SOMMES-NOUS TOUS DES MYSTIQUES ?

« Le monde change, mais un de ses traits ne varie pas : tant qu’il y aura des hommes, ils aspireront à autre chose. Autre chose que ce qu’ils ont déjà, autre chose que la vie de chaque jour, autre chose que la vie tout court ». (1)

Cette aspiration, c’est celle qui a fait naître dans toutes les civilisations le courant mystique.

Mystique, le mot fait peur. On imagine des illuminés favorisés de visions célestes, s’élevant au-dessus du sol après s’être flagellés jusqu’au sang, vivant sans manger dans une extase permanente d’où ils reçoivent des messages divins réservés à eux seuls.

Bon, c’est vrai, certains mystiques ont eu des visions du Christ, des anges ou de la Vierge Marie, d’autres se sont infligé des pénitences surhumaines, d’autres encore ont pratiqué la lévitation ou la bilocation (2). Mais d’abord ces hercules du fantastique sont minoritaires, ce qui ne les empêche pas d’être populaires – tant nous avons besoin de prodiges pour croire à autre chose que la vie de chaque jour. Ensuite, quand on les fréquente à travers leurs écrits ou les témoignages de leurs proches, tous, sans exception, se montrent très discrets sur ces incursions de l’au-delà dans leur vie ordinaire. Ils n’aiment pas en parler, ils en parlent peu et quand ils le font c’est toujours avec gêne, comme pour se cacher de ce qui leur est arrivé.

Parce qu’ils savent – et ils le disent avec force – que ces événements extra-ordinaires ne sont que l’ombre portée de ce qu’ils vivent, intensément, à l’intérieur d’eux-mêmes et dans la banalité d’une vie tout ordinaire.

Puisqu’ils le souhaitent, mettons de côté l’aspect anormal – paranormal – de l’expérience mystique pour aller à ce qui en fait la force et la valeur inestimable, indispensable pour nous autres.

« Mystique »  vient de « mystère ». Est mystique celui qui perce le mystère des choses, qui va au-delà des apparences. Qui se sert des choses visibles pour faire l’expérience de choses invisibles à l’œil, des choses très réelles (ni inventées ni rêvées) mais qui ne sont pas accessibles directement aux sens. Et qui peine à l’exprimer dans des mots.

Exemple : une amie aime passionnément jardiner. Quand elle gratte la terre autour d’un massif de fleurs, elle est totalement dans ce qu’elle fait. Puis elle lève la tête et s’absorbe dans la contemplation d’une fleur. « Et là, me dit-elle, je ne sais plus où je suis. Pendant cet instant, je suis dans la fleur, le monde extérieur n’existe plus ».

Instant mystique. La beauté d’une fleur lui a fait franchir le mur des apparences, elle est ‘’ailleurs’’. Un ailleurs dont elle ne sait rien dire, parce qu’il échappe aux mots.

Une autre amie : « Parfois je regarde mon bébé qui dort, jambes écartées, le poing contre son front, image de paix indescriptible. Une onde de tendresse m’envahit, je ne pense plus à rien ». La tendresse, l’amour devant l’enfant qui dort lui a fait franchir une porte, passer de l’autre côté vers l’indicible, l’inexprimable.

La beauté et l’amour, portes de l’expérience mystique

Dès l’origine de l’humanité, la beauté a été la première ouverture vers cet autre chose que la vie tout court. On le voit dans les Psaumes de la Bible, qui s’extasient devant « les cieux qui chantent la gloire de Dieu », mais déjà les peintures rupestres de nos ancêtres préhistoriques témoignaient d’une aspiration vers la beauté, d’un sens de la beauté. Saint Augustin raconte que c’est elle qui l’a séduit et lui a fait franchir l’obstacle des apparences. Au long des siècles le christianisme inscrira dans ses églises romanes et ses cathédrales gothiques son aspiration vers l’Invisible rendu visible par la simple beauté.

Quant à l’amour, il transformera des hommes et des femmes ordinaires en martyrs ou en serviteurs des pauvres, allant jusqu’à baiser les plaies d’un lépreux ou à prendre la place d’un galérien sur son banc de souffrance. Était-ce par masochisme, par dérèglement psychologique ou affectif ? Non, c’était par ‘’excès d’amour’’. Ces mystiques n’ont pas été rebutés par la laideur d’un lépreux, n’ont pas souffert par plaisir les chaînes du galérien : l’amour transfigurait le dégoût et la peine, l’amour les faisait accéder à une autre dimension de l’humanité.

Ni la beauté ni l’amour ne trouvent de mots capables d’exprimer ce qu’ils sont, ce vers quoi ils nous mènent. L’un et l’autre sont une ex-stase, une sortie de soi pour accéder à un plus haut degré de conscience et d’expérience. Le mystique rencontre une plénitude au-delà des mots : « Alors, la puissance de la parole est vaincue. Sur certaines cimes, le silence seul habite » (3).

