JÉSUS, L’ENQUÊTE : le film de Jon Gunn

 Je suis allé voir le film Jésus, l’enquête par conscience professionnelle. N’est-ce pas un sujet sur lequel je travaille depuis 40 ans ? Et je ne suis resté jusqu’au bout que parce que j’avais payé ma place de cinéma. Mal parti, dites-vous ? Voyons pourquoi.

L’idée de départ est intéressante : dans un couple uni et sans histoires, le mari – un journaliste athée et fier de l’être – découvre que sa femme vient de se convertir au christianisme. Que son comportement est en train de changer, qu’elle n’est plus la même. Qu’elle lui échappe en quelque sorte, qu’ils deviennent étrangers l’un à l’autre. Pire encore, qu’elle essaye de le convertir afin qu’il la rejoigne dans ce qu’il considère comme une secte aux effets ravageurs, un lavage de cerveau qui détruit le libre-arbitre et remplace les faits par des chimères, du vent – mais un vent brûlant et destructeur. Or lui, il ne croit qu’aux faits.

Tout de suite on pense à la situation de ces parents, musulmans tranquilles, qui voient leur fils ou leur fille se radicaliser, leur échapper et partir au djihad sans qu’ils puissent rien faire d’autre que de pleurer.

Mais nous sommes en Amérique, et ce couple est américain. Donc le mari ne lâche pas le morceau : « Tu crois au Christ ressuscité ? Eh bien moi, je vais faire une enquête de terrain, sérieuse, objective, pour te prouver que tu as tort et te ramener à moi. » Le film part sur cette idée : pourquoi cela ne marche-t-il pas ?

La dérive sectaire et ses désastres

Le mari ressent la conversion de sa femme comme une dérive sectaire qui risque de briser leur couple. L’enfermement d’un proche dans une prison idéologique est bien un fait d’actualité brûlante, il aurait mérité d’être l’unique sujet du film. Mais ce n’est pas le cas, le but inavoué étant d’attirer le spectateur vers LA vérité de l’épouse, contre l’aveuglement de son mari. Déchirement qui devient le nôtre, puisqu’on s’identifie dès le début à la charmante convertie, innocente et pure dans sa démarche de foi. Ce qui fait que le mécanisme de dérive sectaire et ses répercussions est survolé de haut, traité de façon superficielle et attendue – on sait dès le début qu’il y aura une happy end, la conversion de l’idiot de mari.

Démarche rationnelle ?  

 Lequel mari s’attelle à son enquête : prouver que le Christ n’est pas ressuscité, donc que le christianisme n’est qu’un ballon gonflé d’air. Il parcourt le territoire américain pour auditionner des spécialistes capables de répondre à chacune des questions qu’il se pose. On frise alors le ridicule, car aucun de ses interlocuteurs n’est un spécialiste de la Quête du Jésus historique (1), dont les meilleurs chercheurs se trouvent pourtant aux USA.

En bon journaliste, il veut vérifier les « sources. » Un pasteur lui apprend qu’il existe « 5.350 manuscrits anciens qui témoignent de la mort et de la résurrection du Christ. » Ah bon ? Une telle abondance de sources, toutes convergentes, c’est un argument de poids dont dispose rarement un journaliste d’investigation. Pas un instant il ne se demande comment s’effectuait la diffusion des textes dans l’antiquité. Il semble ignorer qu’avant l’imprimerie, on copiait et recopiait à tire-larigot. Que la valeur et l’authenticité des copies dépendaient de l’authenticité de l’original, que le seul manuscrit qui compte c’est le premier, et non les milliers de copies qu’on en a tirées.  Ni comment, à travers les copies, on peut s’approcher de l’original. Si l’on peut suivre à travers elles la dégradation ou la manipulation du premier témoignage – bref, il ignore tout de la critique historico-textuelle.

Peu importe : « Cinq mille trois cent cinquante manuscrits », il écrit ce chiffre au stylo-feutre sur un bout de papier qu’il épingle au mur de son bureau.

Ensuite il va voir un médecin légiste, qui lui explique en détail, planches anatomiques à l’appui, ce qu’était le supplice de la crucifixion. Supplice auquel, dit gravement le doc, personne ne pouvait survivre. Un autre petit papier est épinglé sur le mur de son bureau : « Jésus est bien mort ».

