POUR UNE SCIENCE DES CONS

En vieillissant, on s’aperçoit que les cons sont nombreux. Très nombreux. Extrêmement, même.

Or, chose étonnante, il n’existait aucune science des cons  jusqu’à la création à Paris-Sorbonne de la chaire de Conologie dont le laboratoire, que je dirige, s’enorgueillit du plus grand Conographe à transistor jamais mis au point. Cet appareil a permis de répondre à la première question que se pose un scientifique de mon nIveau : les cons forment-ils une espèce comme l’espèce animale, une race comme la race blanche, ou un genre comme le genre humain ? Bref, dans quelle catégorie les inscrire, puisque (selon Aristote) il n’y a de science que du particulier, de l’identifiable, du séparable ?

Sollicité, le Conographe est parvenu à fournir une réponse : les cons forment une espèce – et sa preuve irréfutable : sous toutes les latitudes, dans toutes les langues, on dit « Espèce de con ! » et non pas race de cons ou genre de cons.

Une espèce, que la chaire de Conologie s’emploie avec acharnement à isoler et à définir. Dans l’attente de ses conclusions confirmées par conographie, j’offre au public avide de science les premiers résultat de ce travail à la fois gigantesque et collectif.

Des espèces de cons

Il est trop tôt pour dresser une classification raisonnée des cons, digne de celles de Linnée ou de Mendéleiev. Voici une première approche sans prétention des différentes espèces de cons.

-a- Le Grand Con est de tous le plus recherché, après que Raimu eût qualifié ainsi Marius, son con de fils (interprété à l’écran par Pierre Fresnay, rôle qui ne lui demanda pas grand effort). Depuis ce film, on dit souvent : « Té, grrrand con-va ! » avec un sourire indulgent, de l’ail dans la voix et une claque affectueuse sur la nuque du con.

Le Grand con sort du lot grâce à sa réflexion quasi-philosophique qui vise à l’universalisme. Il domine les autres espèces de cons par la hauteur assumée de sa pensée, la pureté de ses aspirations morales et la véhémence qu’il met à les propager, voire à les imposer. Idéologue, donc violent, il est donc sans concession et mène à sa botte un public d’autant plus enclin à se courber devant lui que les termes qu’il emploie pour exposer sa pensée (et cette pensée elle-même) sont flous, incohérents, invertébrés, incompréhensibles et donc très populaires pour son auditoire – les autres cons, qui s’applatissent autour de lui pour jouir de son indiscutable rayonnement.

-b- Le P’tit con suscite une affection spontanée. Il a parfois droit à la même claque sur la nuque que son illustre modèle, accompagnée d’un « p’tit con, tiens ! » aux relents de pastis ou de vin blanc de comptoir, et d’un sourire condescendant. Car si on aime bien le p’tit con, c’est qu’on peut le mépriser (et le lui dire) en toute impunité. P’tit con ! pour lui n’est pas une insulte, puisque tout le monde est au courant de sa connerie et qu’il est le premier convaincu de son niveau extrêmement bas.

Le P’tit con est en général de classe populaire, bistrot, HLM et transports en commun. Il rencontre très rarement le Grand con qui – lui -ne se déplace qu’en voiture, accompagné parfois d’un chauffeur mais toujours de sa haute conscience d’une supériorité intellectuelle et morale qui le place à jamais au-dessus des p’tits cons qu’il méprise – tant ils sont à peine de la même espèce de cons que lui.

-c- Le Pauv’con en revanche ne suscite que de l’aversion, voire de l’agressivité. Les autres cons ne l’approchent qu’à regret, et à condition de s’en tenir suffisamment éloignés. C’est qu’il n’a rien pour plaire, que sa misère intellectuelle et morale s’accompagne d’un tempérament combatif, conséquence inéluctable de la piètre estime qu’il a de lui-même. Très répandu, le Pauv’con a été passé dans les tuyaux électronique du Conographe qui a détecté son gabarit exceptionnel. Depuis lors, dans la mesure de la connerie il sert de mètre étalon et l’on songe à en placer un exemplaire au Pavillon de Sèvres.

-d- Le Méchant con a longtemps été pour la communauté scientifique un cas difficile à résoudre, objet de vives controverses voir d’insultes entre confrères. C’est qu’on discute de savoir s’il est une espèce de con à lui tout seul, ou s’il faut voir en lui une sous-espèce du Pauv’con : il partage en effet sa méchanceté et sa dangereuse agressivité. Pour ma part, j’incline à voir en lui une espèce à part entière car, contrairement au Pauv’con à qui il ressemble, il a de lui-même une haute estime, ne se mouche pas avec son pied et porte sur tous les autres un regard dépréciatif qui serait meurtrier si, d’aventure, il avait des couteaux dans les yeux.

