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PAQUE JUIVE, PAQUE CHRÉTIENNE : Histoire et Mythes

I. PAQUE JUIVE

     Deux événements structurent le judaïsme, encore aujourd’hui :

     1) Le passage de la Mer Rouge, après la fuite d’Égypte : c’est à dire la Pâque.

     2) La double rencontre au Sinaï, qui suivra la Pâque :

          -a- La rencontre du buisson ardent : Moïse est seul, au pied de la montagne. Raconté au chap. 3 du livre de l’Exode, cet événement deviendra fondateur de la tradition prophétique juive.

          -b- La rencontre de « Dieu », au sommet de la montagne : Moïse s’est séparé du peuple juif, resté dans la vallée. Cet événement, très souvent relu dans la Bible, deviendra fondateur de la tradition légaliste juive, qui aboutit à l’époque de Jésus à l’école pharisienne .

     La double rencontre au Sinaï ne repose sur aucun fondement historique, elle est purement mythologique. En revanche, le départ de l’Égypte et le passage de la Mer Rouge ont un fondement historique. Ou plutôt, « auraient » : car la question est vivement discutée entre exégètes, historiens et archéologues.

      Beaucoup croient en effet pouvoir identifier le récit d’Ex 12-14 avec un événement dont on retrouve trace dans les chroniques égyptiennes de l’époque : la présence en Égypte, puis le départ d’une communauté de Habirou, sans doute après le règne d’Akhénaton (1374-1347), initiateur de l’essai avorté de monothéisme autour du dieu Aton.

     Il n’y a pas consensus chez les historiens, mais les indices cumulés sont suffisants pour soutenir l’hypothèse : une tribu de Habirous (qui deviendront « juifs ») se serait en effet enfuie d’Égypte dans des conditions conflictuelles, provoquant la colère du pharaon Ramsès II, avant d’errer longuement dans le désert.

     Admettons qu’il y a un substrat historique à cette fuite d’Égypte, d’une tribu de travailleurs forcés, vers 1250 avant J.C. : autour de cet événement « historique » va se développer le mythe fondateur du judaïsme. Les dix plaies d’Égypte, le passage miraculeux de la Mer Rouge, la manne, les cailles… Tous éléments totalement mythologiques. Mais à l’origine du mythe, il y a eu un événement qui est de l’ordre des faits, non du mythe : si ténu que soit cet événement, il s’est passé quelque chose.

     Et les historiens donnent même une explication simple du miracle de la Mer Rouge, d’où ils déduisent l’itinéraire probable suivi par les fugitifs conduits par Moïse.

     De là à déduire que les chefs de cette bande de fugitifs (et donc, Moïse lui-même) étaient des prêtres d’Aton, obligés de quitter leur pays après l’échec de la réforme monothéiste d’Akhénaton… Et donc, de là à faire remonter l’invention du monothéisme non pas aux juifs, non pas à Moïse, mais à l’Égypte… Il y a plus qu’un pas : un enchaînement de probabilités, qu’un historien ne peut considérer qu’avec une grande circonspection.

      Il n’empêche : de même qu’un grain de sable, glissé dans une huître, peut donner naissance à une perle précieuse, de même un événement (ténu certes, mais résistant à l’analyse) a donné naissance au mythe de la Pâque juive.

     Le mythe, dans ce cas, prolonge l’Histoire : il se développe à partir d’elle.

II. PAQUE CHRÉTIENNE

     La situation ici est totalement différente. Car les éléments de nature historique que nous possédons sont beaucoup plus solides, étayés par des témoignages croisés, pour certains indiscutables , et confirmés par l’étude du contexte socio-historique de l’époque.

     Le 9 avril 30 à l’aube, un tombeau est trouvé vide aux portes de Jérusalem. Personne ne peut – ou ne veut – témoigner de la façon dont ce tombeau a été vidé de la présence du cadavre qu’y s’y trouvait, depuis le 7 avril en fin de journée. On a des informations très proches de l’événement : un ou deux « hommes en blanc » ont été vus et entendus par les femmes venues les premières inspecter le tombeau. Et le IV° évangile, le plus sûr témoin (en partie oculaire) des faits, rapporte la question posée par Marie de Magdala : « On a enlevé mon Seigneur, et je ne sais pas où on l’a mis… Si c’est toi qui l’as emporté, dis-moi où tu l’as mis » (Jn 20, 13-15).

     Nous sommes là dans ce qu’on appelle la tradition pré-évangélique : elle témoigne, non pas d’un événement – une résurrection – mais d’un non-événement : l’absence, la disparition du cadavre. Dont il paraît évident, à ce stade de la tradition, qu’il n’a pas disparu miraculeusement, mais qu’il a été enlevé ou emporté.

     Par qui ? Où ? C’est le secret le mieux gardé du christianisme.

     Chose très rare, on peut dater avec précision la transformation de ce non-événement en événement fondateur : c’est lorsque Paul, en l’an 57, écrit aux corinthiens que « Notre Pâque, le Christ, a été immolée » (II Cor, 5,7).

     A partir de ce moment, et jusqu’à aujourd’hui, le non-événement du tombeau trouvé vide se trouve à la base d’un mythe fondateur. La disparition du cadavre est assimilée à une Nouvelle Pâque, le cadavre est « passé » (signification de Pesha, pâque en hébreu) de l’état de mort à l’état de vie. Une vie éternelle, obtenue grâce à l’immolation du Nouvel Agneau Pascal, le Christ.

      Pour les juifs, le mythe de Pâque pouvait s’appuyer sur un fait réel – c’est-à-dire non-mensonger. On peut en discuter les modalités, mais il semble difficile d’en nier l’existence objective : il y a bien eu fuite d’Égypte. Le mythe prolongeait l’Histoire, il se développait à partir d’elle

     Tandis que pour les chrétiens, leur mythe pascal repose sur un non-événement, très rapidement interprété de façon mensongère : aucun fait réel ne peut venir étayer la proclamation de la résurrection du Christ, telle qu’elle apparaît en l’an 57 sous la plume de Paul. Au contraire, tous les indices de nature historique que nous possédons, indiquent que le cadavre a été emporté du tombeau provisoire de Joseph d’Arimathie.

     Et donc, déposé ailleurs : dans un tombeau où les ossements de Jésus se trouvent toujours, quelque part dans le désert.

     Le mythe ici ne prolonge pas l’Histoire : il ne se développe pas à partir d’elle, mais contre elle.

     L’extraordinaire succès du mythe de la résurrection, appelé à conquérir l’univers chrétien, a tenu au génie de Paul : il a su rencontrer les attentes et les besoins d’une humanité désespérée par son présent, désireuse de pouvoir se rêver un avenir meilleur après la mort.

     Nous sommes aujourd’hui le « samedi saint » 2007 : j’accompagne par la pensée ceux qui, il y a vingt siècles, préparaient à cet instant précis l’enlèvement du cadavre d’un supplicié de son tombeau provisoire. Afin qu’il ne soit pas jeté à la fosse commune, comme celui de tous les crucifiés de l’époque.

     Geste de dévotion, geste de tendresse envers Jésus, auquel je m’associe pleinement.

     D’autant plus que je sais – nous savons – que Jésus, comme tous les « Éveillés » de la planète, vit aujourd’hui et pour l’éternité dans ce que tous les prophètes et spirituels appellent (faute de mieux) le « ciel » : un endroit dont nul ne peut rien savoir, sinon que – lorsque j’aurai moi-même franchi l’étape de l’Éveil – j’irai l’y rejoindre, selon sa promesse :

     « Voici, où je vais vous ne pouvez encore venir : mais moi, je vais vous préparer une place »

     Le joie de Pâque, elle est là.

                                                      M.B. Samedi 7 avril 2007.

L’HOMME ET SA DESTINÉE SELON LE BOUDDHA SIDDHARTA

          Vous présenter, en 50 minutes, la personne et la pensée du Bouddha Siddhartha, c’est un pari perdu d’avance. Nous allons donc entr’ouvrir quelques portes, sans en franchir aucune : si seulement j’ai pu aiguiser votre appétit, c’est un pari gagné.

1- Introduction : Siddharta et les bouddhismes 

-a- Siddhartha Gautama est un personnage historique, le fils d’un chef du clan des Sakhya, situé à la frontière sud de l’actuel Népal. Il quitte son palais à l’âge de 29 ans, fait l’expérience de l’Éveil, puis circule et enseigne pendant 40 ans dans la moyenne vallée du Gange. Il meurt au début du V° siècle B.C., mais son enseignement ne sera mis par écrit que 4 siècles plus tard : comment peut-on se fier à des textes si tard venus ?

-b- La tradition orale : En Inde à cette époque, l’écriture est réservée aux rois. Rien n’est écrit, tout se transmet de mémoire. Sachant cela, les maîtres anciens faisaientt tous appel à des  procédés mnémotechniques : Siddhartha utilise la méthode d’énumération numérique, et (comme Jésus) il fait grand usage des paraboles.

C’est pourquoi les Discours du Bouddha (qui sont souvent des dialogues) commencent tous par la formule « Voici ce que j’ai entendu ». Le bouddhisme Theravada ne reconnaît qu’eux. Dès la fin du I° siècle A.C. va se développer à partir de ces discours une immense tradition écrite, le Mahayana. Et de là, vont naître le Bouddhisme Ch’an en Chine, le Zen au Japon, et enfin, au VIII° siècle A.C.  le Vajrayana ou bouddhisme tibétain.

Comme le christianisme, Le bouddhisme actuel se présente donc sous des formes très diverses. Toutes ces formes ont un point en commun : la pratique de la méditation. En Occident, on ne connaît guère que le bouddhisme tibétain, né pourtant 13 siècles après Siddhartha : c’est un mélange de Mahayana et de chamanisme tibétain primitif, le Bhön.

Le Vajrayana tibétain est une véritable religion, avec ses dieux et ses démons. Il est très attaché aux rites (Pujas), aux textes sacrés, au culte du Gourou. Et pourtant, la dernière consigne donnée par Siddhartha à ses disciples était sans équivoque : « N’oubliez jamais ceci : il n’y a ni maîtres (clergé), ni rites, ni textes sacrés. Il n’y a que ce dont tu fais l’expérience par toi-même ».

Je vous parlerai ici du bouddhisme Théravada, le plus ancien et le plus proche de Siddhartha. 24 volumes in-4°… parmi lesquels le Digha Nikâya, remarquablement traduit en anglais par Maurice Walshe.

Proposer une conférence sur « l’Homme et sa destinée », c’est un peu faire violence à Siddhartha. Car lui, une seule chose l’intéresse : c’est la souffrance, et la façon d’échapper à sa mainmise sur l’humanité. Quand il rencontre pour la première fois la souffrance, à peine sorti de son palais, il prend brutalement conscience qu’il existe un cycle infernal : chaque souffrance génère d’autres souffrances, à l’infini. Cette roue des souffrances humaines, qui tourne sans fin, il décide de l’arrêter et de lui substituer la roue du Dharma, son enseignement qui permet d’échapper à la souffrance.

