QUAND LES HOMMES PARLENT À DIEU : les Psaumes de David

 L’article précédent a montré que nous ne pouvons rien savoir de la nature de Dieu, de sa structure intime. Ne sachant de lui rien d’autre qu’il est ce qu’il est, on ne peut le nommer : seul Jésus a fait exception, en l’appelant ‘’Abba’’. Avant lui, comment pouvait-on s’adresser à quelqu’un dont on ne connaissait même pas le nom ?

Entre 500 et 1000 ans avant J.C., une peuplade de bédouins s’est mise à parler à Dieu : c’étaient les Hébreux. Hommes du désert, ils étaient émerveillés par la beauté de la création et donnèrent naissance à des lignées successives de poètes. Petit peuple, ils durent se défendre contre les dieux de leurs voisins polythéistes, alors qu’eux ne reconnaissaient qu’un seul Dieu, le leur. Ces voisins les menaçaient sans cesse et finirent, en -586, par détruire Jérusalem et son Temple, unique lieu de rencontre de leur Dieu pour les Hébreux.

Jérusalem détruite, ils furent emmenés en exil à Babylone. Et c’est là, dans l’éloignement de Jérusalem, la blessure du Temple rasé au sol, la brûlante nostalgie du retour, c’est là qu’ils ont commencé à mettre les psaumes par écrit.

I. Naissance du psautier : un condensé d’histoire

Deux siècles avant Homère, les Hébreux inventèrent donc un genre inédit, la saga poétique. Des poèmes courts, cris du cœur, qu’on se récitait ou chantait à la veillée du soir dans l’impressionnant silence du désert, sous la majestueuse voûte étoilée. Certains psaumes remontent peut-être à David (1000 avant J.C.), mais la plupart sont nés après lui, juste avant et surtout après l’exil à Babylone. Leur mise par écrit est contemporaine de l’écriture de la Thora, le noyau initial de la Bible. Selon un procédé fréquent de la littérature ancienne, David est devenu un auteur collectif sous lequel se cachent quantité de poètes anonymes, qu’on appelle habituellement ‘’le psalmiste’’. En écrivant ce qui jusque là n’était transmis qu’oralement, le psalmiste fut parmi les premiers à créer et fixer durablement une langue originale, qui donnera plus tard naissance à l’arabe du Coran.

Les 150 psaumes ‘’de David’’ sont donc un condensé, extrêmement compact, de plusieurs siècles d’histoire du petit peuple hébreu. Des événements insignifiants au regard de la géopolitique mondiale trouvent dans ces poèmes un écho magnifié, une importance démesurée. Pourquoi sont-ils devenus le véhicule privilégié de la prière des Juifs d’abord, puis de toute la chrétienté et d’innombrables individus, qui trouvent aujourd’hui encore en eux la meilleurs expression de leurs aspiration spirituelles les plus profondes ?

 Comment les psaumes ‘’de David’’, poèmes d’un autre temps, d’une autre civilisation que la nôtre, peuvent-ils toujours nous parler – et plus encore, nous aider à parler à Dieu ?

II. Les psaumes, un langage universel ?

 Si nous ne sommes pas Juifs, Jérusalem n’est pour nous qu’une ville parmi d’autres sur la carte du Proche Orient. Son évocation ne nous mène nulle part ailleurs. Sa destruction et celle de son Temple au VIe siècle avant J.C. ne nous concernent pas, ce sont des épisodes d’une Histoire qui n’est pas la nôtre. Les méchants qui menaçaient et opprimaient le peuple hébreu de l’époque ne nous inquiètent plus, la lutte contre leurs dieux ne nous concerne pas – il y a longtemps que nous sommes monothéistes ou athées. Comment pouvons-nous nous approprier des poèmes aussi anciens, qui parlent de choses aussi étranges à nos oreilles ? Plus encore, est-il possible de leur confier l’expression verbale de nos élans du cœur, de nos souffrances, de nos joies ?

