seul ! Mais depuis les années 1980 et jusqu’à maintenant la recherche s’est emballée. Dieu malgré lui, publié en 2001 chez Robert Laffont, s’inscrit dans ce mouvement. Si je l’écrivais aujourd’hui, le fond resterait le même, mais il y aurait bien des corrections à apporter, tant les choses avancent vite.

      A quelques exceptions près, ces chercheurs appartiennent à une Église : ils ne peuvent donc s’autoriser à tirer toutes les conclusions de leurs travaux. Le faire, ce serait s’exclure de leur communauté, ou être exclus par elle. Je n’ai pas ce souci, et me sens libre d’aller là où ils ne peuvent s’aventurer.

     C’est-à-dire dans une grande solitude.

     Car découvrir qui était Ieshua Ben-Joseph, cet électron libre éliminé parce qu’il touchait à la structure même des pouvoirs religieux, moraux et politiques établis, c’est aller à contre-courant du mouvement général des esprits, des sensibilités, des conformismes sociaux. Nous l’avons vu, le succès  et l’existence même d’une religion vient de ce qu’elle satisfait les besoins de rêve, de magie, d’évasion d’une humanité qui souffre. Mais aussi de ce qu’elle sait répondre à l’irrésistible besoin de sécurité, qui taraude les êtres humains d’où qu’ils viennent.

     Jésus, par sa façon de vivre comme par son enseignement, n’offre pas la sécurité. Il propose une remise en question permanente : l’entrée dans son « Royaume » n’est pas une promesse, mais le fruit d’un arrachement – ou plutôt d’une succession de déracinements, proche de l’anatta enseignée ailleurs par le Bouddha.

      La « recherche de Jésus », dans laquelle je me suis engagé, va exactement à l’encontre du besoin viscéral des peuples. Plus on s’approche de lui – tel qu’on l’entrevoit à travers les textes, tel qu’on peut le rencontrer dans la prière – plus on s’approche de Jésus, et moins on le rêve.

     Plus on s’approche du Dieu vers lequel Jésus guide ceux qui le suivent, et moins on l’imagine : à l’école du galiléen, la réalité tue les fantasmes religieux. Et les théologiens, maçons-architectes des Églises qui les prennent à leur service, se trouvent renvoyés par Jésus à leurs chères spéculations déconnectées du réel.

     La « recherche de Jésus », Prophète de l’insécurité, n’offre donc aucun des attraits qui en ferait un phénomène de masse.

  II. PERSPECTIVE

      Ceci nous ramène à aujourd’hui : où en sommes-nous ?

     Vous avez tous vu les images bouleversantes de Berlin, dévastée par les bombardements en mai 1945 : voilà où nous sommes. Dans un champ de ruines, celles d’un grand Reich dévasté.

     Seuls ceuX de ma génération peuvent mesurer l’étendue du désastre. Car nous avons encore connu, dans notre lointaine enfance, les dernières splendeurs d’une Église catholique sûre d’elle-même et triomphante : quand Pie XII, le dernier pape-roi, est mort en 1958, j’avais 18 ans.

     Les sociologues situent en 1942 (France, pays de mission de l’abbé Godin) le commencement de la fin. En fait, l’expansion missionnaire au XIX° siècle et la montée des fascismes au début du XX° ont masqué le déclin, qui était latent depuis plus longtemps. Ce déclin, il nous a explosé à la figure en à peine une génération – la nôtre : en 50 ans, tout a disparu de ce qui faisait la gloire de l’Église catholique. Partis politiques, syndicats, éducation, mouvements de jeunesse, organismes caritatifs (devenus ONG), présence hospitalière et même carcérale… Mais aussi : littérature (Claudel, Bernanos, Mauriac…), philosophie (Maritain, Gabriel Marcel…), poésie (Péguy, Marie Noël), musique (Honegger, Poulenc), peinture (Rouault, Cocteau), architecture (Le Corbusier) : en un demi-siècle, le catholicisme a disparu du champ de la créativité humaine.

     Mais il y a beaucoup plus grave : systématiquement détruite depuis 1978 par l’action conjointe du cardinal Ratzinger et de Jean-Paul II, la théologie catholique est morte. Les bouddhistes tibétains sont les seuls à s’intéresser aux deux domaines les plus actifs de la recherche depuis 30 ans, l’infiniment petit (biologie moléculaire) et l’infiniment grand (astrophysique). L’Église ne dit plus rien au monde, parce qu’elle n’a plus rien à dire.

     Elle répète, et elle se répète, à l’infini.

