À L’AMIE QUI VOULAIT CROIRE EN DIEU (sans y arriver) : petit traité d’anti-Athéologie

                         « Dieu ? Connais pas ».

                         « Dieu ? Rien à foutre ».

                        « C’uy-là ? M’en parlez pas ! Avec tout l’mal qu’y a sur terre

Pour les hommes et les femmes de l’antiquité, l’existence, la réalité de Dieu n’avait ni à être démontrée, ni à être justifiée. Elle était inscrite dans les fibres de leur être, c’était une évidence indiscutable, le pilier de la vie sociale. Dieu (ou les dieux) était aussi incontestable que la voute céleste ou le cycle des saisons. Le remettre en question était un crime. Tacite accusa les premiers chrétiens de propager « une superstition magique détestable » qui les rendait « odieux aux hommes comme aux dieux. » Bref, aujourd’hui on dirait qu’il les accusait d’athéisme. Ils furent livrés aux lions, car alors l’athéisme était inconcevable, et il le restera très longtemps.

Ayant dominé le monde pendant à peu près 4.000 ans, vers le XVIIIe siècle (certains disent même avant) Dieu a soudain disparu du paysage. Dissous dans l’air du temps, absorbé par le brouillard des idées, digéré dans l’intestin des non-idées. Tué par la Pensée, poignardé par la Non-Pensée.

 Pourtant, aujourd’hui encore Dieu rôde dans les esprits. Yuval Noah écrit que « Dieu semble de retour, mais c’est un mirage. Dieu est mort, c’est juste qu’il faut du temps pour se débarrasser du corps. » (1) Mais l’animal a la vie dure. Il se cache sous le splendide manteau de l’incroyance assumée, militante, orgueilleuse. « Dieu, on n’a plus besoin de toi ! » Mais un jour ou l’autre…

I. On ne fait pas boire un âne qui n’a pas soif

 Un jour ou l’autre, Dieu refait surface.

 « Mon enfant s’est tué dans un accident, Dieu n’existe pas ! » Au moment des grandes souffrances, on reconnaît Dieu en le niant. Le rejeter, l’accuser, c’est lui donner sa place en creux dans l’ordre du monde. Et pendant les guerres, après un tremblement de terre, les églises se remplissent.  Quand tout va très mal, quand on souffre, quand on voit souffrir, on se souvient de Dieu, soit pour le prier, soit pour le maudire. L’absence définitive d’un être aimé, la douleur, créent un besoin compulsif que ni les photographies du défunt, ni les médicaments, ni les psy ne peuvent combler. Instinctivement, on se tourne vers… vers quoi, quand il n’y a plus rien ?

Vers Dieu, en le nommant ou sans le nommer. En l’implorant ou en le haïssant.

 L’âne, qui jusque-là n’y pensait pas, se met soudain à avoir soif.

 Autre démarche : tout va bien, mais tout d’un coup rien ne va plus. On se demande « à quoi ça rime, tout ça, où est-ce que je vais ? » C’est la ‘’crise existentielle’’, si fréquente chez les adolescents – mais parfois, dans nos têtes, l’adolescence dure longtemps. La vie n’a plus de sens, c’est le goulot de la puberté, l’impasse de la quarantaine, le mur de la vieillesse. Un jour ou l’autre, personne n’y échappe. On a envie de tout plaquer, d’autre chose, et alors Dieu se présente comme une possibilité, une alternative au néant. Un Dieu consolateur sur qui se reposer. L’âne se remet à avoir soif.

Mais où trouver à boire quand les phrases de consolation tombent à plat, quand les religions sont usées jusqu’à la corde ?

II. Nul ne voyage tout seul

 Les religions s’appuient sur le souvenir et l’enseignement d’hommes qui ont vécu il y a des milliers d’années, dont on ne sait même pas s’ils ont existé (Moïse), dont la mémoire a été trafiquée (Jésus). Quand on s’interroge sur Dieu, pourquoi faut-il en passer par ces reliques d’un lointain passé ? Leur culture, leur civilisation n’ont rien à voir avec la nôtre. Notre science triomphante ne les relèguent-elle pas pour toujours dans les oubliettes de l’histoire ?

