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CRISE DE L’OCCIDENT ET CHOC DES FONDAMENTALISMES

          La crise de l’Occident, dont nous sommes les témoins inquiets, est un sujet qui nous touche profondément, parce que nous sentons qu’elle concerne notre civilisation. La plupart des analystes la décrivent sous  son aspect économique, démographique, environnemental, politique, moral ou social. Je voudrais porter sur cette crise un autre regard, afin d’en identifier – si c’est possible – la racine profonde. Ce regard, personnel, se situe dans le cadre de recherches historiques et sociologiques qui font l’objet d’un vaste débat.

I. Définitions

          Et d’abord, il faut définir 4 termes que nous emploierons.

 1) Civilisation

            J’emprunte ma définition à l’école américaine de sociologie : une civilisation, c’est une identité culturelle, associée par chaque individu à une partie de l’humanité à laquelle il peut s’identifier. Cette partie de l’humanité est un groupe plus étendu que la tribu, la région ou la nation.

          Mais j’emploierai aussi une image plus familière : je dirais qu’une civilisation, c’est un peu comme un grand et vieil arbre. Nous n’apercevons que les hautes branches, touffues, dans lesquelles nous avons fait notre nid. J’essayerai d’identifier aujourd’hui l’une des racines, devenue quasi invisible pour nous, mais à partir desquelles notre arbre occidental a acquis sa stature ancestrale.

 2) Référent

            L’identification des peuples à une civilisation s’effectue à travers ce que la linguistique appelle des référents : un référent, c’est un outil verbal qui désigne un élément du réel. Déjà, Thomas d’Aquin expliquait que le concept (notre « référent ») pointe vers une chose (une res) qui a sa réalité propre, en-dehors du langage. La question cruciale, nous le verrons, est alors de savoir comment fonctionne l’adéquation entre le référent, et la chose qu’il désigne.

            Ce réel, désigné par les mots à travers lesquels s’exprime une civilisation, il peut être du domaine des faits (par ex., la prise de la Bastille), mais aussi de l’imaginaire. C’est particulièrement vrai du fait religieux, dans lequel les sociologues identifient l’un des référents fondateurs de toute civilisation.

3) Crise

Restons-en provisoirement à notre image familière : il y a crise quand les racines d’une civilisation sont devenues tellement lointaines, que les hautes branches ne peuvent plus y puiser leur sève. Le vent, la pluie, les tempêtes soufflent : l’arbre résiste mal, parce qu’il est mal enraciné.

Il a trop oublié. Il ne sait plus ce qu’il fut, il ne sait plus ce qu’il est.

 4) Occident

Sa définition a d’abord été géographique : c’était la civilisation née de la Grèce, et qui se répandit autour du bassin méditerranéen. Son épicentre, situé à Rome, se déplace ensuite vers Constantinople. Mais jusqu’à la fin du VII° siècle, ce que nous appelons aujourd’hui le Proche et le Moyen Orient font encore partie intégrante de l’Occident et de sa civilisation, à laquelle ils apporteront des contributions inestimables.

Quand, en 1453, Constantinople tombe sous la coupe de l’Empire Ottoman, l’Occident se voit privé de toute sa partie orientale.

Rapidement (1620) il va compenser cette perte en déplaçant sa frontière vers l’Ouest : mais la conquête de l’Amérique par les européens s’est faite dans des conditions très particulières, qui expliquent que la civilisation américaine s’éloigne de plus en plus de sa matrice européenne. C’est pourquoi je vous parlerai surtout ici de l’Occident européen.

Et déjà, nous dégageons un résultat important : à cause de son Histoire, la civilisation occidentale n’est plus une entité géographique, mais une réalité conceptuelle, référentielle.

 II. Construction du référent fondateur de l’Occident

Tout commence avec Jules César. En 63 avant J.C., très jeune mais déjà animé d’une ambition dévorante, il reçoit la magistrature suprême. Il devient Souverain Pontife de la religion d’État. Quelques années plus tard, il impose à Rome sa dictature : pour la première fois en Occident, les pouvoirs civil et militaire se trouvent réunis, avec le pouvoir religieux, dans la main du même homme. Cette conjonction des deux pouvoirs en un seul s’imposera à tout l’Occident, et jouera un rôle essentiel dans la naissance de ses référents culturels.

Au début de notre ère, Rome traverse une crise d’identité. L’un des deux piliers du pouvoir, la religion de l’État romain, est agonisante. Et l’Empire est envahi par des religions venues d’Orient – dont la mieux connue et sans doute la plus répandue est le culte solaire de Mithra. Ces religions sont anciennes, mais une nouvelle venue va faire une entrée fracassante : le christianisme.

Cette religion est légalisée par Constantin en 313. L’un de ses successeurs, Julien dit l’Apostat, tentera en vain une restauration du culte romain : le premier, il avait compris l’importance des référents culturels dans la survie d’un Empire. Nous savons qu’il était convaincu que la civilisation romaine disparaîtrait, si sa religion ancestrale ne retrouvait pas, dans l’État, sa place traditionnelle.

Et c’est bien ce qui s’est produit. Fragilisé par la perte de son identité religieuse, l’Empire va disparaître, dégluti par les barbares. Ce fait historique illustre mon propos : c’est quand leur panthéon, et leur culte traditionnel, ont disparu de la vie des romains, qu’ils ont cessé d’être un grand peuple porteur de son identité culturelle.

Voilà donc quel sera mon fil conducteur : La perte des référents qui l’ont constituée, provoque la fin d’une civilisation donnée. La crise d’une civilisation, c’est la crise de ses référents.

Cette crise aurait pu être fatale à l’Occident, si le christianisme ne s’était pas immédiatement substitué à la civilisation romaine naufragée, en lui apportant ses référents propres. Mais l’accouchement d’une nouvelle identité culturelle en Occident va se faire dans la douleur, à cause de l’élaboration difficile du dogme, et donc de l’identité chrétienne.

En effet, les chrétiens à peine nés se déchirent autour d’un point central : l’identité de Jésus de Nazareth. L’image de cet homme va être progressivement transformée, au point que vers l’an 100, le rabbi juif itinérant est devenu Dieu.

Une question va dés lors se poser, lancinante : si Jésus est Dieu, est-il toujours homme ? Et s’il reste homme, est-il également Dieu ? Comment ces deux existentiaux, inconciliables, peuvent-ils se trouver fusionnés dans le même individu ?

La réponse à cette question va susciter des affrontements, dont la violence nous étonne aujourd’hui. Je m’y arrête parce que les Empereurs – qui avaient réussi l’union, dans leur personne, du politique et du divin – ont pris une part active dans les luttes qui déchirent les chrétiens entre eux. C’est qu’ils étaient conscients qu’une nouvelle civilisation était en train de naître, et qu’elle avait besoin de référents indiscutables, et indiscutés.

Le dogme de l’incarnation, la définition de la divinité du Christ jusque dans ses plus petits détails, va donc être la question centrale autour de laquelle se construira, lentement, douloureusement, le nouveau référent, le socle identitaire de la civilisation occidentale.

Je vous passe les détails. Rappelons seulement que l’arianisme, né à la fin du II° siècle, et qui s’oppose à la transformation totale de Jésus en Dieu, a bien failli l’emporter.

En 392, l’Empereur Théodose décrète le christianisme religion d’État. Parfois par la force, le pouvoir impérial va contraindre la Grande Église à adopter une formulation acceptable de la divinité du Christ. Avec le concile de Chalcédoine, en 451, le christianisme disposera d’un référent suffisant pour s’imposer dans l’Empire. Mais ce n’est qu’en 681, à la fin du VII° siècle, que l’Église surmonte toutes les hérésies, et que les dernières conséquences de la divinisation du Christ sont tirées au clair[1].

S’ensuivent trois siècles qui sont les plus sombres de l’histoire occidentale : difficiles tentatives de reconstitution de l’Empire, invasions musulmanes, invasions multiples… L’Église est le seul îlot stable, émergeant de cette mer démontée. Solidement campée sur le dogme de l’incarnation, désormais indiscuté, L’Europe trouve dans l’Église la force de sa survie, le référent de son identité et de son unité face à ses adversaires.

La période qui suit (VII° / VIII° siècle) apparaît comme une période charnière.

On voit en effet Alcuin, théologien de Charlemagne, élaborer la notion de monarque de droit divin. Je remarque que cette doctrine politique n’a pu prendre naissance qu’à partir du moment où la divinisation de Jésus était acquise en Occident. De même que le Christ est l’image terrestre du Dieu invisible, de même l’Empereur devient l’expression visible, sur terre, de la volonté divine – et ceci, jusqu’à la Révolution française.

A ce moment charnière de l’Histoire, l’Occident a donc trouvé dans la divinité du Christ la justification du pouvoir. Mais le dogme de l’incarnation, parce qu’il est devenu un référent compris et accepté par tous, marque de son emprise l’éthos – c’est-à-dire l’horizon éthique, culturel, social, esthétique – de la civilisation occidentale. Jusque dans les moindres détails leur vie quotidienne, les hommes et les femmes d’Occident seront formatés par les ramifications de ce dogme fondateur.

Dire que l’Occident s’est construit autour du christianisme, c’est une banalité. Je cherche à aller plus loin, et vous proposerais d’identifier, dans la lente et chaotique transformation de l’homme-Jésus en Dieu, la racine profonde, la matrice originelle de la civilisation occidentale.

 III. La fin d’une civilisation

J’ai parlé de moment-charnière : en effet, c’est à la fin du VII° siècle,  quand le dogme de l’incarnation n’est plus discuté en Occident, quand ce référent-là est devenu le socle de tous les autres, qu’un vigoureux mouvement d’origine arabe lance au monde un défi : une nouvelle religion, qui rejette explicitement l’incarnation de Dieu en Jésus, qui affirme l’unicité de Dieu, et accuse l’Occident d’avoir fabriqué, à côté du Dieu-très-Grand, un deuxième Dieu, incarné.

Au chercheur, Le Coran apparaît d’inspiration entièrement judéo-chrétienne. Il répond à l’éternelle question, qui a si longtemps agitée la chrétienté : qui est Jésus ? Et puisqu’il refuse sa divinité, quelles sont les voies d’accès au divin ? En rejetant ce qu’il appelle « la magie chrétienne », le Coran crée le référent d’une nouvelle civilisation, qui attire à lui le quart de l’humanité.

L’islam coranique est donc la seule réforme radicale du christianisme qui ait réussi, là où tous les hérétiques de la Grande Église avaient successivement échoué. Il l’a fait, et continue de le faire, en s’opposant à une chrétienté considérée par lui comme infidèle à l’unicité de Dieu, c’est-à-dire païenne.

Mais revenons à l’Occident. Solidement campé sur une identité qui trouve sa source dans le dogme de l’incarnation défendu par l’Église, il continue sa route. Et quand il étend sur la planète son modèle de civilisation, le christianisme  triomphe avec lui.

Vont alors se produire trois secousses majeures. La première, la Réforme protestante, va entamer l’unité européenne cimentée autour de Rome. Mais Luther et Calvin n’ont pas remis en cause le dogme de l’incarnation, ils n’ont pas touché à l’identité occidentale. Avec le recul de l’histoire, le moment le plus révolutionnaire de la Réforme apparaît comme celui où Luther traduit la Bible en langue allemande. A son insu peut-être, en mettant le texte sacré à la portée de tous, il a permis à l’Occident d’échapper au piège redoutable du fondamentalisme : nous allons y revenir.

La seconde secousse, c’est le mouvement des Lumières, le triomphe de la raison sur la foi considérée comme irrationnelle. Mais sa diffusion touche surtout les élites : au XIX° siècle, l’empreinte des Églises chrétiennes est encore très forte sur l’Occident. Grâce à la colonisation de la planète par les occidentaux, elles deviennent des puissances mondiales.

C’est dans ce XIX° siècle qu’on voit apparaître les premiers signes d’un déclin du christianisme, déjà en germe dans les secousses précédentes. Troisième secousse, la laïcité instaure la séparation des Églises et des États. Mais les référents des nouvelles nations européennes restent chrétiens. Les Églises, qui ont officiellement perdu leur emprise sur les sociétés, transfusent en elles l’essentiel de leurs valeurs. Le code Napoléon, qui servira de modèle aux législations européennes, puise dans saint Paul une bonne partie de sa morale individuelle et sociale, ainsi que l’inspiration de ses lois.

Cependant le déclin des Églises est là, inexorable. Il sera un temps masqué par l’expansion missionnaire du XIX° siècle, puis par la montée des fascismes au début du XX°, pour se transformer très rapidement en effondrement.

Ce sont des sociologues américains qui se sont penchés sur la notion d’effondrement des civilisations. Arnold Toynbee[2], Joseph Tainter[3], Samuel Huntington puis Jared Diamond[4] : tous reconnaissent, comme Christopher Dawson[5], que « les grandes religions sont les fondements des grandes civilisations ».  Mais dans leurs travaux, aucun ne donne au référent religieux la place centrale qui lui revient. Ils l’analysent de l’extérieur, à coup de statistiques, et finissent par attribuer l’effondrement des civilisations à des causes économiques, sociétales ou environnementales. Dans la lecture que je vous propose, au contraire, j’envisage la naissance et la mort d’une civilisation en suivant son marqueur principal, l’évolution du référent religieux. Je complète l’analyse trop factuelle des américains en intégrant les résultats de l’école française de sociologie, qui a étudié de près le déclin du catholicisme en France, et sa signification dans le déclin de notre civilisation.

Il n’est pas possible de résumer ici ses conclusions. Je préfère rappeler à ceux de ma génération des faits qu’ils ont vécus : revenons, par la mémoire, aux années d’après-guerre.

