Archives du mot-clé Mythes

AU COMMENCEMENT, DIEU CRÉA (I) – mais pas d’un seul coup)

On sait maintenant que l’univers a commencé un jour. Mais qu’y avait-il avant ? Ou (ce qui revient au même) QUI a créé ce qui existe – et qui n’existait pas avant ? Lire la suite

ORIGINE DE L’UNIVERS : l’être humain (III)

            L’univers n’est pas éternel, il a commencé. Une impensable quantité d’énergie est devenue matière en même temps qu’advenaient l’espace et le temps. À l’origine de ce passage du virtuel au réel, un algorithme, une information informante. J’ai cru pouvoir retenir cette hypothèse, la plus consonante avec nos connaissances scientifiques actuelles.

            Mais l’être humain ? Dans cet univers, comment est-il devenu ce qu’il est ? Lire la suite

Juifs, chrétiens, musulmans : LA FABRIQUE DE L’HISTOIRE

Judaïsme, christianisme, islam : trois mouvements religieux qui se sont construits sur une manipulation de l’Histoire. Une imposture devenue dogmes intangibles.

Nous allons les comparer sous cet angle, résumant de façon lapidaire ce que j’ai publié dans mes livres (1) ou sur ce blog (2).

I. Moïse, Josué, David : le mythe fondateur du judaïsme

Moïse est considéré comme le créateur du peuple hébreu, Josué comme celui qui le fit s’approprier la terre de Canaan vers 1200 avant J.C., accomplissant le premier génocide attesté dans l’Histoire. Et David comme le conquérant d’un vaste royaume qui se serait étendu de l’Euphrate à la mer Rouge.

Moïse a-t-il existé ? À part la Bible, les historiens ne trouvent nulle part mention de lui. Certains vont même jusqu’à mettre en doute la réalité de l’Exode qui aurait conduit le peuple hébreu d’Égypte en Canaan/Israël. Lire la suite

TOUT EST RELIGIEUX ? (Emmanuel Todd et la laïcité)

M. Emmanuel Todd a reçu de son hérédité l’inquiétude, source de questionnements radicaux, qui a fait au cours des siècles la grandeur du judaïsme. Dans un article de l’Obs du 30 avril dernier il déclare qu’en France, « tout est religieux désormais. Mais tout est religieux parce que la religion s’éclipse, et que rien ne l’a supplantée. » Lire la suite

Les musulmans dans l’impasse (IV) : LE MYTHE DES ORIGINES

            Parmi les réactions aux événements de janvier, plusieurs voix musulmanes, et non des moindres (le Président égyptien Al-Sissi, Dalil Boubakeur, des intellectuels) se désolidarisent des djihadistes : leur islam n’est pas le vrai islam !, clament-ils avec une unanimité assourdissante. Mais alors, où trouve-t-on le ‘’vrai islam’’ ?

            L’une des réponses à cette question est que l’islam a été perverti par la tradition (les hadîths). Il faut donc revenir aux origines de l’islam, faire retour à sa source, le Prophète et son enseignement à lui. Lire la suite

ET L’HOMME CRÉA DIEU ?

« Dieu créa l’Homme à son image… et l’Homme le lui a bien rendu. » Cette phrase célèbre, je voudrais l’examiner à la lumière d’un dialogue entre Edgar Morin et Tariq Ramadan. (1)

E. Morin rappelle que « les dieux sont le produit de l’esprit humain qui leur confère existence, transcendance, une force qui nous commande – et nous obéissons. Nous produisons des entités… qui ne pourraient pas exister sans nous. Et quand l’humanité mourra, ces dieux n’existeront plus. »

1- Il est évident que sans la conscience humaine il n’y aurait ni transcendance, ni d’ailleurs beauté ou vérité… C’est ce qui nous différencie des animaux, nous sommes des « animaux religieux », l’apparition du religieux signe l’apparition de l’humain sur terre.

2- Mais ce sont des religions que nous avons inventées en devenant humains, ce sont des dieux que nous avons façonnés à notre image. Nous avons construit un savoir sur les dieux, une science de Dieu, un discours sur Dieu : la théologie. Prétendant connaître l’identité de dieu, nous avons transmis ce savoir en l’élaborant de plus en plus. Transmettre, en latin tradere, tradition.

3- Affirmer que notre science des dieux disparaîtra avec nous, c’est une évidence que rappelait déjà saint Paul. Mais laisser à entendre que « Dieu », c’est-à-dire une forme de personnalisation de la transcendance, disparaîtra lui aussi, c’est passer de l’évidence à la spéculation, de la constatation à un a priori philosophiquement daté et marqué.

T. Ramadan répond à E. Morin en rappelant que les trois religions monothéistes se fondent sur une Révélation inscrite dans des textes. Il ajoute que « déterminer le rôle de la Révélation, c’est s’interroger sur ses limites. »

Pendant plus de mille ans, les chrétiens ont cru que Moïse avait écrit la Torah sous la dictée de Dieu en personne. Pie XII ayant autorisé en 1943 l’exégèse historico-critique de la Bible, ils finirent par admettre que ce sont des prophètes, des apôtres, des disciples anonymes qui avaient écrit les textes sacrés. Alors se posa la question fondamentale : Dieu est-il l’auteur de la Révélation ? La Révélation est-elle humaine, ou divine ?