Les psaumes ne peuvent devenir notre langage à nous que si nous entrons dans leur monde poétique, qui est celui de l’allégorie. « Rose, elle a vécu ce que vivent les roses, l’espace d’un matin » : Ronsard ne parle pas ici en botaniste, mais en amoureux fou d’une très jeune fille qui mourut dans la fleur de son âge. L’allégorie est la clé du langage poétique : elle est seule capable de dire des choses indicibles (parce que trop douloureuses ou trop heureuses) à travers des images tirées du quotidien le plus banal, ou de la nature.

Seule la poésie permet à nos langages d’exprimer ces réalités que les mots ne peuvent atteindre. Comme la musique, la poésie (qui est musique des mots) nous ouvre le domaine de l’au-delà des apparences, du mystère des choses, de la densité humaine la plus profonde.

Il faut un petit effort d’adaptation culturelle pour comprendre les images utilisées par le psalmiste, et entrer dans ses allégories créatrices de sens. Alors, les psaumes deviennent universels.

III. Des clés pour se laisser emmener par le psalmiste ?

 Évidemment, mieux on connaît l’histoire du peuple hébreu, mieux on comprend le langage codé des psaumes. Ceux qui ne sont pas familiers de la Bible peuvent cependant entrer dans leur monde allégorique grâce à quelques clés simples.

 Le Mal auteur de la souffrance est partout présent dans les psaumes. Il est toujours personnifié, et d’abord par les ennemis locaux du peuple hébreu. Le plus féroce, c’est Babylone transformée en mythe : « Au bord des fleuves de Babylone nous étions assis et nous pleurions, nous souvenant de Sion. » Sion ou Jérusalem, paradis idéalisé vers lequel tendaient toutes les fibres des exilés ! Revenir à Jérusalem, c’est revenir à soi, retrouver une identité intérieure abîmée par les attaques du Mal.

 Le Mal, ce sont aussi les dieux de l’antiquité au milieu desquels évoluait le peuple Juif. Il est né de son adhésion au monothéisme : sa lutte acharnée contre le polythéisme ne nous dit plus rien ? Il suffit de remplacer ‘’les dieux’’ mentionnés dans les psaumes par (au choix)  l’argent et sa  convoitise, la course aux armements, l’exploitation de la planète, que sais-je… Tant de maux qui nous menacent ou menacent de détruire notre dignité humaine. ‘’Les dieux’’ du psalmiste personnifient alors les multiples causes de toutes nos souffrances.

Ce n’est pas ici le lieu d’en dire plus sur le décodage allégorique des psaumes, d’autres s’en sont chargés. Celui ou celle qui les fréquente devra se mettre à la place du psalmiste pour se laisser emmener par lui sur les chemins du monde, vibrer avec lui.

IV. La souffrance et la joie, la détresse et la louange

D’abord, il est au fond du gouffre : « Dans cette nuit où je crie en ta présence, mon âme est rassasiée de malheur, ma vie est au bord de l’abîme. Ma compagne, c’est la ténèbre. » Aucune poésie, ancienne ou moderne, n’a su exprimer avec autant de justesse la détresse humaine. Aucune n’appelle au secours avec une telle aspiration vers la fenêtre dans l’obscurité, l’air dans la noyade, le port dans le naufrage. Quiconque souffre ou voit souffrir trouvera dans les psaumes les mots pour dire sa souffrance, pour lui donner sens, pour l’orienter vers Dieu.

Quel Dieu ? Le lointain, le redoutable, le Grand absent ? Ainsi s’adresse le psalmiste à l’Inconnaissable : « Seigneur, je n’ai pas le cœur fier, ni le regard ambitieux. Non, avec toi je suis comme un enfant, comme un petit enfant blotti contre sa mère. » Son Dieu, c’est la tendresse d’une mère, un amour inépuisable, « riche en pardon et lent à la colère. » Jésus reprendra cet enseignement  pour le mener à son terme, initiant ainsi une révolution dans l’histoire religieuse de l’humanité.

