LONGUE EST LA NUIT (II) : la ‘’révolution-Jésus’’

  Parfois, dans les ténèbres de notre planète, surgissent des Éveillés. Le plus souvent, c’est aux moments de grandes crises sociales, spirituelles, morales, identitaires dont je parlais dans les articles précédents. Ils ouvrent des portes, marquent un tournant dans notre Histoire. Ainsi fut-il de Jésus, dont le christianisme fit son fondateur. Et à partir de cette religion, naquit une civilisation qui est aujourd’hui à la peine. (1)

I. La première mondialisation

La société dans laquelle est né Jésus connaissait une crise qui ressemblait étrangement à la nôtre.. L’empire romain dominait la moitié de la planète. Une puissance économique et militaire écrasante, basée sur l’exploitation des peuples périphériques. Une indifférence religieuse fondée sur le culte du pouvoir : chacun était libre de croire ou de ne pas croire, du moment qu’il rendait un culte à l’empereur, personnification de l’emprise de Rome sur le reste du monde. La ‘’religion romaine’’ s’était vidée de tout contenu religieux.

C’était la première mondialisation : l’argent dominait tout, et il était amassé par une petite élite de privilégiés dont la devise était carpe diem : jouir aujourd’hui de ses richesses, sans se préoccuper ni de ce qui se passera demain, ni du sort de la majorité du peuple, maintenue dans la dépendance à l’État.

-a- Apocalypse

Dans une lointaine colonie romaine, un petit peuple résistait. Les Juifs avaient une conscience aigüe de leur précarité, et de l’absurdité inhumaine de ce monde sans Dieu ni horizon dont ils annonçaient la fin imminente : c’était le mouvement apocalyptique, qui avait pris naissance chez eux à l’occasion d’un de leurs exils, à Babylone au VIe siècle avant notre ère. Ce monde pourri devait disparaître dans une apocalypse de feu et de sang. Le signal serait la venue d’un Messie qui séparerait les méchants des bons, tout s’écroulerait et un âge d’or commencerait pour les bons.

-b- Paganisme

Au même moment et dans l’est du bassin méditerranéen, des religions nouvelles apparaissaient, réservée à un nouveau type d’élite basée non pas sur l’argent mais sur l’initiation. L’initié pénétrait dans le mystère de la divinité par un culte secret qui lui promettait une résurrection après la mort. Véhiculées par les légionnaires, ces religions à mystères, ésotériques et mystiques, flamboyantes et colorées, étaient très répandues dans le petit peuple qu’elles consolaient de ses souffrances en lui promettant le bonheur après la mort.

Les Juifs se tenaient à l’écart de ces religions, qui divinisaient des ‘’héros’’ humains comme Mithra. Pour eux, Dieu était l’unique divinité. Diviniser un homme, c’était déprécier Dieu et faire de l’Homme un monstre s’arrogeant les privilèges divins. Une abomination, un blasphème puni de mort en Israël parce qu’il remettait en cause tout l’édifice religieux sur lequel était bâtie la société juive. Les religions à mystères étaient le type même de ce paganisme dénoncé avec force, depuis des siècles, par les prophètes du judaïsme

II. La ‘’Révolution Jésus’’

C’est au moment où le mouvement apocalyptique était au plus haut (comme on le voit dans les écrits esséniens) et où les religions à mystères tentaient de nombreux Juifs rebutés par l’austérité de la Torah, que Jésus est né. Au moment aussi où l’occupation romaine était de plus en plus intolérable, où la collaboration avec l’ennemi des hautes classes de la société juive était de plus en plus choquante. Dans ce « climat pré-révolutionnaire » dont parle Flavius Josèphe, tout était possible et surtout le pire.

Il ne semble pas que le Juif Jésus ait connu ces religions à mystères. Élevé par les pharisiens de sa petite province, la Galilée, il croyait comme eux à la résurrection mais rejetait l’idée qu’elle doive être précédée d’une apocalypse. Inutile d’attendre le Grand Jour. « Le royaume de Dieu est déjà là, disait-il, si vous changez radicalement votre façon de vivre » : c’est la metanoia, un retournement à 180°.