Jusqu’aux années précédant 1958, date symbolique[6], l’Église en tant qu’institution était partout présente. Souvenez-vous : partis politiques Xns, syndicats Xns, éducation Xenne, mouvements de jeunes Xns, organismes caritatifs Xns (devenus ONG), présence hospitalière et même carcérale…. Mais aussi littérature (Claudel, Bernanos, Mauriac…), philosophie (Maritain, Gabriel Marcel), poésie (Péguy, Marie Noël), musique (Honegger, Poulenc), peinture (Rouault, Cocteau), architecture (Le Corbusier) : en un demi siècle, le catholicisme en tant que référence a disparu en France du champ de la créativité.

Certains affirment que ce qu’il a perdu en Occident, il l’a retrouvé dans les pays du Tiers-monde, notamment Afrique et Brésil. Mais le dynamisme catholique de ces pays n’est qu’apparent. D’abord, il est encore souvent lié à la promotion sociale. Ensuite, on y voit monter en puissance l’extraordinaire foisonnement de sectes très diverses, et du fondamentalisme évangélique américain : ils sont en train d’y supplanter les Églises.

Ceci, c’est l’aspect spectaculaire du phénomène. Mais reprenons notre fil conducteur :

1) Comme on pouvait s’y attendre, l’effondrement a été précédé par une perte de signification des référents, qui avaient permis la montée en puissance de la civilisation occidentale. Prenons un tout petit exemple, la Toussaint : ce jour férié a perdu toute signification, au point d’être un temps concurrencé par Halloween. On pourrait analyser ainsi tous les grands référents chrétiens : les concepts restent en vigueur dans la société, mais ils ne renvoient plus à leur res, à leur réalité d’origine (cf. enquête La Vie, Noël 2006).

2) Allons plus profond : à partir du XIX° siècle, des chercheurs (protestants, puis catholiques) commencent à étudier la Bible avec un outil nouveau, la méthode historico-critique. Utilisant la linguistique, l’archéologie, l’épigraphie, l’Histoire comparée, ils situent le texte sacré dans ses époques et ses lieux d’origine, dans sa culture de formation. Ils cherchent à dégager les faits, et les différents messages, de leurs contingences historiques. De plus en plus, ils vont se libérer, dans leur lecture, des lunettes contraignantes du dogme. Ils redécouvrent ainsi la personne, et la personnalité de Jésus, la façon dont il a été transformé en Dieu, et les motifs de cette transformation.

La vieille question de l’identité du Christ est donc remise sur le tapis : et ce n’est plus de façon polémique, comme par le passé, mais par l’étude sereine et objective. Le principal référent de la civilisation occidentale n’est plus remis en cause de l’extérieur, par ses ennemis, mais de l’intérieur, et par ses spécialistes les plus talentueux.

De même que j’ai identifié, dans la divinisation de Jésus, le référent fondateur de la civilisation occidentale, je vous propose d’identifier, dans cet effacement ou cette remise en cause de l’ensemble de ses référents religieux – et du principal d’entre eux, le dogme de l’incarnation – l’une des racines profondes de la crise de l’Occident. Cet effondrement, il a été en quelque sorte officialisé au moment de la discussion d’une constitution européenne : pour la première fois depuis ses origines, l’Europe a officiellement refusé en 2004 de reconnaître dans le christianisme la racine d’un vieil arbre, dont le rêve d’un nouveau surgeon bute sur l’absence de valeurs fédératrices.

Samuel Huntington écrit que « Les civilisations sont mortelles, mais elles ont la vie dure ». La crise de l’Occident, je ne la vois pas d’abord dans le « Choc des Civilisations » qu’il décrit. Mais bien plutôt dans la disparition des référents d’une civilisation – la nôtre.

Face à ce désastre, nous voyons naître un double péril, que j’ai appelé le choc des fondamentalismes.

 IV. Le choc des fondamentalismes

I. Le premier, nous le connaissons, il est présent à tous les esprits : c’est le fondamentalisme de l’islam radical.

J’emploie le terme d’islam avec réserve, car il recouvre une civilisation multiforme, extrêmement riche, et dont je ne suis pas un spécialiste. En revanche, j’ai pris le temps d’étudier le Coran : c’est de ce texte que je vous parlerai ici, et de lui seul.

Pour ceux qui s’en réclament, le Coran est en quelque sorte la parole matérialisée du Dieu qui se révèle grammaticalement, syntaxiquement, dans la construction verbale du texte arabe. Il n’y a donc plus ici de distance entre le référent et la réalité qu’il désigne : le texte fait référence à lui-même, il trouve en lui-même sa justification, et l’explication de ses obscurités.

Considéré comme l’expression matérielle de la pensée divine, le Coran est donc intouchable : Dieu ne peut pas être soumis au feu de la critique historique. L’origine divine du Coran est un dogme absolu, et les islamistes radicaux lancent des arrêts de mort contre tous ceux qui prétendent l’interpréter en-dehors d’une tradition, alimentée par le Coran lui-même. L’exemple le plus célèbre est celui de la Fatwa lancée contre Salman Rushdie.

Nous tenons ici la première définition du fondamentalisme : un texte, devenu l’équivalent d’une présence réelle de Dieu, est pris à la lettre. Sans tenir compte ni des circonstances culturelles, géographiques, religieuses et politiques de son écriture, ni de la façon dont il peut être reçu longtemps après, et en fonction de contextes socio-politiques nouveaux.

Ajoutons que l’islam est habité par une ambition messianique, qui l’a toujours fait rêver à la conquête du  monde : nous allons revenir sur ce point, crucial.

II. L’autre péril, nous l’évaluons moins bien, parce qu’il est plus récent : je crois pouvoir l’identifier dans le fondamentalisme évangélique. En fait, le mot fundamentalism a été employé pour la première fois aux Etats-Unis, à Niagara Lake en 1895, par un groupe de responsables d’Églises protestantes américaines. Ils s’étaient réunis pour s’opposer aux progrès de l’exégèse historico-critique, dont je vous parlais il y a un instant. En 1910, une espèce de Credo du fondamentalisme a été défini en cinq points : le premier affirme la divinité du Christ, le cinquième proclame que c’est Dieu lui-même qui parle dans la Bible, laquelle doit être prise à la lettre et ne peut jamais se tromper.

Il ne vous échappe pas que ce fondamentalisme évangélique ressemble à s’y méprendre au fondamentalisme islamique : même sacralisation d’un texte, même refus de le soumettre à l’épreuve de la critique historique. Et même affirmation sans nuances du référent fondateur – l’unicité de Dieu pour les uns, la divinité du Christ pour les autres.

Dès son origine, le fondamentalisme américain est lui aussi fortement messianique.

A partir des années 1970, ce mouvement qu’on appelle « évangélique » ou « néo-conservateur » a repris vigueur aux Etats-Unis, de façon foudroyante. Il dispose là-bas d’une audience populaire considérable, et de l’appui affiché du gouvernement actuel. Vous devez savoir que grâce à ses moyens financiers, il est en train d’envahir la planète.

En effet, le messianisme natif des fundamentalists a pris une tournure particulière. Pour eux, le Messie tant attendu est enfin arrivé : c’est la morale, le mode de vie et de consommation, la démocratie et le capitalisme à l’américaine. C’est l’Amérique sûre de ses valeurs, et prête à les imposer à toute la planète, fut-ce par la force.

L’effondrement de la civilisation occidentale semble avoir laissé, face à face, deux fondamentalismes, tous deux messianiques, identiques dans leur utilisation d’un texte devenu sacré, et qui s’opposent par leurs référents.

Ce qui me paraît rendre la situation extrêmement dangereuse, c’est :

1- La force et la solidité des référents religieux respectifs. Chacun connaît exactement sa vérité propre, chacun peut d’autant mieux s’identifier à elle qu’elle est simplifiée à l’extrême, sans nuances.

2- L’énergie motrice de chacun des messianismes, l’un tourné vers La Mecque, l’autre tourné vers le rêve américain. Deux référents devenus plus imaginaires que réels, mais qui fonctionnent parfaitement, et donnent à ces fondamentalismes leur coloration totalitaire.

J’aurais voulu terminer sur une note d’optimisme : mais les historiens sont rarement optimistes, confrontés qu’ils sont aux soubresauts de l’Histoire et aux souffrances de l’humanité au cours des siècles. Ils analysent, ils ne prédisent pas.

Pour l’instant, la nostalgie d’un grand arbre occidental, ayant retrouvé des racines, devra nous tenir lieu d’espérance.

                M.B., mai 2007.

(Texte de la conférence donnée à Tours le 28/04/07

L’OCCIDENT EN PÉRIL (II.) : L’âge d’or de l’Empire

          Le moment le plus « creux » de l’Occident si situe dans cette période où l’empire romain s’est effondré sous les coups des barbares, entre le IV° et le VII° siècle.
       L’économie impériale n’existe plus : Italie, Gaule, Europe centrale se replient sur une économie de subsistance, celle du village. Les métropoles voient leur population fondre, la famine s’installe comme une réalité quotidienne.
       L’identité chrétienne s’est constituée autour du dogme de la Trinité, défini à Chalcédoine en 451. Elle s’étend jusqu’au Portugal (mais l’Espagne reste wisigothe, c’est-à-dire arienne : négation de la nature divine du Christ). Difficilement, l’évêque de Rome réussit à faire admettre sa primauté. A Rome même et en Italie centrale, dévastées et paupérisées, le pape est l’unique autorité, à la fois chef religieux et préfet.
       C’est de la Gaule rhénane que vient le salut, avec l’accession au pouvoir de Charlemagne. Il va commencer à organiser la féodalité, et lui donne sa philosophie par un geste de portée considérable : le 25 décembre 800, il va se faire couronner à Rome par le pape Léon III.
       Notez la date : le 25 décembre, jour du sol invictus de la Rome ancienne devenu jour de la naissance du Christ. C’est la naissance du successeur des Césars à la tête d’un Occident en recomposition. Et s’il accepte l’onction papale, c’est pour marquer le retour de l’identité impériale (pouvoir civil et religion ne font qu’un) cimentée autour du christianisme.

       A sa mort, l’éclatement de l’empire marque le début de la féodalité. La société féodale est calquée sur la conception théocratique de l’Église catholique : de même qu’il y a un pape, puis des évêques soumis au pape et le représentant, puis des prêtres faisant circuler le sang de l’autorité apostolique jusque dans la moindre paroisse, de même il y a un empereur (ou roi) avec ses Grands Vassaux – qui lui sont soumis mais disposent de l’autorité locale, puis les petits vassaux qui relayent l’autorité impériale jusque dans le plus petit village.
       Identiques dans leur structure, ces deux sociétés (l’Église et la féodalité) cheminent côte à côte en s’affrontant sans cesse. Parfois c’est le pape qui l’emporte (Canossa), mais le plus souvent c’est l’empereur qui dicte sa loi aux papes (césaropapisme). Cette étreinte aurait pu être mortelle, mais chacun des deux pouvoirs a trop besoin de l’autre pour l’anéantir. Le résultat, c’est la « chrétienté« , un Occident unifié par un pouvoir théocratique. Alcuin, le théologien de Charlemagne, l’avait bien compris : le premier, il invente la notion de « roi de droit divin« . Le monarque, choisi par Dieu, oint par l’Église, est de nature quasi-divine. Sa personne est sacrée, et Damien, qui donna un coup de canif à l’abdomen de Louis XV, le paya par une mort abominable et très médiatisée.

       Rendue à la libre entreprise par la force d’une identité retrouvée, l’économie occidentale décolle. Entre le X° et le XIII° siècle, l’Occident produit sa propre richesse et se couvre de monuments à la fois énormes (Cluny) et raffinés.
       Cette réussite économique a été rendue possible par la préservation de l’identité, cimentée autour du christianisme. En retour, cette identité (chrétienne) s’installe, indiscutée et triomphante, pour dix siècles. Le binôme économie + identité se révèle donc bien comme la condition nécessaire et incontournable de la réussite d’une civilisation.

       Je m’interroge sur les raisons du succès foudroyant de l’islam à la fin du VII° siècle, au moment où l’Occident retrouve sa force autour d’une économie renaissante et d’une identité retrouvée. En deux générations (en 682 et 730 environ), une tribu arabe, les Qoraysh, va prendre le pouvoir dans tout le sud-est de ce qui fut le berceau de l’Occident.
       Avaient-ils le pouvoir économique ? Non, ils étaient plus que pauvres. Mais ils avaient une identité très forte, qui fait apparaître un paramètre nouveau (1) : le messianisme.

       L’auteur du Coran (appelons-le Muhammad), arabe converti au judaïsme rabbinique et fortement influencé par les nazôréens – des judéo-chrétiens exclus de l’Église dès son origine-, fait le rêve de reconquérir Jérusalem et d’y restaurer la « Maison Carrée », le sanctuaire du Temple détruit par Titus. Il tente deux raids depuis la Syrie, échoue, et va construire en plein désert, à La Mecque, une « maison carrée » qui deviendra la Ka’aba et le centre mythologique de l’islam.
       Par la force, il « convertit » la moitié sud de la chrétienté à sa religion, mélange de judaïsme messianique et de christianisme hérétique (nazôréen). Pourquoi des provinces où sont nées le christianisme et où il a élaboré son idéologie, comme l’Égypte, la Tunisie de saint Augustin, la Syrie puis bientôt l’Asie mineure de saint Paul, pourquoi ont-elles si rapidement abandonné le christianisme qu’elles avaient construit de toutes pièces ? Sans doute parce qu’elles étaient lasses des querelles d’idéologie et de pouvoir (les deux vont ensemble) qui ont déchiré l’Orient autour de l’identité de Jésus, dont on a fait si difficilement un Dieu.
       Pour ces populations agricoles, l’islam et sa simplicité rugueuse a dû sembler infiniment préférable aux querelles byzantines autour des deux natures du Christ, et aux luttes qui s’ensuivirent avec leurs exclusions, parfois sanglantes, de la communauté.