Aussi sûr de l’amour de son Dieu que de la permanence de l’univers qui l’entoure, le psalmiste dépasse sa souffrance pour exploser dans la joie. Là encore, aucune littérature ancienne ou moderne n’a su exprimer le chant de la louange dans pareil feu d’artifice verbal. Louange devant la beauté de la création, louange pour son créateur, sa tendresse, sa fidélité, car « éternel est son amour » comme éternel est l’univers. Aucune bigoterie chez le psalmiste, mais un éblouissement devant l’univers et son auteur, que certains astrophysiciens partagent – sans savoir ou oser le dire.

V. À chacun ses psaumes.

 Il ne faut pas oublier que le psalmiste est un Juif, qui se savait (ou se croyait) spécialement élu par Dieu. Environ un quart des psaumes nous restent étrangers, messianistes (1), pleins d’autosuffisance ou purement historiques. On peut sans mal les ignorer, et passer au suivant. Chacun-ne devra chercher la ou les perles qui conviennent à ses besoins du moment, et ces perles sont nombreuses. Il y en a pour chaque situation, pour chaque état d’âme, pour chaque souffrance et chaque bonheur.

Qui cherche, dans le psautier, trouvera les mots justes pour s’adresser à un Dieu inconnaissable, mais présent en tout et partout.

                                                                                                                M.B., 3 décembre 2017
P.S. : La meilleure traduction en français des psaumes est sans doute celle de la TOB, adoptée par l’Église catholique pour les livres liturgiques de la francophonie. J’ai fait partie de l’équipe des traducteurs et atteste qu’elle respecte scrupuleusement la lettre et le rythme de l’original hébreu.
 (1) Messianisme : idéologie guerrière d’origine juive, voir dans ce blog au mot-clé « messianisme ».

4 réflexions au sujet de « QUAND LES HOMMES PARLENT À DIEU : les Psaumes de David »

  1. Roland

    Le Messianisme est à vivre; Vivre. Au sens de vivre pour participer au mieux; en ce sens le peuple juif a probablement raison de voir en l’homme l’opportunité à l’être d’être meilleur par rapport à lui=même. Le but ou raison d’Être serait de participer à la Spirale progressive de la Vie. Nous serions à la fois ce récipient qu’est notre corps, mais plus que cela; Nous serions , Nous sommes, Nous avons été et Nous serons la Manifestation et l’Expression de Ça … Et Ça est difficilement facile à décrire en moits; le moit que je crois le plus près serait Vie.
    Rechercher à créer une terre promise …Hum, quelle bêtise …
    Chercher à convaincre les autres de croire comme soi… Hum, quelle bêtise …
    Et si Nous Étions, si Nous Sommes et si Nous Serons Tout Simplement . !!!
    Bref: « Soyons Vivants » ou: « Soyons Passants » ; les moits ne rendent pas la Réalité . !!!
    Roland ♀

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  2. MAX DESSUS

    Et rose elle a vécu…. n’est pas un poême de Ronsard mais de Malherbe (Consolation à Du Périer).
    Souvenirs de Lagarde et Michard XVI eme siecle.
    Cordialement

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  3. Jean Roche

    « Petit peuple, ils durent se défendre contre les dieux de leurs voisins polythéistes, alors qu’eux ne reconnaissaient qu’un seul Dieu, le leur… » Une curiosité quand même, le Psaume 82 ne peut se comprendre que d’une façon : Yahvé est un dieu parmi d’autres, simplement mieux intentionné que ses pairs. Le Judaïsme est clairement passé par l’hénothéisme (« nous n’avons qu’un dieu, mais d’autres peuvent en avoir d’autres »). Autre trace mal effacée, Deutéronome 32:8-9 (absurde si l' »Eternel » et le « Très-Haut » de nos traductions sont la même entité).

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