Est-il ressuscité ? Oui, lui apprend un autre spécialiste, car il y a eu 500 témoins qui l’ont vu vivant après sa mort. Cinq cent témoins ? C’est énorme, on n’en trouve jamais autant dans une enquête. Pas un instant il ne se demande qui étaient ces témoins, si l’on connaît leur nom, si l’on a authentifié leurs témoignages. Il semble ignorer que cette information vient de saint Paul, au détour d’une de ses lettres où il cherchait à convertir des païens et se trouvait, semble-t-il, à court d’arguments. Qu’il est le seul à avancer ce chiffre, que c’est un « ouï-dire », une rumeur qui lui est parvenue et qui n’a aucune valeur dans une enquête sérieuse.

Qu’importe : il écrit « Cinq cents témoins » sur un nouveau papier épinglé au mur.

Les témoins de la résurrection du Christ ont-ils pu être victimes d’hallucinations collectives ? Il fait 1000 Km pour poser la question à une psychiatre. Qui lui dit que non, c’est impossible, mais que sa démarche à lui vient des problèmes qu’il a eus, dans son enfance, avec son propre père.

Magnifique ! Un papier de plus sur le mur.

Et ainsi de suite, les ‘’spécialistes’’ se succèdent. Quand le mur est couvert de papiers épinglés les uns à côté des autres, il appelle sa femme, lui montre son travail et tombe à genoux. Oui, devant une telle accumulation de preuves scientifiques, devant les faits, c’est sûr, le Christ est bien ressuscité. L’ancien athée est obligé de se convertir, ça y est, il croit, il pleure de joie dans les bras de sa femme elle-même en larmes, son couple est sauvé, alléluia !

Expérience contre science, émotion contre raison ?

Finalement – mais en négatif -, le film pose quand même la bonne question, celle de la conversion intérieure. Au début du film l’épouse a été bouleversée par le sauvetage inespéré de sa petite fille. Elle va dans une église et là, elle ressent en elle quelque chose d’inexplicable : cette guérison, c’était un miracle ! L’émotion l’envahit, soudain elle croit en Dieu et en la résurrection du Christ. Cette expérience indicible, au-delà des mots, elle tente de la faire partager à son mari. Et elle découvre, la pauvre, que l’expérience ne se transmet pas (c’est sa caractéristique), qu’on ne peut qu’en témoigner. Ce qu’elle fait, d’où la réaction outragée du mari qui, lui, n’a rien ressenti du tout.

D’après le film, c’est l’accumulation des « preuves » scientifiques qui suffit à provoquer la conversion du mari : mais ça ne marche pas comme ça. Le passage de l’athéisme rationaliste à la croyance en ‘’autre chose’’, du visible à l’invisible, du quantifiable à l’invérifiable par le raisonnement, c’est un bouleversement intérieur qui se produit dans le ‘’cœur’’, pas dans la tête. Ou plutôt, dans le cœur d’abord, dans l’esprit ensuite. C’est ce que disait Saint Augustin après avoir raconté sa propre conversion : Crede, ut intelligas ! « Crois, pour comprendre. » Fais d’abord le saut dans l’inconnu, la possibilité d’une réalité invisible, avant de réfléchir sur elle.  Laisse parler ta sensibilité, avant de raisonner. Et si les raisonnements te conduisent à l’impasse, laisse un peu respirer ta sensibilité, elle a des choses à te dire. Telle fut la démarche de tous les grands convertis, François d’Assise, Charles de Foucault, Paul Claudel. Et de tant d’autres avant ou après eux, moi-même et peut-être vous.

En fait, sachez que ce film fait partie des Faith based movies américains (2), des films de propagande produits par les fondamentalistes évangélistes américains pour provoquer la foi. Ils font appel aux sentiments (et au sentimentalisme) en les habillant de textes bibliques pris à la lettre, sans aucun recul historique ou critique. Et ça marche : pour voir ce film, la vaste salle de mon cinéma de province était pleine.  Après tout, pourquoi pas ? Les voies du Seigneur ne sont-elles pas impénétrables ? Surtout quand elles rapportent des sous aux réalisateurs de ces films comme aux télé-évangélistes américains.

            Jésus, l’enquête ne convaincra que ceux qui sont déjà convaincus. Les autres, il les irritera. Et ceux qui s’intéressent sérieusement à ce sujet avec le désir d’y voir clair, il les décevra.

            C’est sans regret qu’ils économiseront le prix d’une séance de cinéma.

                                                                                                          M.B., 22 mars 2018
 (1) Voyez dans ce blog les articles rassemblés dans la catégorie « La question Jésus » ou tapez le mot-clé « Jésus historique ».
(2) Films de propagande sur la foi chrétienne, comme par exemple La Passion du Christ de Mel Gibson ou Dieu n’est pas mort de Harold Kronk. Des navets, populaires aux USA.