       En 732, la conquête islamique est stoppée à Poitiers : l’islam ne possédait qu’une identité forte. Il lui manquait l’autre pilier de la réussite, la puissance économique.
       Une civilisation musulmane va se développer autour de deux centres : Bagdad, à l’est, et l’Andalousie à l’ouest. Mais jamais cette civilisation, aimable et raffinée, ne donnera naissance à une véritable puissance économique : l’Occident, qui possède à cette époque à la fois identité claire et économie forte, résistera toujours à l’islam et le cantonnera dans ses déserts misérables.

       Avec cependant une alerte sérieuse, l’expansion turque. C’est que la Turquie n’est pas seulement musulmane, elle est riche ! Le 7 octobre 1571, le pape de Rome réussit à stopper l’expansion turque à la bataille de Lépante. Le dragon musulman retombe, provisoirement, dans son sommeil.

       La conjonction entre identité et richesse va permettre à l’Occident de se lancer dans l’aventure des Croisades, qui laissera dans l’inconscient collectif des musulmans une trace indélébile. Mais la puissance économique de l’Occident ne sera pas suffisante pour assurer le succès durable de cette première expansion coloniale : il devra se retirer – provisoirement.
       Il se lance alors à la conquête des Amériques, attiré par leurs matières premières, et leur imprime pour toujours son identité chrétienne.
       A la fin du XVIII° siècle, l’Occident semble triompher partout : son identité est solide comme du béton, sa puissance économique immense.


       Jamais (et encore aujourd’hui) il n’a compris le danger que représentait le messianisme musulman. Le messianisme chrétien a été centré sur la personne du Christ, incarnée dans ses dirigeants. Mais le messianisme de l’islam a repris dans son intégralité l’ancien messianisme juif : il est territorial, incarné dans un lieu, Jérusalem qui devient un mythe obsédant l’islam.

       Reconquérir Jérusalem était déjà le but de « Muhammad » : c’est toujours le but du Hamas et d’Al-Qayda.

       Dans un troisième article, nous verrons comment la perte conjointe de sa puissance économique et de son identité marque aujourd’hui, pour l’Occident, l’heure de tous les dangers.

                                                          M.B., 5 janvier 2008

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L’OCCIDENT EN PÉRIL : la fin d’une civilisation (III)

Les deux esquisses qui précèdent  rendent quasi-évidente leur conclusion.

A la fin du XVIII° siècle, la civilisation occidentale semblait inoxydable.
1- Identité

La révolte de Luther n’a pas touché aux dogmes fondateurs du christianisme : malgré les tensions qui la traversent, l’identité chrétienne n’est pas remise en cause.

Trois événements vont miner de l’intérieur cette identité : le mouvement des Lumières, l’expansion du socialisme puis du marxisme, et la vulgarisation des diverses branches de la psychologie. Révolution sociale et individuelle : les Églises traditionnelles sont incapables d’y faire face, elles s’effacent es disparaissent d’abord de la scène, puis peu à peu de l’inconscient collectif occidental.

Pour la première fois depuis ses origines, à partir de la deuxième moitié du XX° siècle l’Occident se trouve en fait privé d’identité. L’Europe reconnaît ce fait en refusant d’intégrer une référence chrétienne dans le projet de constitution de 2004.

2- Économie

La puissance économique de l’Occident a masqué un temps son vide identitaire. Cette puissance s’est constituée autour du pillage des ressources naturelles et humaines du reste de la planète. Situation semblable à celle que connaissait l’empire romain à son apogée : un centre métropolitain qui vivait dans le luxe, grâce au travail de ses esclaves (immigrés de force) à l’intérieur, de ses colonies à l’extérieur.

Mais comme ce fut autrefois le cas pour Rome, le pouvoir et en train de passer aux mains de ceux qui produisent. Ils « émergent », et la domination économique de l’Occident appartient déjà à son passé.

La conjonction de ces deux facteurs – crise identitaire et effacement économique – s’est produite simultanément, ce qui n’avait pas été le cas pour Rome : le résultat, c’est la fin de l’Occident comme civilisation.

Et l’islam ? Son identité reste très forte. Mais il a gardé de ses origines arabes une tradition de civilisation non-productive. La razzia – c’est-à-dire la rapine – était autrefois le moyen de subsistance des tribus nomades guerrières : dépouiller le voisin (sédentaire) de sa production, en le réduisant en esclavage.

L’or noir n’a pas changé cette tradition, puisqu’il est obtenu sans travail, et que son exploitation est confiée aux mains des occidentaux ou des travailleurs immigrés, traités avec le mépris qui sied aux esclaves. Un saoudien ou un koweitien ne se salit pas les mains.

La richesse pétrolière des pays musulmans n’a pas fait disparaître leur jalousie envers un occident laborieux, à qui il faut faire rendre gorge d’une façon ou d’une autre. Le sentiment obscur d’une revanche à prendre est profondément ancré dans certaines populations musulmanes. Il remonte aux croisades, et s’alimente d’un non-dit identitaire : le musulman est un seigneur, fait pour dominer et non pour subir, parce que son identité religieuse surpasse toutes les autres.

Choc des civilisations ? Nécessairement, puisqu’une civilisation est une vision du monde qui s’impose d’elle-même à ceux qui la vivent. Quand nos politiques ou intellectuels nient qu’il y ait choc des civilisations, c’est

1-     soit qu’ils ont peur de l’admettre

2-     soit qu’ils considèrent qu’il ne peut pas y avoir choc, puisque notre civilisation est la seule bonne

3-     soit les deux à la fois.

Ce qu’il faut, c’est affiner le concept de « choc des civilisations ». En fait, ce choc se produit entre chrétienté et islam depuis le VII° siècle – avec les longues périodes de silence dues aux fluctuations de l’équilibre identité / économie décrites plus haut.

L’apparition simultanée en Occident d’une perte d’identité et d’un affaiblissement économique change la donne : ce n’est plus à proprement parler un « choc des civilisations ». Mais la disparition d’une civilisation, la nôtre, privée à la fois d’identité et de pouvoir économique. Et la survie d’une autre, l’islam, qui pénètre dans le ventre mou de l’Occident grâce à la force de sa conscience identitaire.

Quand M. Sarkosy parle de « politique de civilisation« , que met-il sous cette formule ? A-t-il fait un diagnostic en profondeur ? Quels sont les moyens concrets dont nous disposons pour restaurer notre identité perdue ?

L’avenir dira si ce n’était qu’une formule. Elle a au moins le mérite d’aller au coeur du problème.

                                    M.B., 11 janvier 2008

RELIGIONS ET POLITIQUE : une conférence de Philippe Cappelle

          Doyen honoraire de la faculté de philosophie de l’Institut Catholique de Paris, écrivain fécond, Philippe Cappelle est l’un des rares philosophes français qui fasse encore entendre une voix signifiante dans notre société qui fut catholique, et a connu – autrefois – un dialogue / affrontement fructueux entre la réflexion issue de la foi, et une pensée qui se voulait farouchement autonome.

          Ce qui suit n’est ni un résumé, ni même un compte-rendu de sa conférence, brillante et accessible, donnée hier à l’Université Pour Tous de Chantilly. Mais un écho très personnel, et peut-être l’amorce d’un dialogue entre le prêtre catholique et le laïc sans port d’attache, navigant aux risques des eaux libres.

           Avec prudence, Ph. C. a choisi d’aborder son sujet (brûlant) sous forme de parcours historique. Notant dès l’abord que l’on parle toujours de « la religion » (opposée à la raison), alors qu’il n’existe en fait que des religions, aussi diverses que les cultures, et diversifiées parfois même à l’intérieur d’une culture réputée homogène.


          Le pouvoir et le sacré, poursuit-il, sont opératoires aussi bien en religion qu’en politique :

          -a- Aujourd’hui comme hier, le politique se révèle imprégné, pétri de sacralité. Quelle est donc l’autonomie de la décision politique ? Comment le politique peut-il s’affranchir de ses racines mythiques ?

          -b- Religion vient du latin relegere, « rendre aux dieux un culte scrupuleux ». Ce n’est qu’au IV° siècle qu’on l’a fait dériver de religare, relier l’humain au divin, être en conversation communautaire avec le divin.
          Comprise dès lors comme un lien inter-humain, la religion devenait un partenaire incontournable de la politique : elle se donnait vocation à l’espace publique, diffusait des règles sociales contraignantes.

           Reste donc la question douloureuse du partage de l’autorité : politique, ou religieuse ?

          Jamais tranchée, cette question n’a cessé de s’inviter au débat public, ouvrant les vannes d’une fontaine de sang qui coule encore aujourd’hui.

          Ph. C. rappelle le rôle décisif joué par La Cité de Dieu d’Augustin, il convoque à la barre Joachim de Flore, Thomas d’Aquin, Averroès, Hobbes… Mais c’est finalement un pape du V° siècle, Gélase, qui a le plus marqué le débat en distinguant la potestas de l’auctoritas :
                    aux souverains le pouvoir, à l’Église l’autorité.

          On sait que jamais l’Occident n’a su trouver un équilibre entre ces deux termes, balançant entre la théocratie (l’Église possède l’autorité et exerce aussi le pouvoir), le césaro-papisme (le prince possède le pouvoir, mais aussi l’autorité) pour s’installer dans une hypocrisie mutuellement consentie, parce que commode : l’Église a l’autorité, mais délègue le pouvoir au bras séculier. C’est le pape qui condamne, mais c’est le Prince qui craque l’allumette et met feu au bûcher (ou fait croisade militaire).
          Répartition des tâches qui fonctionna longtemps à la satisfaction générale, et dont il reste des traces non négligeables dans nos sociétés occidentales, officiellement (et pieusement) laïques – mais toujours aussi hypocrites.

          Après ces jalons, Ph. C. pose trois questions :

1) Comment comprendre notre présent occidental ?

          -a- Tous les concepts philosophiques modernes sont des traductions de concepts théologiques. Par exemple, l’eschatologie chrétienne (l’attente d’un monde meilleur dans l’au-delà) s’est traduite en course au progrès divinisé.
          Et l’on oublie que les Philosophes des Lumières étaient tous pour le moins déistes, sinon très-chrétiens.

          -b- Mais l’Histoire ne fait pas que se répéter : elle connaît des jaillissements nouveaux. Comment les comprendre ?


2) Comment faire apparaître les différenciations des religions, dans un espace public qui ne veut connaître que LA religion ?

         Corollaire : Quelle permanence dans l’identité changeante des religions, qui évoluent dans le temps autour d’un pivot stable ?


3) Finalement, comment faire cohabiter deux autorités irréductibles, politique et religieuse ?    
          Le grec ex-ousia dit bien que l’autorité fait exister ce qu’elle ne sort pourtant que d’elle-même. Peut-il y avoir une auctoritas, sans potestas ? Théocratie, ou oppression des religions par l’État ? Absorption du politique par le religieux, ou dissolution du religieux dans le politique ?

          Ph. C. a dessiné le champ de bataille et posé les questions avec une rigueur d’érudition, une justesse et une honnêteté de modestie qui firent hier mon bonheur.

          Mais les réponses ?

          Et plus précisément la réponse catholique ? Pendant des siècles, la chrétienté a fourni une réponse – ou plutôt, comme on l’a vu, des réponses fluctuantes – au problème des relations entre politique et religion. Aujourd’hui, qu’a-t-elle appris de son passé ? Quelle réponse donne-t-elle en 2009 ?

          En répondant que catholique signifie universel, que l’Église s’adapte à l’Afrique, aux continents américains, à l’Asie, Ph. C. a donné, sous forme d’esquive, la réplique politiquement correcte – et on ne peut lui en vouloir.
          Honnête homme, il a reconnu dans la foulée la réalité d’un double drame :

          1) D’abord, qu’il n’y a pas – il n’y a plus – dans la chrétienté de réflexion qui s’efforce de prendre, ou de reprendre à bras le corps ce douloureux problème.
          La faute peut-être aux médias, qui pipolisent tous les débats, les ramènent au détail croustillant, étouffent la réflexion de fond (quand il y en a) sous les paillettes de l’accessoire.    
          Confondent l’École et la rue des écoles.

          Je me permets d’ajouter : la faute aussi à un pape adoré des médias et les adorant, qui pendant 25 ans d’un long pontificat a condamné tout ce qui bougeait dans la pensée catholique (cliquez) . Servi par un lieutenant qui a pris sa place (l’actuel pape), il a stérilisé durablement la réflexion dans une Église où il n’y a plus de théologiens dignes de ce nom, mais des répétiteurs zélés.

          2) Ensuite un islam qui n’a pas encore accompli sa révolution herméneutique, comme l’ont fait les chrétiens depuis plus d’un siècle.
          En clair, cela veut dire que tant que le Coran restera considéré comme la parole matérielle de Dieu, dictée à un sténographe (Muhammad) qui n’a fait que la transcrire, son interprétation sera interdite sous peine de mort (sur ce sujet, plusieurs articles dans ce blog).

          D’un côté un Occident historiquement chrétien, devenu incapable de penser, ou de repenser la relation politique / religions. Incapable de proposer une reconfiguration symbolique de son monde.
          De l’autre un islam tétanisé par le dogme du Coran révélé.

          Nous ne sommes pas sortis de l’auberge.

          Cherchant une issue, j’ose glisser une suggestion : pourquoi – oui, pourquoi – ne pas se préoccuper de ce qu’enseignait, vers l’an 27-30 de notre ère, le plus grand des prophètes juifs ?
          Non pas le Christ de la foi, à qui des autorités (pendant 20 siècles) ont fait dire ce qui convenait le mieux à la conquête et à la conservation de leurs pouvoirs successifs.
          Mais le Jésus de l’Histoire, cet homme qui paya de sa vie la proposition d’une utopie, peut-être irréalisable politiquement, mais qui a enchanté et enchante encore tous ceux qui savent l’entendre ?