     Une société d’idéal comme l’Église qui n’a plus de pensée, d’où toute pensée est exclue ou pourchassée, cette société n’est plus vivante : elle n’est plus rien, qu’un musée du passé.

     Tout naturellement enfin, la spiritualité a également déserté la chrétienté. On compte environ cinq millions de français qui se disent actuellement proches du bouddhisme. Ce sont tous d’anciens chrétiens, déçus par le désert spirituel qu’est devenu pour eux leur Église.

     Et je ne parle pas des sectes, qui pullulent.

      En 1816, le fleuron de la marine française, La Méduse, coulait au large des côtes du Sénégal. Eh bien ! Les Églises, nouveau navire La Méduse, viennent de couler sous nos yeux. Nous sommes quelques rescapés du naufrage, abandonnés sur un radeau. D’où nous lançons des signaux désespérés, vers un horizon vide.

     Le Radeau de la Méduse, c’est nous.

     Le paradoxe dramatique de notre situation, c’est que nous avons tout reçu de ces Églises. Et d’abord, les textes fondateurs : la personnalité du juif Jésus était telle, qu’elle transperce les Évangiles, malgré les manipulations politiques dont ils ont été l’objet. Sans les Églises, je ne saurais rien de lui, et elles m’ont même donné les moyens de le découvrir derrière les maquillages dont elles l’ont recouvert.

     Le « meurtre de la mère » (l’Église) apparaît aujourd’hui comme une condition nécessaire à la redécouverte du Père, abba - comme l’appelait Jésus.

     Nous, qui sommes (sans l’avoir choisi) les derniers dépositaires d’une expérience unique, dont la possibilité nous a été offerte – alors qu’elle ne semble plus devoir être accessible aux jeunes générations,

     Nous, qui avons derrière nous toute une vie de recherche, par l’étude, d’une tradition recouverte aujourd’hui par le tintamarre des médias,

     Nous, pour qui Jésus n’est pas seulement un objet d’étude parmi d’autres, mais un être vivant, aimable et aimant,

     Que ferons-nous pour transmettre ce que nous avons reçu ? Allons-nous nous contenter d’autopsier un cadavre encore chaud ?

     Une nouvelle réforme est-elle possible ? Si l’Église catholique pouvait se réformer, cela se saurait. Elle ne l’a jamais pu, elle ne le pourra jamais. Quand le communisme a voulu se réformer, il a disparu. Une société d’idéologie ne peut pas remettre en cause les dogmes sur lesquels elle s’est construite : l’Église le sait, et c’est pourquoi elle maintient jusqu’au plus petit détail les aspects les plus in-croyables de son paganisme. Ce qui est nouveau, c’est que l’humanité n’adhère plus à la démarche magique du christianisme officiel : elle va chercher ailleurs le rêve dont elle a besoin. Ou bien – privée de rêve – elle s’enfonce dans la violence.

      Que faire ?

     Dans ce naufrage constaté du christianisme, je n’aperçois qu’une seule lueur d’espoir : le retour au Jésus de l’histoire. La recherche de Jésus tel qu’il fut, et non pas tel que l’Église l’a réinventé pour asseoir son pouvoir. Le retour vers Ieshua, fils de Joseph, m’apparaît comme la seule alternative au néant.

     Revenir vers Ieshua, c’est reconnaître que nous sommes parvenus à la fin d’un cycle de civilisation. L’Égypte, Sumer, Assur, les Incas, les Mayas, tant d’autres civilisations prestigieuses ont disparu… Eh bien ! Le christianisme vient de disparaître à son tour, sous nos yeux.

     C’est un peu comme si les gestes de Jésus n’avaient jamais encore été compris, ses paroles jamais encore entendues, son regard jamais encore croisé par un Occident qui se réclame non pas de lui, mais du Christ fabriqué pour figurer au fronton des cathédrales, signes et symboles


     Que faire ?

     Je dois maintenant parler en mon nom propre, et je le fais avec d’infinies réticences. Quitté par l’Église en 1984, je suis rentré depuis dans le silence. En sortir, pour quoi ? Proposer une nouvelle Église ? Ayant vécu de l’intérieur le naufrage du catholicisme, le désert m’a paru être le lieu de refuge le plus indiqué pour la rencontre personnelle avec le Dieu de Jésus.

     Que faire ? Pour quelle action sortir de ce désert où Jésus trouva l’Éveil autrefois, et où peut-être il appelle les rescapés de la défunte civilisation voulue par l’Église ?