17 réflexions au sujet de « JÉSUS, L’ENQUÊTE : le film de Jon Gunn »

  1. elizabeth

    Bonjour, j’ai lu récemment le Jésus, Approche historique de Pagola, il y mentionne que Josèphe atteste de la survie d’un de ses amis qu’il a fait dépendre. J’ai donc décidé en voyant la bande annonce de boycotter ce film. De plus, je vous avais lu (7 livres) avant Pagola, qui vous dénigre un peu, mais vous mentionne quand même à 1 ou 2 reprises, comme quoi…Malgré ce défaut, j’ai bien aimé son livre (sauf les 2 derniers chapitres qui m’ont un peu barbée) et j’ai tendance à le recommander. Ainsi que les vôtres. Mais vous dérangez beaucoup, c’est incroyable et incompréhensible. Comme quoi les humains préfèrent les fleurs aux fruits dirait-on. Amitiés. Et surtout merci, car c’est grâce à votre « Secret du 13ème » que j’ai commencé à creuser la théologie, déjà 7 ans. Salut, donc, cher Michel.

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    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      Je ne sais pas qui est ce Pagola, je vais aller voir sur Internet, merci de me l’avoir signalé. Il me dénigre ? Les chicanes ne m’intéressent pas, et j’aime les fruits. De tous mes livres, « Jésus, mémoires d’un Juif ordinaire » est le meilleur sur ce sujet. Une sorte d’aboutissement, je n’irai pas plus loin.
      Bonne route
      M.B.

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      1. elizabeth

        Pagola n’est pas bien méchant avec vous, et reste assez fair play en vous citant; c’est juste vos théories sur l’apôtre Pierre qui ne passent pas (et je les ai avancées dans d’autres groupes de discussion, elles sont jugées choquantes). Si vous le lisez d’ailleurs, j’aimerais savoir si vous le trouvez exact.
        Suite à cette lecture, j’ai repensé à vos livres et je me suis demandée si le judéen pourrait être une judéenne. Pardon si vous trouvez la question bête, je cherche…je relirai les mémoires. Bien à vous.

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        1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

          Hélas, ce que je dis de Pierre n’est pas une « théorie » mais s’appuie sur des textes nombreux, convergents, dont certains ont un caractère historique peu discutable. Que cela ne plaise pas aux cathos, je le comprends. Mais Pierre a changé avec le temps, et sa mort le réhabilite entièrement.
          « Le disciple que Jésus aimait », ho mathétès agapétos, est toujours cité au masculin.
          Amicalement, M.B.

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          1. elizabeth

            Merci de votre réponse. C’est justement parce que j’ai lu qu’il n’y pas de féminin pour ce mot, au vu de la condition géniale de la femme dans ces sociétés, qu’il n’est pas employé, et qu’on ne l’utilise qu’au masculin. Mais j’avais besoin de vérifier. Cela me semblait expliquer certaines attitudes de retrait du 13è et sa « disparition »encore plus…mais je suis du sexe faible, ça doit jouer un peu. Retour à la case D. Ma préférée. Bien à vous.

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            1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

              Lisez « L’évangile du 13e apôtre – aux sources de l’évangile selon saint Jean » (L’Harmattan). Vous y trouverez tous les renseignements du ce disciple (qui n’était pas apôtre)
              M.B.

  2. PRODHOMME

    Bonjour Monsieur BENOIT,
    Je vous remercie pour votre réponse.
    Je viens de lire votre nouvel article LE RETOUR DES GUERRES DE RELIGION : comment en est-on arrivé là ? Quel avenir pour l’Occident ? de votre intervention à la conférence aux anciens élèves de l’École Centrale et Supélec, Paris, 28 mars 2018, à laquelle je regrette de n’avoir pas assisté.
    Si vous faites un jour une conférence aux anciens élèves HEC ou INSA, je vous saurais gré de m’en informer.
    Je ne l’ai pas lu, je l’ai « dévoré » ; sa clarté est exemplaire et il constitue un excellent matériau de réflexion pour celui qui cherche, mais aussi pour ceux qui nous gouvernent, dans la recherche des moyens de protection de leurs administrés.
    Je vais acquérir au plus vite vos deux ouvrages que me citez : « Jésus, mémoires d’un Juif ordinaire » (livre de poche) publié par Albin Michel sous le (mauvais) titre « Dans le silence des oliviers » et aussi « L’évangile du 13e apôtre, aux sources de l’évangile selon saint Jean ».
    J’ai hâte de vérifier si le résultat final auquel vous parvenez est différent de mon évolution depuis la lecture de « Dieu malgré lui ».
    Jésus est un homme extraordinaire qui m’a fait découvrir la lumière et m’a donné l’envie de poursuivre ma quête personnelle, en toute humilité, sans avoir le courage que vous avez de produire des écrits d’une qualité exemplaire.
    Merci Monsieur BENOIT.
    Amitiés
    bp