Mais il allait plus loin. « Dieu, disait-il, n’est pas comme vous le pensez un juge lointain, terrifiant et qu’il faut craindre. C’est un père tendrement aimant. Soyez avec lui comme l’enfant dans les bras de sa mère ». Et pour marquer cette révolution, Jésus donne au Dieu de Moïse un nouveau nom : Abba, qu’on peut traduire par ‘’papa, daddy’’. « Quand vous priez, (ne dites pas Élohim mais) dites abbinou, notre papa chéri. Et ayez confiance en lui, comme un enfant a confiance en sa tendre mère ».

La ‘’Révolution-Jésus’’ tient en en un seul mot, Abba.

III. La contre-révolution

Conscient de la réputation que lui faisaient ses nombreuses guérisons, il a refusé d’être pris pour le Messie attendu par les Juifs. Quand Pierre lui dit : « Pour nous, tu es le Messie », il leur « interdit de dire une chose pareille à son sujet » (Mc  8,30). Pour les Juifs convaincus que la fin des temps était proche, c’était une contre-révolution : « Non, dit Jésus, les Temps Nouveaux sont déjà là : le Royaume de Dieu est parmi vous, si… »

Si vous traitez tout être humain comme votre prochain, si vous respectez les femmes, si vous pratiquez la justice, si vous partagez vos richesses, si vous priez Abba à chacun des moments importants de vos vies. Si vous rendez à Dieu ce qui lui appartient, et à l’État ce qui est à lui. Par là il condamnait la violence des extrémistes, que certains de ses disciples partageaient.

Bien évidemment, Jésus a énergiquement refusé d’être pris pour un Dieu, comme le lui suggérait un jeune homme riche rencontré en chemin. Rien de plus normal pour un Juif, et Jésus était totalement Juif. Dieu est Dieu, les Hommes sont ses enfants – ils ne lui sont pas égaux.

IV. Une tentative de révolution avortée

Cet enseignement totalement nouveau dans la Palestine de l’époque, donné par une personnalité forte et hors-norrme, les disciples de Jésus ont cru un moment qu’il allait renverser l’ordre établi et faire advenir un royaume dont ils seraient les dignitaires. Ils se battaient même pour savoir lequel d’entre eux occuperait le poste de premier ministre ! Mais rien de tout cela ne se produisit. Objet d’un mandat d’arrêt émis contre lui par les autorités de Jérusalem, Jésus dût se cacher la nuit au jardin des Oliviers.

Et ses disciples mirent au point une conspiration tortueuse (2) qui visait à le mettre à l’abri pendant l’insurrection qu’ils espéraient pour la fête de Pâque de l’an 30. Un accord passé avec le Grand-Prêtre Caïphe : Jésus serait arrêté de nuit, au jardin des Oliviers, la veille de Pâques. Comme aucun procès ne pouvait avoir lieu pendant la fête, il serait enfermé en attente de jugement – mis à l’abri, ce qui l’exonérerait de la violence de l’insurrection. Caïphe renversé, on sortirait Jésus de son cachot et il prendrait la tête du nouveau gouvernement.

On connaît la suite : Caïphe ne tint pas sa parole et livra Jésus aux romains, qui le crucifièrent.

Double échec : révolution étouffées dans l’œuf et opprobre jeté sur le héros, Jésus, qui subissait le supplice le plus infamant, celui des esclaves. Déconsidéré aux yeux de tous, sa mémoire disparaîtrait dans la honte et le mépris.

Au lendemain de sa mise au tombeau, le 9 avril 30, la nuit retombait sur Israël : il faudrait attendre un autre homme, une autre occasion, pour que le peuple juif obtienne sa liberté.

La nuit tombait aussi sur les disciples, traqués comme complices d’un crucifié, qui se cachaient honteusement dans la demeure d’un ami de Jésus.

Tout était fini.

Et pourtant, de cet échec retentissant, quelque chose de prodigieux allait naître – au prix d’une trahison de l’enseignement et de la personne même de Jésus.