S’il est très érudit, Siddartha est donc avant tout un praticien : une seule chose l’intéresse, interrompre le cycle perpétuel de la souffrance en s’attaquant à ses racines. Et parvenir enfin à l’Éveil – le Nirvâna – qui mettra fin, définitivement, à ce cycle. Sa conception novatrice de l’être humain et de sa place dans l’univers ne sont que des conséquences : Siddhartha n’est pas d’abord un philosophe, mais un homme totalement investi par la compassion, au spectacle désolant des infinies souffrances humaines.

2. La structure de l’Univers 

Un jour, Siddhartha était assis sous un arbre. Il vit que l’arbre était en fleurs, et dit :

« La fleur donne un fruit, le fruit donne l’arbre, et l’arbre donne la fleur. Rien ne commence, et rien ne finit : tout se transforme, tout est donc impermanent« .

Vous avez là, en une phrase, la clé du bouddhisme.

L’univers qu’il décrit est donc constitué d’une trentaine de niveaux successifs, qu’il faut parcourir en se transformant, pour parvenir à l’Éveil (Schéma 1). Tout en bas de l’échelle il y a les enfers, peuplés de démons. Puis, le monde des animaux. Juste au-dessus, celui des humains. Et ensuite, une succession d’êtres de plus en plus… « spirituels, immatériels ou purifiés » – aucun de ces mots n’est adapté. En s’élevant de l’inférieur au plus élevé, on passe du monde des désirs sensuels au monde des formes, puis enfin au monde sans formes, habité par ceux qui se rapprochent le plus de l’Éveil, le Nirvâna.

Où qu’on se situe dans cette échelle, on peut parvenir directement au Nirvâna.
Quelques remarques

-a- Ses disciples n’arrêtaient pas de demander à Siddartha : « Maître, que se passera-t-il une fois qu’on aura franchi l’étape du Nirvâna ? Comment l’Éveillé vivra-t-il après sa mort ? »  La réponse de Siddartha était toujours la même : « A quoi vous servirait-il de savoir ce qui se passe après l’Éveil ?  Ce sont là des questions oiseuses, une jungle de spéculations stériles, dans lesquelles on se perd… » Et il ajoute avec humour : « Je ne suis pas sans avoir une petite idée à ce sujet, mais je refuse absolument de vous en parler. Mon ambition n’est pas de vous décrire comment vous vivrez après l’Éveil : mon ambition est de vous y conduire, sans faute, et dès cette vie-ci ».

Se conformant à la coutume hindoue, il appelle parfois l’après-Nirvâna le « ciel » :  mais nous n’en saurons pas plus.
-b- Remarquez qu’on trouve aussi dans le judéo-christianisme une hiérarchie ascendante d’anges, de plus en plus resplendissants, qui relient l’Homme à Dieu : c’est le songe de Jacob. Et des démons, qui viennent le tourmenter : voyez Job, ou Jésus. Cette notion de hiérarchie dans les mondes invisibles n’est pas propre à l’hindo-bouddhisme.

-c- Entre le moment où il parvient à l’Éveil et sa mort, L’Éveillé peut entrer en contact avec ces anges ou ces démons, et les discours du Théravada en témoignent souvent. Quant à Jésus, rappelons que c’est juste après son Éveil au désert qu’il rencontre le démon, et que des anges viennent le servir. Rien que de très banal dans la cosmologie de Siddhartha.

-d- Mais l’Éveillé peut aussi « voyager » – en esprit – dans les mondes parallèles. La récente théorie des Cordes suppose l’existence d’univers parallèles au nôtre : bien avant nos physiciens, Siddhartha connaissait leur existence. Il savait aussi que notre univers connaît de longues périodes d’expansion, suivies de périodes de compression : l’expansion de l’univers, et le « Big Crunch » qui suivra, c’est lui qui les a découverts.

3. Karma et cycle des renaissances

Comment passe-t-on, du monde dans lequel on meurt, à un autre monde ?

C’est-à-dire : que se passe-t-il après la mort ?

Chacun de nous porte un karma, qui est la somme, à l’instant présent, des actions négatives et des actions positives que nous avons accomplies, au cours – à la fois – de cette vie-ci, et de nos vies antérieures. Le karma est la résultante de tout ce que nous avons vécu.

Quand l’être humain vient à mourir, deux possibilités se présentent à lui :

1) Soit, au moment de sa mort, il n’a pas épuisé les conséquences de ses actions négatives passées : il va alors devoir renaître, pour tenter d’en venir à bout dans une nouvelle vie. Cette renaissance se fera soit dans un monde supérieur (si ses actions positives l’emportent), soit dans un monde inférieur (si ses actions négatives l’y entraînent).

Siddhartha n’emploie jamais le mot réincarnation, qui est une invention de philosophes occidentaux. Souvenez-vous : « Rien ne meurt, tout se transforme ». A notre mort, si nous avons encore un contentieux à régler avec nous-mêmes, une nouvelle naissance nous sera offerte pour nous donner la possibilité – ou plutôt la chance – de parvenir, enfin, à l’Éveil.

Pour expliquer ce cycle des renaissances, Siddhartha fait appel à des notions scientifiques complexes. C’est pourquoi, il leur préfère souvent une parabole : « Prenez deux bougies différentes, dit-il, l’une allumée, l’autre éteinte. Allumez la seconde à l’aide de la première : la flamme de la seconde est différente de la première, elle sera plus vive ou moins brillante. Mais sans la première flamme, la seconde ne serait pas ».

Sans nos vies précédentes, nous ne serions pas ce que nous sommes. Et pourtant, nous sommes différents, dans cette vie-ci, de ce que nous fûmes auparavant.
2) Soit, à sa mort, l’être humain est parvenu à l’Éveil : il est déjà dans le monde sans forme, la mort le fait entrer dans ce que – faute de mieux – nous appellerons le « ciel ».

Rien ne meurt : nous ne mourons pas, nous passons d’une forme de vie à une autre, d’un état à l’autre. La compréhension des cycles de renaissances rend inutile l’idée de résurrection, propre au judéo-christianisme, qui a entraîné la théologie et le dogme chrétien dans des impasses aux conséquences redoutables (Schéma 2).

Puisque la mort n’est qu’un moment parmi d’autres, dans un cycle long et répétitif, Siddhartha n’en parle guère. Mais dans son Dernier Discours, on rapporte ce bref dialogue, quelques jours avant sa mort, entre le Bouddha et le diable :

– Alors, Éveillé – lui demande le Mara, le diable -, vas-tu enfin cesser de t’opposer à moi par ton enseignement ?

– Sois sans inquiétude, Mara, répond le Bouddha : l’Éveillé ne va pas tarder à mourir.

Pourquoi avoir peur d’une étape, la mort, qui fait suite à tant d’autres ? Ce n’est pas la mort que craint Siddhartha, c’est la souffrance – parce qu’elle éloigne de l’Éveil.

4. Karma et vie morale

Pour Siddhartha il n’y a pas de péché, puisqu’il n’y a pas de Dieu auteur d’une Loi extérieure à l’Homme. Il n’y a pas non plus de grâce, ni de rédemption (rachat de nos péchés par un autre). Chacun de nous est totalement responsable de sa progression vers l’Éveil. Chacune de nos actions – et par « action », il entend nos pensées, nos paroles ou nos actes – est pour lui comme une graine, qui va nécessairement produire un fruit. Ce sont les fruits – les conséquences – de nos actions qui allègent ou qui alourdissent notre karma. Ce que nous sommes aujourd’hui est la conséquence de tout ce que nous avons pensé, avons dit et avons fait dans les moments qui précèdent, comme dans les vies qui précèdent.

Siddhartha, c’est une morale de l’action. Une morale de la responsabilité humaine, qui empêche de chercher ailleurs qu’en nous-mêmes la source de nos malheurs. Et qui oblige au travail sur soi.

Ceci est extraordinairement libérant : « Ne t’en prends qu’à toi, et travaille sur toi »

5. L’Homme microcosme

Sous son arbre, Siddhartha ramassa une feuille et dit : « L’univers est dans cette feuille, la feuille est en moi et moi je suis dans l’univers »

Avant les philosophes Grecs, il avait compris que l’être humain est un microcosme : nous, les animaux, les plantes et l’infinité du cosmos sont constitués des mêmes éléments. Au passage, notez que c’est cela qui fonde l’écologie : respecter la planète, respecter les plantes et les animaux, c’est nous respecter nous-mêmes. Les maltraiter, c’est nous maltraiter. Les tuer ou les épuiser, c’est nous suicider ou nous épuiser nous-mêmes.

C’est pourquoi les bouddhistes refusent absolument de tuer un être vivant, fut-ce un vers de terre. Tuer un vivant, ce serait interrompre brutalement son karma. C’est-à-dire l’obliger à trouver, avant terme, une nouvelle naissance – qui eût peut-être été meilleure, si je ne l’avais pas tué.

Pour la même raison, le suicide et l’euthanasie sont inconcevables en bouddhisme : il faut que chacun de nous aille jusqu’au bout de son karma en cours. C’est peut-être dans les dernières minutes de cette vie-ci, même dans l’inconscience du coma, que le mourant pourra franchir la dernière étape qui le séparait de son Éveil.

Il y a, dans l’enseignement du Bouddha, un prodigieux optimisme.
Enfin, les cycles de renaissance permettent de comprendre le douloureux mystère de la souffrance innocente. Pourquoi un enfant naît-il handicapé ? Pourquoi, dans une famille défavorisée ? Pourquoi, avec des tares morales ou physiques ? Parce qu’il porte, dans cette nouvelle naissance, le poids de son karma. Il porte en lui le fruit – les conséquences – d’actions négatives accomplies dans ses vies antérieures : personne d’autre que lui n’est responsable. Et cette nouvelle naissance lui est donnée, précisément, pour qu’il ait la chance de pouvoir régler ses comptes avec lui-même, en multipliant les actions positives.

J’ai travaillé pendant un an auprès de jeunes handicapés mentaux. J’ai été témoin, aussi bien chez eux que chez leurs parents douloureux, des merveilles qu’ils accomplissaient chaque jour pour affronter leur souffrance (leurs actions positives). Ils ont été pour moi des maîtres de vie.

6. Expérience et méditation

Rappelez-vous : « Il n’y a ni maîtres, ni rites, ni textes sacrés. Il n’y a que ce dont tu fais l’expérience ». Siddhartha explique : « Si quelqu’un te fait cadeau d’une pièce d’or, la première chose que tu fais, c’est de la mordre pour vérifier que c’est bien de l’or. Eh bien, toi, fis la même chose avec mon enseignement : vérifie-le en le mettant en pratique, et seulement si tu le trouves efficace, alors… adopte-le »
La pratique commune à toutes les formes de bouddhismes, c’est la méditation. Je ne vous en parlerai pas : ce n’est pas quelque chose dont on parle, mais dont on doit faire l’ex préience en la pratiquant. C’est une discipline mentale qui n’a rien de religieux, bien qu’un croyant, selon sa croyance, puisse utiliser cette discipline pour s’approcher de la réalité-au-delà-des- apprences à laquelle il aspire.
En fait, on s’aperçoit que Siddhartha ne parle que de la méditation : toute sa conception de l’homme et de l’univers n’est qu’une conséquence. Entrant dans les plus petits détails, il s’est montré un remarquable maître de la psychologie et de la psychanalyse.
« Si tu pratiques la méditation pendant sept jours, dit-il, tu peux parvenir à l’Éveil »
Et ailleurs : « Tout être humain peut se plonger dans la rivière, et se laver entièrement »
Tout être humain, où qu’il en soit de son parcours.
Optimisme du Bouddha.