     Je n’entrevois qu’une seule action à notre mesure : la formation. Transmettre à d’autres, si d’aventure il s’en trouve qui le souhaitent, ce que découvre cette communauté informelle et cachée des « chercheurs du Jésus de l’Histoire ». Transmettre, afin que Jésus ne meure pas avec l’Église.

     Après l’agonie du christianisme, tout est à reconstruire : il faut savoir où l’on va. Jésus disait : « Celui qui bâtit une tour, il commence par s’asseoir et réfléchir ». S’asseoir, à nouveau, aux pieds de Jésus. Et tenter de l’écouter, lui, enfin ! Toute action qui ne serait pas précédée par ce retour à l’école de Jésus lui-même me paraît illusoire.

     Revenir à l’école, humblement. C’est la proposition qui vous est faite, e,n trois étapes :

     1- Former d’abord à une lecture nouvelle des textes, à leur compréhension sous un regard neuf, non dogmatique : grâce à la « recherche sur Jésus » nous en avons aujourd’hui les moyens, qui manquaient à ceux qui nous ont précédés. Grâce à ces savants, à ces chercheurs acharnés qui, depuis environ cinquante ans, labourent un terrain qu’on croyait à jamais recouvert par le béton des dogmes.

     2- Une fois cernés les critères d’une lecture non-dogmatique des Évangiles, poser à nouveau la vieille question de l’identité de Jésus : qui était cet homme ? Comment expliquer les singularités de sa vie, depuis le séjour initial au désert où tout a basculé pour lui, jusqu’au tombeau trouvé vide ? Il a été transformé en Dieu : comment, quand, où, par qui, et surtout pourquoi ?

   3- Jésus enfin approché tel qu’il fut en lui-même, entamer avec lui un dialogue. Toutes les questions qui sont les nôtres aujourd’hui peuvent alors lui être posées, même celles auxquelles il semblerait que les Évangiles n’aient jamais pensé. Car Jésus, ce n’est pas seulement un maître à penser : celui d’une époque révolue, marqué par elle et catalogué dans les rayonnages de l’Histoire, comme tant d’autres pédagogues et philosophes du passé. Jésus, c’est un mouvement, une façon d’être, une façon de voir, une attitude face à la vie et aux questions qu’elle suscite. Il ne demande qu’une chose, dialoguer avec nous : encore faut-il que nous nous adressions à lui, et non pas à une icône, recouverte par la fumée des cierges d’une Église.

     Tel pourrait être le programme d’une formation, préalable indispensable à toute action. C’est un retour sérieux, exigeant, aux textes et à eux seuls. J’utilise pour cela les acquis de la recherche fondamentale de ces dernières années, mon propos est de les rendre accessibles à un public non-spécialisé.

     Une seule condition me paraît requise pour participer à cette formation : un intérêt, qui peut aller de la simple curiosité à la passion, pour cet homme hors du commun. Dès lors qu’on rencontre Ieshua Ben-Joseph, tout le reste – appartenance à une Église, foi ou non-foi, passe à l’arrière-plan. Puis disparaît.

      Le radeau de la Méduse va-t-il toucher terre quelque part ?

     La réponse à cette question ne m’appartient pas.

                            M.B., 22 janvier 2007

L’ABBÉ PIERRE ET LE SUCCESSEUR DE PIERRE

          La mort de l’Abbé Pierre nous touche, parce qu’elle sonne un peu comme un bilan. Bilan d’un demi-siècle de société française d’abondance, qui laisse ses déchets à la rue aujourd’hui comme en 1954. Mais bilan aussi de l’Église catholique à l’orée du XXI° siècle.

          Comment se fait-il que la figure la plus populaire d’un des pays les plus farouchement laïcs au monde soit un prêtre, qui n’a jamais caché ni sa soutane, ni sa croix de guingois sur la poitrine ? Pour deux raisons, semble-t-il :

          1- D’abord, l’abbé rappelle aux plus mécréants d’entre nous que nous sommes un pays profondément marqué par les valeurs évangéliques. Les socialistes, et même les communistes, se reconnaissent dans le message de Jésus le nazôréen, sans lequel leurs partis politiques ne seraient pas ce qu’ils sont. Je n’y peux rien, c’est politiquement incorrect mais c’est ainsi.

          Des évangiles, l’abbé n’a retenu qu’une chose : l’amour du prochain, dont Jésus lui-même fait l’égal de l’amour de Dieu. La re-connaissance du prochain, dont Jésus fait l’égal de la connaissance de Dieu.