Comme nous allons le voir.

                                          (À suivre)

                                                              M.B., 7 avril 2019
 (1) Sur le crise de la civilisation occidentale, voyez plusieurs articles : L’occident peut-il mourir ? , La civilisation occidentale peut-elle mourir ?   , Fin d’une civilisation ou fin d’une (certaine) humanité ?  ,  d’autres encore sous les mots-clés « civilisation » et « crise ».
(2) Je l’ai décrite dans Dieu malgré lui, nouvelle enquête sur Jésus, et suis revenu sur le rôle de Judas et de Pierre dans Jésus et ses héritiers, mensonges et vérités.

17 réflexions au sujet de « LONGUE EST LA NUIT (II) : la ‘’révolution-Jésus’’ »

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  2. Jean-Marie CHUCHTIMI

    Mais pourquoi, cher Michel, vouloir absolument concevoir en père, même sans barbe blanche, notre Ineffable Source et Finalité ?

    Le Suprême dit-on parfois en Inde

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    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      Je ne « conçois » rien (Dieu est inconcevable). J’entends et reçois le témoignage de Jésus, qui prolonge celui des prophètes de l’A.T. Et à l’expérience, je m’en trouve bien.
      M.B.

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      1. Jean-Marie CHUCHTIMI

        Vous le concevez, puisque vous le voyez comme un père

        Bien malin qui peut affirmer que telle parole a bien été prononcée par le probablement « éveillé » Isho bar Yawsep. Déjà qu’il n’est probablement pas né à Bethléem et n’a probablement pas épaté les docteurs du Temple à 12 ans

        Comment expliquer vous l’insuccès du Jésus seminar ?

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        1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

          1- Nous ne « voyons » pas avec les yeux du corps.
          2- Les exégètes sérieux ne sont pas « malins ». Ils TRAVAILLENT les textes. Et entraperçoivent leurs vérités.
          3- Le Jesus Seminar était le démocratisme américain appliqué aux textes. On vote, et si la majorité s’accorde sur le sens d’un texte, la validité de ce texte est certaine (puisqu’on a voté)
          M.B.

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          1. Jean-Marie CHUCHTIMI

            Meier met sérieusement en doute la naissance d’Isho à Bethléem et affirme qu’il avait des frères et sœurs de « plein sang »

            Ça décrédibilise le reste des Evangiles.

            Quel est votre point de vue d’expert (sans renvoyer à vos livres, SVP, cher Michel) sur ces deux points et ses conséquences ?

            J’ai, plus jeune que vous, prié Isho, Dieu et Fils de Dieu, dont vous découvrîtes un jour qu’il était de culture et de pratique religieuse juives.

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            1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

              Les mythes et autres inventions pieuses présents dans les évangiles les décrédibiliseraient s’ils étaient 1- l’oeuvre d’un seul auteur 2- et d’un auteur totalement fiable. Or les travaux des exégètes montrent que ces textes sont l’oeuvre de plusieurs auteurs, qui ont remanié au fil de leurs croyances/intérêts.
              Il s’agit alors de TRIER. Ce que font Meier et d’autres, dont moi (avorton dernier venu)
              M.B.

  3. Leveel

    Cher M. Benoît, vous annoncez une suite à « Longue est la nuit »; vous pouvez la prolonger à votre guise…
    En effet la « révolution Jésus » n’est pas une spirale à déroulement infini, mais un accomplissement des Ecritures. Donc il faut vous pencher sur la grâce, l’onction et l’attente messianique. Vs ne pouvez l’escamoter ou alors vs ns entrainez sur des voies de perdition de notre temps (=de notre âme) et du vôtre. Les conférences de carême à ND Paris ont pour thème cette année 2019: « Où allons-nous? ». L’interrogation majeure des contemporains de Jésus, et de nous aujourd’hui, à la veille de la semaine sainte: Que disent les gens que je suis? Pour vous qui suis-je? C’est une réponse en conscience qui est attendue. Sans cette clarification, toute analyse sera vaine. « … Prends garde, par conséquent, que la lumière qui est en toi ne soit ténèbres! Si donc, … » Lc 11, 35

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    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      Je vous renvoie à la réponse de Jésus au « qui dites-vous que je suis » de Mc 8 cité dans l’article. Quand Pierre répond « Tu es le Messie », Jésus se fâche : « et il leur interdit (epetimesen) de dire une chose pareille à son sujet ». Epetimesen est un verbe fort, qui signifie ailleurs « engueuler ».
      Jésus a clairement refusé d’être pris pour le Messie attendu par les Juifs.
      M.B.