7. Siddhartha et Jésus

L’indien Siddhartha, le juif Jésus : deux grands Éveillés qui, sur l’essentiel, disent exactement la même chose. Comment s’en étonner ? Je vous renvoie au dialogue que j’ai tenté d’instaurer entre eux dans la deuxième partie de Dieu malgré lui (Robert Laffont, 2001).

L’action et l’enseignement de chacun de ces deux maîtres prennent leur origine dans la rencontre avec ceux qui souffrent. Elle provoque la même attitude : chez Siddhartha, une infinie compassion, chez Jésus une « miséricorde qui vient du fond de ses entrailles ».

Chacun est porteur d’une doctrine, exigeante, de la responsabilité personnelle.

Chacun s’est éloigné des rites, des clergés et des textes sacrés de son temps.

A Siddhartha, il n’a manqué qu’une seule chose : d’avoir pu connaître, comme Jésus, le Dieu de Moïse.

Mais l’Éveil dont ils ont fait l’expérience, chacun dans sa culture propre, est le même.

Cet Éveil, nous n’y échapperons pas.

                   M.B., résumé d’une conférence donnée le 15 mars 2008

Quelques suggestions de lecture :

1) Michel Benoît, Dieu malgré lui, Robert Laffont, 2001 (la seconde partie, Un Bouddha juif). Lecture facile.

2) Walpola Rahula, L’enseignement du Bouddha, Seuil, coll. Point-Sagesse. Ouvrage court mais très « trapu ».

3) Les traductions françaises de Mohân  Vijayaratna : chez Cerf (Sermons du   Bouddha, Le Bouddha et ses disciples), chez Lis (Le dernier voyage du Bouddha) : agréable.

4) En anglais : Maurice Walshe, Thus I have heard, a new translation of the Digha Nikâya, Wisdom Publications, London, 1987 : un fondamental.

L’URGENCE

           Le monde est en feu, ô moines !, s’exclamait un jour le Bouddha Siddhartha. Cinq siècles après lui, et dans un tout autre contexte, le Bouddha Jésus soupire : Je suis venu allumer un feu sur la terre, et comme je suis impatient de le voir prendre !
      
L’impatience dont font preuve les Éveillés est une constante : ils ont vu, ou ils voient. Ils souffrent des pesanteurs de ceux qui ne « voient » pas, qui ne veulent pas « voir ». Parfois, ils se taisent : le plus souvent, ils meurent d’impatience.

       Notre situation est particulière.
       Nous avons créé un tintamarre médiatique qui accentue notre surdité. Depuis les faux-plafonds dorés, sur les tapis rouges, des paillettes tombent en pluie sur les pipol et ensevelissent les prophètes. Comme un taureau dans l’arène, nous sommes étourdis par les muletas des faiseurs de spectacle. Et nous ne savons plus où donner de la tête.

       Quelques uns prennent la peine de s’asseoir. Nul ne sait si ce sont des Éveillés, mais ils vivent à contre-courant. Au milieu d’informations qui n’ont jamais aussi été aussi abondantes, d’idéologies aussi réaffirmées, ils tentent de faire le tri. D’apercevoir quelques grands axes directeurs. Ils creusent, patiemment, l’une ou l’autre question centrale. Ce sont des économistes, des défenseurs de l’environnement, des chercheurs en sociologie, en politique, en biologie, en physique, en histoire, en exégèse.
       Le plus souvent et sans le savoir, ils se rejoignent dans le souci de la beauté et de la dignité de l’humain.
       Lorsqu’ils font entendre leur voix, c’est au milieu de l’immense vacarme des nouvelles vraies ou fausses, des dogmes anciens ou nouveaux, et des crispations qu’ils suscitent.

       Car tout va très vite, de plus en plus vite. Un monde a disparu sous nos yeux. Nous n’avons plus le temps des nuances, de la réflexion apaisée : il faut crier pour se faire entendre. Nous sommes soumis à des chocs permanents : pour être écouté, il faut choquer.
       Nous vivons dans l’urgence des temps en train de s’accomplir.

       Quelques grands Éveillés du passé ont vécu en des périodes semblables aux nôtres : un monde était en train de mourir sous leurs yeux. Siddhartha, Jésus, Gandhi ou Martin Luther King, ils ont choqué : devant l’urgence qu’ils percevaient, le temps des précautions verbales leur a semblé révolu.
     Le monde est en feu ! Malheur à vous, pharisiens ! Quit India now ! I have a dream ! : ils n’ont pas pris de gants.

       Qu’ils soient grands ou petits, on reproche aux bousculeurs de l’ordre établi leur véhémence, ce côté un peu abrupt, leur manque de « rondeur », leurs impatiences.

       J’envie Socrate, dont la légende dit qu’il a longtemps partagé sa méditation tranquille à l’ombre d’un pin parasol, entouré de quelques auditeurs avertis dont les questions mesurées l’aidaient à formuler sa pensée, tout en l’enrichissant au rythme paisible des jours.
       Par la profondeur irénique de sa recherche, il voulait échapper à l’urgence : il a quand même dû se suicider.

                                        M.B., 16 mars 2008

MORT D’ISABEL ELLSEN : danse avec Le Mal

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         Isabel Ellsen est morte jeudi 18 octobre 2012 à l’aube. Elle avait 53 ans.

           Retour en arrière. Ầ Paris, je rencontre mon géniteur, qui m’avait abandonné encore enfant pour partir avec une de ses maîtresses. Il me dit bonjour, puis s’écarte avec un sourire: « Michel, je te présente ta sœur. »

          Stupéfait, je tends machinalement la main : « Madame… »

          Les passants, les voitures, les murs s’effacent, elle envahit tout l’espace. Très belle, souple, féline. Elle bouge merveilleusement, avec grâce. Vient à moi, me fait le don de son visage, de son regard, de son sourire. Écarte gentiment ma main malhabile, me prend dans ses bras, me maintient contre elle : en un instant, cette étrangère venait de faire de moi son frère.

           Isabel, c’était ça : un cœur à fleur de peau, un regard bienveillant posé sur chacun, une tendresse.

          La chaleur contagieuse de la vie. Un don de soi spontané, sans réserve.

          Elle avait 28 ans, j’en avais 45. Ce jour-là, elle s’est installée dans ma vie.

          Peu à peu, j’ai appris ce qu’avait été la sienne. Dès l’enfance, ignorée par ses parents. D’abord un pensionnat de luxe, puis des pensions tout court, toujours plus loin, toujours plus froides. Enfin des familles d’accueil de plus en plus misérables, à mesure qu’elle subissait la déchéance de ceux qui l’avaient mis au monde. L’enfermement, l’attente de quelqu’un. Les sandwichs pain-moutarde.

           Survivre : « Je suis d’un genre qu’on ne trouve qu’à cinq ou six milliards d’exemplaire dans le monde : je fais mes bêtises d’abord, je demande conseil ensuite. » Demander conseil… oui, mais à qui ? Les amants se succèdent. Un cinéaste célèbre la bat : quand il lui envoie un fer à repasser au visage, elle le quitte, erre dans la rue son sac de voyage à la main, sans domicile fixe pendant des jours.

           Elle écrit des choses, fait le tour des rédactions : elle a du talent, on l’engage, on la publie. Elle est journaliste.

           « J’ai toujours pensé qu’une photo valait mieux qu’un long discours » : jamais elle n’a tenu un appareil photo ? N’importe, elle fonce, apprend sur le tas. Blousés, ses confrères lui montrent des trucs techniques. « Je n’avais pas envie de faire de la photo, je voulais devenir photographe. »

          Personne, jamais, n’ eu besoin de lui apprendre à regarder : elle sait voir, saisir l’âme derrière les visages, les attitudes et les corps.

           « Une belle photo, poignante, digne, marquante, ne peut être qu’une photo de guerre » : elle devient Grand Reporter, photographe de guerre.

          Pendant plus de douze ans, elle enchaîne l’un près l’autre tous les conflits du globe, Place Tian an Men, Somalie, Salvador, Beyrouth, Soweto, Bosnie… elle Voulait voir la guerre, elle la voit. Partout où la planète saigne, elle témoigne.

          Guerre du Golf : à Dharan un obus explose dans la chambre d’hôtel qu’elle venait de quitter. Elle change de chambre, et le lendemain retourne au front. En Croatie, les soldats serbes passent à un mètre du fourré où elle se cache pour échapper au massacre… « Mon courage n’a souvent été que de l’inconscience, de la curiosité. Le vrai courage, c’est un autre nom pour la plus grande humilité, la bonté, la générosité absolue. »

           Elle n’y est pas encore parvenue, mais voilà son horizon.

          Épuisée, elle doit arrêter. Pendant toutes ces années les amants n’ont cessé de défiler : 227 amants et demi, on n’est pas loin du compte. Auprès de chacun, elle a désespérément cherché l’amour. Tous, ils l’ont plaquée : J’embrasse pas.

          Certains s’acharnent à la faire souffrir, elle revit l’agonie de son enfance, la solitude, l’abandon : « Les romans parlent d’amour : et moi, je n’ai que des souvenirs de peur, de faim, de fatigue, des images de morts et de blessés. »

          « Je voulais du malheur, comme d’autres voulaient du bonheur. »

           Pourquoi cette attirance morbide, chez une femme jeune, belle, si pleine de vie, si gaie et affectueuse avec ses amis ?

           En naissant, elle s’est trouvée seule pour faire face à un adversaire redoutable : la force du Mal, la puissance destructrice du Mal, l’Adversaire, le Malin, le Satan, le Démon, le Diable, appelez-le comme vous voulez, le nom importe peu, la réalité est là. Le Mal n’a cessé de la poursuivre. Elle n’a pas fermé les yeux, tourné la tête. Elle n’a pas esquivé le face-à-face : il lui fallait voir les pas de Danse du Mal sur la planète.

          L’identifier au-dehors, pour mieux lui résister en elle ?

           Fascination / répulsion, L’Enfer, son casino, sa plage. Elle est descendue au sous-sol du casino, y a vécu en locataire. Pour voir le proprio, les yeux dans ses yeux, lui tenir tête, se battre avec lui au corps à corps.

          Couverte de bleus, elle saignait de partout. Mercredi dernier, elle s’accrochait encore aux cordes, s’apprêtait à repartir au combat. Elle est morte sous les coups, mais debout, sans reculer, sans abandonner le champ de bataille.