Es tu parfois saisi par la beauté d’une musique, d’un paysage, d’un coucher de soleil ? Tu es mystique. Ressens-tu parfois une onde d’amour qui te parcoure et te submerge ? Tu es mystique.

Aujourd’hui, la mystique mise à mort

Nous sommes faits pour la beauté et pour l’amour. Aucun de nos projets, aucune de nos ambitions, de nos agitations, n’a de sens s’ils ne produisent pas de la beauté, ne conduisent pas à l’amour. Sans le savoir, c’est par la beauté et par l’amour que chacun peut franchir le miroir d’Alice au pays des merveilles, accéder à un autre chose qui le dépasse et possède un goût d’éternel divin. Les puissances maléfiques qui rôdent dans notre monde le savent bien, et c’est par là qu’elles attaquent – de plus en plus visiblement.

Beauté attaquée : l’espèce humaine est en train de détruire la nature qui lui offre son hospitalité. Déjà 40 % des animaux sauvages ont disparu de la planète, autant de plantes sont menacées. Nous creusons, nous bétonnons, nous déchargeons nos ordures, nous enfumons nos cieux, nous déforestons, nous pesticisons, nous polluons rivières, lacs et océans. Nous tuons les insectes et les oiseaux. Conscients de ce drame – la disparition de la beauté du monde – nous avons créé des ‘’réserves naturelles’’ où l’on peut encore admirer ce qu’il était avant que nous le fassions disparaître. Mais ces réserves, elles aussi, sont menacées et seront dévorées un jour par notre appétit. Alors il n’y aura plus que de vieux films documentaires pour nous rappeler que la planète, un jour, fut belle et noble.

Amour trahi : en même temps (et les deux choses sont intimement liées) on observe sur la planète une explosion de la violence, qui devient si quotidienne, si ordinaire qu’on s’y habitue, on ne s’en étonne plus, on la trouve normale. L’amour n’a plus de place dans nos sociétés. S’est-il réfugié dans les familles ? Même pas. Jamais il n’y a eu autant de conflits entre adultes, de séparations et d’enfants marqués à vie par la haine qui s’est glissée dans leur petit monde intime. Quand ils deviendront grands, n’ayant connu que l’égoïsme et la haine, à leur tour ils les feront passer avant l’amour.

« S’il me manque l’amour, dit s. Paul, je ne suis qu’un métal qui raisonne, une cymbale retentissante. S’il me manque l’amour, je ne suis rien. L’amour ne cherche pas son intérêt, ne s’irrite pas, n’entretient pas de rancune. Il excuse tout, il croit tout, il espère tout, il endure tout ». Et l’amour, conclut-il, « ne disparaîtra jamais » (4). Eh bien ! cette prophétie-là, elle est en train de s’avérer fausse : on le voit, partout l’amour se cache, s’étiole, l’amour disparaît de la planète. Remplacé par la haine, le mépris, la violence sous toutes ses formes.

Un monde privé de mystique (privé de beauté et d’amour) est un enfer. Je ne sais si l’enfer des religions existe, mais si oui, je sais à quoi il ressemble : il est laid et violent, nauséabond et rempli de haine.

Et nous, mystiques anonymes, que faire ? Sinon préserver autour de nous quelques petits recoins de beauté, faire à notre porte quelques gestes d’amour pur, invisibles et incompréhensibles pour ce monde devenu étranger à Dieu, parce qu’inhumain.

                                                                            M.B., jour de noël 2018
 (1) Jean d’Ormesson, C’était bien.
(2) Bilocation : être vu à un endroit alors qu’on se trouve à un autre.
(3) Mère Yvonne-Aimée de Malestroit, Écrits spirituels.
(4) Première Épître aux Corinthiens, chap. 13.

12 réflexions au sujet de « SOMMES-NOUS TOUS DES MYSTIQUES ? »

  1. Georges Caméra

    Merci pour votre texte et la clarté de vos arguments. Je me permettrais d’ajouter que nous sommes tous des mystiques, parfois à notre insu. Le mysticisme touche et se confond souvent avec le merveilleux et nous sommes tous des affamés du merveilleux et de l’amour, parce que la vie est merveilleuse suivant le regard que nous lui portons. Les textes sur l’amour, de l’apôtre Paul, que vous citez, restent d’un grand secours pour celui qui se sent perdu au sein du monde que nous vivons tous actuellement et qui hélas n’est pas très réjouissant. Les constats que nous pouvons faire ne seront toujours que provisoires, car il nous faut une habitude, un apprentissage pour mieux nous situer au face à la nature, c’est à dire de l’entité créatrice primordiale. L’Esprit supérieur, que nous appelons Dieu par commodité de langage et qui nous a pensé, imaginé et façonné après la plus fantastique expérimentation jamais imaginée, nous a imprégné de sa nature. Dès l’instant où l’énergie créatrice(Dieu) nous a insufflé une parcelle de sa puissance, nous nous sommes trouvés confrontés au mystère de nos origines. De la bactérie à la galaxie, tout est lié et relié par l’Esprit. J’ai exposé mes idées dans un livre qui n’a eu aucun succès, mais je persévère. Je vous souhaite Michel, de bonnes fêtes de fin d’année avec beaucoup d’amour, la seule voie qui sauvera notre humanité. Peut-être !

