GAUCHISTES : LA DICTATURE DES MOTS

 Cela fait soixante ans que j’entends le même discours dans la bouche des gauchistes français. J’ai  cru d’abord qu’il avait été élaboré dans la fièvre de la Libération de 1945 – alors, c’étaient les communistes et les trotskystes -, pour m’apercevoir qu’il apparaît déjà (et pour la première fois) dans la conscience et la langue française après la prise de pouvoir des Jacobins sur la Convention, au début de l’été 1793.

C’était l’époque où les Girondins modérés tenaient cette assemblée, mais étaient harcelés par des Jacobins de plus en plus enragés. Les premiers voulaient une réforme constitutionnelle, les seconds faire table rase du passé pour que naisse un Homme Nouveau dans une société nouvelle, idéale, utopique.

Utopique vient du grec et signifie « lieu de nulle part ». Une société utopique n’a jamais existé nulle part, n’a pris forme nulle part ailleurs que dans le cerveau enfiévré de quelques pseudo-philosophes, poètes si l’on veut mais surtout rêveurs de bibliothèques.

Dans leur grande majorité, les députés de la Convention n’étaient ni philosophes, ni poètes. Michelet les décrit comme « des hommes de condition inculte, très passionnés… Profondément fanatiques…  conscients de leur ignorance, ils ne  se cherchaient qu’un chef qui fût bien sûr et bien solide, qui voulût pour eux. Ils remettaient leur conscience entre ses mains ».

Ce chef ce fut Robespierre, et avec lui la prise du pouvoir absolu par le discours. Il parlait, il parlait et s’écoutait parler. Son éloquence était pesante, interminable, labyrinthique, truffée de cadences, pleine de références à une République romaine idéalisée. Mauvais orateur, ne sachant pas se faire entendre, Robespierre compensait la faiblesse de sa voix par une logorrhée (diarrhée verbale) dont la masse granitique s’imposa peu à peu  par son propre poids à l’assemblée constituante.

En parcourant cette période, on s’aperçoit que le dictateur de la Terreur n’a jamais rien fait d’autre que de parler, parler encore et toujours. Robespierre n’était pas un homme d’action comme Danton ou Brissot, mais un faiseur de discours. Des discours qui l’entraînèrent peu à peu dans un tourbillon de monomaniaque.

« Lorsqu’on entend les déclarations de Robespierre et de ses partisans [gauchistes], on est frappé par leur rhétorique, certes bien construite, mais qui semble les entraîner par la seule magie des mots. Des mots qui sont devenus une abstraction dont ils se gorgent avec une sorte de plaisir incantatoire. Ils leur permettent de ne plus réfléchir à leurs actes (1), ils en sont en quelque sorte les esclaves. L’éloquence a un effet d’entraînement qui leur procure une volupté intellectuelle.

« Les mots ont un pouvoir qui les dépasse, qui les déresponsabilise et leur donne la liberté de juger sans appel, leur faisant croire tout ce qu’ils disent sans que la moindre réflexion morale et intellectuelle intervienne. Ils sont comme enveloppés dans l’élan de leur phraséologie et ils finissent par y croire. Prononcer ces mots, c’est dire LA vérité et la faire advenir.

  « Ils ne sont plus maîtres de ce qu’ils disent. Les mots, par leur énergie propre, prennent le pas sur leur signification, transformant l’orateur en une sorte d’automate jouissant de son verbe. » (2)

  Avec une extraordinaire fidélité dans la durée, la Gauche française née en 1793 continue de faire tourner le même disque, toujours le même. Un socialiste bon teint, un France insoumise ou un CGT apparaît-il sur l’écran : avant même qu’il ait ouvert la bouche, on sait exactement ce qu’il va dire. Si un jour M. Pujadas ne trouve pas de gauchiste pour illustrer l’une de ses émissions, qu’il me fasse signe : au moment voulu je prendrai la place du gauchiste, et personne n’y verra que du feu. Tant les arguments, la rhétorique, les mots qu’il aurait employés me sont connus d’avance.

  On ne s’apercevra de la substitution qu’à un détail : je serai souriant et apaisé, alors qu’un gauchiste se reconnaît instantanément au pli amer de sa bouche, à ses lèvres pincées, à ses yeux furieux, à l’amertume de ses propos et à leur véhémence. Le bon gauchiste dit d’abord « non ! » et réfléchit ensuite – mais ça ne se voit pas. Il est le sauveur de l’humanité contre elle-même : comme Robespierre, il veut détruire mais ne sait quoi reconstruire, il écrit les mots « Liberté » avec du sang, « Égalité » avec le tranchant du couperet, « Fraternité » avec l’élan de la haine.