                     Pas là ! non ! pas dans ce fauteuil !

                    – Ne me soutenez pas ! – Personne !

                    Elle vient. Je me sens déjà bottée de marbre,

                    Gantée de plomb ! Je l’attendrai debout.

                    Que dites-vous ?… C’est inutile ?… Je le sais !

                    Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès !

                    Non ! non ! c’est bien plus beau quand c’est inutile !

                    N’importe : je me bats ! Je me bats ! Je me bats !

           Non, avec elle, Le diable n’a pas eu l’avantage.

           Ses éditeurs ont joué un rôle décisif dans sa carrière littéraire : André Ballant qui détecta très vite son talent, et fut pour elle comme le grand-père qu’elle n’avait jamais eu. Bernard Fixot, Hervé de la Martinière, Nicole Lattès, qui lui permirent de donner sa mesure.

           Elle écrivait comme elle vivait : les phrases se succèdent, brèves, hachées, boum-boum, il n’y a que du ferme, pas de gras. On ne ‘’lit’’ pas Isabel : on court après elle pour ne pas perdre les sensations qui s’enchaînent à perdre le souffle, on a du mal à suivre. C’est violent, c’est torrentiel, saccadé. Aucune concession à la facilité. Cette femme si totalement féminine tenait sa plume comme un soldat sa kalachnikov.

           On aime, ou on n’aime pas. Quand on a eu le malheur de se laisser prendre, on a le bonheur d’être happé, entraîné, bousculé, submergé, tonifié, englouti, oxygéné, rafraîchi, lavé, remis debout. « J’ai ma Bible personnelle. Chacun a la sienne pour marcher droit et prendre le minimum de raclées. »

           Mardi dernier à l’aube, mon téléphone sonne. Elle est clouée au lit, parle avec difficulté, respire mal, se plaint d’une douleur au sternum. « Isabel, tu as déjà fait un infarctus en juin dernier, je t’en prie appelle immédiatement SOS médecins, tu dois être hospitalisée d’urgence ! »

          Le soir, je la rappelle : « Ça va mieux dit-elle, demain je vais au travail… »

          Le lendemain, la douleur a gagné tout le côté gauche : « Isabel, tu es en train de faire un deuxième infarctus, tu dois absolument être hospitalisée ! » Sur sa promesse d’appeler le SAMU, je pars pour un rendez-vous à Paris, rentre tard.

           Jeudi matin, son téléphone ne répond pas. Je reçois un appel d’une de ses amies : « On vient de la trouver, morte, dans son lit. Son visage était paisible, comme si elle dormait. »

           Elle a dû perdre connaissance très vite, sa position et l’état du lit le montrent. Elle n’a pas souffert.

           Et plus personne, désormais, ne la fera souffrir.

           Si vous avez su la rencontrer, vous savez à quel point elle était humaine. Jusqu’à vouloir partager ce qu’il y a de plus sombre en l’Homme, soit comme témoin, soit comme victime. Ầ la recherche, au plus profond des profondeurs, de la pépite, de l’éclat fugitif, du plus petit signe de lumière.

          Et si vous êtes passés à côté d’elle, sachez qu’elle a fait honneur à notre condition humaine.

                     Restez encore un peu : vous étiez le seul à le connaître :

                    N’est-ce pas que c’était un être exquis, un être

                   Merveilleux ?

                               – Oui, Roxane

                   Un coeur profond, inconnu du profane ?

                                                       – Oui, Roxane.

                   Une âme magnifique et charmante ?

                                                                               – Oui, Roxane !

 

          On te pleure, Isa : ne nous oublie pas.

          On a besoin de toi pour marcher un peu plus droit.

                                                                M.B., 21 octobre 2012

LE TOMBEAU DE JÉSUS, RÉALITÉ OU SUPERCHERIE ? (I) : S. Jocobovici

          Le 29 mai 2007 sur TF1, vous avez pu voir un film de James Cameron qui a connu un succès mondial : Le tombeau perdu de Jésus. Je vous propose ici une analyse du livre de Simcha Jacobovici et Charles Pellegrino, Le tombeau de Jésus, préface de James Cameron (Michel Lafon 2007) qui fournit les détails de l’enquête dont a été tiré le film.

I. La première réaction : pourquoi pas ?

     En 1980 on a découvert à Talpiot (banlieue de Jérusalem) une tombe contenant 10 ossuaires, dont 7 avec des inscriptions avec des noms gravés : « Jésus fils de Joseph », « Joseph », « Marie », « Judas fils de Jésus », « Mariamne », « Matthieu ». Peu après, l’un des 10 ossuaires (également gravé) disparaissait mystérieusement. Ces noms-là, à Jérusalem, sur des ossuaires datant du 1° siècle et donc contemporains de Jésus… Serait-ce la tombe de Jésus et de sa famille?
     En soi, ce n’est pas impossible. On sait qu’au 1° siècle, une coutume funéraire s’était introduite en Palestine : après décomposition des cadavres, on replaçait leurs ossements dans un coffret en pierre (on en a retrouvé des centaines), et cette coutume a disparu en l’an 70 (1). La datation de ces ossuaires est ainsi très précise. Il ne serait donc pas impossible que le corps de Jésus, déplacé de la tombe de Joseph d’Arimathie par les « hommes en blanc », ait été enterré quelque part dans le désert. Puis déterré par des chrétiens, et les ossements replacés dans un ossuaire familial. Tout cela avant l’an 70.

II. La thèse de Simcha Jacobovici

          Archéologiquement, il a procédé avec sérieux, employant les techniques les plus modernes et respectant les protocoles de fouilles habituels.

1) Les ossuaires
      Chaque ossuaire a été minutieusement étudié, patine, décoration, traces d’ADN. Ils ont bien tous reposé ensemble dans la même tombe. L’ossuaire « Jésus » contient un ADN différent de celui de « Mariamne », ils ne sont donc pas de la même famille. Quant à l’ADN de l’ossuaire « Judas fils de Jésus », il n’est pas exploitable : on ne peut pas savoir s’il est identique à celui de « Jésus » et « Mariamne » – c’est-à-dire si ce « Judas » était bien leur fils.
     Jacobovici compare ensuite les patines des 9 ossuaires disponibles à celle de l’ossuaire de « Jacques, frère de Jésus », qui a refait surface en 2003 : les patines seraient identiques, cet ossuaire serait donc le dixième manquant, mystérieusement disparu après la découverte de la tombe.

2) Les inscriptions

      Premier argument-clé : « Mariamne » aurait été le véritable nom de Marie-Madeleine. Donc, la tombe de « Mariamne » serait celle de Marie-Madeleine. Donc, comme elle est enterrée à côté de « Jésus fils de Joseph », elle serait son épouse. Donc, « Judas fils de Jésus » serait son fils, celui qu’elle aurait eu avec Jésus.
     Cela fait beaucoup de « donc ». Tous prennent leur source dans les travaux d’un exégète suisse réputé, François Bovon, éditeur des apocryphes Actes de Philippe où Marie-Madeleine s’appelle en effet « Mariamne ». Un rapprochement avec l’évangile selon Thomas, l’évangile de Marie-Madeleine et l’évangile de Philippe découverts à Nag Hamadi, et la conclusion de Jacobovici tombe : ces textes confirment bien qu’elle était la femme de Jésus.
     Dans une mise au point récente (2), François Bovon proteste : le couple Jésus-Marie Madeleine, et l’enfant né de cette union, « relèvent pour lui de la science fiction ». Il fait remarquer que « Mariamne » est un équivalent grec courant de Myriam, ce qui ne suffit pas pour identifier la « Mariamne » de l’ossuaire avec la Marie Madeleine des Évangiles. Enfin, il souligne que le portrait de la « Mariamne » des Actes de Philippe correspond à celui de Marie Madeleine dans la littérature gnostique du II° siècle : c’est un personnage littéraire, et non pas historique.
     Protestations embarrassées : on en retiendra que François Bovon ne cautionne pas la thèse de Jacobovici (ce qui n’a rien d’étonnant étant donné sa situation académique).

     Deuxième argument-clé : statistiquement, la probabilité de trouver tous ces noms réunis dans le même tombeau, surtout si on y ajoute l’ossuaire de « Jacques, frère de Jésus », et de une sur 2 millions. Mais quand un élément  (l’ossuaire « Matthieu »)  ne correspond pas à la famille de Jésus, Jacobovici décide… de ne pas en tenir compte. Ainsi biaisé, l’argument statistique (qui ne porte que sur une centaine d’ossuaires) perd sa valeur.
     On sent donc de bout en bout le désir de faire passer en force une conclusion fixée d’avance : le tombeau de Talpiot doit absolument être celui de la famille de Jésus, sa femme, son fils.

III. Les failles de la démonstration

     1) La première me semble être de taille : Jacobovici est peut-être un archéologue, mais il semble ignorer superbement les travaux de l’exégèse moderne, sa lecture de la Bible est fondamentaliste :
     – Il prend les Évangiles de l’Enfance de Matthieu et Luc à la lettre, et en rajoute : « Marie, par sa parenté avec Elisabeth, mère de Jean-Baptiste, était liée à un milieu sacerdotal… son grand-père s’appelait Matthieu – un nom sacerdotal » (p. 115). Pour lui, Jésus est bien né à Bethléem, etc… Tout ceci est insoutenable.
     – Il bâtit tout un roman sur Mt 27, 61-66, qui est un récit midrashique et non pas historique.
     – Il fait de Jude « le frère bien-aimé de Jésus » (p. 113), alors que tous les textes attestent que les relations de Jésus avec ses frères étaient très tendues.
     – Il suggère que le « disciple bien-aimé » ait pu être le fils de Jésus, ce qui explique… qu’il se penchait contre sa poitrine lors du dernier repas : « Qui d’autre qu’un enfant pourrait s’installer ainsi pour se faire câliner ? » (p. 276).
     – Il donne à l’annonce de la destruction du Temple par Jésus une valeur historique (p. 55), alors qu’on sait qu’elle a été ajoutée après 70 par les derniers rédacteurs des Évangiles.
     – Il explique que le mot mara qui figure sur l’ossuaire de « Mariamne » signifie « Maître », comme dans 1Co 16,22 où il désigne Jésus : mais le texte grec de 1Co 16,22 est marana et non mara !

     Bref, un ensemble d’inepties indignes d’un scientifique. Dans une enquête de ce type, les résultats de l’archéologie doivent s’harmoniser avec ceux de l’exégèse (3): ils ne peuvent pas les contredire, et l’on ne peut faire mentir l’un pour valider l’autre. Pour moi, cette lacune anéantit à elle seule tout le travail de Jacobovici : je ne puis lui accorder ma confiance.

     2) On l’a vu, le nom de « Mariamne » pour désigner Marie Madeleine apparaît dans des textes apocryphes du II° siècle – alors que les ossuaires ne peuvent être postérieurs à l’an 70. En tirer argument pour attribuer l’ossuaire « Mariamne » à la Marie Madeleine des Évangiles, et en conclure qu’elle « ne peut être que la femme de Jésus » (p. 275), cela ne tient pas debout (4) .