 « Un peu de science éloigne de Dieu, disait Pasteur, beaucoup y ramène. » Notre science ne sait pas tout. Elle est incapable de répondre aux interrogations sur notre destinée dans l’univers. Elle pose finalement des questions auxquelles elle ne sait pas répondre, elle n’étanche pas la soif de l’âne. Dans le passé, des hommes, des femmes, ont franchi cette barrière et ont exploré le monde de l’invisible avec d’autres moyens que ceux de la démonstration scientifique. On ne prouve pas Dieu : ils l’ont expérimenté, chacun à sa façon, chacun avec le langage de sa culture natale. Ces géants de l’aventure humaine, on a tout à gagner en se mettant à leur école. Les meilleurs d’entre eux ont fait leurs preuves en ouvrant les voies pour l’humanité. Ils sont comme des balises, la nuit, sur l’océan. Ils nous évitent de nous égarer au milieu des eaux mouvantes, de nous fracasser sur les écueils de l’illusion – ou pire, de l’imposture, du charlatanisme et du sectarisme. Car l’interrogation sur Dieu nous fait pénétrer dans le domaine de l’invisible, et alors tout est possible, rien n’est assuré. Les grands maîtres du passé ont déblayé le chemin, franchi les obstacles, ils nous tendent la main : ne pas la saisir serait stupide.

 Ceci dit, pourquoi choisir l’un plutôt que l’autre, Moïse plutôt que le Bouddha, Jésus plutôt que Lao-Tseu ? « C’est aux fruits qu’on juge l’arbre » : prendre pour guide tel maître à penser et à vivre plutôt que tel autre, c’est prendre un risque. C’est à l’usage qu’on saura si l’on a fait le bon choix. Pour ma part, après avoir beaucoup cherché j’ai choisi le Juif Jésus, et il ne m’a pas trompé. Pour autant, je n’ai jamais fermé ma porte à d’autres explorateurs de l’invisible. Les plus sûrs se rejoignent toujours sur le même chemin.

 Et je ne regrette pas d’en être passé par eux pour apprendre quelque chose de Dieu.

III. L’obstacle : le mot « Dieu »

 Dieu, tout le monde en a entendu parler. Mais c’est ça le problème : dans l’Occident judéo-chrétien, depuis 3000 ans des théologiens n’ont cessé de se pencher sur Dieu pour décrire les moindres détails de sa structure intime. De nous dire ce qu’il faut faire – et surtout ne pas faire – pour lui être agréable. La carte d’identité de Dieu s’est allongée : Dieu très-haut et redoutable, vengeur qui punit, Dieu-machine qu’on prie pour obtenir quelque chose. Père fouettard ou distributeur de bons points, Dieu canot de sauvetage… Et toujours, le brave bon Dieu à barbe blanche, assis là-haut sur son nuage, contemplant les soubresauts du monde.

 Bref, quand on dit ‘’Dieu’’, quand on pense ‘’Dieu’’, c’est une imagerie fabriquée par 3000 ans de culture judéo-chrétienne qui s’impose à l’esprit. 3000 ans de théologiens qui sont montés sur une estrade pour apprendra à Dieu comment il était fait. Et ensuite, pour nous l’apprendre.

 Pourtant, quand les Hébreux ont découvert Dieu parmi les dieux qui peuplaient l’univers de l’antiquité, ils ne s’y sont pas trompés. L’histoire est racontée dans la Bible :élevé à la cour du Pharaon d’Égypte, le Juif Moïse vit et pense comme un égyptien. Un jour, il tue un soldat de la garde royale. Obligé de s’enfuir, il se retrouve échoué dans le désert, à bout de forces. Ça va mal pour lui, quand il aperçoit un buisson qui brûle sans se consumer. Il s’approche, et entend une voix lui dire : « Moïse, déchausse-toi, ceci est un lieu sacré. » Tiens, se dit Moïse, un dieu dont je n’ai pas entendu parler à la cour du Pharaon ! Dans sa situation désespérée, un nouveau dieu ça n’est pas négligeable, ça peut toujours servir. Mais pour demander de l’aide à un dieu, pour négocier avec lui son salut, il faut pouvoir l’appeler par son nom. Moïse demande donc à la chose : « Dis-moi quel est ton nom ? », et elle lui répond : « Je suis ce que je suis ».