                                         Discipulus magistro, M.B. 18 oct. 2009

CRISE DE L’OCCIDENT, CRISE DE CIVILISATION ? (Conférence à Nice)

          La crise de l’Occident, dont nous sommes les témoins inquiets, est un sujet qui nous touche profondément, parce que nous sentons qu’elle concerne notre civilisation.

          La plupart des historiens et sociologues la décrivent sous son aspect économique, démographique, environnemental, politique, moral ou social. Je voudrais avec vous porter sur cette crise un autre regard, afin d’en identifier – si c’est possible – la racine profonde.

          Pour cela, nous allons définir rapidement quelques termes :

           Civilisation : Une civilisation, c’est une identité culturelle, associée par chaque individu à une partie de l’humanité à laquelle il peut s’identifier. Cette partie de l’humanité est un groupe plus étendu que la tribu, la région ou la nation.

           Référent : L’identification des peuples à une civilisation s’effectue à travers ce que la linguistique appelle des référents : un référent, c’est un outil verbal qui désigne un élément du réel. Ce réel, désigné par les mots à travers lesquels s’exprime une civilisation, il peut être du domaine des faits (par ex., la prise de la Bastille), mais aussi de l’imaginaire. C’est particulièrement vrai du fait religieux, dans lequel les sociologues identifient l’un des référents fondateurs de toute civilisation.

           Crise : Une civilisation est en crise quand ses référents ne renvoient plus suffisamment au réel. Quand ses racines profondes sont devenues tellement lointaines, que les hautes branches ne peuvent plus y puiser leur sève.

           Occident : Sa définition a d’abord été géographique, le bassin méditerranéen. Aujourd’hui et à cause de son histoire, l’Occident n’est plus une entité géographique, mais une réalité conceptuelle, référentielle.

 I. LE PASSÉ (1) : ORIGINE DES RÉFÉRENTS FONDATEURS DE L’OCCIDENT

           Il a fallu l’effondrement de deux civilisations successives (la Grèce, puis l’Empire Romain) pour que, sur leurs ruines, naisse l’Occident chrétien. Ne nous étonnons donc pas de le voir aujourd’hui à bout de souffle : « Nous autres civilisations, disait Valéry, nous savons que nous sommes mortelles ».

           Tout commence avec Jules César. En 63 avant J.C., très jeune mais déjà animé d’une ambition dévorante, il devient Souverain Pontife de la religion romaine. Quelques années plus tard, il impose à Rome sa dictature : pour la première fois en Occident, les pouvoirs civil et militaire se trouvaient réunis, avec le pouvoir religieux, dans la main du même homme.

          Cette conjonction des deux pouvoirs en un seul s’imposera à tout l’Occident, et jouera un rôle essentiel dans la naissance de ses référents.

           Or il se trouve qu’au milieu du I° siècle, Rome traversait une grave crise d’identité. L’un des deux piliers du pouvoir, sa religion d’État, était agonisant, et l’Empire était envahi par des religions venues d’Orient – dont la mieux connue et sans doute la plus répandue était le culte solaire de Mithra. Ces religions étaient anciennes, mais vers l’an 60 une nouvelle venue va faire une entrée fracassante : le christianisme.

          Comment s’est-il constitué ? En privilégiant deux directions :

 1) Le messianisme, c’est-à-dire l’attente d’un Messie : Dans un premier temps, les fondateurs du christianisme identifient dans la personne de Jésus le Messie attendu par les juifs depuis l’effondrement du royaume de Salomon et l’exil à Babylone. Le messianisme sera le premier référent chrétien.

 2) Le paganisme : Dans un 2° temps, ils prétendent que Dieu est devenu homme en Jésus, qu’il est ressuscité et monté aux cieux 72 heures après sa mort. Ils réintroduisent la nécessité du sacrifice sanglant pour obtenir le salut : le récent catéchisme de l’Église catholique réaffirme, contre les protestants, que la messe est bien un sacrifice. Tout cela ressemble furieusement au culte de Mithra. Ils créent une Église quasi-divine, détentrice des clefs du paradis, puis des sacrements, etc.

          Ce faisant, ils tournent le dos à ce que Jésus avait enseigné, et lui attribuent des pratiques institutionnelles qu’un juif pieux comme lui ne pouvait ni instaurer, ni même imaginer.

          Pourquoi cette greffe du paganisme sur la mémoire de Jésus a-t-elle a pris si facilement, et si rapidement ? Peut-être (je hasarde cette hypothèse) parce que le christianisme insiste sur la souffrance humaine, négligée par le mithraïsme. Un Dieu souffrant séduit plus facilement les foules souffrantes qu’un dieu solaire triomphant des ténèbres.

           Ce christiano-paganisme messianique est légalisé par Constantin en 313. Effrayé par son succès, en 362 l’un de ses successeurs, Julien dit l’Apostat, tentera en vain une restauration du culte romain : le premier, il avait compris l’importance des référents dans la survie d’une civilisation. Nous savons qu’il était convaincu que l’Empire disparaîtrait, si sa religion traditionnelle ne retrouvait pas sa place incontestée.

          Ce qu’avait prédit Julien se produisit peu après : l’Empire s’effondra. Sur ses ruines, l’Église chrétienne s’établit par un double mouvement : Entre 381 et 390, l’empereur Théodose décrète le christianisme religion officielle de l’Empire : de persécutés, les chrétiens deviennent persécuteurs. Persécution des religions anciennes, prise du pouvoir (privilèges politiques et sociaux, exemptions fiscales), puis élimination des rivaux religieux (sauf l’arianisme, dont nous reparlerons).

          Parallèlement, consolidation du dogme de l’Incarnation (Nicée, 325) par celui de la Trinité (Chalcédoine, 451) : établissement d’une forteresse dogmatique à laquelle collaborent des esprits à la fois brillants et fanatiques d’Orient et d’Occident.

           Pourtant les chrétiens, officialisés en 381 par l’édit de Théodose, se déchirent entre eux : sous les apparences dogmatiques, ce sont surtout des querelles de pouvoir. Les sectes chrétiennes pullulent, l’arianisme en tête qui refuse la divinité de Jésus.

          En effet, les chrétiens à peine nés se sont opposés autour d’un point central : l’identité de Jésus de Nazareth. Une question lancinante ne cesse de se poser : si Jésus est Dieu, est-il toujours homme ? Et s’il reste homme, est-il également Dieu ? Comment ces deux existentiaux, inconciliables, peuvent-ils se trouver fusionnés en un seul individu ?

           La réponse à cette question va susciter des affrontements, dont la violence nous étonne encore aujourd’hui. Je m’y arrête parce que les Empereurs – qui avaient réussi l’union, dans leur personne, du politique et du divin – ont pris une part active dans les luttes qui déchirent les chrétiens entre eux. C’est qu’ils savaient que la nouvelle civilisation, en train de naître, ne pourrait durer solidement que si elle était établie sur des référents indiscutables, indiscutés, universellement admis.

          Le dogme de l’incarnation, la définition de la divinité du Christ jusque dans ses plus petits détails, va donc être la question centrale autour de laquelle se construiront, lentement, douloureusement, les référents de la civilisation occidentale.

          Je vous passe les détails. Rappelons seulement que l’arianisme, né à la fin du II° siècle, et qui s’oppose à la transformation totale de Jésus en Dieu, a bien failli l’emporter. Sa condamnation finale au IV° siècle fournit au christianisme un socle idéologique suffisant pour s’imposer à tout l’Empire. Mais ce n’est qu’en 681 (III° concile de Constantinople), donc à la fin du VII° siècle, que les dernières conséquences de la divinisation du Christ seront tirées au clair.

           Comme le messianisme, l’homme devenu Dieu – c’est-à-dire la divinisation de l’humain – va devenir un référent fondateur de l’Occident. Le siècle des Lumières n’est que la conséquence de la divinisation de l’humain.

 II. LE PASSÉ (2) : EFFACEMENT DES RÉFÉRENTS

           Le passage du VII° au VIII° siècle apparaît comme une période charnière.

           1) On voit en effet Alcuin, théologien de Charlemagne, élaborer la notion de monarque de droit divin. Je remarque que cette doctrine politique n’a pu prendre naissance qu’à partir du moment où la divinisation de Jésus était acquise en Occident. De même que le Christ est l’image terrestre du Dieu invisible, de même l’Empereur devient l’expression visible, sur terre, de la volonté divine – et ceci, jusqu’à la Révolution française.

           L’Occident a donc trouvé dans la divinité du Christ la justification du pouvoir impérial. Référent fondateur, le dogme de l’incarnation marque désormais de son emprise l’éthos – c’est-à-dire l’horizon éthique, culturel, social, esthétique – de la civilisation occidentale.

          Jusque dans le moindre détail de leur vie quotidienne, les hommes et les femmes d’Occident seront formatés par ses ramifications.

           2) C’est à ce tournant du VII° siècle, quand le dogme de l’incarnation n’est plus discuté en Occident, qu’un vigoureux mouvement d’origine arabe lance au monde un défi : une nouvelle religion, qui rejette explicitement l’incarnation de Dieu en Jésus, qui affirme l’unicité de Dieu, et accuse l’Occident d’avoir fabriqué, à côté du Dieu-très-Grand, un deuxième Dieu, incarné.

          Quand on applique au Coran les méthodes de l’exégèse historico-critique, trois niveaux d’écriture apparaissent clairement dans le texte :

 -a- Sa première source est juive : sous l’influence du rabbin de la diaspora juive de La Mecque, l’auteur, né arabe dans la tribu des Qoraysh, semble s’être discrètement converti au judaïsme tel qu’il était véhiculé à son époque : c’est-à-dire un judaïsme talmudique exalté, messianique, qui nous est bien connu par ailleurs.

 -b- En même temps, il a rencontré des chrétiens hérétiques, rejetés par le christianisme impérial. Je les identifie aux nazôréens, l’une des tendances du judéo-christianisme primitif qui serait tombée dans l’oubli si Jésus n’avait pas été, de son vivant, affilié à cette secte juive d’origine baptiste. L’auteur du Coran s’est laissé séduire par le portrait nazôréen d’un Jésus exclusivement homme, et il effectue une synthèse de ces deux apports, juif talmudique et judéo-chrétien.

 -c- Enfin, la troisième et dernière période d’écriture du Coran n’est rien d’autre que le carnet de route d’un chef de guerre arabe, le récit de ses démêlés politico-militaires avec ses voisins et de sa conquête du pouvoir par la violence.

           On retrouve tout cela pêle-mêle, mélangé sans ordre dans les 114 sourates du Coran. L’auteur prétend répondre à la question qui avait si longtemps agité la chrétienté : qui est Jésus ? Et puisqu’il refuse sa divinité, quelles sont les voies d’accès au divin ? En rejetant ce qu’il appelle « la magie chrétienne », il crée le référent d’une nouvelle civilisation, l’islam, qui attirera à elle le quart de l’humanité.

          L’islam coranique est donc la seule réforme radicale du christianisme qui ait réussi, là où tous les hérétiques de la Grande Église avaient successivement échoué. Il l’a fait, et continue de le faire, en s’opposant à une chrétienté considérée par lui comme infidèle à l’unicité de Dieu – c’est-à-dire païenne.

           Mais revenons à l’Occident.

          Pendant les siècles qui suivent, solidement campé sur une identité qui trouve sa source dans un référent désormais indiscuté – le dogme de l’incarnation défendu par l’Église -, l’Occident continue sa route. Et quand il étend sur la planète son modèle de civilisation, le christianisme triomphe avec lui. Tandis que l’islam s’efface – provisoirement.

          Vont alors se produire en son sein trois secousses majeures. La première, la Réforme protestante, va entamer l’unité européenne cimentée autour de Rome. Mais Luther et Calvin n’ont pas remis en cause le dogme de l’incarnation, ils n’ont pas touché au référent fondateur de l’identité occidentale. Le moment le plus révolutionnaire de la Réforme apparaît comme celui où Luther traduit la Bible en langue allemande. A son insu peut-être, en mettant le texte sacré à la portée de tous, il a permis à l’Occident chrétien d’échapper au piège redoutable du fondamentalisme – du moins jusqu’à une époque récente.

           La seconde secousse, c’est le mouvement des Lumières, le triomphe de la raison sur la foi considérée comme irrationnelle. Mais sa diffusion touche surtout les élites : au XIX° siècle, l’empreinte des Églises chrétiennes est encore très forte sur l’Occident. Grâce à la colonisation de la planète par les occidentaux, ces Églises deviennent des puissances mondiales.

           Troisième secousse, la laïcité instaure difficilement la séparation des Églises et des États. Mais les référents des nouvelles nations européennes restent chrétiens. Les Églises, qui ont officiellement perdu leur pouvoir sur les sociétés, transfusent en elles l’essentiel de leurs valeurs et gardent ainsi leur emprise. Le code Napoléon, qui servira de modèle aux législations européennes, puise dans le Nouveau Testament une bonne partie de sa morale individuelle et sociale, ainsi que l’inspiration de ses lois.

           Au tournant du XX° siècle, c’est la 1° crise moderniste : l’Église catholique, qui a encore une certaine vitalité intellectuelle, réagit en s’isolant dans sa forteresse dogmatique et en rejetant le monde moderne dans les ténèbres.

          L’après-guerre connaît la 2° crise moderniste : on voit apparaître deux mouvements, l’un théologique et l’autre social, qui s’épaulent et remettent en cause la structure hiérarchique des Églises. Pourtant, en tant qu’institutions elles sont toujours partout présentes.