Replaçons les choses dans l’épais tissu de l’Histoire. Au cours des siècles, quelques hommes, quelques femmes ont fait l’expérience intime d’une relation avec une transcendance qu’ils individualisaient en la nommant « Dieu ». Cette expérience, elle était inexplicable en termes psychologiques, sociologiques, médicaux, mais elle a existé et E. Morin le rappelle : « Je ne crois pas en Dieu, mais la mystique m’intéresse. Que des mystiques aient eu des contacts avec Dieu, c’est arrivé ! »

Des hommes et des femmes de toutes cultures, d’époques et de milieux très différents. Certains appartiennent au mythe – comme Abraham ou Moïse – mais un mythe construit et enrichi par les anonymes qui l’ont transmis et avaient fait, eux, l’expérience qu’ils prêtent à leurs héros. D’autres appartiennent à l’Histoire, comme Jésus. Leur expérience a été transmise et mise en forme par des écrivains le plus souvent anonymes : le cas de Paul de Tarse est unique, celui d’un apôtre qui écrit lui-même le récit de son expérience mystique.

Ensuite viendront de nombreux témoins – comme Thérèse d’Avila – dont les textes ne sont pas considérés comme révélés, bien qu’ils traduisent une expérience réelle de l’Invisible.

Les textes les plus anciens ont été retenus au terme d’un long processus de sélection. C’est l’Église apostolique qui a finalement choisi, parmi une soixantaine, quatre évangiles qu’elle considère comme « révélés ». Non sans les avoir corrigés, amplifiés parfois. L’ambition de l’exégèse historico-critique est de replacer ces textes dans leur contexte linguistique, historique, sociologique, politique pour tenter de retrouver, derrière les intentions et les ambitions des rédacteurs, la fraîcheur et l’authenticité de l’expérience initiale.

Celui ou celle qui a expérimenté la réalité de la transcendance ne trouvant pas de mots pour le dire, il en parle par images, par métaphores. La poésie est le mode privilégié de la Révélation, voyez entre autres les Psaumes, le Cantique des Cantiques ou les paraboles de Jésus.

Hélas, les religions ne sont pas poétiques. Leur intention inavouée est de transformer l’expérience in-dicible des témoins en formulations de plus en plus précises, en dogmes, en lois morales ou sociales. Car il s’agit avant tout de prendre le seul pouvoir qui dure (et ne coûte rien), le pouvoir sur les esprits et sur les cœurs de larges masses humaines.

Ce sont les religions qui ont été créées par l’Homme pour établir sa domination sur d’autres hommes. Mais derrière chacune se cache, plus ou moins éloignée, l’expérience de quelques authentiques explorateurs de la transcendance.

Parfois, la distance entre le texte sacré et l’expérience initiale est courte, comme dans les paraboles de Jésus. Parfois elle grandit, comme dans les discours philosophiques attribués à Jésus par le quatrième évangile (2). Parfois elle est considérable, comme dans toute une partie du Coran marquée par l’idéologie meurtrière du messianisme (3).

Mais – au prix d’un travail personnel plus facile aujourd’hui qu’hier – chaque religion offre l’accès à l’expérience réelle, in-dicible, de Celui que les théologiens appellent « Dieu ».

Disons-le autrement : les religions mènent à Dieu, à condition de savoir les dépasser.

                                                            M.B., 1er décembre 2014
 P.S. : Oui, sur pareil sujet c’est un peu court, mais je suis très pris par la mise au point de mon prochain bouquin…

(1) Au péril des idées, Presses du Châtelet, Paris, 2014, pp. 48-53.

(2) Voyez à ce sujet L’évangile du treizième apôtre, aux sources de l’évangile selon saint Jean.

(3) Voyez Naissance du Coran, aux origines de la violence.

ISRAËL EN PALESTINE : LE QUATRIÈME REICH ?

Une fois de plus, Israël massacre impunément des civils Palestiniens, et cela dure depuis cinquante ans. Aucun « processus de paix » n’a abouti, aucun n’aboutira jamais.

Pour comprendre, il faut relire quelques passages du Livre de Josué, écrit au milieu du VI° siècle avant J.C., quand les Hébreux exilés à Babylone recomposaient un passé devenu mythique.

La Shoah des Palestiniens (Nakbah)

Il est donc écrit dans la Bible que sur l’ordre de son dieu, Josué envahit la Palestine : « Tous ses voisins se sont unis pour combattre Israël. Mais Josué est tombé sur eux à l’improviste, les a battus et poursuivis jusqu’au Liban (1). » Vient ensuite la description complaisante du premier génocide attesté par l’Histoire: « Josué attaque les villages en partant du centre, et massacre tout être vivant, sans laisser échapper personne. Tous sont passés au fil de l’épée. Il soumet ainsi tout le pays jusqu’à Gaza, sans laisser un seul survivant (2). » Génocide accompagné d’une spoliation des biens : les Juifs « s’emparent des villes par la violence, ils en éliminent les autochtones par le massacre, sans rémission. Quand il n’est plus resté aucun Palestinien, Josué a pris possession de cette terre et l’a distribuée aux tribus juives (3). » Puis il déclare : « Toutes ces populations que nous avons exterminées, Dieu les a dépossédées pour vous… Prenez possession de leurs terres, des terres qui ne vous ont demandé aucune fatigue, des villes bâties par d’autres dans lesquelles vous allez vous installer, des vignes et des oliveraies que vous n’avez pas plantées (4)… Les juifs bâtirent des villages dans les terres spoliées, et s’y établirent (5). »

Il encercle Jéricho dont la population est systématiquement éliminée, comme celle du ghetto de Varsovie : « Jéricho est enfermée et barricadée : nul n’en sort ou n’y rentre. Après y avoir pénétré, les juifs ont massacré tous ceux qui s’y trouvaient, hommes, femmes, enfants (6). »

Cela ne vous dit rien ? Spoliations des biens, ghettos anéantis, extermination programmée… Hitler n’avait rien inventé, tout était déjà dans la Bible.

