Une parole pour notre temps (Etty Hillesum III)

Dans l’article précédent (1) j’esquissais le portrait de cette jeune Juive hollandaise gazée à Auschwitz en 1943. Et son parcours fulgurant de la non-croyance à la plus haute expérience mystique. Pendant ses trois dernières années, elle va tenter de répondre à ce cri de son ami Jan : « Qu’ont donc les hommes à vouloir détruire leurs semblables ? »

Rien n’a changé (tout recommence)

Avec Jan nous avons envie de crier : Qu’ont donc les hommes de 2023 à vouloir détruire le monde où ils vivent ? Comme en 14, comme en 40, tout recommence. Rien n’a changé, nous n’avons rien appris. Comment faire face sur cette planète qui vacille, étourdie par les nouveaux moyens de sa puissance ?

Etty, juin 1941 : « Cela recommence : arrestations, terreur, camps de concentration… On se demande si cette vie a encore un sens ».

Ce sens, elle l’a longtemps cherché, enfin trouvé. Écoutons-là, rares sont les êtres de cette qualité lumineuse.

Ȧ la recherche du sens

Au début de son Journal, c’est encore la jeune philosophe qui parle : « On ne peut plus dire que tout est hasard… On a peu à peu le sentiment d’un destin où les faits s’organisent l’un après l’autre en une série significative » (107). « Peut-être toute vie a-t-elle un sens, et il faut toute une vie pour découvrir ce sens » (43). Plus tard elle avouera : « Il y a en moi un puits très profond. Et dans ce puits il y a Dieu. Parfois je parviens à l’atteindre. Mais plus souvent, des gravats obstruent ce puits, et Dieu est enseveli. Alors il faut le remettre au jour » (58).

Comment ce basculement s’est-il opéré ? Ȧ quel moment de sa vie, dans quelles circonstances, sous quelles pressions a-t-elle découvert à la fois ‘’Dieu’’ et le sens ? Elle n’en dit rien mais fait cette confidence : « Il m’a fallu parcourir un chemin difficile pour retrouver ce geste d’intimité avec Dieu et pour dire, le soir à la fenêtre : « Sois remercié, ô Seigneur » (100). Ce n’est pas un ‘’Dieu’’ tout-puissant qu’elle découvre, un ‘’Dieu’’ préfabriqué par les religions, défiguré en idole, plus ou moins géré par des Églises devenues impuissantes. Elle est allée directement à la source, la Bible et les Psaumes.

Les pieds sur terre et ‘’Dieu’’ en soi

On n’en saura pas plus sur la façon dont ‘’Dieu’’ l’a rattrapée dans son monde d’incroyance. Mais elle en dévoile vite les chemins : « Il y a des gens qui prient les yeux levés vers le ciel. Ceux-là cherchent Dieu en-dehors d’eux. Il en est d’autres qui cachent la tête dans leurs mains, je pense que ceux-ci cherchent Dieu en eux-mêmes » (58). N’oublions pas dans quel monde en décomposition elle vivait : « Il faut garder le contact avec le monde réel, le monde actuel… On n’a pas le droit de vivre avec les seules valeurs éternelles. Vivre totalement au-dehors comme au-dedans, ne rien sacrifier de la réalité extérieure à la vie intérieure, pas plus que l’inverse » (30). Et sa conclusion, définitive : « Je ne crois plus que nous puissions corriger quoi que ce soit dans ce monde extérieur, si nous ne l’avons pas d’abord corrigé en nous ».

Des temps déchaînés

« On a parfois du mal à concevoir et à admettre, mon Dieu, tout ce que tes créatures terrestres s’infligent les unes aux autres en ces temps déchaînés. Mais je ne m’enferme pas dans ma chambre, mon Dieu, je continue à tout regarder en face, je ne me sauve pas, je cherche à comprendre et à disséquer les pires exactions, j’essaye toujours de retrouver la trace de l’homme dans sa nudité. Enseveli parmi les ruines monstrueuses de ses actes absurdes… ». Elle ajoute : « je m’entête à louer ta création, mon Dieu, en dépit de tout ». Et cet aveu totalement lucide : « Je vais en haut très bien, en bas très mal » (114).

Etty n’a aucune illusion sur l’espèce humaine, capable de tant faire souffrir : « Chaque jour j’apprends à connaître les hommes. Et je vois de plus en plus clairement qu’ils n’ont aucune aide à offrir à leurs semblables… Le seul geste de dignité humaine qui nous reste en cette époque terrible : s’agenouiller devant Dieu » (177). « Parce que cette vie s’accomplit sur un théâtre intérieur : le décor a de moins en moins d’importance » (185).

Visionnaire ?

Je vois de plus en plus clairement : Que voit-elle ? « C’est singulièrement se surestimer que de se croire trop de valeur pour ne pas partager avec les autres une ‘’fatalité de masse’’ » (165). « Peu à peu toute la surface de la terre ne sera plus qu’un immense camp et personne ou presque ne pourra demeurer en-dehors ». Mais elle ajoute : « C’est une phase à traverser » (160). « Pourvu que nous nous sentions imbriqués dans un grand tout… combattants d’un des multiples fronts disséminés à la surface de la terre » (205).