          Souvenez-vous : dans presque toute l’Europe elles contrôlaient encore des partis politiques influents (les Démocrates Chrétiens), des syndicats, l’éducation, des mouvements de jeunes, des organismes caritatifs (devenus aujourd’hui ONG), elles tenaient des hôpitaux, des prisons. Chez nous le catholicisme inspirait – je cite en vrac – la littérature (Bernanos, Mauriac, etc.), la philosophie (Maritain, Bergson, Gabriel Marcel), la poésie (Claudel, Marie Noël, La Tour du Pin), la musique (Honegger, Poulenc), la peinture (Rouault, Cocteau), l’architecture (Le Corbusier).

          Eh bien ! Le court temps d’une génération, la nôtre, tout cela s’est effondré. En un demi-siècle, le christianisme comme référent fondateur a disparu du champ de la civilisation occidentale et de sa créativité.

           Ce déclin inexorable sera un temps masqué par l’expansion missionnaire du XIX° siècle, puis par la montée des fascismes au début du XX° : après la 2° guerre mondiale, il s’est transformé très rapidement en effondrement.

          Commencé en 1962, le Concile de Vatican II a suscité de grands espoirs. Mais en refusant de toucher aux dogmes fondateurs, il s’est voulu délibérément comme un concile pastoral. Par ce terme qui définissait son absence d’ambition, l’Église du XX° siècle avouait qu’elle n’avait plus les moyens de bâtir, ou de rebâtir, les référents d’un Occident en crise.

          Les avancées intellectuelles, sociales, morales et spirituelles au sens large se font désormais en-dehors d’elle : altermondialisme, condition de la femme, écologie, méditation, retour des religions « orientales », recherches sur l’identité de Jésus, etc.

           Bref, le christianisme n’est plus aujourd’hui l’adolescent fougueux de ses débuts, en croissance irrésistible, faisant naître et entraînant derrière lui une civilisation conquérante. C’est un vieillard fatigué, ankylosé par les énormes calcifications idéologiques héritées du passé. Reliquat à la fois fastueux et pesant de ce passé, la chape dogmatique, faite d’éléments superposés au cours des siècles, empêche le christianisme de rester en contact avec la marche de l’humanité occidentale.

          Conservatisme et perte de contact allant évidemment de pair.

          Pour la première fois depuis ses origines, l’Occident se trouve en fait privé d’identité référentielle. L’Europe officialise ce fait en se refusant à intégrer, dans son projet de constitution de 2004, une référence à ses origines chrétiennes.

 III. LE CHOC DES MESSIANISMES

           Ce sont des sociologues américains (1) qui se sont penchés sur la notion d’effondrement des civilisations : tous reconnaissent, comme Christopher Dawson (2) , que « les grandes religions sont les fondements des grandes civilisations ». Mais dans leurs travaux, ils ne donnent guère au fait religieux la place centrale qui lui revient. Ils analysent les civilisations à coup de statistiques, et finissent par attribuer leur effondrement à des causes économiques, sociétales ou environnementales.

          Dans la lecture que je vous ai proposée ici, au contraire, j’ai envisagé la naissance et la mort de la civilisation occidentale en suivant l’évolution de son référent principal, c’est-à-dire religieux. Je complète ainsi l’analyse trop factuelle des américains en intégrant les résultats de l’école française de sociologie, qui a étudié de près le déclin du catholicisme en France, et sa signification dans l’évolution des référents de notre pays.

           Nous avons identifié la divinisation de l’humain comme référent fondateur de l’Occident. Pour comprendre la gravité du choc brutal de civilisations dont parlait Arnold Toynbee, il importe de revenir au premier référent, que j’ai laissé jusqu’ici de côté : la transformation de Jésus en Messie, le messianisme.

          En fait, ce sont plusieurs formes de messianisme qui campent face à face, et cherchent à se détruire en l’emportant, chacune d’entre elle, sur les autres :

 1) Le messianisme juif

             Il a toujours été territorial. Pour les sionistes, le retour du Messie ne pourra s’accomplir que lorsque l’État juif se sera rétabli dans les frontières physiques du royaume mythique de David, le « Grand Israël » qui va du sud de la Syrie à la Jordanie actuelle – englobant bien sûr la Palestine dans sa totalité.

 2) Le messianisme chrétien 

           Il n’a jamais été territorial, mais idéologique et politique. Le Messie reviendra quand toute la planète aura été baptisée sous la bannière du Christ-Roi.

 3) Le messianisme fondamentaliste musulman

           Le fondamentalisme, c’est la sacralisation d’un texte, considéré comme parole de Dieu lui-même et donc intouchable, devant être pris à la lettre.

          Sa version musulmane est à la fois territoriale (la reconquête de la Palestine avec Jérusalem comme capitale politique) et idéologique/politique, quand toute la planète se prosternera en direction de La Mecque et de sa Ka’aba.

           4) Pour mémoire, le messianisme communiste, accompagné du messianisme Nazi, qui ont lancé un bref éclat meurtrier avant de s’effondrer. Ici, c’est le prolétariat pour le communisme, ou le Peuple des Seigneurs pour le nazisme, qui étaient le Messie. Leur prise du pouvoir devait marquer le début de la fin de l’Histoire.

           5) Enfin un nouveau venu, peut-être le plus dangereux : Le messianisme fondamentaliste américain

           Né aux USA dans le renouveau évangélique des années 1970, il dispose là-bas d’une audience populaire considérable. Pour ces américains, le Messie tant attendu est enfin arrivé : c’est la morale, le mode de vie et de consommation, la démocratie et le capitalisme à l’américaine. Ici le Messie, c’est l’Amérique sûre de ses valeurs, et prête à les imposer à toute la planète, fut-ce par la force.

 IV. L’AVENIR EN QUESTIONS

           Pris en étau entre ces divers messianismes, chacun par nature dominateur et opposé aux autres, l’avenir d’un Occident désormais privé d’identité référentielle apparaît bien sombre.

          Mais un mouvement se fait jour, très discrètement, au sein même du christianisme : j’y vois pour lui à la fois le plus grand danger, et le plus grand espoir.

           En effet, depuis le milieu du XIX° siècle, des chercheurs (protestants, puis catholiques) se sont mis à étudier la Bible à l’aide d’un outil nouveau, la méthode historico-critique. Utilisant la linguistique, l’archéologie, l’épigraphie, l’Histoire et l’exégèse comparées, ces chercheurs situent les textes sacrés dans leurs époques et leurs milieux d’origine, dans leur culture de formation. Ils cherchent à dégager les faits, et les différents messages, de leurs contingences historiques. De plus en plus, ils se sont libérés, dans leur lecture, des lunettes contraignantes du dogme.

          Ils redécouvrent ainsi la personne, et la personnalité du juif Jésus, la façon dont il a été transformé en Dieu, et les motifs de cette transformation. Ils parviennent à séparer ce qu’il a dit et fait, de ce qu’on lui a fait dire ou fait faire.

          Leurs travaux, discrets et presque confidentiels, posent la vieille querelle de l’identité de Jésus en termes nouveaux. Non plus de façon polémique comme dans le passé, mais par l’étude sereine et objective des textes fondateurs chrétiens. Le dogme de l’incarnation, dans lequel nous avons identifié le référent principal de la civilisation occidentale, n’est plus remis en cause de l’extérieur, par ses ennemis, mais de l’intérieur, et par ses spécialistes les plus talentueux.

         Certes, la redécouverte du visage et de l’enseignement authentiques du juif Jésus signent l’arrêt de mort d’institutions ecclésiales chrétiennes qui se sont constituées en les dénaturant. Mais elle met en lumière la personnalité fascinante et le message puissant d’un homme qui aurait pu faire naître un autre monde que le nôtre, s’il n’avait pas été trahi par les siens.

          Cette démarche a-t-elle un avenir ? Pourra-t-elle offrir à une civilisation occidentale épuisée, vidée de sa substance, un nouveau souffle ? Pourra-t-elle proposer à nos jeunes d’autres perspectives, que celles des convulsions d’une société de consommation parvenue à des excès insupportables pour la planète ?

            Et puisque le rejet d’un deuxième Dieu est l’élément moteur du Coran, le retour du christianisme à l’homme Jésus ne signerait-il pas la fin du Djihad, la réconciliation tant attendue entre chrétiens, musulmans et juifs ?

           Oui, mais…

          Quand on sait que les Églises chrétiennes, qui devraient être les premières à les assumer et à les diffuser, refusent absolument d’accepter les résultats de cette recherche, pour en tirer les conséquences.

          Quand on voit qu’en Occident, depuis la fin du communisme et la remise en cause du capitalisme, la quête de nouveaux référents s’exprime en-dehors des institutions religieuses traditionnelles.

          Quand on voit la France s’interroger sur son identité.

          Quand on connaît enfin l’imbrication des ambitions politiques et des objectifs religieux…

           On a tendance à perdre espoir.

          Lorsque notre génération – la dernière à avoir connu une civilisation désormais agonisante –, lorsqu’elle ne sera plus là… Qui donc pourra transmettre à nos petits-enfants l’ambition d’un Occident, unifié autour de valeurs communes ?

                                            M.B., Nice, le 13 janvier 2011
 Cette conférence est une synthèse de plusieurs articles publiés dans ce blog (Entre autres, catégorie « Crise de l’Occident »)

 (1) Arnold Toynbee, A Study of History , 1961 : « Les civilisations meurent de suicide, pas d’assassinat ». Joseph Tainter, The Collapse of Complex Societies, 1988. Samuel Huntington, Le choc des civilisations. Jared Diamond, Effondrement : comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, 2005.

 (2) Dynamics of World History, p. 128.

LA « QUESTION JÉSUS » DEVIENT PUBLIQUE : Un dossier de « L’Express » (II)

          Alors que dans son projet de Constitution de 2004, l’Europe avait (pour la première fois de son histoire) refusé de mentionner ses racines chrétiennes,

          Alors que son calendrier 2011, récemment publié et diffusé à des centaines de milliers d’exemplaires, mentionne bien les fêtes religieuses des juifs, musulmans, hindous et sikhs, mais… aucune des fêtes chrétiennes qui rythment pourtant la vie quotidienne des européens,

          Alors que la France doute de son identité et songe à ouvrir une « Maison de l’Histoire », L’Express, revue réputée « de gauche », publie un dossier de 100 pages (1) sur L’Histoire de la Chrétienté.

           L’Europe n’en a pas fini de tuer son père (ou plutôt, sa mère). Mais on n’éradique pas si facilement, de son patrimoine génétique, une hérédité vieille de seize siècles et demi. En se déracinant volontairement, le vieil arbre européen se condamne à sécher sur pied, étouffé par des cultures concurrentes qui n’ont, elles, aucune honte à s’affirmer.

           D’où, peut-être, le dossier de L’Express, dont la construction mérite analyse.

           Sans surprise, on trouve en son centre un vaste panorama historico-culturel : L’Église, puis Les Conciles, dans une section qui rappelle que la politique impériale fut co-fondatrice du christianisme. Les Moines, qui signale leur rôle dans la diffusion en Europe de la nouvelle religion. Une section sur Les Arts : architecture et musique – mais curieusement, rien sur la peinture ! Une sur La Pensée, qui s’intéresse plus aux contestataires (la Réforme, le jansénisme) qu’à l’apport considérable des penseurs médiévaux, Thomas d’Aquin en tête. Un Livre Noir (Inquisition, Savonarole, juifs) qui se termine curieusement sur Le péché du clergé polonais – comme s’il avait été le seul, en Europe, à être antisémite. Enfin un fourre-tout, Le monde chrétien, qui va d’Haïti à la Chine en passant par l’Irak et la Russie.

           Bien. Mais ce qui m’intéresse ici, ce sont les deux sections qui introduisent, et concluent, l’ensemble du dossier.

           Au Commencement…

                   J’ai déjà commenté le premier des quatre articles de cette section (cliquez) .

          Le second (2) vaut qu’on s’y arrête : l’auteur se penche sur l’entourage de Jésus, et d’abord sur Judas. Il signale que « malgré des siècles d’infamie, il est impossible de répondre à quatre questions essentielles. » :

           1- Quelles étaient les motivations de Judas ?

          2- Que signifie « livrer Jésus » ? Pourquoi sa retraite au Mont des Oliviers, et pourquoi Judas y conduit-il les soldats Juifs et Romains ?

          3- Pourquoi Jésus n’a-t-il rien fait pour empêcher sa trahison ? Alors que les quatre Évangiles s’accordent pour dire qu’il savait ce que Judas avait en tête ?

          4- Quel fut le destin ultérieur de Judas ? Est-il, selon Luc, mort d’une rupture des entrailles ? Ou bien, selon Matthieu, s’est-il pendu de remord ?

          Ces deux versions qui se contredisent l’une l’autre « posent une question sans réponse : comment expliquer qu’on ait pu oublier les circonstances de la mort d’un personnage aussi central dans l’histoire de Jésus » ?

           Question sans réponse ? Impossible de savoir ?

          Oui, impossible tant que l’on fait une lecture des textes orientée par le poids de la tradition, et qui ne tient pas compte des avancées récentes de l’exégèse historico-critique.

          Mais si l’on oublie le politiquement correct,

          si on lit les textes sans préjugés,

          si, pour les lire, on utilise les méthodes critiques patiemment mises au point par plus d’un siècle de recherche exégétique,

           alors ces questions – et quelques autres – trouvent, non pas une réponse mathématique (3), mais des hypothèses solides, qui resteront convaincantes tant qu’elles n’auront pas été infirmées par un travail contradictoire aussi sérieux que celui qui a permis de les établir.

           Entre 1995 et 2000, j’ai écrit un essai (cliquez) qui reprenait ces questions qui fâchent, à l’aide des travaux alors disponibles en France.

          Essai vulgarisé par un roman (cliquez) , et affiné en 2008 (cliquez) en fonction des recherches récentes, notamment américaines. En avril prochain, un nouveau roman (4) reprendra tout cela, vu sous un autre angle.