  Inlassablement, le même disque tourne depuis 1793. L’étonnant, c’est qu’il y ait encore des oreilles pour l’entendre. Rien de nouveau sous le soleil, ni sur la neige.

                                                                                                              M.B., 7 Février 2018
 (1) C’est-à-dire aux boucheries de la Terreur. .
(2) Joël Schmidt, Robespierre, Gallimard, Folio-biographies, 2011.

16 réflexions au sujet de « GAUCHISTES : LA DICTATURE DES MOTS »

  1. Loransea

    Bonjour Michel,
    Je suis surpris de votre coup de sang contre ce pauvre Robespierre.
    Je suis étonné vu votre culture que vous parliez de gauchistes concernant les Jacobins… en les mettant dans le même sac que les gauchistes d’aujourd’hui ce qui est un contre-sens historique. En outre, il n’y a pas que des millénaristes à gauche !

    D’ailleurs, je vois bien en Emmanuel Macron un déclencheur de catastrophe ; je trouve ce « beau jeune » homme fort inquiétant. Je n’ai gère le temps de développer ici mon propos mais il me semble que la deconstruction permanente que constitue son quinquénat pourrait entrainer ce qui fut mon pays, la France, et sa population. sur une pente dramatique. Vienne un effondrement systémique, nucléaire, financier, écologique, toutes les digues ayant été déconstruites par cet homme et ses mandataires, je suis très inquiet des risques encourus… les gauchistes me font moins peur que lui. Comme Robespierre il cause, il cause, il cause mais contrairement à Robespierre, il détruit voulant faire de l’utopie libérale une réalité qui sera un enfer pavé « en même temps » de bonnes intentions.

    Je vous invite à (re)lire l’oeuvre de René Girard en particulier « La Violence et le sacré ». Et Jean-Pierre Dupuy et Paul Dumouchel « L’Enfer des choses ».

    Bien à vous

    Répondre
    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      Chacun (re)lit l’Histoire en fonction de ses lunettes. J’ai les miennes, bien sûr, mais il me semble que « la gauche française » est bien née en 1791-93, et n’a guère changé jusqu’à présent dans ses fondamentaux.
      Quant à M. Macron, il ne fait pas que parler. Il s’attaque à des maux structurels français auquel personne n’ose toucher depuis 60 ans. Réussira-t-il ?
      Et qund il parle, ne vous en déplaise, c’est quand même d’un autre niveau que ses prédécesseurs. Pour la 1re fois depuis longtemps, nous avons un Président qui a une pensée. Mais l’écoutez-vous attentivement ? A la Sorbonne, en Afrique (voir mon article là-dessus), il a été bluffant – et ce n’était pas que du vent.
      Sommes-nous tellement déçus / dégoûtés par « les politiques » que nous devenons incapables d’écoute ?
      Amicalement
      M.B.

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  2. Paul K.

    J’ai également réagi comme les premiers commentateurs de votre article, à savoir que vous nous avez habitués à plus de recul historique et philosophique, et, qu’à la limite, vos propres opinions politiques, même dans votre blog, ne nous concernait pas vraiment.

    Vos réflexions sur Robespierre sont certes pertinentes, et Michel Onfray qui a également dénoncé l’imposture historique du leadeur de la gauche, s’est fait vertement rabrouer par plusieurs penseurs bien pensants…
    – – –
    Puis à la réflexion, il m’est revenu à l’esprit vos conclusions sur l’homme Jésus, transformé après sa mort, par ses disciples, en Fils de Dieu, de même sur la transformation par les califes, du simple guerrier Mahomet, en Prophète à l’écoute de Dieu !

    Ces décisions d’apparence profondément religieuses, ont permis en fait à leurs auteurs, la prise de pouvoir temporel. Et cela a plutôt bien réussi puisque cela fonctionne depuis plusieurs siècles.
    La quasi béatification de Lénine va également dans ce sens.

    La croyance en un monde meilleur, et la parole quasi intouchable de ceux qui se présentent comme détenteurs de vérités, sont bien le fil rouge de notre monde occidental depuis plusieurs siècles.