          Pour les Églises (qui se réclament pourtant des évangiles) la connaissance de Dieu – la possibilité de s’en faire une idée, de savoir qui il est, de le connaître – passe par le dogme. Et le dogme, c’est l’Église qui l’élabore, le façonne à son gré, le proclame puis l’impose. Tout comme Jésus, l’abbé ne se référait à aucun dogme : le prochain, c’est-à-dire l’homme ou la femme abandonnés sur la route (comme dans la parabole du Bon Samaritain), voilà le dogme. L’amour en action.

          Le peuple ne s’y est pas trompé, croyants comme athés : cela sonne juste. Si Dieu existe et peut être rencontré quelque part, c’est bien dans ce regard-là. Le regard que Jésus lui-même portait, en son temps, sur le monde tel qu’il était et Dieu tel qu’il est.

          Et la France, pays de Voltaire et de Hugo, se retrouve dans cette approche-là de Dieu. L’approche non-dogmatique qui est avant tout un regard sur l’autre, qui forme et éduque le regard intérieur.


          2- La France se retrouve dans cette distance prise avec les dogmes. Mais aussi dans les conséquences pratiques de cette distance : par son choix des pauvres, l’abbé insulte Rome et ses richesses. Par sa préférence pour les sans-voix, il fouette Rome et son amour de la puissance. Par sa liberté sexuelle, il horrifie Rome et sa hantise du sexe.

           Un abbé Pierre ne pouvait sans doute naître que dans ce pays qui n’a jamais oublié l’évangile, mais n’en retient pas forcément ce que lui conseille sa hiérarchie ecclésiale.

          L’abbé Pierre ne sera jamais canonisé : le successeur de Pierre ne peut donner en exemple, au peuple qu’il administre, un homme qui lui fait ouvertement pareils pieds de nez.

          Pauvre Pierre, qui n’a jamais été pape, et aurait peut-être rêvé d’être un jour  un abbé aux chaussures éculées et à la soutane verdâtre.

                                                M.B., 26 janvier 2007

CHRISTIANISME : LES CHOSES BOUGENT-ELLES ?

          En 1967 prenait fin à Rome un Concile oecuménique. Pour la première fois dans l’histoire de l’Occident, un concile véritablement oecuménique, rassemblant non seulement tous les évêques catholiques d’Occident et d’Orient, mais aussi des représentants des Églises Orthodoxes et Protestantes séparées de Rome, et des laïcs.

          Un an plus tard, la « Révolution de Mai 68 » partait de France et secouait progressivement la planète : la jeunesse affirmait qu’on pouvait changer le monde tel qu’il va, et les moins jeunes se mirent à y croire sincèrement. Mouvement civique des noirs américains, paix, droits de la femme, relations Nord-Sud, éducation…  et religions : un nouvel ordre mondial était possible, le moment était venu de le faire advenir. Tous s’engouffrèrent dans cette brèche, avec enthousiasme : on allait voir ce qu’on allait voir.

          Dans l’Église catholique, on parla de liturgie en langues vivantes, de collégialité épiscopale, de retour aux sources, de nouvelle évangélisation, de nouvelle spiritualité. Le mouvement charismatique devint l’aile marchante du renouveau des Églises.

          Quarante ans après, des sociologues dissèquent et étudient ce phénomène et ses suites. Sans prétendre ajouter quoi que ce soit à leurs savantes études, voici une simple réflexion, qui est aussi le témoignage d’un acteur des événements de l’époque.

I. Christianisme : les choses peuvent-elles bouger ?

          Au point de départ du christianisme, il y a le coup de génie de quelques hommes (Paul de Tarse, les derniers rédacteurs des évangiles et surtout du IV°) : utiliser la mémoire d’un rabbi juif itinérant, thaumaturge et prophète, pour créer une nouvelle religion. Qui va utiliser – tout en prétendant s’en démarquer – le meilleur du judaïsme et des religions orientales de l’Empire romain. Un dieu unique (judaïsme) et l’espérance d’une religion (religions orientales) fondée sur la résurrection, affirmée contre toute vraisemblance, du rabbi Jésus devenu Dieu.

          Tout repose donc sur la résurrection de Jésus, preuve de sa divinité.

          Comme cet événement ne pouvait être ni prouvé, ni admis par les juifs chez qui il prit naissance, il va être établi, puis confirmé, par un ensemble de spéculations qui s’imposeront aux croyants comme « la preuve des réalités qu’on ne voit pas » (Hb 11,1) : des dogmes.