Entre les populations spoliées et leurs spoliateurs, aucune coexistence ne sera jamais possible : « Nous devons savoir, déclare Josué, que les populations [autochtones] que nous n’avons pas réussi à chasser vont constituer pour nous une menace permanente, une épine dans notre flanc et un chardon dans nos yeux. Et ceci, jusqu’à ce qu’ils nous aient été rayés du sol (7). » C’est eux, ou nous. S’engage alors un engrenage de la violence, et plus tard le héros juif Samson déclare : « Nous ne serons quitte envers les autochtones qu’en leur faisant du mal (8). » À quoi ils répondent : « Nous faisons la guerre aux Juifs parce qu’ils se sont emparés de notre pays. Rendez nous ces terres, maintenant ! » (8)

 Le Messianisme et l’obsession du Royaume

Dans Naissance du Coran, j’ai raconté comment, à partir du Livre de Josué, était née l’idéologie messianique chez les Juifs exilés à Babylone qui rêvaient de reprendre possession de leur terre : le Royaume de David et surtout Jérusalem, lieu du retour du Messie et donc centre du monde.

Ce Royaume de David, qui se serait étendu de l’Euphrate (Irak) jusqu’à Gaza, on sait maintenant que c’est un mythe. L’ambition des Juifs se limitait à sa reconquête. Ils avaient dû émigrer par la force, et c’est par la force qu’ils reviendraient. S’ils considéraient que ce retour se ferait, comme autrefois sous Josué, par une guerre d’extermination, jamais leur ambition n’a été mondiale. Elle se limitait à Heretz Israël, le Grand Israël, avec Jérusalem pour capitale.

Issue du judaïsme, la chrétienté a hérité de son idéologie messianique en étendant son ambition à la terre entière. La Cité des hommes devait devenir la Cité de Dieu.

Dans Naissance du Coran, je montre comment des Arabes, endoctrinés par des judéo-chrétiens nazôréens, ont adopté au 7e siècle ce messianisme dans sa version la plus dure. Ils résidaient en Syrie : voulant rééditer les exploits mythiques de Josué, ils se sont d’abord appelés les émigrés, muhadjirûn, « ceux qui reviennent chez eux ». Mais contrairement aux Juifs leur ambition ne se limitait pas à la reconquête du Royaume de David, elle était devenue mondiale. Au bout d’un siècle, abandonnant le mot muhadjirûn, ils s’appelèrent eux-mêmes mouslims – « ceux qui sont soumis à Allah », au Coran et à son Prophète.

Depuis lors, deux puissances messianiques se sont affrontées, elles s’affrontent toujours. L’Occident chrétien et le monde musulman, animés de la même ambition planétaire : leur Royaume, c’est le monde entier.

Pourquoi alors les musulmans s’en prennent-ils aux Juifs, dont l’ambition de conquête n’a jamais dépassé le Grand Israël ?

À cause de Jérusalem, lieu saint par son Histoire – et parce que c’est là que le Messie doit revenir.

Pendant plusieurs siècles, la conscience messianique des Arabes et l’ambition qui l’accompagne s’étaient endormies. Elle se sont réveillées au 20e siècle sous l’action de plusieurs facteurs – fin de l’époque coloniale et de ses humiliations, perte d’identité de la chrétienté, argent du pétrole.

Coïncidence ? Au même moment, deux totalitarismes adoptaient une version laïque du messianisme : le communisme, et le nazisme. Avec les méthodes qui furent celles de Josué, la conquête par l’extermination.

Le communisme s’est effondré, le nazisme a été vaincu. Restent face à face trois puissances messianiques : les Juifs qui jamais n’abandonneront le rêve du Grand Israël, l’Occident qui n’a pas oublié ses racines chrétiennes, et l’islam.

Les civilisations apparaissent, puis disparaissent. Le messianisme ne disparaîtra pas, parce qu’il possède sur elles un atout essentiel : il offre à ses adeptes le rêve du retour à un paradis perdu. Qu’il faille, pour y parvenir, violer les lois établies pour la préservation de l’humanité, cela importe peu à un messianiste. L’humanité qu’il veut rétablir n’est pas celle-ci, qui doit disparaître pour que naisse le monde nouveau. Société sans classes, Reich Aryen ou Paradis promis aux mouslims, ce sont des rêves.

Les rêves ne meurent pas.

C’est en journaliste et en témoin scrupuleux que Charles Enderlin a publié récemment Au nom du Temple. Son livre est une illustration de Naissance du Coran : il décrit le retour irrésistible du messianisme au sein des gouvernements israéliens successifs, appliquant aux infortunés Palestiniens les méthodes qui ont autrefois tenté d’éradiquer les Juifs du Troisième Reich.