    Répondre
    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      Je ne me « vends » jamais, mais quand on me demande j’accepte toujours. Si les anciens HEC ou INSA souhaitent quelque chose, qu’ils me le fassent savoir (par votre intermédiaire ?), on fera du sur mesure.
      Amicalement
      M.B.

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  3. NM

    Bonjour,
    Je profite de votre analyse sur ce film pour me permettre une digression concernant le dernier livre de Bertrand Méheust : « Jésus Thaumaturge » enquête sur l’homme et ses miracles.
    Dans celui ci l’auteur se lance dans l’explication du cas Jésus au risque des sciences psychiques(c’est à dire paranormale).
    Avez vous lu cet ouvrage? (passionnant) Et si oui quel est votre point de vu sur le sujet?
    Dans l’attente de vous lire!
    Cordialement!

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    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      Non, je ne l’ai pas lu. Sur l’activité de guérisseur de Jésus, je vous recommande « Jésus, mémoires d’un Juif ordinaire », présenté dans ce blog. Sous forme d’un roman, j’y propose une explication (un essai de compréhension) de ces guérisons, bien attestées par les évangiles.
      M.B.

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  4. Emile Hesta

    La « Jesu Forschung »,quelle qu’elle soit,aussi respectable que peut être une science humaine et profane,n’a jamais rien apporté de plus à la foi,vertu théologale,tant le « credes ut intelligas »est vrai.
    En parcourant la Galilée et ses paysages face à la dureté des monts et déserts de Judée,j’ai souvent pensé à Renan…
    Cordialement.
    Emile.

    Répondre
  5. CORRE Henry

    Bravo Michel!
    En plus des talents que nous vous connaissons tous je découvre celui de critique du Cinéma, digne des « Cahiers »…
    Annonce à diffuser largement: « échange film »Jésus, l’enquête » de Jon Gunn contre livre « Dieu malgré lui » de Michel Benoit »!
    Amicalement

    Répondre
  6. PRODHOMME

    Bonjour monsieur BENOIT,

    Merci pour votre article très clair et argumenté.
    Votre livre « Dieu malgré lui » est toujours ma référence, dans ma quête qui dure aussi depuis 28 ans.
    Ceci m’évitera de perdre quelque argent et surtout mon temps pour de la propagande.
    Que l’on croit ou que l’on ne croit pas à la thèse défendue, Je pense que ce type de propagande sera contreproductive à long terme pour la cause que veulent défendre les propagandistes. La science, quand bien même elle ne saurait répondre à toutes les questions, car plus elle avance dans la compréhension du monde, plus le nombre de questions croît, sera de plus en plus accessible au plus grand nombre et constituera un facteur de liberté pour l’homme.
    En attendant que les peuples s’émancipent des croyances qu’on leur impose, ce type de propagande peut servir à conserver des crédules dans une idéologie somme toute moins dangereuse que l’islamisme ou autre mouvement sectaire pour lequel la vie de l’homme ne vaut pas grand-chose; c’est déjà là un bénéfice non négligeable dans l’époque que nous traversons.
    Bien cordialement,
    Bernard PRODHOMME
    http://www.prodhomme.eu

    Répondre
    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      « Dieu malgré lui » a été écrit entre 1995 et 2000, publié en 2001. Depuis, j’ai beaucoup affiné : le résultat « final » vous le trouverez dans un roman, « Jésus, mémoires d’un Juif ordinaire » (livre de poche) publié par Albin Michel sous le (mauvais) titre « Dans le silence des oliviers ». Voyez aussi « L’évangile du 13e apôtre, aux sources de l’évangile selon saint Jean ». Tout ceci annoncé dans mon blog.
      Le fondamentalisme Xn américain, bien sûr, n’est pas dangereux comme l’islamiste. Mais il ferme la porte à tout progrès dans la connaissance de la personne de Jésus, cet homme si extraordinaire.
      amitié, M.B.

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