         Les réponses sont là.

          Mais elles bouleversent trop d’idées reçues, fondatrices d’une partie de notre culture, pour pouvoir être prises en compte dans une revue comme L’Express, qui s’adresse à un public traditionnel.

           Pourtant, le seul fait de les poser clairement, sans ambiguïté, en soulignant la contradiction flagrante qui existe entre des « paroles d’évangile », ce seul fait est un progrès.

          Car dire que ces questions sont « sans réponse », c’est admettre que les réponses officielles, connues de tous et véhiculées pendant les siècles passés, n’étaient pas les vraies réponses.

          Qu’on a toujours éludé les vraies réponses.

          Que des vérités restent à découvrir.

           Si ces réponses (encore) cachées avaient été reconnues et intégrées dans la première section du dossier de L’Express, les suivantes (notamment L’Église, La Pensée, Le Livre Noir) auraient pris une tout autre tonalité.

          Elles auraient situé à sa juste place la question centrale, qui traverse toute l’histoire religieuse de l’Occident, qui a profondément marqué sa culture et sa destinée : qui était Jésus ?

          S’il était bien juif à 100 % (cliquez) , alors le christianisme – qui n’a jamais voulu le reconnaître – est une magnifique construction culturelle, certes – mais qui n’a pas grand-chose à voir avec lui.

          Alors, nous devrions être des juifs réformés. Réformés par Jésus, fidèles à ses intuitions profondes, totalement novatrices – même pour aujourd’hui.

          Alors, le viscéral antisémitisme européen ne s’adresserait plus toujours aux mêmes.

          Et notre affrontement avec l’islam, incessant, irrémédiable, pourrait être revu sous un éclairage complètement nouveau.

           Ầ eux seuls, les titres des deux articles qui clôturent le dossier traduisent cette espèce d’impuissance, devant laquelle on se trouve tant qu’on ne s’affranchit pas du politiquement correct :

           1° titre : Le Christianisme encore

          Oui, il y a encore de beaux restes.

          Oui, à les feuilleter ainsi on est pris de vertige devant tant de splendeurs accumulées par les siècles.

          Oui, notre identité est là, dans ces monuments, cette musique, ces peintures, cette littérature, ces références morales et juridiques qui nous font ce que nous sommes, et proviennent de notre passé chrétien.

           Mais demain ? Affaiblie économiquement et politiquement, que va devenir l’Europe sans une force identitaire qui la projette dans l’avenir, aussi sûre d’elle-même qu’elle le fut quand elle était encore nourrie par ses racines ?

          2° titre : Les clercs ont trahi 

          Allons donc, nous le savions !

          A quoi bon le ressasser, s’en lamenter comme si l’avenir de l’Europe reposait toujours sur une cléricature désormais moribonde ?

           Laissons les morts enterrer leurs morts. La redécouverte, la remise en valeur de notre identité n’est plus entre les mains de clercs en voie de disparition : elle est entre les nôtres.

                                                               M.B., Noël 2010

 (1) L’Express du 22 décembre 2010

(2) Jésus et les siens, par Régis Burnet.

(3) Les certitudes historiques existent, mais elles sont d’une nature particulière : voir, dans ce blog, la rubrique L’ Histoire en question (plusieurs articles).

(4) Dans le silence des Oliviers, à paraître chez Albin Michel.

L’AGONIE DU CHRISTIANISME : BILAN ET PERSPECTIVE

(Conférence donnée à Paris le 20 janvier 2007)

I. BILAN

      Le 9 avril de l’an 30, un tombeau était trouvé, vide, aux portes de Jérusalem. Deux jours auparavant, on y avait déposé le corps supplicié d’un rabbi juif itinérant, qui s’était fait connaître dans la région comme guérisseur. Le cadavre avait disparu.

     Quelques mois plus tard, ses disciples vont imaginer une solution inédite au problème irritant du tombeau trouvé vide : la résurrection de cet homme, 72 heures après sa mort en croix. Apparemment, l’explication ne change rien à leur vie, puisqu’ils continueront longtemps encore à se comporter en juifs observants.

     Vers la fin du 1° siècle, on voit apparaître une mutation considérable : cet homme est devenu Jésus-Christ. On affirme qu’il est égal à Dieu, et comme lui créateur de l’univers. Sa résurrection est désormais invoquée comme preuve de sa divinité. Elle devient, pour les croyants, un gage et une assurance de leur propre survie.

         C’est un juif de culture grecque, Paul de Tarse, qui va mettre en place une religion nouvelle dont ce crucifié sera le pivot. Pour y parvenir, il puise dans les « religions à mystères », très populaires dans l’Empire romain et qu’il connaît bien. Il prétend les rejeter comme païennes, mais en fait il intègre leurs principales structures : la divinisation d’un héros, qui reste homme tout en étant dieu, et joue le rôle de passerelle entre la sphère d’en-haut et la sphère d’en-bas. Un rite d’initiation qui introduit l’initié dans une vie nouvelle, en l’identifiant à la mort et à la résurrection du héros, et en lui offrant la sécurité d’une promesse d’éternité. Enfin, un rite de communion avec la divinité grâce à un sacrifice, non plus sanglant, mais symbolique.

     Rapidement, apparaît un clergé stable, et un dogme, ensemble de vérités irrationnelles proposées par la hiérarchie, auxquelles le croyant se doit d’adhérer intégralement s’il ne veut pas être exclu.

          La popularité des religions à mystères dans l’Empire romain était immense : elle reposait sur deux éléments fondateurs, intégralement repris par le christianisme :

     1- Un éthos qu’on pourrait qualifier de « magique« , parce qu’il introduit dans le domaine du mystère en satisfaisant l’imaginaire, et le besoin de sensibilité.

     2- Une réponse au besoin sécuritaire des croyants : la promesse d’une survie apaise l’angoisse devant le trou noir de la mort.

     La nouvelle religion se constitue au cours d’assemblées, dont les Lettres de Paul et les Actes soulignent le caractère exalté, quasi incontrôlable. La part de rêve, d’irrationnel et de névrotique y est importante : on voit les nouveaux dirigeants utiliser ces délires de groupe pour consolider leur pouvoir, tout en essayant de les contrôler.

          La magie, l’offre sécuritaire et le pouvoir : nous avons là les trois composantes du béton, avec lequel on coule les murs épais d’une Église.

     Dans ce contexte, la commémoraison du juif Jésus va rapidement s’exprimer selon les schémas mentaux et les modalités cultuelles du paganisme ambiant : le caractère singulier, et singulièrement juif de cet homme inclassable disparaît, recouvert du somptueux manteau des utopies grecques et oriantales – à vrai dire, universelles.

     Ce paganisme, autrefois rejeté farouchement par le peuple juif, est désormais intégré dans le dogme comme dans la pratique de l’Église chrétienne : les peuples y trouvent la part de rêve et de sensibilité dont ils ont besoin, en même temps que la sécurité d’une promesse d’éternité. La fusion (remarquablement réussie) de ce paganisme avec la mémoire faussée de Ieshua, le rabbi juif, assur le succès et la diffusion planétaire de la nouvelle religion, que je qualifierais de judéo-païenne.

      Les 1° communautés chrétiennes, encore illicites et donc discrètes, vont pourtant consacrer une partie de leurs jeunes énergies à se déchirer entre elles autour d’un point central : l’identité de Jésus. Et tout d’abord, pour pouvoir devenir dieu il doit cesser d’être juif : très tôt, l’Église renie son enracinement dans le judaïsme. Ensuite, se pose une question lancinante : s’il est dieu, est-il toujours homme ? Et s’il reste homme, est-il également dieu ? Comment ces deux existentiaux, inconciliables, peuvent-ils se trouver fusionnés dans le même individu ?

     En 325, pour la première fois, la divinité de Jésus est officiellement proclamée au concile de Nicée, sans que soit pourtant tranchée la question du comment.

     C’est que l’Église ne possède pas encore l’envergure qui lui permettrait d’imposer, et de s’imposer. Elle y accède sous l’empereur Théodose : entre 381 et 392, il décrète ;e christianisme religion d’état. De persécutés, les chrétiens deviennent persécuteurs, et Rome peut enfin exiger la soumission de tous à l’édifice dogmatique en construction. L’Empire romain qui se délite rêve d’unité, et l’Église doit lui en fournir les moyens, en même temps que le modèle.

     Aboutissement de trois siècles de luttes féroces entre chrétiens, le concile de Chalcédoine (451) définit enfin le comment de la divinité de Jésus. Il l’appelle d’un seul mot, Trinité : comme celle de dieu, l’unité de l’Empire est proclamée, et comme celle de dieu, sa diversité est reconnue.

     Mais ce n’est q’au VII° siècle que les conséquences ultimes de la divinisation de Jésus seront définies, par la condamnation des agnoètes puis des monothélistes (III° concile de Constantinople, 681). Revêtu d’ornements divins parfaitement ajustés, Ieshua, devenu Christ, est désormais présentalbe au monde.

     Or c’est dans ces années, à partir de 650, que se développe, de façon foudroyante, un mouvement appelé à faire parler de lui : l’islam. Qui va chasser l’Église de sa terre d’origine, le Moyen Orient.

      Partout ailleurs, Rome tient le pouvoir : elle est en position de force ou de monopole dans tous les domaines de la vie civile et politique, et ce jusqu’à une époque toute récente.

     S’ensuivent trois siècles qui sont les plus sombres de l’histoire occidentale : difficiles tentatives de reconstitution de l’Empire, invasions musulmanes, invasions multiples… L’Église est le seul ilôt stable, émergeant de cette mer démontée. L’Europe trouve d’abord en elle la force de sa survie, puis le creuset où va se forger son identité, son unité face à l’adversité : dès lors, et jusqu’au projet de constitution de 2004, l’Europe reconnaîtra toujours dans le christianisme son fondement identitaire.

     A peine sortie de ce chaos, elle voit réapparaître la remise en cause, non plus de la divinité de Jésus, mais de ses conséquences : le pouvoir de l’Église, terni par ses moeurs dissolues. Sous forme de réformes, de révoltes ou de révolutions, chacun des siècles qui suivra viendra ébranler au moins une fois l’ordre défendu par l’Église, en matière de dogme ou de discipline.

     Aucune de ces tentatives de réformes n’a jamais abouti : l’Église les a toutes surmontées par la violence. Parfois affaiblie par elles, elle ne s’est jamais remise elle-même en cause, ni l’édifice de ses dogmes – et son noyau fondateur, la divinité de Jésus.

     On l’a vu, c’est au moment où l’Église peaufinait cette divinisation d’un homme qu’un vigoureux mouvement d’origine arabe lançait au monde un défi : une nouvelle religion, qui rejette le paganisme en affirmant l’unicité de Dieu et en refusant la divinité de Jésus.

      Ceci n’est pas une simple coïncidence : d’inspiration entièrement judéo-chrétienne, le Coran répond à l’éternelle question : qui est Jésus ? Et s’il n’est pas Dieu, quelles sont les voies d’accès au divin ? Cette interrogation, née de la fabrication d’un dieu à partir d’un homme, l’Église n’a jamais su y répondre qu’en faisant appel à ce que j’ai qualifié (un peu rapidement) de magie. Le Coran rejette explicitement la « magie chrétienne », et attire à lui un quart de l’humanité.

     L’islam coranique est donc la seule réforme radicale du christianisme qui ait réussi. Il l’a fait, et continue de le faire, en s’opposant par la violence à une chrétienté considérée par lui comme infidèle à Dieu, c’est-à-dire païenne.

      Hors l’islam, la réforme de Luther est parvenue à entamer l’unité européenne cimentée autour de l’Église de Rome. Mais Luther et Calvin se sont contentés d’une réforme intra-ecclésiale, dont l’aspect le plus visible a été d’ordre disciplinaire et sacramentel : ils n’ont pas touché aux dogmes fondateurs du christianisme, et Michel Servet a été brûlé en terre calviniste pour y avoir prétendu.

     Pourtant, Luther a semé la graine d’une véritable réforme par sa traduction de la Bible en allemand. Pour la première fois, la lecture et l’interprétation du texte sacré n’étaient plus réservés au seul clergé ! Timidement d’abord, puis de façon fructueuse, l’exégèse critique de la Bible se développe en milieu protestant. Elle est violemment combattue et interdite par l’Église catholique, qui la considère comme démoniaque et veut se réserver le pouvoir d’interprétation. Mais les digues romaines, assiégées de partout, finiront par céder : en 1943, prenant le contre-pied de ses prédécesseurs, Pie XII autorise pour la première fois l’exégèse historico-critique de la Bible (Divino Afflante Spiritu).

     Dès lors les catholiques peuvent – enfin – se joindre à un mouvement initié un siècle plus tôt : la « recherche du Jésus historique« . En fait, ce n’est pas un mouvement structuré, mais un ensemble hétéroclite de chercheurs (juifs, protestants, catholiques) qui travaillent tous dans la même direction, et publient individuellement les résultats de leurs travaux.

     En 1974, dans la solitude de mon monastère, je me suis engagé sur cette piste : je puis vous assurer qu’on s’y sentait bien seul ! Mais depuis les années 1980 et jusqu’à maintenant la recherche s’est emballée. Dieu malgré lui, publié en 2001 chez Robert Laffont, s’inscrit dans ce mouvement. Si je l’écrivais aujourd’hui, le fond resterait le même, mais il y aurait bien des corrections à apporter, tant les choses avancent vite.

      A quelques exceptions près, ces chercheurs appartiennent à une Église : ils ne peuvent donc s’autoriser à tirer toutes les conclusions de leurs travaux. Le faire, ce serait s’exclure de leur communauté, ou être exclus par elle. Je n’ai pas ce souci, et me sens libre d’aller là où ils ne peuvent s’aventurer.