 Autrement dit : « Je ne te donnerai pas un nom par lequel tu pourrais me saisir, pour bâtir sur moi une idéologie quelconque. Je suis ce que je suis, cela doit te suffire. » Et il ajoute : « Fais ce que je te dis, et tu verras qui je suis ».

Le Dieu de Moïse s’expérimente dans la vie. On ne peut rien savoir de lui, sinon qu’il est là. Inutile d’essayer de le décrire, il est là et cela suffit.

Hélas, l’attrait de l’idéologie et du pouvoir qu’elle confère était irrésistible. Pendant mille ans, les théologiens juifs de la Bible vont décrire Dieu sous toutes ses coutures. Les théologiens chrétiens ont pris leur suite pour aller encore plus loin, ouvrir le moteur et inspecter les rouages de la mécanique divine, jusqu’à l’absurde. Découvrant qu’il y aurait trois dieux en un, que l’un des trois est ‘’descendu’’ sur terre pour se faire crucifier. Se demandant si, dans cet homme-Dieu, la volonté divine l’emportait sur sa volonté humaine, si sa connaissance était celle de Dieu ou celle d’un homme, si en lui l’être précédait la pensée ou le contraire, etc.

            Bref, aujourd’hui, Dieu est devenu une machinerie d’une telle complexité que nul n’y peut mettre le nez. Ce Dieu trop compliqué pour être honnête n’intéresse plus personne. N’attire plus personne, sauf ceux qui se servent de lui pour nous culpabiliser ou nous envoyer faire la guerre.

IV. Dieu innommable ?

 Pourtant, malgré leurs théologiens, les Juifs n’avaient pas oublié la réponse du buisson ardent à Moïse. C’est ainsi que dans la Bible, Dieu n’a pas de nom propre : s’il faut le nommer, on emploie une périphrase ou quatre lettres qui n’ont aucun sens, YHVH. Aujourd’hui encore, quand ils écrivent, les Juifs utilisent pour désigner Dieu la plus petite lettre de l’alphabet hébreu, le yod – une simple virgule.

 Un seul Juif a jamais eu l’audace de donner un nom à Dieu, c’est Jésus le nazôréen. Il a dit à ses disciples : « Quand vous vous adressez à Dieu, appelez-le Abba. Et si vous le priez, dites : Abbinou… »

  Abba, c’est de l’araméen. C’est le diminutif de Ab’, qui veut dire « père ». Et Abbinou veut dire « notre Abba », notre Père.

  Depuis toujours, les Juifs voyaient en Dieu le père d’Israël, le père du Roi-messie, le père de chaque Juif : Ab’. Mais aucun Juif n’aurait jamais songé, ni osé, l’appeler Abba, petit nom familier par lequel l’enfant s’adresse à son père ou son grand-père. Abba, c’est quelque chose comme « petit papa chéri. » Appeler Dieu Abba, daddy, ce serait pour un Juif lui manquer de respect. C’est pourtant le nom que lui donne Jésus, et par ce seul mot il introduit une révolution dans l’histoire religieuse de l’humanité.

V. Abba et ses enfants

  Pour lui Dieu est un Abba et nous, nous sommes ses enfants chéris. Afin de donner tout son sens à ce petit mot, Jésus a raconté des paraboles comme celle de l’enfant prodigue. Un homme riche, dit-il, avait deux fils. Le plus jeune exigea de recevoir d’avance sa part d’héritage, puis il quitta la maison paternelle et s’en alla vivre une vie de débauche effrénée. Quand il eût claqué tout son argent, il se trouva dans la misère et dût garder des porcs pour échapper à la famine. À bout de forces, désespéré, il se dit : « Chez mon père, au moins, j’avais de quoi manger. Je vais revenir à lui, et je lui dirai « Père, je t’ai trahi, je ne suis plus digne d’être ton fils. Accepte-moi, et traite-moi au moins comme l’un de tes serviteurs. » Et il se mit en route, épuisé, déguenillé, sale, pieds nus : une loque humaine.