    Religion et Pouvoir sont intrinsèquement liés.
    – – –
    Et pourtant… tout cela n’est-il pas un rideau de fumée: qui gouverne le monde ? qui est au dessus des lois ? qui voit son niveau de vie exploser exponentiellement alors que la majorité des habitants de la planète sont en deçà du niveau de vie ?
    Ce sont ces nébuleuses financières internationales, tellement bien planquées, que l’on ne connait même plus leur identité ni leur nationalité.
    Un ami qui a vécu jusqu’à récemment au Mozambique (corne Est de l’Afrique), me disait que quasiment tous les paysans s’y sont fait déposséder de leurs terres par des multinationales. Idem pour les paysans argentins et les mafias du soja. Qui le sait ? Qui se révolte ?
    .
    Le Bien, le Mal ?
    Vrai débat.
    Les Éveillés, Siddhartha Bouddha, Jésus, Mandela et quelques autres ont tous eu à affronter le Mal. Ils en sont sortis grandis et renforcés.

    Mais qui ose aujourd’hui parler du Mal : le diable n’est jamais aussi fort que quand il se cache dans les détails, c’est à dire quand on ne le voit pas, quand on n’en parle pas, et bien sûr quand on nie son existence comme étant un reliquat d’un passé révolu.

    Vous avez écrit des articles très forts sur la Danse du Mal.
    Je trouve ce sujet plus d’actualité que Robespierre….
    Cordialement.

    Répondre
    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      Merci, je vous suis à 100%. Mais de temps en temps un coup de gueule, ça fait du bien. Même si ça ne change rien à rien, ça soulage. Pardonnez-moi de m’être soulagé (un peu).
      Le Mal, dont j’ai fini par identifier la présence dans toute ma vie. Comme les multinationales, il se cache bien.
      Il faudra lutter contre lui jusqu’au dernier souffle. Mais ceux qui (re)connaissent Jésus & Cie ne sont plus seuls.
      Amicalement
      M.B.

      Répondre
      1. Paul K.

        Le Mal… bien qu’il se cache, vous l’avez identifié. Mais qui est-il, qu’est-il ?
        Le Bien… vous l’appelez « Abba » mot araméen signifiant « papa-père ». C’est la vision rassurante de Jésus, mais est-ce notre réalité ?
        Amicalement,
        P.K.

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        1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

          1- J’ai fini par accepter ce que les religions affirment, que Le >Mal est personnifié (ce n’est pas le hasard ou le destin). Vous en dire plus, je ne sais !
          2- Abba ,ce n’est pas « le Bien ». C’est le nom que Jésus donne au Dieu de Moïse, instaurant par là une révolution dans l’histoire des religions. Cf mon livre « Jésus, mémoires d’un Juif ordinaire ».
          M.B.

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    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      Parce que la religion est (aussi) politique, la politique est (hélas) religion.
      Et qu’un coup de coeur, de temps en temps, ne nuit pas
      M.B.

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  3. Emile Hesta

    Dans ce même ordre d’iées il serait peut-être temps que des études sérieuses soient faites sur les analogies entre les révolutions françaises et russes…
    Bien à vous.
    Emile.

    Répondre
    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      Elles se ressemblent étrangement : un roi faible, une reine à l’influence désastreuse, une 1re assemblée modérée puis la prise de pouvoir du Robespierre russe = Lénine, etc…
      M.B.

      Répondre
      1. Emile Hesta

        Eh,oui,jusque dans les détails,comme vous l’écrivez.
        Chétien orthodoxe pratiquant j’ai ma petite opinion à ce sujet…inépuisable,en plus dans un occident qui ne comprend plus rien à rien,orgueilleux et matérialiste…
        Cordialement.
        EH

        Répondre
  4. Stéphane MICHAUD

    En somme, cher Michel, vous faites vôtres les théories dangereusement naZillardes visant à cataloguer l’appartenance d’une personne à une idéologie, par ses traits physiques. Donc, untel aura le nez crochu, les yeux rapprochés et l’air fourbe, sera forcément à cataloguer comme juif…

    Je ne m’attendais vraiment pas à cela venant de vous, j’en suis fort déçu.

    Répondre
    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      Vous tirez de ma remarque un conclusion ad hominem indue. Il n’y a évidemment pas de physiognomie des gauchistes, mais une façon d’être face caméra, des mimiques qui collent avec le langage & la rhétorique & le disque idéologique. De même que les mimiques de Mussolini & Hitler mettaient en scène leurs idées…
      Vous voilà rassuré
      M.B.

      Répondre

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