LONGUE EST LA NUIT (III) : Un homme devient Dieu

  Au lendemain du 9 avril 30, la nuit tombait sur les disciples d’un crucifié. La ‘révolution-Jésus’’ – un Dieu tendre et aimant, tout être humain ‘’prochain’’ des autres, la religion-boutique des Juifs ouverte au monde, l’amour et l’espoir remplaçant la crainte -, tout cela avait été cloué sur une croix. Était-ce la fin du beau rêve ?

Les disciples relevèrent la tête. Pour que ça continue, pour que ça s’amplifie, ils consentirent à deux trahisons d’où allaient surgir la chrétienté et la civilisation occidentale.

I. Première trahison : messianisme et apocalypse

De son vivant, Jésus avait refusé d’être pris pour le Messie des Juifs. C’est pourtant ce qu’affirmèrent très vite ses disciples : oui, cet homme était bien le Messie – christos en grec. Le christianisme, religion du Messie juif, pouvait naître. Ses premiers fidèles croyaient en Jésus-Messie sans pourtant cesser d’être Juifs, on les appelle judéo-chrétiens.

Jésus n’avait pas enseigné la fin du monde, l’apocalypse, mais la fin d’un monde. Ce monde défunt devait être renouvelé par une transformation radicale des esprits et des cœurs : c’était la metanoia, un virage intime à 180°. Le Royaume de Dieu ne viendrait pas plus tard, au terme d’un déluge de feu et de sang, mais à chaque metanoia individuelle.

Déjà, le Royaume de Dieu était parmi nous, instauré par les convertis à la révolution de Jésus.

Dès l’an 50 un nouveau venu, Paul de Tarse, s’empara de sa mémoire. Cet homme, qu’il n’avait pas connu, il ne vit plus en lui que le Messie. Dans ses lettres jamais il ne parle de « Jésus » mais du « Christ » ou de « Jésus-Christ » en un seul mot. Il annonça une apocalypse imminente, chaque croyant ressuscitant grâce à sa foi en Christ.

La génération suivante inséra une brève apocalypse dans trois des quatre évangiles, et l’attribua à Jésus. Encore une génération et de fut la terrifiante Apocalypse dite de saint Jean, qui fut suivie d’autres et marqua profondément le christianisme, surtout au Moyen-âge. Répandant la terreur en Occident et allumant partout des bûchers.

Messianisme et apocalypse furent ensuite repris dans le Coran, dont ils forment la colonne vertébrale comme je l’ai montré.

II. Deuxième trahison : le christiano-paganisme

Le Juif Jésus avait énergiquement refusé d’être pris pour un Dieu : « Unique est Dieu », credo du judaïsme. Juif de culture grecque, érudit, Paul de Tarse fit de lui un ‘’héros’’ à l’image des cultes à mystères qu’il connaissait bien, mais s’arrêta là. Après sa mort, les Églises fondées par lui en Asie Mineure esquissèrent une transformation de Jésus en un être divin, mais il fallut attendre l’apparition, au tournant du Ie siècle, d’un quatrième évangile attribué à saint Jean pour que l’homme Jésus soit clairement divinisé : « Et le Logos s’est fait chair ».

Cette transformation d’un homme en Dieu fut rejetée par les judéo-chrétiens, et une longue lutte s’engagea entre tenants du strict monothéisme juif et partisans d’un Dieu s’incarnant sur terre. Six siècles de combats, d’exils et de guerres pour que l’identité du Christ-Dieu soit définie et acceptée (par la contrainte) dans la chrétienté. Sous l’impulsion des empereurs et de quelques érudits, une mécanique complexe fut élaborée par une succession de conciles, de Nicée (325) à Constantinople III (681). Elle définissait la Trinité, dans des termes de métaphysique grecque totalement incompréhensibles aujourd’hui comme alors pour les chrétiens.

 Lesquels comprirent (de fait et inconsciemment) qu’il y avait trois dieux, reliés entre eux par des relations subtiles et hermétiques. C’était le retour du paganisme contre lequel avaient tant lutté les Juifs : l’unicité divine éclatée en trois, puis bientôt quatre quand la ‘’mère de Dieu’’ fut quasi-divinisée par sa maternité.

Au moment où le IIIe concile de Constantinople mettait la dernière main à cette longue invention d’un Dieu-homme en définissant la nature de sa volonté (est-elle humaine, ou divine ?), un Arabe écrivait un texte où on peut lire : « Malheur à ceux qui disent Trois au lieu d’Un : pourchassez-les sur toute la terre ». Le djihad venait de naître.

III. Naissance de la chrétienté

C’est sur cette double trahison de la personne de Jésus, de son identité et de son enseignement, qu’est née la chrétienté. Ajoutez l’accent mis par Paul de Tarse sur la morale sexuelle, son mépris de la femme, sa soumission au pouvoir de l’État mais son refus de la justice civile (‘’lavez votre linge sale en famille’’), la violence de son messianisme, et vous avez la chrétienté en germe.

Ce germe va pousser – et il va pousser très vite – sur les ruines de l’empire romain et des invasions barbares. Au début du IXe siècle l’Occident sortait de sa nuit. L’échec du 9 avril 30 avait donné naissance à un édifice si puissant, si harmonieux, si solide et intouchable, qu’il semblait promis à un avenir éternel. C’était l’Église de Rome et son empire dogmatique, la lumière de ses vérités, la chrétienté triomphante et l’Europe qu’elle était en train de façonner.

Immuable et éternelle ? Pas si sûr.

                                   (À suivre)

                                                               M.B., 14 avril 2019
Cet article fait suite au précédent, Longue est la nuit (II) : La « révolution-Jésus »

3 réflexions au sujet de « LONGUE EST LA NUIT (III) : Un homme devient Dieu »

    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      De Syrie. Sur la côte de Lattaquié des lieux-dits portent encore le nom de Qoraysh, nom présumé de la tribu de Muhammad. Cf mon essai « Naissance du Coran »
      M.B.

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  1. Balzaccombe

    Merci de ce bon texte.
    On attend avec impatience la suite ! haletant comme après la lecture d’un bon roman, sauf que ce n’est pas un roman mais un ensemble de faits qu’on a monté en épingle et que nos parents ont pris tout d’un bloc, sans penser qu’il pouvait y avoir une faille quelque part.
    …ne peut ni se tromper, ni nous tromper !!!
    Merci Michel
    A suivre !

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