-e- Le Sale con, lui, ne provoque pas la crainte comme les deux précédents, mais une répulsion généralisée. C’est qu’il a tendance à projeter sur les autres sa connerie particulièrement peu élaborée, primaire voire grossière, qui rabaisse l’espèce et salit son image. Le Conographe a pu établir avec une marge d’erreur infime que la différence entre un sale con et un p’tit con c’est que de temps en temps, le p’tit con se repose.

-f- Le Triste con est le plus souvent adepte d’une religion monothéiste dans laquelle il s’est enfermé comme dans un Fort Boyard sans fenêtre, meurtrière ni pont-levis. Sous des apparences mielleuses et compassionnelles, c’est peut-être l’espèce de cons la plus dangereuse : une armature en béton précontraint l’empêche non seulement de penser, mais de tolérer qu’autrui puisse penser à part lui. Hypocrite comme sa religion l’y incline, dans le bataillon des cons qui s’attaque à ceux qu’ils appellent ‘’les intellectuels’’ (en conologie on dit avec moue méprisante ‘’les intellos’’), il forme une avant-garde toujours prête à débusquer la moindre pensée – ou même esquisse de pensée – qui ne soit pas rigoureusement conforme à la Pensée Unique.

En laboratoire, l’examen de son anatomie a réservé une surprise : le Triste con n’a pas de cerveau. Quand on s’est penché sur sa boite crânienne ouverte, on a pu constater que regardée par en dessus on pouvait voir ses dents. Pourtant c’est un excellent gestionnaire de son patrimoine, depuis qu’il s’est rendu compte que la connerie était un placement de père de famille.

Constamment en mouvement, il est à la pointe en toutes choses, puisque les intellectuels qu’il hait si puissamment  travaillent généralement à leur bureau, et qu’un intellectuel assis va toujours moins loin qu’un con qui marche.

-g- Le Gentil con a donné naissance à une sous-espèce, le Brave con avec lequel on le con-fond souvent. C’est grâce à lui que les autres espèces de cons peuvent vivre et prospérer car si – contrairement à eux – il se rend compte de sa connerie, il l’accepte avec bonhomie –  je dirais même, avec une certaine bienveillance envers lui-même comme envers autrui. Il n’attaque personne, n’agresse personne, et sert le plus souvent de paillasson aux autres cons qui profitent sans vergogne de son indestructible gentillesse teintée de naïveté. « Toi t’es brave, mon con ! » est l’apostrophe par laquelle ils concluent souvent leurs interminables monologues auto-suffisants qu’il accepte (il est bien le seul) d’écouter sans bailler, s’endormir ou s’enfuir.

Pour une Histoire des cons

Comment se fait-il qu’il n’existe aucune Histoire des cons, préalable attendu à une Histoire de la connerie de plus en plus indispensable à notre humanité en progrès ? À quoi ressemblait un con pendant la deuxième dynastie de l’Égypte pharaonienne ? Un con du temps de Périclès était-il – déjà – de la même espèce que ce con de Jules César ou de Cicéron ? Les cons du judaïsme biblique, de la Renaissance catholique ou de l’islam triomphant sont-ils formatés de la même façon, illustrent-ils de façon suggestive et unifiée l’espèce des cons ? J’en suis con-vaincu, de même qu’un con de la Droite républicaine ressemble furieusement à un con de la Gauche parlementaire – mais encore faut-il le prouver scientifiquement, documents à l’appui. Cet énorme chantier excite mes neurones d’historien. Malgré l’opposition farouche du Ministère de l’inculture qui exerce sa tutelle sur la chaire de conologie de Paris-Sorbonne, j’ai mis mes étudiants au travail pour rassembler la matière d’une Histoire universelle des cons. On verra ce qui en sortira.

Peut-être enfin me demanderez-vous si je me suis soumis moi-même à l’examen impitoyable du Conographe : eh bien, oui, et l’appareil a craché son diagnostic : il me classe dans l’espèce des Gentils cons et dans une sous-espèce extrêmement rare, celle des cons lucides – donc translucides, personne ne me voit, ne m’entend ni ne m’écoute, ce qui me permet de fumer mes cigares en paix.