     3) L’identification de « Judas fils de Jésus » au disciple bien-aimé (ce serait le fils de Jésus, soigneusement caché par son père) n’a pas de sens. On sait qu’après la mort du Maître, c’est son frère Jacques qui a pris la tête de la communauté de Jérusalem, où une dynastie de la famille de Jésus règnera jusqu’en 130. Si le propre fils de Jésus avait existé, le réflexe dynastique attesté par l’histoire l’aurait mis à la tête de cette communauté.

     4) Les judéo-chrétiens de Jérusalem ont toujours refusé de diviniser Jésus, mais l’ont rapidement considéré comme leur Messie. Si son tombeau avait été placé à Jérusalem avant l’an 70, il est évident qu’il aurait été somptueux, et objet de vénération : comme le fait remarquer François Bovon, seul le tombeau vide du Golgotha a été vénéré des judéo-chrétiens. Celui de Talpiot, très modeste, est resté inconnu jusqu’en 1980.

IV. Conclusion

     On comprend l’intérêt suscité par la découverte du tombeau de Talpiot. Comme je l’ai démontré dans Dieu malgré lui, la résurrection a été inventée par les disciples de Jésus, pour résoudre le problème posé par le tombeau trouvé vide le 9 avril 30. Son cadavre a-t-il été réinhumé par la suite ? C’est vraisemblable, je proposais moi-même cette possibilité qui correspond à la fois aux coutumes funéraires juives de l’époque, et à l’étude des textes que nous possédons.
     Mais que Jésus ait été réinhumé avec sa femme et son fils à Talpiot, je suis d’accord avec François Bovon : dans l’état actuel du dossier présenté par Simcha Jacobovici, c’est de la science fiction.

          Une science fiction à l’américaine, c’est-à-dire financièrement très rentable.

                              M.B., juin 2007

 (1) Dans Dieu malgré lui, j’ai moi-même utilisé ces découvertes de l’archéologie (dans l’état où elles étaient en 1998).

(2) En anglais, sur le dite www.sbl-site.org.

(3) Le lecteur de Dieu malgré lui a remarqué que mon utilisation de l’archéologie respecte ce critère méthodologique.

(4) Vous trouverez dans ce blog un article Jésus a-t-il été l’amant de Marie-Madeleine ?

LE TOMBEAU DE JÉSUS, RÉALITÉ OU SUPERCHERIE (II) : J. Cameron

          Je viens enfin de visionner le film de James Cameron (l’article précédent était une critique du livre de Simcha Jacobovici, co-réalisateur du film).

     Il se confirme que ces cinéastes ignorent tout de l’exégèse historico-critique. Par exemple, dans le film, ils considèrent que les « paroles de Jésus » dans l’Apocalypse de St Jean ont été prononcées par lui… Alors que l’Apocalypse a été écrite entre l’an 90 et 110, sans doute dans l’actuelle Turquie… bref.

     De même, ils représentent gravement les arbres généalogiques de Matthieu et Luc (en images de synthèse), pour expliquer que le « Matthieu » dont on a retrouvé un ossuaire à côté de celui de « Jésus fils de Joseph » faisait certainement partie de la famille de Marie… bref encore.

     Enfin, ils utilisent les textes des évangiles apocryphes sur le même plan que ceux des évangiles canoniques, sans se préoccuper de l’origine gnostique évidente de ces textes (voir dans ce blog l’article « Soyons sérieux : Marie-Madeleine…etc. »)

Le film pose quelques questions intéressantes :

1)  Le chevron serait un symbole pré-chrétien, le symbole du « mouvement Jésus » avant sa récupération par l’Église naissante. Qui utilisa d’abord comme symbole le poisson, puis (à partir du IV° siècle) la croix.

     Pourquoi pas ? On retrouve ce chevron dans des nécropoles judéo-chrétiennes, comme à l’entrée de la tombe de Talpiot. Le problème avec ces malheureux judéo-chrétiens, c’est que leurs traces archéologiques sont passées inaperçues pendant des siècles, parce que l’Église les avait effacés sauvagement  des textes comme de la mémoire. Il y aurait là une piste intéeressante à poursuivre.

2) Le film parle d’un ossuaire retrouvé dans une nécropole judéo-chrétienne proche de Jérusalem, portant l’inscription « Simon, fils de Jonas ». Soit, en araméen, Shimon barjona. Nos Indiana Jones ignorent évidemment que Barjona était le surnom, en araméen, des zélotes. Avec un culot imperturbable, ils font de cet ossuaire celui… de Simon-Pierre, le chef des Douze ! Exit la présence de Pierre à Rome, son martyre dans le cirque du Vatican…

     Alors qu’il y avait parmi les Douze un disciple appelé Simon le Zélote (Mt 10, 4 et parallèles) : si l’on veut absolument faire de cet ossuaire celui d’un judéo-chrétien célèbre, il ne s’agirait pas de Simon-Pierre, mais de ce Simon-le-zélote, disciple de Jésus nommé dans chacun des 4 évangiles.

Encore quelques réflexions, jetées ici en vrac :

     Depuis 50 ans, une poignée de spécialistes redécouvre le visage du Jésus de l’Histoire derrière celui du Christ de la foi. Cette redécouverte a été rendue possible par l’étude croisée des évangiles avec la méthode de l’exégèse historico-critique, des évangiles apocryphes, la découverte de sources nouvelles,  l’épigraphie et l’archéologie.

     Il y a encore peu, ces recherches étaient cantonnées au petit monde des spécialistes. D’abord parce qu’elles se situaient à un niveau technique élevé, ensuite (et surtout)  parce que les Églises tentaient de les étouffer par tous les moyens.

     La parution, en rafale, de films grand public (Mel Gibson, James Cameron entre autres) et de dizaines de romans à succès, a brutalement fait craquer le tabou : le public s’habitue à entendre parler de Jésus autrement.

     Malheureusement, seuls connaissent un succès mondial des films ou des romans racoleurs, mensongers, purement commerciaux : c’est du cinéma et de la littérature de caniveau.

     Il n’empêche : par cette brèche ouverte à grand fracas dans des dogmes réputés intouchables, d’autres livres peuvent s’insinuer et rencontrer le public : c’était un peu le cas de Dieu malgré lui (Robert Laffont 2001), c’est encore plus net avec Le secret du 13° apôtre (Albin Michel 2006), traduit dans 16 pays. Malgré leur écriture accessible ou légère, ces livres sont enracinés dans les recherches les plus récentes, les plus sérieuses.

     On peut respecter l’Histoire, tout en amusant. On doit, toujours, respecter la personne de Jésus : s’interdire d’en faire un objet de marketing.

     Autrement dit, les choses bougent.

     Certes, j’aurais souhaité que cette ouverture n’ait pas l’odeur d’argent ou de poubelle qui l’accompagne. Mais il ne faut pas hésiter à l’utiliser, sans pour autant tomber dans ses travers.

     Merci donc aux money-makers qui ont transformé Jésus en machine à sous et à rêves douteux. Grâce à eux, des chercheurs comme moi et d’autres peuvent se faire un peu entendre.

        M.B. 22 juin 2007

(à suivre)

MICKAEL JACKSON ET LE MYTHE DU CHRIST

          L’actualité porte à réfléchir, et à oser quelques comparaisons.


I. Mort d’un messie

Certains ont comparé Mickael J. à un extra-terrestre :

          (a) Sorti de rien et de nulle part, il a obtenu un succès planétaire et fait rêver toutes les générations, toutes les races – et sans doute pour longtemps encore.
          (b) Des talents multiples (danseur, chanteur, musicien, parfois poète) ont fait de lui l’un des créateurs les plus marquants de son siècle.
          (c) Il a vécu dans l’enfance perpétuelle, ou plutôt le désir d’enfance, le refus obstiné du passage à l’âge adulte.
          (d) Il avait la fragilité, la vulnérabilité d’un habitant d’une autre planète.
          (e) Possédé par un désir de mort qui s’est manifesté dans son autodestruction, il fait un peu penser à E.T. pointant vers le ciel son doigt tordu et murmurant « Home, home… »
          (f) Il a été mis à mort par sa célébrité, sous les yeux de ses fans qui sont sans doute les premiers responsables de son décès.

Comparaison avec Jésus


          (a) Jésus lui aussi est sorti de nulle part pour rejoindre Jean-Baptiste au bord du Jourdain : mais de son vivant, il n’a obtenu aucun succès. Les chroniqueurs officiels (Tacite, Pline, Suétone) font à peine allusion à lui, en s’y trompant d’ailleurs. Même chose ou presque pour Flavius Josèphe, historien juif toujours bien informé.
          C’est assez pour être assurés que Jésus a bien existé, petit trublion insignifiant d’une lointaine province de l’Empire. Mais ces silences témoignent que sa mort est passée inaperçue, n’a mobilisé ni les masses ni les « médias » de son époque.
          Et quand les évangiles disent que « de grandes foules le suivaient », ce n’est qu’une des facettes du mythe qu’ils sont en train de construire : si Jésus avait déplacé de véritables foules, l’autorité romaine serait intervenue, comme elle le fit à la même époque et en Palestine pour plusieurs meneurs d’hommes.

          Ce qui a fait de Jésus une célébrité planétaire (1), c’est – bien après sa mort – sa transformation en Christ ressuscité d’abord, puis en Dieu descendu du ciel.

          (b) Cette transformation eût été impossible si Jésus n’avait pas eu, lui aussi, des talents multiples. Guérisseur : il y en eût d’autres avant, pendant et après lui, mais sa façon de guérir était absolument originale – rien à voir avec (par exemple) un Simon-le-magicien. Pédagogue : là aussi, ils étaient nombreux, mais Jésus est le seul à avoir donné à ses paraboles une perfection telle, qu’elles ont traversé les siècles et font maintenant partie du fond culturel occidental. Charmeur enfin, et qui a su faire rêver toutes les générations, toutes les races, de tous les temps.

          (c) Jésus est indéniablement un homme adulte et responsable. Mais il y a chez lui des comportements adolescents : fuite de sa famille, refus de la société telle qu’elle est, contestation des ordres établis. On peut parler pour lui de désir d’enfance (il les attire, les cite en exemple), mais la source et la finalité de ce désir n’a rien à voir avec celui de Mickael J. : il s’enracine dans l’un des courants du mouvement prophétique juif, minoritaire mais auquel il a donné un relief particulier, en faisant l’axe principal de son enseignement.

          (d) Sa fragilité est grande, mais elle ne provient pas d’un déséquilibre intérieur ou de la personnalité. Au contraire, elle est la conséquence d’une très grande force de caractère, qui le rend vulnérable face aux pouvoirs établis et aux conformismes socioreligieux. Vulnérable, donc touchant : on s’identifie facilement à lui, comme à l’idole du Pop.