     C’est-à-dire dans une grande solitude.

     Car découvrir qui était Ieshua Ben-Joseph, cet électron libre éliminé parce qu’il touchait à la structure même des pouvoirs religieux, moraux et politiques établis, c’est aller à contre-courant du mouvement général des esprits, des sensibilités, des conformismes sociaux. Nous l’avons vu, le succès  et l’existence même d’une religion vient de ce qu’elle satisfait les besoins de rêve, de magie, d’évasion d’une humanité qui souffre. Mais aussi de ce qu’elle sait répondre à l’irrésistible besoin de sécurité, qui taraude les êtres humains d’où qu’ils viennent.

     Jésus, par sa façon de vivre comme par son enseignement, n’offre pas la sécurité. Il propose une remise en question permanente : l’entrée dans son « Royaume » n’est pas une promesse, mais le fruit d’un arrachement – ou plutôt d’une succession de déracinements, proche de l’anatta enseignée ailleurs par le Bouddha.

      La « recherche de Jésus », dans laquelle je me suis engagé, va exactement à l’encontre du besoin viscéral des peuples. Plus on s’approche de lui – tel qu’on l’entrevoit à travers les textes, tel qu’on peut le rencontrer dans la prière – plus on s’approche de Jésus, et moins on le rêve.

     Plus on s’approche du Dieu vers lequel Jésus guide ceux qui le suivent, et moins on l’imagine : à l’école du galiléen, la réalité tue les fantasmes religieux. Et les théologiens, maçons-architectes des Églises qui les prennent à leur service, se trouvent renvoyés par Jésus à leurs chères spéculations déconnectées du réel.

     La « recherche de Jésus », Prophète de l’insécurité, n’offre donc aucun des attraits qui en ferait un phénomène de masse.

  II. PERSPECTIVE

      Ceci nous ramène à aujourd’hui : où en sommes-nous ?

     Vous avez tous vu les images bouleversantes de Berlin, dévastée par les bombardements en mai 1945 : voilà où nous sommes. Dans un champ de ruines, celles d’un grand Reich dévasté.

     Seuls ceuX de ma génération peuvent mesurer l’étendue du désastre. Car nous avons encore connu, dans notre lointaine enfance, les dernières splendeurs d’une Église catholique sûre d’elle-même et triomphante : quand Pie XII, le dernier pape-roi, est mort en 1958, j’avais 18 ans.

     Les sociologues situent en 1942 (France, pays de mission de l’abbé Godin) le commencement de la fin. En fait, l’expansion missionnaire au XIX° siècle et la montée des fascismes au début du XX° ont masqué le déclin, qui était latent depuis plus longtemps. Ce déclin, il nous a explosé à la figure en à peine une génération – la nôtre : en 50 ans, tout a disparu de ce qui faisait la gloire de l’Église catholique. Partis politiques, syndicats, éducation, mouvements de jeunesse, organismes caritatifs (devenus ONG), présence hospitalière et même carcérale… Mais aussi : littérature (Claudel, Bernanos, Mauriac…), philosophie (Maritain, Gabriel Marcel…), poésie (Péguy, Marie Noël), musique (Honegger, Poulenc), peinture (Rouault, Cocteau), architecture (Le Corbusier) : en un demi-siècle, le catholicisme a disparu du champ de la créativité humaine.

     Mais il y a beaucoup plus grave : systématiquement détruite depuis 1978 par l’action conjointe du cardinal Ratzinger et de Jean-Paul II, la théologie catholique est morte. Les bouddhistes tibétains sont les seuls à s’intéresser aux deux domaines les plus actifs de la recherche depuis 30 ans, l’infiniment petit (biologie moléculaire) et l’infiniment grand (astrophysique). L’Église ne dit plus rien au monde, parce qu’elle n’a plus rien à dire.

     Elle répète, et elle se répète, à l’infini.

     Une société d’idéal comme l’Église qui n’a plus de pensée, d’où toute pensée est exclue ou pourchassée, cette société n’est plus vivante : elle n’est plus rien, qu’un musée du passé.

     Tout naturellement enfin, la spiritualité a également déserté la chrétienté. On compte environ cinq millions de français qui se disent actuellement proches du bouddhisme. Ce sont tous d’anciens chrétiens, déçus par le désert spirituel qu’est devenu pour eux leur Église.

     Et je ne parle pas des sectes, qui pullulent.

      En 1816, le fleuron de la marine française, La Méduse, coulait au large des côtes du Sénégal. Eh bien ! Les Églises, nouveau navire La Méduse, viennent de couler sous nos yeux. Nous sommes quelques rescapés du naufrage, abandonnés sur un radeau. D’où nous lançons des signaux désespérés, vers un horizon vide.

     Le Radeau de la Méduse, c’est nous.

     Le paradoxe dramatique de notre situation, c’est que nous avons tout reçu de ces Églises. Et d’abord, les textes fondateurs : la personnalité du juif Jésus était telle, qu’elle transperce les Évangiles, malgré les manipulations politiques dont ils ont été l’objet. Sans les Églises, je ne saurais rien de lui, et elles m’ont même donné les moyens de le découvrir derrière les maquillages dont elles l’ont recouvert.

     Le « meurtre de la mère » (l’Église) apparaît aujourd’hui comme une condition nécessaire à la redécouverte du Père, abba – comme l’appelait Jésus.

     Nous, qui sommes (sans l’avoir choisi) les derniers dépositaires d’une expérience unique, dont la possibilité nous a été offerte – alors qu’elle ne semble plus devoir être accessible aux jeunes générations,

     Nous, qui avons derrière nous toute une vie de recherche, par l’étude, d’une tradition recouverte aujourd’hui par le tintamarre des médias,

     Nous, pour qui Jésus n’est pas seulement un objet d’étude parmi d’autres, mais un être vivant, aimable et aimant,

     Que ferons-nous pour transmettre ce que nous avons reçu ? Allons-nous nous contenter d’autopsier un cadavre encore chaud ?

     Une nouvelle réforme est-elle possible ? Si l’Église catholique pouvait se réformer, cela se saurait. Elle ne l’a jamais pu, elle ne le pourra jamais. Quand le communisme a voulu se réformer, il a disparu. Une société d’idéologie ne peut pas remettre en cause les dogmes sur lesquels elle s’est construite : l’Église le sait, et c’est pourquoi elle maintient jusqu’au plus petit détail les aspects les plus in-croyables de son paganisme. Ce qui est nouveau, c’est que l’humanité n’adhère plus à la démarche magique du christianisme officiel : elle va chercher ailleurs le rêve dont elle a besoin. Ou bien – privée de rêve – elle s’enfonce dans la violence.

      Que faire ?

     Dans ce naufrage constaté du christianisme, je n’aperçois qu’une seule lueur d’espoir : le retour au Jésus de l’histoire. La recherche de Jésus tel qu’il fut, et non pas tel que l’Église l’a réinventé pour asseoir son pouvoir. Le retour vers Ieshua, fils de Joseph, m’apparaît comme la seule alternative au néant.

     Revenir vers Ieshua, c’est reconnaître que nous sommes parvenus à la fin d’un cycle de civilisation. L’Égypte, Sumer, Assur, les Incas, les Mayas, tant d’autres civilisations prestigieuses ont disparu… Eh bien ! Le christianisme vient de disparaître à son tour, sous nos yeux.

     C’est un peu comme si les gestes de Jésus n’avaient jamais encore été compris, ses paroles jamais encore entendues, son regard jamais encore croisé par un Occident qui se réclame non pas de lui, mais du Christ fabriqué pour figurer au fronton des cathédrales, signes et symboles


     Que faire ?

     Je dois maintenant parler en mon nom propre, et je le fais avec d’infinies réticences. Quitté par l’Église en 1984, je suis rentré depuis dans le silence. En sortir, pour quoi ? Proposer une nouvelle Église ? Ayant vécu de l’intérieur le naufrage du catholicisme, le désert m’a paru être le lieu de refuge le plus indiqué pour la rencontre personnelle avec le Dieu de Jésus.

     Que faire ? Pour quelle action sortir de ce désert où Jésus trouva l’Éveil autrefois, et où peut-être il appelle les rescapés de la défunte civilisation voulue par l’Église ?

     Je n’entrevois qu’une seule action à notre mesure : la formation. Transmettre à d’autres, si d’aventure il s’en trouve qui le souhaitent, ce que découvre cette communauté informelle et cachée des « chercheurs du Jésus de l’Histoire ». Transmettre, afin que Jésus ne meure pas avec l’Église.

     Après l’agonie du christianisme, tout est à reconstruire : il faut savoir où l’on va. Jésus disait : « Celui qui bâtit une tour, il commence par s’asseoir et réfléchir ». S’asseoir, à nouveau, aux pieds de Jésus. Et tenter de l’écouter, lui, enfin ! Toute action qui ne serait pas précédée par ce retour à l’école de Jésus lui-même me paraît illusoire.

     Revenir à l’école, humblement. C’est la proposition qui vous est faite, e,n trois étapes :

     1- Former d’abord à une lecture nouvelle des textes, à leur compréhension sous un regard neuf, non dogmatique : grâce à la « recherche sur Jésus » nous en avons aujourd’hui les moyens, qui manquaient à ceux qui nous ont précédés. Grâce à ces savants, à ces chercheurs acharnés qui, depuis environ cinquante ans, labourent un terrain qu’on croyait à jamais recouvert par le béton des dogmes.

     2- Une fois cernés les critères d’une lecture non-dogmatique des Évangiles, poser à nouveau la vieille question de l’identité de Jésus : qui était cet homme ? Comment expliquer les singularités de sa vie, depuis le séjour initial au désert où tout a basculé pour lui, jusqu’au tombeau trouvé vide ? Il a été transformé en Dieu : comment, quand, où, par qui, et surtout pourquoi ?

   3- Jésus enfin approché tel qu’il fut en lui-même, entamer avec lui un dialogue. Toutes les questions qui sont les nôtres aujourd’hui peuvent alors lui être posées, même celles auxquelles il semblerait que les Évangiles n’aient jamais pensé. Car Jésus, ce n’est pas seulement un maître à penser : celui d’une époque révolue, marqué par elle et catalogué dans les rayonnages de l’Histoire, comme tant d’autres pédagogues et philosophes du passé. Jésus, c’est un mouvement, une façon d’être, une façon de voir, une attitude face à la vie et aux questions qu’elle suscite. Il ne demande qu’une chose, dialoguer avec nous : encore faut-il que nous nous adressions à lui, et non pas à une icône, recouverte par la fumée des cierges d’une Église.

     Tel pourrait être le programme d’une formation, préalable indispensable à toute action. C’est un retour sérieux, exigeant, aux textes et à eux seuls. J’utilise pour cela les acquis de la recherche fondamentale de ces dernières années, mon propos est de les rendre accessibles à un public non-spécialisé.

     Une seule condition me paraît requise pour participer à cette formation : un intérêt, qui peut aller de la simple curiosité à la passion, pour cet homme hors du commun. Dès lors qu’on rencontre Ieshua Ben-Joseph, tout le reste – appartenance à une Église, foi ou non-foi, passe à l’arrière-plan. Puis disparaît.

      Le radeau de la Méduse va-t-il toucher terre quelque part ?

     La réponse à cette question ne m’appartient pas.

                            M.B., 22 janvier 2007

CINQUANTE ANS APRÉ VATICAN II : la dés-espérance

          Ầ la fin du 1° siècle, L’Empire romain commençait à se défaire de partout, les religions orientales s’implantaient dans un chaos social et politique de plus en plus insupportable.

          Dans ce contexte troublé, l’une de ces religions étrangères souleva autour de la Méditerranée une immense espérance : le christianisme.

           En se séparant du judaïsme, le christianisme avait conservé sa principale caractéristique, l’idéologie messianique. Trois piliers :

 – L’utopie (inventer un autre monde, meilleur que celui-ci),

L’apocalypse (cette utopie se réalisera plus tard, dans une fin du monde violente),

– Et l’attente d’un homme providentiel (le Messie) dont la venue fera naître ce Monde Nouveau.

 I. Le temps de l’espoir

           Les premières générations chrétiennes semblent avoir tenu ces promesses. Une communauté de frères solidaires (c’est au sommet qu’on se déchirait, pas à la base), la fin de l’argent-roi. Malgré s. Paul, des femmes respectées, actives et responsables, certaines ayant même le titre d’apôtres. Une morale familiale, et une morale tout court. La fin des classes sociales, le culte sacrificiel remplacé par un culte en esprit

           Tout cela suscita dans l’Empire mourant une vague d’espoir sans précédent : l’utopie était en train de se réaliser, un monde nouveau naissait sous les yeux des croyants.

          Mais le christianisme n’avait pas abandonné les deux autres piliers du messianisme, l’apocalypse et l’attente du Messie. C’est seulement quand le Christ reviendrait que le Monde Nouveau prendrait définitivement forme. Alors, les ‘’méchants’’ seraient anéantis dans un cataclysme et les ‘’Justes’’ triompheraient. Lisez, entre autres l’Épître aux Hébreux et l’Apocalypse dite de saint Jean : la violence extrême de ces textes fondateurs du christianisme se retrouvera mot pour mot, six siècles plus tard, dans le Coran.

           Quand les Barbares dévastèrent ce qui restait de l’Empire romain, l’espérance d’une vie meilleure après la mort permit aux peuples devenus chrétiens de supporter leurs immenses souffrances.

          Aux V° et VI° siècles, la seule autorité, la seule organisation, la seule colonne vertébrale de l’Occident ruiné furent leur clergé, leurs monastères (scriptorium, écoles, hospices) et leurs papes.

          En ces temps-là la sécurité, la justice, la charité, l’enseignement, la culture et l’art, c’était l’Église.

           Le christianisme semblait avoir accompli ses promesses d’espérance.