          Ces dogmes vont progressivement s’emboîter l’un dans l’autre, chacun découlant nécessairement du précédent et annonçant le suivant. Chacun étant la conséquence inévitable du précédent, et appelant le suivant par la force contraignante de la logique interne d’un système clos.

          Dix-neuf siècles après, la proclamation de la résurrection de Jésus apparaît comme un coup de force, niant toute évidence historique, ne pouvant se réclamer ni de l’enseignement ni de ce qu’on sait de la vie de Jésus : c’était un mensonge d’État, indispensable à la réalisation d’une ambition – prendre le pouvoir religieux.

          Construit sur ce mensonge nécessaire, l’édifice des dogmes, tel qu’il apparaît aujourd’hui, est un immense château de cartes : tout s’emboîte, retirer une seule carte c’est faire s’écrouler l’édifice entier par l’effet dominos.

          L’Église le sait : toucher à l’un quelconque des dogmes ou de leurs conséquences, c’est provoquer la fin du christianisme comme système idéologique cohérent. Son réflexe de préservation s’étend même à des aspects de sa vie qui ne reposent sur aucun dogme, comme le mariage des prêtres ou l’ordination sacerdotale des femmes.

          Rien ne peut donc bouger dans l’Église, et rien ne bougera jamais. Même des détails qui semblent secondaires, comme l’emploi des langues vivantes dans la liturgie, ne peuvent prendre durablement racine : ils apparaissent comme des fissures dans l’édifice, et une fissure, on ne sait jamais jusqu’où cela peut aller. Le retour à la messe en latin, pitoyable victoire d’arrière garde, est dans la logique de l’instinct de conservation.

II. Une espérance, les « chrétiens critiques » ?

          Après l’enlisement du mouvement charismatique, on a vu naître des groupes de « chrétiens critiques » qui se situent délibérément sur le Parvis de l’Église, c’est-à-dire un pied dedans, et un pied dehors.

          Contrairement aux charismatiques, ces groupes ne donnent pas la primauté à l’affectif mais à la réflexion. Pendant 28 ans, toute l’action de Jean-Paul II et de son bras droit (le cardinal Ratzinger) a consisté à décapiter les têtes pensantes de cette réflexion, théologiens d’Europe ou des Amériques, clercs ou laïcs. Les quelques groupes de chétiens ouvertement critiques, qui ne veulent pas quitter l’Église mais lui apporter une « critique constructive », voient leur réflexions (et leurs propositions) se limiter à ces aspects marginaux, qui frappent l’imagination mais laissent soigneusement de côté les fondements dogmatiques : mariage des prêtres, ordinations des femmes, statut des homosexuels, justice sociale… Marginaux, ces terrains de lutte ne le sont assurément pas puisqu’ils touchent à la vie réelle des gens réels. Mais ils ressemblent un peu à un vol de mouches au-dessus du miel de la réflexion fondamentale.

          Cette réflexion fondamentale progresse pourtant. Des spécialistes non-théologiens (historiens, exégètes), juifs, protestants, catholiques, travaillent avec acharnement, et leurs résultats vont tous dans le même sens : la redécouverte du Jésus de l’Histoire derrière le Christ de la foi (et de l’Église). Leurs travaux sont publiés à un rythme soutenu, accessibles à tous. Mais d’abord, ils sont d’un niveau technique élevé, comme il se doit : il faut, pour en prendre connaissance, fournir un effort dont tous n’ont pas la possibilité ou le temps.. Ensuite, les Églises font tout pour les marginaliser (1) : le « chrétien moyen » n’en entendra jamais parler dans sa paroisse, et encore moins les enfants dans les catéchismes.

          Pourtant, la personne de Jésus continue d’attirer ou de fasciner, bien au-delà des Églises institutionnelles ou des cercles de croyants. Fin 2006, une enquête La vie-CSA montrait que pour 95 % des français – et pas seulement des catholiques ! – la personne et la figure de Jésus restent une référence fondatrice de notre identité culturelle et de notre civilisation. Alors que pour 51 % des catholiques (et une large majorité des français) ce même Jésus n’est plus perçu comme un dieu ressuscité.

L’Église a donc perdu son monopole sur Jésus : il demeure une référence incontournable, mais on ne sait plus qui il est.

          L’illustre inconnu, l’inconnu indispensable.

III. Ce qui est en train de « bouger » 

          Il n’y a pas que le Da Vinci Code : des dizaines, des centaines de livres paraissent depuis 10 ou 15 ans, destinés au grand public, autour de la personne de Jésus. Et des films à succès, des télé-films, des télé-documentaires, des séries télévisées… Vous avez forcément vu l’une ou l’autre, lu l’un ou l’autre.