          (e) Il a vu venir sa mort, bien avant son entourage, et il l’a froidement annoncée. Puis, non seulement il n’a rien fait pour s’y soustraire, mais il s’est jeté volontairement dans la gueule des loups juifs et romain. Pourtant ce n’est pas un désir de mort, une autodestruction. Il a eu peur de la mort, et s’il va vers elle (la provoquant presque) c’est par une fidélité absolue à sa vocation de prophète juif.
          Mort devenue inéluctable par sa faute, mais en aucun cas désir morbide. Choisir de ne pas se soustraire à son destin, c’est tout autre chose que de se laisser mourir.

          (f) Michael J. a été tué par l’énorme pression de la foule des fans, qui voulaient qu’il reste le mythe dont ils avaient besoin – au mépris de l’homme qu’il était.
          Les « foules » juives et ses disciples (étaient-ils des fans ?) ont abandonné Jésus dès son arrestation. C’est la construction progressive du mythe de l’homme-Dieu qui a tué Jésus, pour faire de lui la troisième personne de la divine trinité.
          Le meurtre obéit au même schéma (préserver ou construire un mythe), mais dans le cas de Jésus il a eu lieu bien après sa mort physique. Ce n’est pas lui qu’on a tué, mais sa mémoire.

II. La nature a horreur du vide

Ce qui est fascinant dans le cas de Mickael J., comme d’Elvis Prestley, c’est la dimension religieuse du culte (le mot est juste) qu’ils suscitent.
          Pour Elvis, Graceland (le « pays de la grâce ») est devenu un lieu de pèlerinage toujours très fréquenté, avec vente d’images pieuses, d’icônes, de statues du demi-dieu. Nul doute que Neverland (le « pays du jamais adulte ») deviendra le Lourdes des fans transformés en croyants d’une religion nouvelle.

          Pourquoi ? Parce que ces deux demi-dieux ont fait danser l’humanité sur leur musique.          
          Jésus aussi a voulu faire danser l’humanité : « J’ai joué de la flûte sur la place du marché, dit-il, et vous n’avez pas voulu danser ». Sa musique à lui n’a pas pu toucher les foules auxquelles elle était destinée : on ne lui en a pas laissé le temps. Le Christ n’a jamais fait danser personne, on l’affiche sanguinolent dans toutes les églises.

          Mickael est allé plus loin qu’Elvis : il y a quelques années, pour un concert humanitaire, il a créé la chanson We are the world (nous sommes l’humanité – chaque homme ou femme souffrant, c’est nous). Ce slogan, qui sonne comme le Yes we can du candidat Obama, fait de Mickael J. plus qu’un musicien, plus qu’un danseur : un prophète.
          Jésus (s’opposant par là aux Esséniens dont certains de ses disciples étaient proches) a dit exactement la même chose : le malade, l’opprimé, le souffrant, le prisonnier, c’est moi – c’est nous.

          Dans les rues et sur les places de San Francisco, Paris, Tokyo ou Pékin, on a vu des foules recueillies chantant We are the world. Des blacks, des blancs, des jaunes, riches ou pauvres, lettrés ou ignares, tous unis par le rêve que leur a offert celui qu’ils ont déjà un peu divinisé.

          Pourquoi le christianisme ne fait-il plus rêver que d’infimes minorités (est-on sûr qu’elles rêvent, ou accomplissent leur devoir religieux ?), pourquoi ne fait-il plus chanter personne, pourquoi n’est-il pas un lien qui unifie tous les humains (au contraire, il a toujours été cause de divisions) ?
          Pourquoi faut-il que ce soient deux noirs américains qui ouvrent grandes les portes du rêve qui fait vivre, donne l’énergie d’aller de l’avant ?

          La nature (humaine) a horreur du vide. Jésus, le fils de Joseph a été « vidé » de la scène du monde par ceux qui en ont fait un mythe. Et depuis, « comme des brebis sans berger », les humains se tournent vers qui ils peuvent.

          Jésus nous dira peut-être : « Qu’avez-vous fait de moi ? »


                                         M.B., 28 juin 2009

(1) Ou plus précisément : européenne. La Chine n’entend parler du Christ qu’au XV° siècle, l ‘Amérique au XVI°, l’Afrique noire au XIX°.

L’OMBRE DE LA MORT DANS LE CHRISTIANISME ET L’ISLAM

          La mort est notre seule certitude.

          Pour l’Ancien Testament, la mort est une punition infligée par Dieu à l’homme et à la femme, parce qu’ils ont voulu savoir ce qu’il fallait ignorer afin de ne jamais mourir : où se situe la frontière entre le bien et le mal.

          C’est-à-dire qu’il existe un Mal, un Mauvais, un Shatân à l’œuvre dans la création. Faire sa connaissance c’est le rencontrer, le rencontrer c’est être brûlé par lui à jamais .

          Tandis qu’ignorer Le Mal, c’est être ignoré par lui et ne pouvoir être atteint par lui. « Le Mal c’est mon affaire dit Dieu, certes il existe mais vous ne devez savoir ni d’où il vient, ni s’il est comme vous une créature que je tolère ou puis seul soumettre. Ne lâchez pas ce fauve, sinon il vous dévorera. »

           On connaît la suite : la femme séduite par le charme du Mal, lui fait de doux yeux et la fracture s’installe pour toujours dans une création jusque là unifiée par le sommeil du dia-bolos, celui qui sépare, qui divise.

          Désormais, la mort sera l’horizon du peuple juif. Elle met un terme à la vie, mais rien n’est perdu puisqu’un Messie reviendra, qui restaurera l’ordre ancien de la création, perdu par l’acquisition de la connaissance.

          La Bible est fataliste, mais point désespérée : l’attente du Messie permet de supporter celle de la mort. On s’en accommode sans s’en inquiéter outre mesure. Se l’infliger ou l’infliger à autrui est un crime, qui conduit tout droit à l’enfer.

           Au milieu du 1er siècle, le rabbi Jésus s’insurge contre la mort. Il fait preuve à son égard d’une absolue détestation : quand il la rencontre aux portes du village de Naïm ou devant la pierre tombale de Lazare, quand elle menace une femme à l’instant de sa lapidation pour crime d’amour, quand elle attend des malades condamnés par l’absence de médecine, il fait tout pour s’opposer à elle : il ranime, il prend la défense de l’accusée, il guérit.

          A-t-il souhaité mourir, s’est-il suicidé ?

           Ce refus de l’acceptation de la mort comme châtiment inéluctable, inévitable, cette insoumission devant l’œuvre du Shatân est la marque de Jésus. Elle le classe à part dans le judaïsme, et à vrai dire dans la lignée des grands Éveillés.

           En s’imprégnant du messianisme exalté qui s’était développé autour des esséniens un siècle auparavant, le christianisme naissant abandonnera (ou plutôt, n’adoptera jamais) le rejet de la mort manifesté par Jésus.

          Les choses se compliquent quand Paul de Tarse introduit dans le dogme chrétien naissant des pans entiers de la religiosité orientale – donnant naissance au christano-paganisme qui est toujours le nôtre aujourd’hui.

          La mort n’est plus le châtiment de la connaissance : elle sanctionnera désormais le refus d’adopter les dogmes, les sacrements et les pratiques chrétiennes. l’Église s’est substituée à Dieu, elle est la seule à posséder le savoir. « Si tu le suces à son sein et nulle part ailleurs, tu entreras au paradis. Sinon, c’est l’enfer plus tard – et déjà maintenant, puisqu’on te brûlera si tu oses mettre en doute le monopole de la vérité détenu par l’Église ».

          Hors de l’Église, pas de salut : n’attendez plus le Messie, il est déjà là, il a pris corps dans une corporation qui s’identifie à lui et rend son retour inutile.

          Les chrétiens ne désirent pas la mort, ils la condamnent et la craignent. Mais ils s’agrippent à la barque de Pierre pour ne pas s’y noyer.

           Le Coran marque l’aboutissement final du messianisme judéo-chrétien.

          Ầ ses yeux non plus, le Messie n’aura pas à revenir puisqu’il vient d’arriver : c’est l’Umma, la communauté musulmane, « la meilleure communauté suscitée par Allah sur terre ». Le croyant coraniste ne peut vivre qu’à l’intérieur de l’Umma : tout ce qui se trouve en-dehors, le dar-al-harb, c’est un monde de ténèbres où règne le Shatân. Plutôt mourir que d’en franchir l’immatérielle frontière.

          S’infliger la mort pour demeurer fidèle à l’Umma, c’est être assuré d’entrer au Paradis.

          L’infliger à autrui pour préserver l’Umma, ce n’est pas un péché mais une bonne oeuvre.

          Hors de l’Umma, pas de salut.

           Et comme chaque Infidèle – chaque être humain vivant hors de l’Umma – est habité par le Shatân, bien plus, comme il défend et propage sans le savoir l’œuvre de Shâtan, il faut en tuer le plus possible.

          Tuer les infidèles, c’est faire reculer le royaume de Shatân, c’est accélérer la venue du ciel sur la terre, quand il n’y aura plus que des muslims, des hommes et des femmes soumis à Allah.

          La mort est un bien désirable, se l’infliger pour Allah c’est aller au Paradis, l’infliger au nom d’Allah c’est protéger l’Umma.

          Donner la mort ou la recevoir dans le « Chemin d’Allah », c’est l’idéal de tout croyant coraniste.

           Parce qu’il a été travesti par les chrétiens, ignoré par le Coran, le message de Jésus n’a jamais eu aucune chance d’être entendu, et encore moins mis en pratique.

           Shatân lâché en liberté, l’ombre de la mort ne nous quitte plus.

          Chrétiens ou musulmans, musulmans contre chrétiens, nous sommes condamnés à patauger dans le sang et la violence des ‘’Voies du Seigneur’’ de l’Église ou du ‘’Chemin d’Allah’’ du Coran.

                                                                    M.B., 21 août 2013

LA MORT EN FACE

          – Ah non ! Me parlez pas d’ la mort ! C’est morbide !

          – Et si je vous dis que le soleil va se coucher ce soir, est-ce morbide ?

          – J’veux pas le savoir. Me parlez plus de mort !

          Les réactions face à la mort sont souvent violentes, incontrôlées. Nos sociétés postmodernes ont tout fait pour la transformer en processus aseptisé, en sorte que rien (ni avant, ni surtout après) ne vienne questionner brutalement la façon dont nous vivons.

           Mon vieil ami Peter est mort hier. Plusieurs fois, j’ai eu déjà l’occasion d’accompagner des mourants jusqu’à ce seuil, qu’ils franchissent seuls. Jamais je n’ai vécu une mort aussi extraordinaire.

          Au début de l’été, Peter – rencontré au marché – m’annonça que la médecine ne pouvait plus rien pour lui, et lui donnait quelques mois : puis il continua de faire ses emplettes, le plus tranquillement du monde, son panier au coude.