Après les crimes de la dernière guerre dont il fut l’artisan ou le complice, tétanisé par sa mauvaise conscience, l’Occident ferme les yeux et laisse faire la Nakhbah, équivalent palestinien de la Shoah. Et si certains chez nous s’indignent du traitement appliqué aux civils de Gaza, nos ministres se contentent « d’appeler le gouvernement israélien à la modération », comme M. Le Drihan ce matin.

Appeler des messianistes à la modération, on croit rêver ! C’est ignorer ce qu’est le messianisme, c’est méconnaître les trois mille ans d’Histoire au cours desquels il s’est exprimé dans une longue traînée de sang et d’horreur.

J’ose imaginer que ces ministres sont tout, sauf ignorants.

Si ce n’est pas de l’ignorance, alors, de quoi s’agit-il ?

                                                                                          M.B., 13 juillet 2014.
P.S. : pour ceux que cela intéresse, en plus de Naissance du Coran cliquez en haut sur « Articles ». A droite cliquez sur « Liste des Catégories » : dans la catégorie « Judaïsme », vous trouverez plusieurs articles sur le sujet.

(1) La Bible, Livre de Josué, chap. 11.

(2) Livre de Josué, chap. 10

(3) Livre de Josué, chap. 11. J’appelle Palestiniens les populations locales, qui ne prendront ce nom (phalistin) que plus tard.

(4) Livre de Josué, chap. 24

(5) Livre des Juges, chap. 21

(6) Livre de Josué, chap. 6.

(7) Livre de Josué, chap. 23

(8) Livre des Juges, chap. 11

 

PAQUE JUIVE, PAQUE CHRÉTIENNE : Histoire et Mythes

I. PAQUE JUIVE

     Deux événements structurent le judaïsme, encore aujourd’hui :

     1) Le passage de la Mer Rouge, après la fuite d’Égypte : c’est à dire la Pâque.

     2) La double rencontre au Sinaï, qui suivra la Pâque :

          -a- La rencontre du buisson ardent : Moïse est seul, au pied de la montagne. Raconté au chap. 3 du livre de l’Exode, cet événement deviendra fondateur de la tradition prophétique juive.

          -b- La rencontre de « Dieu », au sommet de la montagne : Moïse s’est séparé du peuple juif, resté dans la vallée. Cet événement, très souvent relu dans la Bible, deviendra fondateur de la tradition légaliste juive, qui aboutit à l’époque de Jésus à l’école pharisienne .

     La double rencontre au Sinaï ne repose sur aucun fondement historique, elle est purement mythologique. En revanche, le départ de l’Égypte et le passage de la Mer Rouge ont un fondement historique. Ou plutôt, « auraient » : car la question est vivement discutée entre exégètes, historiens et archéologues.

      Beaucoup croient en effet pouvoir identifier le récit d’Ex 12-14 avec un événement dont on retrouve trace dans les chroniques égyptiennes de l’époque : la présence en Égypte, puis le départ d’une communauté de Habirou, sans doute après le règne d’Akhénaton (1374-1347), initiateur de l’essai avorté de monothéisme autour du dieu Aton.

     Il n’y a pas consensus chez les historiens, mais les indices cumulés sont suffisants pour soutenir l’hypothèse : une tribu de Habirous (qui deviendront « juifs ») se serait en effet enfuie d’Égypte dans des conditions conflictuelles, provoquant la colère du pharaon Ramsès II, avant d’errer longuement dans le désert.

     Admettons qu’il y a un substrat historique à cette fuite d’Égypte, d’une tribu de travailleurs forcés, vers 1250 avant J.C. : autour de cet événement « historique » va se développer le mythe fondateur du judaïsme. Les dix plaies d’Égypte, le passage miraculeux de la Mer Rouge, la manne, les cailles… Tous éléments totalement mythologiques. Mais à l’origine du mythe, il y a eu un événement qui est de l’ordre des faits, non du mythe : si ténu que soit cet événement, il s’est passé quelque chose.

     Et les historiens donnent même une explication simple du miracle de la Mer Rouge, d’où ils déduisent l’itinéraire probable suivi par les fugitifs conduits par Moïse.

     De là à déduire que les chefs de cette bande de fugitifs (et donc, Moïse lui-même) étaient des prêtres d’Aton, obligés de quitter leur pays après l’échec de la réforme monothéiste d’Akhénaton… Et donc, de là à faire remonter l’invention du monothéisme non pas aux juifs, non pas à Moïse, mais à l’Égypte… Il y a plus qu’un pas : un enchaînement de probabilités, qu’un historien ne peut considérer qu’avec une grande circonspection.

      Il n’empêche : de même qu’un grain de sable, glissé dans une huître, peut donner naissance à une perle précieuse, de même un événement (ténu certes, mais résistant à l’analyse) a donné naissance au mythe de la Pâque juive.

     Le mythe, dans ce cas, prolonge l’Histoire : il se développe à partir d’elle.

II. PAQUE CHRÉTIENNE

     La situation ici est totalement différente. Car les éléments de nature historique que nous possédons sont beaucoup plus solides, étayés par des témoignages croisés, pour certains indiscutables , et confirmés par l’étude du contexte socio-historique de l’époque.

     Le 9 avril 30 à l’aube, un tombeau est trouvé vide aux portes de Jérusalem. Personne ne peut – ou ne veut – témoigner de la façon dont ce tombeau a été vidé de la présence du cadavre qu’y s’y trouvait, depuis le 7 avril en fin de journée. On a des informations très proches de l’événement : un ou deux « hommes en blanc » ont été vus et entendus par les femmes venues les premières inspecter le tombeau. Et le IV° évangile, le plus sûr témoin (en partie oculaire) des faits, rapporte la question posée par Marie de Magdala : « On a enlevé mon Seigneur, et je ne sais pas où on l’a mis… Si c’est toi qui l’as emporté, dis-moi où tu l’as mis » (Jn 20, 13-15).