                                                                                     M.B., 13/11/ 2015

(à suivre, voir article suivant)

 P.S. : je veux rendre ici hommage à Michel Audiard qui fut l’un des pionniers de la conologie. Ses pensées (on le voit dans cet article de haute teneur scientifique) ne cessent de féconder la mienne, ou ce qui en tient lieu.

23 réflexions au sujet de « POUR UNE SCIENCE DES CONS »

  1. Ping : POUR UNE POUR UNE SCIENCE DES CONS (suite du précédent article) | Une vie à la recherche de la liberté intérieure, morale et politique

  2. Jean-marie

    Je suppose que vous allez nous sortir quelque chose de pas con sur ce drame

    Pour cerner leur degré de fanatisme, je serais anecdotiquement curieux de savoir si ces djihadistes s’étaient protégés les « bonbons » en vue de « labourer » les 72 houris.

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    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      Hélas, l’humour est gratuit. Cela vaut mieux, parce que si peu de gens le comprennent que mon salaire serait minable.
      M.B.

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  3. Ange Lini

    Nous sommes tous et toutes fatalement le con ou la connasse de quelqu’un qui l’est lui ou elle même d’un ou une autre. Ainsi va la vie dans un monde de cons. Car avec plus d’intelligence les cons et les connasses n’approuveraient pas les guerres incessantes de ce monde de cons jusqu’à y envoyer mourir leurs propres enfants. Quand à savoir quelle espèce de con est chacun ou chacune tout est question de point de vue. Brassens avait tout dit à ce sujet et le temps n’y change rien à l’affaire malheureusement. Pour ma par je cours m’acheter illico un conographe, comme l’espèce de con que je suis, histoire d’y soumettre les cons qui s’ignorent encore …

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    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      Oui, la connerie est un Transcendantal (cf. l’article précédent). La seule façon de lui survivre, c’est de la connaître – et de savoir quel genre de con je suis parmi les cons. D’où cet article de haute tenue scientifique, qui me vaudra un Prix Nobel quand il sera transformé en publication de 1.000 pages.
      M.B., con conscient

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  4. LIVINEC

    Ce sujet est suffisamment vaste pour faire l’objet de recherches fondamentales et, pourquoi pas, d’une chaire au Collège de France que vous pourriez inaugurer.
    Merci de m’avoir bien amusé.

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    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      Vous voulez rire ? Le Collège de France, cette minable institution franchouillarde, pour un savant de mon (haut) niveau ? Non, j’accepterai peut-être l’invitation pressante de Harvard, USA.La connerie américaine m’offrira un terrain d’étude sans limite.
      M.B., con en instance de reconnaissance mondiale

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  5. Lucien MARTIN

    Cher Michel,
    J’apprécie. Mais je déplore que vous ayez omis une variété de cons : le « gros con », avec cette précision, d’ailleurs (de Coluche, crois-je) que : « Il n’est pas nécessaire d’être gros pour être un gros con ». Toute une dissertation philosophico-linguistique pour élucider les différentes acceptions de « gros », mais la place me manque ici.

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    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      C’est vrai, l’épais gros con fait partie des cons plutôt sympas. Je m’honore de découvrir des collaborateurs tels que vous, à la fois pointus et bénévoles.
      M.B., con radin

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    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      Certainement, mais comme elle appartient à deux domaines distincts (la connerie et la sensualité), mes étudiants en conologie ne l’ont pas encore abordée.
      M.B.

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  6. Louis Belon

    Concernant la stabilité et la pérennité de l’espèce, on peut faire mention d’un autre connologue célèbre, Georges Brassens, dont la publication s’intitulait sobrement: le temps ne fait rien à l’affaire, quand on est con, on est con.

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    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      Sa statue trône à l’entrée de mon laboratoire de connologie, je m’incline devant elle chaque matin en arrivant au travail.
      M.B.

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  7. Jean Ratte

    Bonjour Michel

    Vous avez oublié de mentionner l’étymologie de « con» qui vient du latin conus qui est le mont de
    Vénus. Donc plusieurs interprétations possibles. Au départ mépris du sexe féminin de la part du mâle primaire. Ou mépris du mâle pour le mâle pas capable de grimper notre montagne préférée.
    Le problème c’est qu’il y a des connasses. Beau sujet de thèse pour vos étudiants, s’ils sont capables d’approfondir l’objet du sujet

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    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      Ils sont tous en 3° cycle de doctorat. Le niveau a beaucoup baissé depuis 20 ans, je ne sais s’ils seront capable d’étendre leurs recherches au versant montagnard de la conologie.
      M.B.

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