          Deux mois plus tard il était alité, sous assistance respiratoire, et s’affaiblissait à vue d’œil. J’ai eu le privilège de pouvoir l’accompagner de près, jusqu’au bout. A sa famille qui me remerciait, j’ai répondu : « Vous voulez rire ! C’est nous qui devons remercier Peter pour le chemin qu’il nous a fait faire, à vous et à moi ! « 


          L’approche de la mort révèle ce que nous sommes en vérité. Plus de masques, plus de théories, de faux-semblants, de conventions, de leçons apprises. Tout s’efface devant la réalité qui est là, dans sa nudité mais aussi dans son épaisseur et sa densité. On ne triche plus : on est, enfin, ce que l’on est – rien de plus, mais aussi rien de moins.

          C’est vrai pour l’entourage du mourant, ces plus proches qui l’ont connu depuis leur naissance. Ils découvrent soudain un autre, comme si le jet d’un karcher dégageait d’un coup ce qui n’apparaissait pas jusque là, qui était recouvert par les apparences trompeuses. Que parfois ils refusaient (inconsciemment) de voir : la trajectoire profonde d’une vie, demeurée en quelque sorte souterraine et qui, soudain, crève l’écran des conformismes immanquablement liés au quotidien.

          C’est vrai aussi pour le mourant, mais alors les réactions sont inégales :

          Crises d’angoisse devant l’inconnu du saut qui s’annonce : j’ai entendu autrefois un moine-prêtre confirmé (60 ans de vie monastique !) me dire d’une voix tremblante, les yeux terrorisés : 
          – L’éternité… ! Ah, l’éternité… ! Qu’est-ce que c’est ?
          Et l’on se souvient de l’agonie de la Mère Prieure du Dialogue des Carmélites : avec la force qui est la sienne, Bernanos décrit, dans une scène saisissante, le gouffre d’angoisse dans lequel chute, à l’instant décisif, cette religieuse jusque là exemplaire, maîtresse d’elle-même, menant sa vie et celle de ses « filles » d’une poigne de fer.

          Parfois (mais plutôt chez l’entourage), crises de révolte contre un « Dieu » dont on ne sait rien – ou plutôt, dont on sait hélas trop de choses, véhiculées par l’imagerie et entretenues par des religions qui prospèrent sur ce fond d’angoisse.

          Souvent, abandon : le mourant lâche prise, se laisse aller à la dérive, renonçant à vivre sa mort comme il a vécu sa vie.
          Défaite consentie, capitulation.

          Peter a été vivant jusqu’au dernier instant. L’esprit totalement lucide, sans même perdre cette touche d’humour distancié que j’appréciais tant chez lui. Il a regardé sa mort en face, dans les yeux : sans angoisse, sans révolte, sans défaitisme.

                   En quelles profondeurs de lui-même a-t-il puisé cette attitude, si rare ?

          Il était croyant catholique, et même pratiquant régulier. Il avait lu tous mes livres, l’un après l’autre. Sans s’étonner, et avec une lueur d’amusement dans le regard : mes analyses, mes dénonciations parfois, ne le troublaient nullement. Comme s’il parvenait à s’accommoder de ma conviction que Dieu est une chose, et que l’Église en est une autre.
          Sa pratique religieuse, enracinée dans son enfance, lui convenait : nous n’en parlions pas, mais il s’est mis à lire les ouvrages indigestes des exégètes auxquels je me réfère. Sans une seule vague à l’âme. Bref, il avait réussi ce en quoi j’ai échoué : ne pas rompre avec son passé, intégrer le fait que « Dieu » est une construction humaine mais que Celui qui se cache derrière ce mot reste le moteur et le but de nos vies.

          Pour cette harmonie préservée dans la trajectoire de sa vie je l’admirais, et secrètement je l’enviais.

          Il m’a offert la joie de le veiller l’une de ses dernières nuits. J’avais apporté mon psautier, il le savait. Vers deux heures du matin, il ne dormait toujours pas. Sa respiration était difficile. Il m’a fait signe, et dans un murmure : « Etes-vous sûr que vous avez envie de me lire un psaume ? » J’ai compris, et dans le silence de la nuit nous avons laissé couler entre nous l’eau pure et brûlante des psaumes. Il a murmuré : « Comme c’est beau ! Maintenant, laissez-moi, je veux méditer ».
          Dix minutes plus tard, il dormait enfin, d’un sommeil apaisé.

          La veille de sa mort, penché sur lui, je guettais chaque respiration – qui pouvait être la dernière. Il a réussi à me dire, avec difficulté, reprenant souffle après chaque mot : « Dieu vibre… dans cette maison… le matin… et le jour… et la nuit ».

          J’ai compris qu’il était déjà face-à-face avec la Réalité. Sa lumière éclairait son visage émacié.

 
          Peu après, je devais partir pour Paris. Je lui ai dit que je reviendrais le voir dès mon retour, et lui ai demandé : « Etes-vous inquiet ? » De la tête, il a fait « Non, non ! ». Puis, en tâtonnant il a saisi ma main, m’a offert son regard profond, limpide, et a réussi à articuler : « Michel… merci ! ».

          C’était son adieu. Il savait que nous ne nous reverrions plus.

          Cadeau inestimable, fabuleux. Et maintenant, il va falloir continuer à vivre à la hauteur à laquelle Peter nous a portés. La mort en face, comme un moment de la vie. D’une vie qui change de forme mais ne cesse pas, jamais.

                                M.B., 1° octobre 2009

LE CHRISTIANISME, MYTHES ET RÉALITÉ (Conférence au  »Printemps du Verseau »)

          La personne de Jésus fut à l’origine de la chrétienté occidentale et de sa domination mondiale pendant 17 siècles. Le déclin de ce système à la fois idéologique et politique s’est accéléré au cours du XX° siècle. Quel enseignement peut-on en tirer, dans un Occident qui vit sa plus grave crise d’identité depuis les invasions barbares des IV° et V° siècle ?

           Pour répondre à cette question j’ai choisi de balayer large et d’être bref, laissant la place à un échange qui permettra de préciser et d’approfondir.

 I. Comment peut-on savoir qui était Jésus ?

           Jusqu’à une époque récente, le fondateur présumé du christianisme n’était connu que sous le nom de « Jésus-Christ » ou « le Christ ».

          On sait maintenant que cette appellation est née en Syrie, autour de Paul de Tarse, un peu avant l’an 45. Jusque là Jésus, mort en avril 30, était appelé par son nom, « Ieshua fils de Joseph ». La rapide transformation de Jésus en « Christ » marque la première étape de sa métamorphose en Dieu, accomplie dans les Églises fondées par Paul puis par le dernier rédacteur de l’Évangile dit « selon St Jean ». Parachevée entre l’an 90 et 100, cette divinisation de Jésus, gravée dans le Nouveau Testament, est devenue le socle inamovible du christianisme.

           Peut-on retrouver le visage de Jésus derrière l’icône sacralisée du Christ ? Impensable à l’époque de la chrétienté triomphante, cette entreprise a été amorcée au XIX° siècle par des chercheurs protestants, auxquels se sont joints ensuite des catholiques et des juifs. Leur labeur immense, pluridisciplinaire, a produit des fruits aujourd’hui incontestés.

           Ils ont d’abord mis au point une méthode, l’exégèse historico-critique, à l’aide d’une boite à outils : papyrologie, épigraphie, linguistique, analyse comparée des textes, de leur forme littéraire, de l’histoire de leur rédaction et de leurs sources. Le tout replacé dans le contexte historique qui a vu émerger chacun de ces textes.

          Au début, il y a donc eu des recueils de « paroles de Jésus », comme cet Évangile de Thomas découvert en 1945 à Nag Hammadi et qui contient 114 courts paragraphes, regroupés sans aucun ordre. Ces recueils ont d’abord circulé de communauté en communauté, et très vite le besoin s’est fait sentir d’insérer ces paroles, et quelques événements marquants de la vie de Jésus, dans un récit organisé d’allure chronologique. Ce sera l’évangile selon Marc, qui apparaît avant l’an 70 – date charnière, la destruction du Temple de Jérusalem. Il débute par la rencontre entre Jean-Baptiste et Jésus au Jourdain, et se termine avec sa mise au tombeau au soir du 7 avril 30.

           Après l’an 70, on a rajouté à ce texte un récit de la découverte du tombeau vide et des apparitions du crucifié, l’annonce faite par Jésus de la destruction du Temple, et quelques phrases qui tiennent compte de sa divinisation, dont l’idée commençait à s’imposer.

          L’évangile selon Marc a connu un vif succès, qui a provoqué une inflation galopante d’entreprises similaires : environ 50 à 60 évangiles et Actes apocryphes, dans lesquels les imaginations délirantes des conteurs orientaux brodaient à l’envie sur le « mythe Jésus » en train de se former.

           En plus de Marc, deux de ces évangiles ont été retenus par l’Église : celui de Matthieu, écrit sans doute en Judée et d’abord en araméen. Puis celui de Luc, écrit en Syrie et en grec. Chacun d’eux s’inspire de l’évangile de Marc et y ajoute sa touche personnelle. Mais comme c’était la coutume dans l’antiquité, il fallait que la vie du héros commence par une enfance merveilleuse : on a donc inventé le récit de la naissance miraculeuse et des premiers pas de l’enfant Jésus, ce sont les chapitres 1 et 2 de Matthieu et Luc, le folklore de nos Noëls d’antan.

 II. L’ombre du « disciple bien-aimé »

           Une génération plus tard, apparaît en Asie Mineure un quatrième évangile, attribué à l’apôtre Jean. Sa version finale est fixée tardivement, vers l’an 100. C’est dans cet évangile que Jésus est le plus clairement divinisé, et c’est pourquoi il ne sera guère cité comme autorité avant la fin du II° siècle.

          Mes recherches m’ont conduit à retrouver, à l’intérieur de ce IV° évangile, l’écrit d’un disciple de Jésus dont l’existence a été soigneusement gommée de la mémoire chrétienne : le « disciple que Jésus aimait », un treizième apôtre donc, dont le témoignage visuel se trouve noyé dans le texte que nous connaissons. C’est le seul récit de première main que nous possédions de la part d’un témoin oculaire des événements qu’il raconte. Contrairement au souvenir de son auteur il n’a pas été supprimé, mais enrobé dans le texte final du IV° évangile.

          Mes lecteurs connaissent ce personnage, sur lequel j’ai même écrit un roman, Le secret du 13° apôtre (cliquez). Ensuite, j’ai tenté d’extraire son témoignage du texte du IV° évangile, entreprise délicate mais féconde puisqu’elle décrit Jésus avant sa transformation en Christ. Ces travaux ont peu de chance d’être portés à la connaissance du grand public : pourquoi ?

 III. Le mythe et la réalité

           Parce que très vite, la personne de Jésus a donné naissance à un mythe, qui est à l’origine du christianisme et de notre civilisation.

          Un mythe, c’est un récit qui a pour ambition de répondre aux grandes questions que chacun se pose, depuis les origines de l’humanité. D’où venons-nous, où allons-nous ? Mais surtout, quelle est la signification de la mort inéluctable ? Met-elle un terme final à la vie ? Et sinon, quelles perspectives ouvre-t-elle ?