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  4. roland

    Bonjour M.B.,
    Je crois que j’ai hâte de voir la suite; je crois que nous devons y mettre du spirituel d’où découle le matériel pour la suite des choses.
    Non un spirituel issu de la religion qui soumet tous et chacun à une façon de penser ou de voir, mais une spiritualité du dedans qui provient de : Se Connaître Soi=même.
    J’ai hâte de vous lire , en attendant, , bonne journée et bon chemin mon ami.
    r.l.

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    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      Je ne vais pouvoir qu’évoquer à grands traits 20 siècles de « civilisation chrétienne » ! Les experts ne seront pas satisfaits (ils ne le sont jamais).
      M.B.

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  5. Jean Roche

    Bonjour,

    Globalement, c’est intéressant, mais dans le détail des choses ne vont pas. En Matthieu 16, Marc 8 et Luc 9, Jésus ne nie pas être le Messie, il dit qu’il ne faut pas encore l’annoncer. Retarder une telle annonce, c’est courant chez les politiques. Quand il arrive à Jérusalem, le moment étant manifestement venu, il revendique on ne peut plus clairement la messianité en montant sur un âne, conformément à la prophétie de Zacharie (Luc 19, et voir Zacharie 9).

    Sur la radicalité de sa doctrine, pas si simple non plus. « Le Sabbat est fait pour l’Homme et non l’Homme pour le Sabbat« , ce n’était pas nouveau chez les pharisiens (faut-il ne pas les connaitre que par l’Evangile…). Voir Hyam Maccoby, http://bouquinsblog.blog4ever.com/paul-et-l-invention-du-christianisme-hyam-maccobi

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    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      Voyez ma (brève) réponse à Leveel + haut. Ce que vous dites ici, c’est le « secret messianique » qui a été la tarte à la crème des exégètes pendant longtemps pour respecter le dogme. Analysés dans leur texte & leur contexte large, les textes que vous citez ne confortent pas cette idée rabâchée que « Jésus cachait aux disciples sa messianité, etc. »
      M.B.

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      1. Jean Roche

        Ce texte et ce contexte larges, sont-ils de la religion ou de l’histoire ? Parce que pour moi le contexte historique le plus large est celui des candidats messies galiléens des premier et deuxième siècles, et le contexte plus immédiat le titulus de la condamnation à mort par Pilate : « Roi des Juifs ».

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        1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

          Religions & Histoire sont liés, puisque les religions découlent de l’histoire des hommes qui les ont élaborées. Le travail de l’exégète est de sortir la noix de sa coquille.
          M.B.

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          1. Jean Roche

            De sa coquille religieuse, donc du début de l’inspiration, divine ou pas, qui allait donner le Christianisme ? Dans ce cas je m’étonne de ne pas trouver le nom de Paul, que ce soit pour le suivre ou pour l’écarter.

            Ou de l’histoire telle qu’elle a pu se dérouler de façon plausible ? Dans ce cas il me semble que vous allez trop loin pour ne pas effaroucher la foi chrétienne, et pas assez loin pour vraiment retrouver le contexte historique connu principalement par Josèphe.

            Que Jésus, pour nombre de ses partisans comme de ses adversaires, ait été appelé à régner sur un trône bien de ce monde, c’est une notion omniprésente dans les Evangiles. Le « pas de ce monde » qu’on ne trouve que dans Jean, replacé dans son contexte immédiat, peut aussi bien être compris comme un aveu d’échec.

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