     Nous sommes là dans ce qu’on appelle la tradition pré-évangélique : elle témoigne, non pas d’un événement – une résurrection – mais d’un non-événement : l’absence, la disparition du cadavre. Dont il paraît évident, à ce stade de la tradition, qu’il n’a pas disparu miraculeusement, mais qu’il a été enlevé ou emporté.

     Par qui ? Où ? C’est le secret le mieux gardé du christianisme.

     Chose très rare, on peut dater avec précision la transformation de ce non-événement en événement fondateur : c’est lorsque Paul, en l’an 57, écrit aux corinthiens que « Notre Pâque, le Christ, a été immolée » (II Cor, 5,7).

     A partir de ce moment, et jusqu’à aujourd’hui, le non-événement du tombeau trouvé vide se trouve à la base d’un mythe fondateur. La disparition du cadavre est assimilée à une Nouvelle Pâque, le cadavre est « passé » (signification de Pesha, pâque en hébreu) de l’état de mort à l’état de vie. Une vie éternelle, obtenue grâce à l’immolation du Nouvel Agneau Pascal, le Christ.

      Pour les juifs, le mythe de Pâque pouvait s’appuyer sur un fait réel – c’est-à-dire non-mensonger. On peut en discuter les modalités, mais il semble difficile d’en nier l’existence objective : il y a bien eu fuite d’Égypte. Le mythe prolongeait l’Histoire, il se développait à partir d’elle

     Tandis que pour les chrétiens, leur mythe pascal repose sur un non-événement, très rapidement interprété de façon mensongère : aucun fait réel ne peut venir étayer la proclamation de la résurrection du Christ, telle qu’elle apparaît en l’an 57 sous la plume de Paul. Au contraire, tous les indices de nature historique que nous possédons, indiquent que le cadavre a été emporté du tombeau provisoire de Joseph d’Arimathie.

     Et donc, déposé ailleurs : dans un tombeau où les ossements de Jésus se trouvent toujours, quelque part dans le désert.

     Le mythe ici ne prolonge pas l’Histoire : il ne se développe pas à partir d’elle, mais contre elle.

     L’extraordinaire succès du mythe de la résurrection, appelé à conquérir l’univers chrétien, a tenu au génie de Paul : il a su rencontrer les attentes et les besoins d’une humanité désespérée par son présent, désireuse de pouvoir se rêver un avenir meilleur après la mort.

     Nous sommes aujourd’hui le « samedi saint » 2007 : j’accompagne par la pensée ceux qui, il y a vingt siècles, préparaient à cet instant précis l’enlèvement du cadavre d’un supplicié de son tombeau provisoire. Afin qu’il ne soit pas jeté à la fosse commune, comme celui de tous les crucifiés de l’époque.

     Geste de dévotion, geste de tendresse envers Jésus, auquel je m’associe pleinement.

     D’autant plus que je sais – nous savons – que Jésus, comme tous les « Éveillés » de la planète, vit aujourd’hui et pour l’éternité dans ce que tous les prophètes et spirituels appellent (faute de mieux) le « ciel » : un endroit dont nul ne peut rien savoir, sinon que – lorsque j’aurai moi-même franchi l’étape de l’Éveil – j’irai l’y rejoindre, selon sa promesse :

     « Voici, où je vais vous ne pouvez encore venir : mais moi, je vais vous préparer une place »

     Le joie de Pâque, elle est là.

                                                      M.B. Samedi 7 avril 2007.

LE TOMBEAU DE JÉSUS, RÉALITÉ OU SUPERCHERIE ? (I) : S. Jocobovici

          Le 29 mai 2007 sur TF1, vous avez pu voir un film de James Cameron qui a connu un succès mondial : Le tombeau perdu de Jésus. Je vous propose ici une analyse du livre de Simcha Jacobovici et Charles Pellegrino, Le tombeau de Jésus, préface de James Cameron (Michel Lafon 2007) qui fournit les détails de l’enquête dont a été tiré le film.

I. La première réaction : pourquoi pas ?

     En 1980 on a découvert à Talpiot (banlieue de Jérusalem) une tombe contenant 10 ossuaires, dont 7 avec des inscriptions avec des noms gravés : « Jésus fils de Joseph », « Joseph », « Marie », « Judas fils de Jésus », « Mariamne », « Matthieu ». Peu après, l’un des 10 ossuaires (également gravé) disparaissait mystérieusement. Ces noms-là, à Jérusalem, sur des ossuaires datant du 1° siècle et donc contemporains de Jésus… Serait-ce la tombe de Jésus et de sa famille?
     En soi, ce n’est pas impossible. On sait qu’au 1° siècle, une coutume funéraire s’était introduite en Palestine : après décomposition des cadavres, on replaçait leurs ossements dans un coffret en pierre (on en a retrouvé des centaines), et cette coutume a disparu en l’an 70 (1). La datation de ces ossuaires est ainsi très précise. Il ne serait donc pas impossible que le corps de Jésus, déplacé de la tombe de Joseph d’Arimathie par les « hommes en blanc », ait été enterré quelque part dans le désert. Puis déterré par des chrétiens, et les ossements replacés dans un ossuaire familial. Tout cela avant l’an 70.