           Au 1° siècle de notre ère, le plus célèbre de ces mythes était celui d’Orphée. Orphée affronte la mort par amour pour Eurydice, il descend aux enfers et en ressort triomphant. C’est une résurrection, que connaît aussi Mithra, l’autre mythe populaire de l’époque. Mithra affronte le taureau, le tue, se purifie dans son sang et vit ensuite pour l’éternité. Le culte de Mithra, véhiculé par les légionnaires romains, comportait un rite très proche de l’eucharistie chrétienne, au point que certains y ont vu l’origine païenne de ce sacrement.

           La grande question était donc l’interrogation sur la mort. C’est un penseur génial, Paul de Tarse, qui va dès ses premières lettres théoriser l’idée chrétienne de résurrection. Écrites autour de l’an 50, ses Épîtres aux Thessaloniciens affirment que la mort a été vaincue, puisque Jésus est ressuscité des morts 36 heures après avoir été mis au tombeau.

          Le judaïsme populaire, pharisien, enseignait qu’une résurrection des morts aurait effectivement lieu mais à la fin du monde, lors du « grand jour » conçu comme une seconde création où chacun serait recréé pour ne jamais plus mourir, comme Adam avant sa chute du Paradis. Mais l’idée d’une résurrection immédiate, d’une vie après la mort sans attendre la fin du monde, cette idée-là était étrangère au judaïsme. Elle va connaître un succès foudroyant, parce qu’elle répondait (comme les mythes d’Orphée et de Mithra) aux angoisses et aux aspirations de l’époque.

          Le raisonnement de Paul est simple : « Chacun de vous ressuscitera, puisque Jésus est ressuscité le premier. » Et ce sont ses disciples qui concluront : « Si Jésus est ressuscité, c’est parce qu’il était Dieu : seul Dieu peut se ressusciter lui-même ».

          Lancée par Paul, l’idée de résurrection (et donc de divinisation de l’Homme, cliquez) va faire son chemin, mais il faudra attendre le IV° siècle pour que la divinité de Jésus soit formellement définie au concile de Nicée, dans un texte qui est à l’origine du Credo des chrétiens.

          Non sans réticences d’ailleurs, dont la plus connue est l’arianisme, sauvagement combattu par l’Église devenue majoritaire dans l’Empire. L’exégèse historico-critique était inconnue d’Arius : elle montre qu’il avait vu juste, que jamais Jésus n’a prétendu être de nature divine, chose impensable pour un juif. Elle montre aussi comment, peu à peu, sa divinisation s’est imposée à partir de quelques courts passages des évangiles en même temps que des écrits attribués à Paul.

 IV. Pourquoi le mythe chrétien s’est-il imposé ?

           Le succès du christianisme fut rapide, puisqu’en l’an 381 il devint religion officielle de l’Empire. Depuis lors, le sabre et le goupillon ont été tenus dans la même main, celle du pouvoir politique. Plus tard le théologien de Charlemagne, Alcuin, a mis au point la notion du monarque de droit divin, partout en vigueur jusqu’à la Révolution française. Comment en est-on venu là ?

          Jésus s’était dressé contre l’Église de son temps, le pouvoir des dignitaires pharisiens et sadducéens de Jérusalem. Mais il a refusé d’adopter l’attitude violente prônée à leur égard par les activistes zélotes, de s’associer à leur rêve d’un coup de main armé sur le Temple pour le purifier des collaborateurs juifs. Il est le tout premier à avoir enseigné, et mis en pratique, ce qu’on appellera après Gandhi la non-violence active. Ce faisant, il a aussi été le premier à défendre la séparation des pouvoirs religieux et civil, que nous appelons aujourd’hui la laïcité.

          Ce double choix, inédit à son époque, lui vaudra d’être considéré comme un allumeur sans feu par ses disciples, qui le trahiront parce qu’ils ne comprenaient pas son refus de s’engager dans le combat politique et sa violence.

           Sur ce point essentiel, c’est encore Paul de Tarse qui a amorcé le virage décisif : « ceux qui exercent l’autorité, écrit-il, la tiennent de Dieu ». Les chrétiens doivent donc leur être soumis en tout, sauf en leur conscience. Les esclaves serviront leurs maîtres sans se rebeller, ce qui ne les empêchera pas d’être chrétiens au fond du cœur.

          Paul a ainsi permis au christianisme de s’intégrer dans la société civile telle qu’elle était, d’en assumer toutes les tares et les injustices – que nous appelons aujourd’hui des violations des Droits de l’Homme. Ce faisant, il a tourné le dos à l’enseignement de Jésus.

          Mais l’intégration des chrétiens dans leurs sociétés respectives a eu une conséquence qu’il ne pouvait imaginer : plus tard, des évêques de Gaule et d’Italie vont utiliser leur pouvoir pour tenter de christianiser ces sociétés, qui étaient d’ailleurs en décomposition. Ils les ont fait évoluer vers ce qui deviendra la chrétienté, acceptation de la Cité des hommes telle qu’elle est, avec ses tares, afin d’essayer de la transformer vaille que vaille en Cité de Dieu.

           Pourtant, Jésus n’avait jamais dit qu’il acceptait notre monde tel qu’il est, et qu’il souhaitait le faire évoluer. Il a dit, avec force, que pour lui ce monde était fini, qu’il était arrivé à son terme et qu’il en proposait un autre, totalement différent, fondé sur d’autres valeurs.

          Un autre monde, un Royaume bâti autrement que ceux qu’il avait sous les yeux.

          Initiateur de la non-violence et de la laïcité, Jésus a donc été le tout premier des altermondialistes. Déjà de son vivant, il n’a pas été compris : quand il parlait devant eux de « Royaume de Dieu », les disciples qui l’entouraient entendaient « pouvoir au nom de Dieu » – ce qui n’est pas la même chose.

          Le mythe chrétien s’est imposé parce qu’il s’est révélé compatible avec le pouvoir des sociétés de domination, d’exclusions réciproques et de règne de l’argent. Les chrétiens ont prétendu transformer ces sociétés de l’intérieur, sans sortir de leur cadre : ils se sont coulés dedans. Le résultat, nous le voyons dans l’Histoire comme dans l’actualité la plus récente.

          Tandis que Jésus, lui, rêvait à une autre société, par le renversement total des valeurs qui dirigent ce monde.

 V. Posséder : la richesse et le partage

           Contrairement aux prophètes juifs ses devanciers, il n’a pas dénoncé les excès du capitalisme sauvage qui régnait à son époque, il semble même s’en être accommodé. Il fait l’éloge de ceux qui gèrent bien leur fortune ou leur carrière. Il ne s’élève pas non plus contre la pratique de l’esclavage, ne dénonce pas la politique de collaboration des roitelets juifs avec l’occupant. Car c’est par son choix de vie, plus que par ses déclarations, qu’il a rejeté l’argent et le pouvoir qui l’accompagne. Il a abandonné le cocon d’une famille relativement aisée, son métier, sa position de petit notable local, pour se lancer sur des chemins de hasard et vivre d’aumônes, ne possédant pas même une pierre sur laquelle poser sa tête. Il a tourné le dos à une société dans laquelle il était non seulement solidement établi, mais reconnu et respecté.

          Et à chaque fois que l’occasion se présentait, il a invité ses amis – il les a amicalement obligés – à partager leur richesse avec plus pauvres qu’eux.

           Sa décision de tourner le dos à la société a été individuelle, elle n’engageait que lui et ceux qui choisissaient de le suivre. Mais elle s’accompagnait d’un appel constant au partage, soit par des actes (la distribution des pains), soit par des injonctions (la rencontre avec Zachée). (Voyez Dans le silence des oliviers)

          S’était-il déjà rendu compte que tout programme de partage et de justice sociale, s’il est proposé à une société plurielle et libérale, est voué à l’échec ? Il n’a pas écrit un manifeste, comme les socialistes du XIX° siècle. Son manifeste, c’était sa façon de vivre, la rupture totale qu’il a choisi d’adopter. C’était le mode de vie d’un individu, qui a cru pouvoir faire naître un autre monde en commençant par vivre lui-même autrement.

          Sa vie est une parabole muette, mais éloquente.

           Logique avec lui-même, il n’a créé aucune structure, religieuse, politique ou sociale, destinée à promouvoir ou à mettre en œuvre son message.

          C’est seuls contre tous que les prophètes ses devanciers avaient affronté les lourdeurs de leurs sociétés : comme eux, il a choisi l’action individuelle, la force significative des gestes symboliques. Il a fait confiance à la puissance d’une contagion de proche en proche, par l’exemple : « Comme j’ai fait pour vous, faites aussi pour les autres. »

           Pendant les toutes premières années du christianisme, à Jérusalem les apôtres ont tenté de suivre cet exemple. Consigne fut donnée à chacun des nouveaux convertis de renoncer à tous leurs biens : mais c’était pour les déposer aux pieds des apôtres, qui en disposaient à leur gré. Sans parler des dissimulations de patrimoine, ce système s’est révélé être un fiasco si total que Paul a été obligé d’organiser une collecte dans tout l’Empire, pour venir en aide à l’Église de Jérusalem sinistrée.

          S’ils avaient médité cette toute première expérience de communisme, ceux qui se sont réclamés de Karl Marx pour imposer un système, qui profitait surtout aux dirigeants du Parti, nous auraient épargné bien des souffrances.

          L’Église catholique a retenu la leçon : dans les siècles suivants elle s’est fort bien accommodée des richesses de ce monde, dont elle a su profiter, laissant à quelques religieux le soin d’en distribuer les miettes aux pauvres.

 VI. Mort de l’utopie ?

           Vous comprenez pourquoi la redécouverte du prophète galiléen et de son enseignement par le geste et la parole a peu de chances de transformer le christianisme tel qu’il a évolué jusqu’à nous, et nos sociétés telles qu’elles sont.

          Non-violence, laïcité, altermondialisme, le partage comme règle de justice… ces enseignements, et d’autres encore comme le statut des femmes ou la place des enfants, ont été longtemps recouverts par le manteau flamboyant du mythe chrétien.

          Certes, ces semences n’ont pas disparu. Aujourd’hui elles poussent douloureusement, timidement dans les Églises chrétiennes mais surtout dans un monde sur lequel ces dernières ont perdu tout pouvoir d’entraînement. Longtemps, elles avaient détenu le monopole de la vérité sur l’Homme et sa destinée : c’est désormais sans elles, et parfois contre elles, que l’utopie altermondialiste proposée par Jésus s’affronte aux lourdeurs des réalités sociopolitiques.

           Le mouvement altermondialiste est aujourd’hui porté par les peuples, contre leurs dirigeants. S’il reprend à son compte certaines intuitions du fils de Joseph, il ne partage pas sa vision de l’être humain et de sa destinée, enracinée dans une certaine conception du « prochain », accompagnée d’une compassion sans limite, universelle.

           Dans le chaos qui s’annonce, la voix du prophète galiléen a-t-elle encore une chance de se faire entendre ?

                                                M.B., 21 nov. 2011