Une phase à traverser : « Et si Dieu cesse de m’aider, ce sera à moi d’aider Dieu ».

Cette visionnaire, si lucide sur les événements qu’elle traverse et sur ceux qui les provoquent, n’est pas défaitiste. Au contraire, elle affirme ; « Je reste entièrement fidèle à moi-même, je ne me résignerai pas, je ne faiblirai pas… J’aimerais tant vivre, continuer à préparer les temps nouveaux, leur transmettre cette part indestructible de moi-même. Car ils viendront certainement [ces temps nouveaux]. Ne se lèvent-ils pas en moi jour après jour ? » (174).

Résilience

Plongée dans un monde dominé par la violence, Etty découvre en elle la capacité de tenir tête. Et qu’il ne suffit pas de résister passivement aux épreuves : pas de résilience sans vision d’un avenir à faire naître. C’est en soi, et en soi seulement, qu’on en trouvera la force : « C’est nous-mêmes qui nous dépouillons de nos forces… En éprouvant de la haine. En crânant pour cacher nos peurs ». Et cette confession bouleversante lâchée au milieu d’un camp de la mort : « On a bien le droit d’être triste et abattu, de temps en temps… Et pourtant la vraie spoliation, c’est nous-mêmes qui nous l’infligeons. Je trouve la vie belle et je me sens libre… Je crois en Dieu et je crois en l’humain, j’ose le dire [ici] sans honte » (127). « Je suis une femme heureuse et je chante les louanges de cette vie. Oui, vous avez bien lu, en 1942, la énième année de guerre » (128).

Comment parvient-elle à ce sommet de réalisation humaine ? Elle dit à ‘’Dieu’’ : « Fais-moi accomplir les mille petites tâches quotidiennes avec amour, mais fais jaillir le plus petit acte d’un grand foyer central de disponibilité et d’amour » (86). Et au moment où elle sait qu’elle va être ‘’sélectionnée’’ pour Auschwitz : « C’est avec cette unique chemise… que je vais au-devant d’un ‘’avenir inconnu’’… mais au-dessus de ma tête c’est partout le même ciel avec tantôt le soleil, tantôt la lune et les étoiles. Alors pourquoi parler ‘’d’avenir inconnu’’ ? » (202).

Et avant de monter dans son wagon à bestiaux : « Je voudrais être le ‘’cœur pensant’’ de tout un camp de concentration » (222).

Le secret de la paix 

Tout cela, est-ce aussi pour nous ?

« Travailler à soi-même, ce n’est pas faire preuve d’individualisme morbide. Si la paix s’installe un jour, elle ne pourra être authentique que si chaque individu fait d’abord la paix en soi-même, extirpe tout sentiment de haine… ou bien domine cette haine et la change en autre chose. Peut-être même à la longue en amour – ou bien est-ce trop demander ? C’est pourtant la seule solution » (128).

On ne résiste pas à la violence par la violence, à la haine par la haine, au feu par l’incendie : « C’est la seule solution, la seule : que chacun fasse un retour sur lui-même et anéantisse en lui tout ce qu’il voudrait anéantir chez les autres…. Le moindre atome de haine que nous ajoutons à ce monde nous le rend encore plus inhospitalier » (205).

Buvant à cette source, elle peut laisser son cœur chanter : « Même au-dessus [du camp] il y aura toujours le ciel tout entier… [il me suivra] s’il le faut jusqu’en Pologne… Mon Dieu, [ce camp] ressemble au monde au premier jour de la création » (129).

Qu’ont donc les hommes à vouloir détruire leurs semblables ? Oui, rien n’a changé. Comme elle nous vivons dans un monde déchaîné, abandonné par des institutions religieuses devenues opaques ou indignes. Comme elle, nous subissons et nous subirons de plus en plus la violence, la haine, la perte des repères et l’absurdité de ceux qui veulent détruire leurs semblables.

Saurons-nous, comme elle, affirmer tranquillement : « C’est la seule solution, la seule : que chacun fasse un retour sur lui-même et anéantisse en lui tout ce qu’il voudrait anéantir chez les autres ».

Merci, Etty !

                                                                          M.B., 25 juin 2023
(1)  Le ‘’Dieu inattendu’’ (Etty Hillesum II). Le Journal d’Etty a été publié par le Seuil en 1985 sous le titre Une vie bouleversée. Les citations entre guillemets qui suivent sont extraites de cette édition. La page est indiquée entre parenthèses.

Une réflexion au sujet de « Une parole pour notre temps (Etty Hillesum III) »

  1. Balier J-J

    Merçi pour cette rèflexion sur ce texte d’ Etty. La conclusión que vous propsez est saisissante ,puis èvidente ,mais difícil, comme l’ est tout travail sur soi

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>