II. La thèse de Simcha Jacobovici

          Archéologiquement, il a procédé avec sérieux, employant les techniques les plus modernes et respectant les protocoles de fouilles habituels.

1) Les ossuaires
      Chaque ossuaire a été minutieusement étudié, patine, décoration, traces d’ADN. Ils ont bien tous reposé ensemble dans la même tombe. L’ossuaire « Jésus » contient un ADN différent de celui de « Mariamne », ils ne sont donc pas de la même famille. Quant à l’ADN de l’ossuaire « Judas fils de Jésus », il n’est pas exploitable : on ne peut pas savoir s’il est identique à celui de « Jésus » et « Mariamne » – c’est-à-dire si ce « Judas » était bien leur fils.
     Jacobovici compare ensuite les patines des 9 ossuaires disponibles à celle de l’ossuaire de « Jacques, frère de Jésus », qui a refait surface en 2003 : les patines seraient identiques, cet ossuaire serait donc le dixième manquant, mystérieusement disparu après la découverte de la tombe.

2) Les inscriptions

      Premier argument-clé : « Mariamne » aurait été le véritable nom de Marie-Madeleine. Donc, la tombe de « Mariamne » serait celle de Marie-Madeleine. Donc, comme elle est enterrée à côté de « Jésus fils de Joseph », elle serait son épouse. Donc, « Judas fils de Jésus » serait son fils, celui qu’elle aurait eu avec Jésus.
     Cela fait beaucoup de « donc ». Tous prennent leur source dans les travaux d’un exégète suisse réputé, François Bovon, éditeur des apocryphes Actes de Philippe où Marie-Madeleine s’appelle en effet « Mariamne ». Un rapprochement avec l’évangile selon Thomas, l’évangile de Marie-Madeleine et l’évangile de Philippe découverts à Nag Hamadi, et la conclusion de Jacobovici tombe : ces textes confirment bien qu’elle était la femme de Jésus.
     Dans une mise au point récente (2), François Bovon proteste : le couple Jésus-Marie Madeleine, et l’enfant né de cette union, « relèvent pour lui de la science fiction ». Il fait remarquer que « Mariamne » est un équivalent grec courant de Myriam, ce qui ne suffit pas pour identifier la « Mariamne » de l’ossuaire avec la Marie Madeleine des Évangiles. Enfin, il souligne que le portrait de la « Mariamne » des Actes de Philippe correspond à celui de Marie Madeleine dans la littérature gnostique du II° siècle : c’est un personnage littéraire, et non pas historique.
     Protestations embarrassées : on en retiendra que François Bovon ne cautionne pas la thèse de Jacobovici (ce qui n’a rien d’étonnant étant donné sa situation académique).

     Deuxième argument-clé : statistiquement, la probabilité de trouver tous ces noms réunis dans le même tombeau, surtout si on y ajoute l’ossuaire de « Jacques, frère de Jésus », et de une sur 2 millions. Mais quand un élément  (l’ossuaire « Matthieu »)  ne correspond pas à la famille de Jésus, Jacobovici décide… de ne pas en tenir compte. Ainsi biaisé, l’argument statistique (qui ne porte que sur une centaine d’ossuaires) perd sa valeur.
     On sent donc de bout en bout le désir de faire passer en force une conclusion fixée d’avance : le tombeau de Talpiot doit absolument être celui de la famille de Jésus, sa femme, son fils.

III. Les failles de la démonstration

     1) La première me semble être de taille : Jacobovici est peut-être un archéologue, mais il semble ignorer superbement les travaux de l’exégèse moderne, sa lecture de la Bible est fondamentaliste :
     – Il prend les Évangiles de l’Enfance de Matthieu et Luc à la lettre, et en rajoute : « Marie, par sa parenté avec Elisabeth, mère de Jean-Baptiste, était liée à un milieu sacerdotal… son grand-père s’appelait Matthieu – un nom sacerdotal » (p. 115). Pour lui, Jésus est bien né à Bethléem, etc… Tout ceci est insoutenable.
     – Il bâtit tout un roman sur Mt 27, 61-66, qui est un récit midrashique et non pas historique.
     – Il fait de Jude « le frère bien-aimé de Jésus » (p. 113), alors que tous les textes attestent que les relations de Jésus avec ses frères étaient très tendues.
     – Il suggère que le « disciple bien-aimé » ait pu être le fils de Jésus, ce qui explique… qu’il se penchait contre sa poitrine lors du dernier repas : « Qui d’autre qu’un enfant pourrait s’installer ainsi pour se faire câliner ? » (p. 276).
     – Il donne à l’annonce de la destruction du Temple par Jésus une valeur historique (p. 55), alors qu’on sait qu’elle a été ajoutée après 70 par les derniers rédacteurs des Évangiles.
     – Il explique que le mot mara qui figure sur l’ossuaire de « Mariamne » signifie « Maître », comme dans 1Co 16,22 où il désigne Jésus : mais le texte grec de 1Co 16,22 est marana et non mara !

     Bref, un ensemble d’inepties indignes d’un scientifique. Dans une enquête de ce type, les résultats de l’archéologie doivent s’harmoniser avec ceux de l’exégèse (3): ils ne peuvent pas les contredire, et l’on ne peut faire mentir l’un pour valider l’autre. Pour moi, cette lacune anéantit à elle seule tout le travail de Jacobovici : je ne puis lui accorder ma confiance.