          Un raz de marée médiatique, un véritable « phénomène Jésus ».

          Qui confirme ce que nous disions plus haut : d’abord, la personne de Jésus – le Jésus réel, le Jésus de l’histoire – fascine les foules. Ce phénomène est absolument nouveau dans l’histoire de l’Occident. Pendant 18 siècles, tout l’effort des théologiens et des Églises pour lesquelles ils travaillaient a été d’imposer la figure mythique du Christ-Dieu. Initiée timidement par Reimarus au XVII° siècle, la quête du Jésus de l’Histoire – Jésus tel qu’en lui-même – est un phénomène totalement nouveau, par l’ampleur qu’il a pris.

          Ensuite (et c’est un corrollaire), ce phénomène met en lumière l’échec et la fin des vénérables Églises traditionnelles. Il montre bien que ce qu’il nous faut, ce n’est pas une avancée sur le mariage des prêtres, ou tel autre point mineur : c’est une refondation du christianisme, dont l’énormité de ce phénomène récent, mais planétaire, montre à la fois l’urgence, et la possibilité.

          Hélas, la grande majorité de ces romans, de ces films ou télé-films autour de Jésus n’ont rien à voir avec les travaux des véritables spécialistes. Ils exploitent des fantasmes commerciaux (Marie-Madeleine concubine de Jésus, Jésus terroriste ou doux rêveur…) qui sont extrêmement rentables. Mais fourvoient le grand public (qui gobe l’appât avec gourmandise) sur de fausses pistes, ou dans des impasses. L’argent n’a pas d’odeur, et le parfum de la vérité est fragile.

          Il n’empêche : des foules considérables (le « peuple ») s’habituent, à travers des romans de caniveau ou des films racoleurs, ils s’habituent à entendre parler de Jésus autrement. Si les réponses (quand il y en a !) sont misérables, les questions posées sont justes, et elles tournent autour d’une seule : mais enfin, qui était Jésus ? Posant les vraies questions sans pudeur, ou même avec impudeur, ces « coups » médiatiques auraient été impensables il y a 40 ans. Leur succès est une brèche dans l’édifice immuable des dogmes fondateurs de l’Occident.

          Cette brèche, il faut s’y glisser. J’ai tenté de le faire avec un roman d’action, Le secret du 13° apôtre : on y trouve toutes les ficelles du Thriller, et j’en demande pardon. Mais la base historique est vraie, fondée sur les travaux des exégètes. Ce roman est traduit en 16 langues pour 17 pays : ceux qui le liront ne seront pas emmenés dans le fossé. Le divertissement, j’ai tenté de le mettre au service de la vérité, ou du moins de sa recherche honnête.

          C’est donc en-dehors des Églises, en-dehors même des groupes de « chrétiens critiques », que les choses bougent. Et peuvent bouger dans le bon sens, s’ils sont plus nombreux ceux qui utilisent l’appétit du public sans jamais cesser d’aimer et de respecter la personne et la personnalité de Jésus, l’inconnu des temps modernes.

                                                M.B., juillet 2007

(1) John P. Meier, l’un des plus remarquable de ces exégètes vivants, a dû faire une conférence dans une université américaine pour se justifier des attaques de l’Église catholique contre sa méthode de travail et ses résultats.

REDEVENIR CHRÉTIEN ? Le livre de J.C. Guillebaud

          Écrit de façon agréable, comme un témoignage personnel, le livre de J.C. Guillebaud (1) a pour ambition de montrer en quoi le christianisme, loin d’être une « chose morte », est et reste un fondamental vers lequel il nous faudrait aujourd’hui revenir.
          Il décrit trois cercles, et comment il les a franchis l’un après l’autre.

I. Le premier cercle

          « Le christianisme », disent ses détracteurs, « n’a plus rien à dire sur le monde du XXI° siècle… Historiquement estimable, il n’a plus voix au chapitre. Or, je suis convaincu du contraire » (p. 23).