 II. Le messianisme dévoyé

           Vint alors l’ivresse du pouvoir.

          Pour légitimer sa toute-puissance, l’Église fabriqua deux faux documents : la Donation de Constantin, par laquelle elle s’attribuait la primauté sur l’Orient et l’autorité suprême sur l’Occident. Les Fausses Décrétales, qui établissaient l’immunité juridique des évêques et faisaient d’eux la source unique du Droit.

          En propageant la doctrine du souverain de droit divin, le théologien de Charlemagne, Alcuin, acheva la transformation de l’Occident en théocratie.

           S’opéra alors une transformation radicale du messianisme chrétien.

          Officiellement, l’Église attendait toujours le retour du Christ-Messie : mais en réalité, dans les faits comme dans sa doctrine, elle se substitua à lui. Le Messie, c’est-à-dire l’unique instrument du salut des Hommes, désormais c’était elle, l’Église.

          En son sein (et nulle part ailleurs) résidait le salut de l’humanité et la fin de ses souffrances. Le slogan des origines – « Jésus reviendra, Maranatha » – fut remplacé par un autre : « Hors de l’Église, point de salut, extra ecclesiam, nulla salus. »

           Passé inaperçue, cette transformation idéologique eût des conséquences considérables.

          Désormais ce n’est plus le Messie qui réaliserait l’utopie, mais une organisation humaine. Et cette organisation – l’Église – s’attribuait le droit à la violence qui accompagne toute apocalypse : violence sur les esprits, par le monopole de la vérité, et violence physique par la chasse aux dissidents, les hérétiques.

          L’utopie ? Elle était abandonnée à tout jamais, puisque l’Église avait pris le pouvoir : il n’y aurait pas d’autre monde que celui-ci. L’Église recueillit le pouvoir des rois pour le confier à ses Princes.

          Devenue incontestable, elle ne contesterait plus l’ordre du monde. Jésus avait imprudemment parlé d’un Royaume : elle établit le sien. Ầ Canossa, l’Empereur Henri IV alla s’humilier publiquement, pieds nus dans la neige, devant le pape Grégoire VII.

          Moment symbolique, par lequel le Pontife souverain montrait à tous que c’était bien lui le maître de l’univers.

           Dans la chrétienté, l’espoir avait été remplacé par le pouvoir.

 III. L’autre utopie : l’islam

           Au moment où l’Occident oubliait l’espérance d’un Messie-individu pour se soumettre à une Église-messie, en Orient un texte se diffusait, qui se présente lui-même comme une arme de guerre : le Coran.

          On sait maintenant qu’il puise ses sources dans un judéo-christianisme totalement messianique. Mais on voit que lui aussi avait abandonné l’espérance du retour d’un Messie-individu, pour la remplacer par la création d’une communauté-messie, l’Umma musulmane.

          Deux communautés, deux puissances messianiques se trouvèrent dès lors dans un face-à-face mortel. Elles ne pouvaient que s’affronter, elles s’affrontent toujours.

          Ầ Lépante, la flotte papale donna un coup d’arrêt à l’invasion de l’Umma, pendant que sur terre les souverains espagnols commençaient la reconquista.

           Affaiblie, divisée, l’Umma musulmane entra en somnolence pour quelques siècles.

           En Occident cependant, le désir d’utopie n’était pas mort, il connaissait des sursauts : les Vaudois, les Cathares, les Dolciniens… Rome créa l’Inquisition pour leur faire comprendre que si l’Église prêchait l’évangile, elle n’avait aucunement l’intention de le mettre en pratique.

          Plus fort qu’elle, Martin Luther créa d’autres Églises, vite semblables à celle de Rome par leur appétit de pouvoir. Les musulmans se tenant tranquilles, les chrétiens eurent tout le loisir de se faire la guerre entre eux.

           En Occident, plus personne ne rêvait d’espoir.

           Vinrent les Lumières, les Révolutions, les Restaurations. Au XIX° siècle, où donc l’espoir s’était-il réfugié ? Dans la révolution industrielle et agricole. Devenu riche, l’Occident ne perdait plus son temps à rêver d’utopies.

          Quoique… Passée des mains du clergé à celles de la bourgeoisie, la richesse excitait la convoitise des pauvres. Karl Marx inventa alors une utopie qui se substituerait – pensait-il – à celle de l’évangile : la société sans classes, la dictature du prolétariat.

           Ce fut un incroyable renouveau de l’espoir : le Grand Soir n’était pas pour plus tard, c’était pour ce soir. « Le changement, maintenant ! » La moitié de l’humanité se reprit à rêver.

          Devant une utopie facile à comprendre, efficace, l’Église sentit le danger : il ne pouvait pas y avoir sur terre d’autre utopie que la sienne. Même si personne ne comprenait plus rien à ses dogmes, aucun autre ne devait prendre leur place.

           Jean XXIII décréta un Concile, une ‘’mise à jour’’… mais de quoi ? De l’immense édifice dogmatique ? Dès l’ouverture de la 2° session, son successeur mit les points sur les i. Il assigna au Concile un seul but, répondre à la question : « Église, que dis-tu de toi-même ? ».

          Les deux mille Pères conciliaires se penchèrent donc sur leur nombril. On s’occuperait du fonctionnement de l’Église, sans le bouleverser. On dirait au monde qu’il était à nouveau digne d’intérêt, sans répondre à son besoin d’espérance. Bref, on astiquerait l’écorce de l’arbre, sans toucher à la seule chose qui aurait pu soulever comme autrefois la planète : le retour de l’utopie.

           Entre temps, personne en Occident ne s’était aperçu que les musulmans s’étaient réveillés avec Mohammed Abdelwahhab, ni que son wahhabisme avait inspiré en 1928 Hassan el-Banna, fondateur des Frères Musulmans.

          Uniquement préoccupée d’elle-même, l’Église catholique ignora totalement l’émergence d’une idéologie bien plus dangereuse que le communisme. Pour se réveiller – avec nous, qui n’avions rien vu venir non plus – dans un XXI° siècle où elle brillerait par son absence.

           Une absence idéologique, la pauvreté d’une pensée dogmatique que le Concile n’avait eu ni l’ambition, ni peut-être les moyens de repenser.

           Tandis qu’en face, le monde musulman avait ses certitudes idéologiques, son utopie de conquête, et la ferme volonté de les imposer aux occidentaux qui ne croyaient plus en rien, pas même en eux-mêmes.

 III. Le temps de la dés-espérance

           Lui aussi, Jésus avait annoncé un monde nouveau, mais pas pour plus tard : pour tout-de-suite, dès maintenant.

          Et pas au prix d’une apocalypse : il n’a jamais prêché la Révolution. Connaissant l’obsession messianique juive, il a catégoriquement refusé que ses disciples le prennent pour un Messie. Quand Pierre lui dit « Tu es le Messie ! », il menace ses disciples pour que jamais plus ils ne disent une chose pareille à son sujet (Mc 8,30).

           Les individus, comme les peuples, ont besoin d’utopies, c’est-à-dire d’un espoir que demain sera meilleur qu’aujourd’hui, qu’un autre monde que celui-ci est possible.

          Que nous ne sommes pas condamnés à la fatalité, que l’impasse n’est que provisoire.

          Quelle utopie ? Peu importe, peut-être. Demande-t-on à une utopie de se réaliser, ou de nous donner l’énergie du lendemain, un rêve vers lequel aller ?

           Toutes, elles ont fait faillite avec des résultats souvent dévastateurs.

          Il y a pourtant eu en Occident une voix, qui s’est fait entendre. Que disait-elle ?

           « Ce monde-ci est à bout de souffle. Je vous propose un changement, maintenant. Pas un bouleversement social par le haut, mais une transformation de chacun, à son niveau. Pour changer la société, commence par te changer toi-même. Met ton espoir dans la contagion, pas dans la Révolution. »

           Entrés dans le temps de la désespérance, pouvons-nous rêver aujourd’hui que la voix du prophète galiléen soit à nouveau entendue ?

 

                                       M.B., 11 octobre 1962 / 11 octobre 2012

Si ce sujet vous a intéressé, voyez dans ce blog :

Cinquante ans après Vatican II : le chant du cygne ?

– La série  »Peut-on changer le monde ? » 1 ; 2 ; 3 (cliquez sur les chiffres)

– « Jésus, le premier altermondialiste  »

– « La mondialisation, Jésus, le christianisme… et nous »

– « Messianismes et problème palestinien »

– « Les chrétiens, les musulmans et l’Histoire »

– « Crise de la civilisation occidentale et choc des fondamentalismes »

–  « La crise de l’Occident : fondamentalisme musulman et chrétien face à face

– « Mondialisation : fin du catholicisme ? »

 

ÉGYPTE : une première dans le monde musulman ?

On se souvient qu’à la suite de la « révolution égyptienne », les Frères Musulmans avaient remporté les élections et qu’un Président issu de leurs rangs, Mohammed Morsi, a été élu après un scrutin conforme en apparence aux critères de la démocratie à l’occidentale.

Qu’est-ce que les Frères Musulmans ?

C’est une confrérie religieuse, fondée en Égypte par Hassan El-Banna en 1928. Officiellement non-violente, elle a pourtant donné naissance au Jamma’a al-islamiya et au Hamas, qui sont deux organisations aux méthodes terroristes sanguinaires. En France, Tariq Ramadan est le petit-fils d’El-Banna. Son double langage, son hypocrisie, sont typiques d’une organisation qui avance masquée et souhaite un « renouveau islamique » – il faut savoir lire entre les lignes.

Arrivés au pouvoir en Égypte, les Frères Musulmans se sont présentés comme des « musulmans modérés ».

Soyons clairs : il n’y a pas d’islam modéré. Il y a un islam coranique, c’est-à-dire qui adopte la théologie, la philosophie politique, la législation du Coran et veut instaurer la Charia. Ou bien un islam non-coranique, qui prend ses distances vis-à-vis du texte du Coran.

Mais cet animal hybride (un islam non-coranique, « modéré ») est une fiction.

In fine, tous les musulmans se réclament bien évidemment du Coran, point à la ligne.

Or le Coran est un texte messianique, c’est-à-dire

1- Théocratique : le pouvoir est aux mains des religieux.

2- La notion de laïcité, lentement élaborée par l’Occident à partir du XVIII° siècle, est incompatible avec le Coran. C’est Allah qui exerce le pouvoir, par califes ou imams interposés (1) .

3- Le messianisme est une idéologie intrinsèquement violente, parce qu’elle sépare la société en deux : « eux« , qui ne pensent pas comme nous, et qu’il faut éliminer physiquement. Et « nous« , qui sommes dans la droite ligne de la volonté d’Allah, et qui devons éliminer ceux qui ne se convertissent pas à la Troisième Révélation, l’islam coranique.

De fait, une fois au pouvoir les Frères Musulmans se sont rapprochés des Salafistes (coranistes pur et durs). Par petites touches, ils ont commencé à instaurer en Égypte des règles de vie qui tendent vers l’appication de la Charia, loi coranique qui est la seule acceptable à leurs yeux.

Obnubilés par leurs objectifs religieux, ils ont montré leur incapacité à mener une politique économique adaptée à la situation de crise mondiale. La rue égyptienne les accuse  d’être « des incapables ». Il ne sont pas « incapables » : seulement, leur objectif réel (caché) n’est pas de sortir d’Égypte de la crise. C’est d’aller progressivement, insidieusement, vers une société islamisée par la Charia. L’économie passe après.

Il est difficile de savoir ce qui a jeté dans la rue les foules qui ont amené la destitution par l’armée du président Morsi. Difficile, pour nous, de savoir quel est exactement la volonté de cette armée, ses motivations réelles.

Mais, pour autant qu’on puisse en juger, une partie au moins des manifestants anti-Morsi se sont révoltés contre l’islamisation forcée de la société égyptienne.

Si c’est bien le cas, est-ce le sentiment de l’ensemble de la société égyptienne ? Sans doute pas, et les Frères Musulmans le savent, ils jouent là-dessus. Mais l’existence de ces contestataires, et le fait qu’ils se fassent (discrètement) entendre dans la foule, est une lueur d’espoir.

S’il s’avérait que la seconde révolution égyptienne est une « révolution laïque » (ce qui reste à prouver), ce serait la première fois dans l’Histoire moderne qu’une population musulmane choisirait librement et volontairement la laïcité, en refusant l’application stricte du Coran.

Hélas, les choses ne semblent pas aussi claires….

Et l’embarras des démocraties occidentales, USA en tête, devant ces événements, montre leur incapacité à comprendre ce que c’est qu’une théocratie messianiste. Dont l’échelle de temps n’est pas la prochaine élection, mais les siècles.

Messianiques, les islamistes ont le temps pour eux. Ils voient loin, et visent loin. Ils savent agir sur la religiosité profonde, les peurs, les frustrations, la haine de populations fanatisées, qu’ils ont gagnées par des services sociaux bien implantés et efficaces.

Mon étude sur le Coran finira bien par être publiée. A ce jour, ce texte a été refusé par 6 grands éditeurs. Motif : « Politiquement incorrect », « inclassable ». Quand vous l’aurez en mains, vous comprendrez mieux ce que c’est que le messianisme, poison violent qui a infecté le judaïsme d’abord, puis le christianisme, l’islam, le communisme et le nazisme.

                                             M.B., 4 juillet 2013
 (1) « Tout parti qui s’éloigne des préceptes d’Allah et du Coran représente le parti du Diable. Quant à la question de la démocratie, je maintiens que, dans une nation musulmane, le pouvoir suprême ne saurait être ailleurs que dans les mains d’Allah. Nous ne croyons pas au pouvoir du peuple sur le peule, mais au pouvoir d’Allah sur le peuple ».

(Ali Benhadj, F.I.S algérien, Jeune Afrique du 1° avril 1992.)