     2) On l’a vu, le nom de « Mariamne » pour désigner Marie Madeleine apparaît dans des textes apocryphes du II° siècle – alors que les ossuaires ne peuvent être postérieurs à l’an 70. En tirer argument pour attribuer l’ossuaire « Mariamne » à la Marie Madeleine des Évangiles, et en conclure qu’elle « ne peut être que la femme de Jésus » (p. 275), cela ne tient pas debout (4) .

     3) L’identification de « Judas fils de Jésus » au disciple bien-aimé (ce serait le fils de Jésus, soigneusement caché par son père) n’a pas de sens. On sait qu’après la mort du Maître, c’est son frère Jacques qui a pris la tête de la communauté de Jérusalem, où une dynastie de la famille de Jésus règnera jusqu’en 130. Si le propre fils de Jésus avait existé, le réflexe dynastique attesté par l’histoire l’aurait mis à la tête de cette communauté.

     4) Les judéo-chrétiens de Jérusalem ont toujours refusé de diviniser Jésus, mais l’ont rapidement considéré comme leur Messie. Si son tombeau avait été placé à Jérusalem avant l’an 70, il est évident qu’il aurait été somptueux, et objet de vénération : comme le fait remarquer François Bovon, seul le tombeau vide du Golgotha a été vénéré des judéo-chrétiens. Celui de Talpiot, très modeste, est resté inconnu jusqu’en 1980.

IV. Conclusion

     On comprend l’intérêt suscité par la découverte du tombeau de Talpiot. Comme je l’ai démontré dans Dieu malgré lui, la résurrection a été inventée par les disciples de Jésus, pour résoudre le problème posé par le tombeau trouvé vide le 9 avril 30. Son cadavre a-t-il été réinhumé par la suite ? C’est vraisemblable, je proposais moi-même cette possibilité qui correspond à la fois aux coutumes funéraires juives de l’époque, et à l’étude des textes que nous possédons.
     Mais que Jésus ait été réinhumé avec sa femme et son fils à Talpiot, je suis d’accord avec François Bovon : dans l’état actuel du dossier présenté par Simcha Jacobovici, c’est de la science fiction.

          Une science fiction à l’américaine, c’est-à-dire financièrement très rentable.

                              M.B., juin 2007

 (1) Dans Dieu malgré lui, j’ai moi-même utilisé ces découvertes de l’archéologie (dans l’état où elles étaient en 1998).

(2) En anglais, sur le dite www.sbl-site.org.

(3) Le lecteur de Dieu malgré lui a remarqué que mon utilisation de l’archéologie respecte ce critère méthodologique.

(4) Vous trouverez dans ce blog un article Jésus a-t-il été l’amant de Marie-Madeleine ?

MICKAEL JACKSON ET LE MYTHE DU CHRIST

          L’actualité porte à réfléchir, et à oser quelques comparaisons.


I. Mort d’un messie

Certains ont comparé Mickael J. à un extra-terrestre :

          (a) Sorti de rien et de nulle part, il a obtenu un succès planétaire et fait rêver toutes les générations, toutes les races – et sans doute pour longtemps encore.
          (b) Des talents multiples (danseur, chanteur, musicien, parfois poète) ont fait de lui l’un des créateurs les plus marquants de son siècle.
          (c) Il a vécu dans l’enfance perpétuelle, ou plutôt le désir d’enfance, le refus obstiné du passage à l’âge adulte.
          (d) Il avait la fragilité, la vulnérabilité d’un habitant d’une autre planète.
          (e) Possédé par un désir de mort qui s’est manifesté dans son autodestruction, il fait un peu penser à E.T. pointant vers le ciel son doigt tordu et murmurant « Home, home… »
          (f) Il a été mis à mort par sa célébrité, sous les yeux de ses fans qui sont sans doute les premiers responsables de son décès.

Comparaison avec Jésus


          (a) Jésus lui aussi est sorti de nulle part pour rejoindre Jean-Baptiste au bord du Jourdain : mais de son vivant, il n’a obtenu aucun succès. Les chroniqueurs officiels (Tacite, Pline, Suétone) font à peine allusion à lui, en s’y trompant d’ailleurs. Même chose ou presque pour Flavius Josèphe, historien juif toujours bien informé.
          C’est assez pour être assurés que Jésus a bien existé, petit trublion insignifiant d’une lointaine province de l’Empire. Mais ces silences témoignent que sa mort est passée inaperçue, n’a mobilisé ni les masses ni les « médias » de son époque.
          Et quand les évangiles disent que « de grandes foules le suivaient », ce n’est qu’une des facettes du mythe qu’ils sont en train de construire : si Jésus avait déplacé de véritables foules, l’autorité romaine serait intervenue, comme elle le fit à la même époque et en Palestine pour plusieurs meneurs d’hommes.

          Ce qui a fait de Jésus une célébrité planétaire (1), c’est – bien après sa mort – sa transformation en Christ ressuscité d’abord, puis en Dieu descendu du ciel.

          (b) Cette transformation eût été impossible si Jésus n’avait pas eu, lui aussi, des talents multiples. Guérisseur : il y en eût d’autres avant, pendant et après lui, mais sa façon de guérir était absolument originale – rien à voir avec (par exemple) un Simon-le-magicien. Pédagogue : là aussi, ils étaient nombreux, mais Jésus est le seul à avoir donné à ses paraboles une perfection telle, qu’elles ont traversé les siècles et font maintenant partie du fond culturel occidental. Charmeur enfin, et qui a su faire rêver toutes les générations, toutes les races, de tous les temps.