         Pourquoi ?
          Parce que « au cœur même de cette modernité sécularisée, que nous croyons agnostique et même agressivement antichrétienne, la trace chrétienne » est profondément présente (p. 57). Dans un vaste panorama, Guillebaud montre comment tout ce qui a nourri l’Occident – la place de l’individu et sa valeur unique, l’aspiration égalitaire, l’espérance d’un progrès, l’émergence de la science… vient en fait du christianisme. A été profondément digéré par ceux-là même qui rejettent leur source chrétienne.
          L’Occident serait donc malade parce qu’il a perdu la trace du phénomène qui l’a fondé dans son identité : le christianisme.
          Je partage ce constat, qui est une évidence historique. Mais voudrais faire remarquer que c’est une forme particulière de christianisme qui a triomphé de toutes les autres, entre la fin du I° et – disons – la fin du IV° siècle. Et qui en a triomphé par la violence morale, intellectuelle, dogmatique, parfois physique.
          Ce sont les vainqueurs qui écrivent l’Histoire.

II. Le deuxième cercle

Ce serait celui de la subversion évangélique. En quoi réside-t-elle ? Dans le fait que le sacrifice, commun à toutes les religions anciennes, n’est plus le triomphe du sacrificateur sur la victime coupable. La victime sacrifiée (Jésus) est innocente, en lui la persécution sacrificielle est abolie. « Avec le christianisme, le discours des accusateurs est subitement retourné » (p. 107).
          La subversion du christianisme, ce serait donc la résurrection du Christ qui condamne à tout jamais la folie accusatrice des hommes. On reconnaît là le message de Paul, qui bâtit tout son édifice sur la mort et la résurrection d’un homme qu’il n’a pas connu. Emporté par son propos, Guillebaud écrit que « Des témoins ont « constaté » la résurrection », alors que la résurrection, justement, n’a été vue par aucun témoin. Alors qu’elle est une construction de l’esprit, Paul s’appuyant sur l’annonce malhabile faite par Pierre (Ac 4,2) pour construire une théologie de la mort salvatrice, de l’échappée belle par la résurrection, qui est encore aujourd’hui celle des chrétiens.
         Puis, de Justin l’apologiste (II° siècle) à Nietzche, quantité de philosophes sont appelés à la barre.
          Jusqu’à ce qu’enfin l’auteur affirme l’importance du judaïsme, d’une judaïté originelle du phénomène chrétien, oubliée pendant des siècles, dont la redécouverte affleure tout au cours de ces deux premiers cercles de son cheminement.

III. Qu’est-ce donc que le troisième cercle ?

          C’est celui de l’aboutissement, de l’acte de foi comme décision volontaire, la foi affirmée au-delà des « hommeries » de l’Église. Guillebaud fait le choix de croire, de donner son assentiment au christianisme malgré la « clôture dogmatique, l’arrogance cléricale » (p. 175).
          Et sa récompense, c’est de se sentir réchauffé par la chaleur du petit cocon des autres croyants. Partager leur « sensibilité particulière », leur « part d’émotivité », cette « familiarité indéfinissable que j’éprouve à me retrouver parmi des chrétiens ou des juifs » (p. 180)

          Je respecte bien évidemment le cheminement particulier, à la fois intellectuel et émotif, de J.C. Guillebaud. Mais je ne crois pas que ce soit là le cheminement d’un âge post-chrétien – le nôtre.
          Pourquoi avoir reconnu la judaïté de Jésus, et ne pas en tirer les conséquences ? Si Jésus est juif, alors les Évangiles sont des textes juifs. Son enseignement est celui d’un juif. Pour le comprendre tel que Jésus l’a donné tout en le vivant, il faut le resituer dans le judaïsme qui fut le sien, celui du I° siècle. Au lieu de se perdre dans le désert infini des philosophes, à commencer par Paul…
          Regarder Jésus vivre, aller et venir, rencontrer des souffrants : leur fait-il des discours ? Exige-t-il d’eux la « décision volontaire de la foi » ? Non. Il leur demande s’ils ont confiance en lui. « Crois-tu que je puis faire cela (te guérir) ? » Si tu as confiance dans cette personne qui est là devant toi, ce juif itinérant au message totalement subversif pour sa société, son clergé, ses rites juifs, alors tu es guéri : viens, et suis-moi.

          La faillite du christianisme, son effondrement tragique en ½ siècle, vient de son éloignement constant de la personne de Jésus, transformé en Christ ressuscité. Devenu prétexte et alibi pour la construction d’un édifice dogmatique – qui appartient bien à l’Histoire.
          L’Église ne fera jamais machine arrière : ce serait renoncer à trop de pouvoirs, trop de conforts, trop d’illusions si longtemps enseignées comme vérités.
          La personne de Ieshua Ben-Joseph (Jésus, fils de Joseph) pourra-t-elle devenir le point de ralliement de ceux qui ont soif, et que le christianisme a déçus comme déçoit une eau trompeuse ?