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    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      Oui, « peut-être ». Ce qui semble s’annoncer est plus qu’inquiétant. Que de souffrances en perspective !
      M.B.

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  2. Serge

    Bonsoir, si je suis ce que vous venez d’exposer je suis peut être un mystique anonyme, mais en ce moment j’ai l’impression de perdre foi en l’humanité pour les mêmes raisons que vous évoquez. Je trouve que l’homme donne un visage effrayant et qu’il défigure tout autour de lui. Heureusement, il existe toujours des témoins authentiques de la beauté et de l’Amour, je trouve qu’en ces temps troublés leur voix ne sont pas assez audibles. Continuez en tout cas à stimuler nos consciences et notre et à nourrir notre réflexion.
    Bien amicalement. Serge.

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  3. Jean Roche

    Bonsoir (et joyeuses fêtes!),

    Une remarque : une expérience mystique est souvent très, très agréable (parfois bien plus qu’un orgasme), mais des exemples montrent que cela peut se payer, avant ou après. D’après sa bio par Romain Rolland, Ramakrishna est sorti d’une telle expérience sublime et a souffert atrocement en voyant une banale (mais haineuse) altercation entre deux bâteliers. Faut-il rappeler le cas des stigmatisés, et cetera.

    Autre exemple classique, l’affaire des « Dialogues avec l’Ange ». Résumé de mon crû : <a href="http://bouquinsblog.blog4ever.com/dialogues-avec-l-ange&quot; title="Dialogues avec l'Ange".

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    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      Ramakrishna a-t-il existé (en dehors de l’imagination de Romain Roland) ? Quant aux « Dialogues avec l’Ange », je me méfie. Beaucoup plus sûrs par contre sont les expériences vécues par François d’Assise, Thérèse d’Avila, Yvonne-Aimée de Malestroit et bien d’autres. Pour chacun(e), l’expérience de l’au-delà des apparences est A LA FOIS souffrance et bonheur. Quant à une jouissance orgasmique pour eux, elle n’existe que dans votre imagination.
      Amitié
      M.B.

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  4. SergeD

    Bonjour a tous.
    Mon avis là dessus est simple. Ce mysticisme part de ce qu’on peut appeler l’intuition. Et l’intuition ne parle que d’une seule chose : de soi même et uniquement de soi meme. Ça a une incidence délétère que dans un seul cas : lorsque ça se transforme et s’étale en croyances accepter par les autres ….
    Bonnes fêtes de fin d’année …

    Répondre
    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      Bien sûr ! Mais la violence et la haine aussi partent d’une intuition individuelle – plus vite partagée par d’autres, convenez-en.
      M.B.

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  5. roland

    Merci pour ce bel article qui parle de prise de conscience.
    Il est vrai que ce n’est pas évident d’être conscient de ce que Nous Sommes en somme!
    Note:
    Prise de conscience
    Bonjour, je conçois bien que la prise de conscience est une chose qui ne se force pas.
    Être conscient revient plus ou moins à dire que nous délaissons une vieille façon de concevoir pour s’ouvrir à une autre nouvelle.
    C’est cependant pas évident en soi, de pouvoir juste accepter que cet état ne soit pas atteint sur demande comme souhaité par enchantement.
    Un travail, parfois long, lent et laborieux est souvent requis; nous pouvons dire qu’est conscient pas qui veut, mais qui peut y accéder.
    Le privilège nous est quelquefois accordé d’être privilégié par moments d’états de prises de conscience qui nous réjouissent.en notre for intérieur.
    Je nous souhaite ces moments rares et enrichissants qui sauront agrémenter nos séjours ici sur cette terre nourricière en Tout.
    Je pense qu’il est difficile de prendre conscience de soi sans l’aide des autres, car ils sont attentifs à la nature de l’expérience de ne pas savoir. Faire prendre conscience à un autre est une affaire délicate. Il est difficile d’anticiper ou de deviner la réception de l’autre par vos efforts. principalement parce que vous ne connaissez pas la nature de la non-conscience d’un autre. La personne peut ne pas accepter vos perceptions de sa non-conscience. Tu ne peux pas savoir.
    là dessus, je vous salue
    roland

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