          (c) Jésus est indéniablement un homme adulte et responsable. Mais il y a chez lui des comportements adolescents : fuite de sa famille, refus de la société telle qu’elle est, contestation des ordres établis. On peut parler pour lui de désir d’enfance (il les attire, les cite en exemple), mais la source et la finalité de ce désir n’a rien à voir avec celui de Mickael J. : il s’enracine dans l’un des courants du mouvement prophétique juif, minoritaire mais auquel il a donné un relief particulier, en faisant l’axe principal de son enseignement.

          (d) Sa fragilité est grande, mais elle ne provient pas d’un déséquilibre intérieur ou de la personnalité. Au contraire, elle est la conséquence d’une très grande force de caractère, qui le rend vulnérable face aux pouvoirs établis et aux conformismes socioreligieux. Vulnérable, donc touchant : on s’identifie facilement à lui, comme à l’idole du Pop.

          (e) Il a vu venir sa mort, bien avant son entourage, et il l’a froidement annoncée. Puis, non seulement il n’a rien fait pour s’y soustraire, mais il s’est jeté volontairement dans la gueule des loups juifs et romain. Pourtant ce n’est pas un désir de mort, une autodestruction. Il a eu peur de la mort, et s’il va vers elle (la provoquant presque) c’est par une fidélité absolue à sa vocation de prophète juif.
          Mort devenue inéluctable par sa faute, mais en aucun cas désir morbide. Choisir de ne pas se soustraire à son destin, c’est tout autre chose que de se laisser mourir.

          (f) Michael J. a été tué par l’énorme pression de la foule des fans, qui voulaient qu’il reste le mythe dont ils avaient besoin – au mépris de l’homme qu’il était.
          Les « foules » juives et ses disciples (étaient-ils des fans ?) ont abandonné Jésus dès son arrestation. C’est la construction progressive du mythe de l’homme-Dieu qui a tué Jésus, pour faire de lui la troisième personne de la divine trinité.
          Le meurtre obéit au même schéma (préserver ou construire un mythe), mais dans le cas de Jésus il a eu lieu bien après sa mort physique. Ce n’est pas lui qu’on a tué, mais sa mémoire.

II. La nature a horreur du vide

Ce qui est fascinant dans le cas de Mickael J., comme d’Elvis Prestley, c’est la dimension religieuse du culte (le mot est juste) qu’ils suscitent.
          Pour Elvis, Graceland (le « pays de la grâce ») est devenu un lieu de pèlerinage toujours très fréquenté, avec vente d’images pieuses, d’icônes, de statues du demi-dieu. Nul doute que Neverland (le « pays du jamais adulte ») deviendra le Lourdes des fans transformés en croyants d’une religion nouvelle.

          Pourquoi ? Parce que ces deux demi-dieux ont fait danser l’humanité sur leur musique.          
          Jésus aussi a voulu faire danser l’humanité : « J’ai joué de la flûte sur la place du marché, dit-il, et vous n’avez pas voulu danser ». Sa musique à lui n’a pas pu toucher les foules auxquelles elle était destinée : on ne lui en a pas laissé le temps. Le Christ n’a jamais fait danser personne, on l’affiche sanguinolent dans toutes les églises.

          Mickael est allé plus loin qu’Elvis : il y a quelques années, pour un concert humanitaire, il a créé la chanson We are the world (nous sommes l’humanité – chaque homme ou femme souffrant, c’est nous). Ce slogan, qui sonne comme le Yes we can du candidat Obama, fait de Mickael J. plus qu’un musicien, plus qu’un danseur : un prophète.
          Jésus (s’opposant par là aux Esséniens dont certains de ses disciples étaient proches) a dit exactement la même chose : le malade, l’opprimé, le souffrant, le prisonnier, c’est moi – c’est nous.

          Dans les rues et sur les places de San Francisco, Paris, Tokyo ou Pékin, on a vu des foules recueillies chantant We are the world. Des blacks, des blancs, des jaunes, riches ou pauvres, lettrés ou ignares, tous unis par le rêve que leur a offert celui qu’ils ont déjà un peu divinisé.

          Pourquoi le christianisme ne fait-il plus rêver que d’infimes minorités (est-on sûr qu’elles rêvent, ou accomplissent leur devoir religieux ?), pourquoi ne fait-il plus chanter personne, pourquoi n’est-il pas un lien qui unifie tous les humains (au contraire, il a toujours été cause de divisions) ?
          Pourquoi faut-il que ce soient deux noirs américains qui ouvrent grandes les portes du rêve qui fait vivre, donne l’énergie d’aller de l’avant ?

          La nature (humaine) a horreur du vide. Jésus, le fils de Joseph a été « vidé » de la scène du monde par ceux qui en ont fait un mythe. Et depuis, « comme des brebis sans berger », les humains se tournent vers qui ils peuvent.

          Jésus nous dira peut-être : « Qu’avez-vous fait de moi ? »


                                         M.B., 28 juin 2009

(1) Ou plus précisément : européenne. La Chine n’entend parler du Christ qu’au XV° siècle, l ‘Amérique au XVI°, l’Afrique noire au XIX°.