                        M.B. Septembre 2007


(1) Jean-Claude GUILLEBAUD, Comment je suis redevenu chrétien, Albin Michel 2007.

CHRISTIANISME : SE RELEVER DE SES CENDRES ?

          Entendu hier le sociologue Boris Cyrulnik commenter son dernier livre, sur la résilience.

          Qu’est-ce que la « résilience » ? En physique, c’est la capacité des aciers à conserver leur intégrité après avoir subi des chocs. Analogiquement, c’est la capacité, pour un individu, à se relever d’un échec grave, à repartir après avoir frôlé la mort physique ou l’anéantissement psychologique ou mental. « Résilience » a la même racine que « résistance ».
          Cyrulnik donne comme exemple les rescapés des Camps de la mort, ou les génocides récents.
          On lui pose la question : « La résilience individuelle peut-elle s’appliquer de la même façon à des groupes humains, à des communautés, voire à des nations ? »
          Oui, répond-t-il : exemple certains peuples, récemment soummis à des guerres qui avaient pour but de les exterminer, et qui s’en sont sortis mieux que d’autres, lesquels avaient pourtant connu une épreuve comparable à la leur.

          On lui pose alors la question : « Dans le cas d’une communauté humaine, quelles sont les conditions de la résilience ? Que faut-il, pour qu’un peuple se relève de ses cendres ? »

Il faut deux choses, répond Cyrul :

 1) De la solidarité entre les individus. Qu’ils se tiennent les uns les autres, qu’ils se soutiennent (moralement, idéologiquement, matériellement), qu’ils agissent en responsabilité collective.

2) Du sens. Qu’ils comprennent ce qui leur est arrivé, et pourquoi, et comment c’est arrivé.      

          Qu’ils puissent prendre du recul et se donner de la perspective. Pour qu’une communauté entre en résilience, il faut qu’elle sache d’où elle vient, comment elle en est arrivée là, pourquoi elle est menacée de disparaître. Ayant une idée claire et juste de son passé, elle peut commencer à se demander où elle va, et en prendre le chemin.
          Pour une communauté, la claire connaissance de son histoire, son analyse honnête et sans concessions, est le préalable à toute renaissance.
          Plus on y verra clair sur le passé, mieux on l’analysera, moins on se mentira sur les raisons et les causes du déclin, et mieux – et plus vite -on y verra clair pour repartir : pour avoir un avenir.
          Une analyse lucide, courageuse, sans dérobade, du passé, est la condition nécessaire de la résilience – de la survie, de la renaissance, du redémarrage.

          J’applique cette analyse pertinente à l’Église catholique, et à la civilisation qu’elle a nourri de l’intérieur pendant 17 siècles.
          Si la communauté des catholiques (ou ce qui en reste !) demeure hypnotisée par son passé, ses références dogmatiques
          -a- Sans faire face à la réalité : l’effondrement récent qu’elle connaît
          -b- et en se contentant de répéter les slogans et les certitudes de ce passé évanoui…
Alors, il n’y aura pas pour elle de résilience : elle restera sous perfusion, alimentée par le goutte-à-goutte des certitudes figées.
          Morte, en fait, dans un monde qui vit.

          Mais si cette communauté  accepte de comprendre le sens de ce qui lui est arrivé depuis 50 ans. Remontant le temps, si elle analyse le sens des grands tournant de son histoire, c’est-à-dire la création puis la lente pétrification de ses dogmes fondateurs. Si, enfin, elle se tourne à nouveau vers Jésus pour entendre ce qu’il a dit (et non pas ce qu’elle lui a fait dire)…
          Bref, si elle cherche du sens non plus dans le retour aux certitudes qui ont prouvé leur faillite, mais dans l’analyse des événements passés, puis dans le message original du grand prophète dont elle se réclame, Jésus le nazôréen,
          Alors, elle remplit la première condition.
          Si, au lieu de condamner ou d’ignorer (ou d’étouffer) ceux qui sont à la recherche du sens, elle les écoute et répercute leurs voix, les diffusant pour qu’elles rencontrent d’autres voix, d’autres chercheurs de sens – bref, si la solidarité dans la quête de sens prend la place de l’autorité totalitaire, alors, elle remplit la deuxième condition.

          Sans recherche du sens, et sans solidarité dans son expression et sa diffusion, le catholicisme continuera d’être un mort-vivant. Et l’Occident d’être privé de référent identitaire.
          I have a dream…

                          M.B., octobre 2008