   Pendant tout ce temps, que faisait le père ? Jour après jour, il se postait devant le portail de sa propriété et de là, il guettait sur la route l’improbable retour de son fils. On devine l’angoisse d’un père déchiré par l’absence de son enfant chéri. Et voilà qu’un jour, parmi tous les loqueteux qui se traînaient sur la route, il en aperçoit un, là-bas au loin… Mais c’est lui, c’est son fils ! Il l’a reconnu malgré la distance. Alors il court vers lui, le prend dans ses bras, le serre sur son cœur et le couvre de baisers. Tout honteux, le fils commence son petit discours appris par cœur : « Père, je t’ai trahi, je ne suis plus digne… » Mais le père lui met la main sur la bouche, l’empêche de continuer : « Tais-toi, j’ai tout compris, je sais tout, ne dis rien ! » Puis il appelle ses serviteurs : « Vite, vite, donnez-lui des vêtements propres, des sandales, et allez préparer un festin, faisons la fête ! Car mon fils que voilà était perdu, et il est retrouvé. Il était mort, et il est revenu à la vie ! »

   Voilà ce que c’est qu’un Abba. Et voilà qui est Dieu pour Jésus.

VI. Dieu Père et Mère : la révolution Jésus

  Jésus est un Juif, il est fidèle au Dieu de Moïse. Ce n’est pas un théologien, il n’a pas inventé un nouveau Dieu. Il n’a pas non plus cherché à le décrire dans ses moindres détails. Sa révolution n’est pas idéologique, elle est relationnelle. Il a transformé la relation que nous pouvons avoir avec Dieu. Fini le Dieu lointain, inaccessible, le juge terrifiant, le despote qui fait souffrir les humains. Abba est un Dieu de tendresse, dont les entrailles frémissent quand ses enfants l’ignorent ou s’éloignent de lui, qui guette leur retour avec anxiété, les accueille à bras ouverts dès qu’ils ont fait un pas vers lui. Un pas malhabile, avec leurs blessures, leur crasse, leurs misères – mais ce petit pas sur le chemin du retour suffit, et tout est oublié : « non, tu n’es pas un serviteur, tu es mon enfant, je t’aime, je t’attendais, viens on va faire la fête ».

  C’est pourquoi Jésus ajoute: « Si vous ne redevenez pas comme des enfants, vous ne pourrez pas entrer dans la maison de votre Abba. » Des enfants ? Il fait allusion au psaume 130 de la Bible : « Dieu, je n’ai pas le cœur fier. Non, mon âme est comme un enfant, comme un petit enfant blotti tout contre sa mère. » Car qui a dit que Dieu était forcément de sexe masculin ? Père, il est aussi mère. La tendresse maternelle de Dieu, personne avant Jésus n’avait osé dire cela. C’est une révolution copernicienne : jusque là le monde gravitait autour d’un Dieu à la dureté implacable, indifférent aux souffrances – quand il n’en était pas la cause. Désormais, l’univers a pour centre une immense tendresse, condensée, ramassée dans la personne d’un Dieu dont on ne peut rien savoir, sinon qu’il aime comme peu de pères, comme peu de mères savent aimer. Un Dieu riche à notre égard de projets pour l’avenir, et non de châtiments pour le passé.

 Un Dieu qui aime ? Déjà quelques prophètes avant Jésus l’avaient suggéré, et c’est d’eux qu’il se réclame en se disant continuateur d’Élie. Mais leur voix était étouffée par le courant légaliste des théologiens juifs. Car Israël était une théocratie, les prêtres étaient responsables du bon fonctionnement de la société. On ne fait pas fonctionner une société à coup d’amour : il lui faut des lois bien établies, et pour qu’elles soient respectées il faut que ces lois viennent de Dieu lui-même. C’est donc au nom de Dieu et avec son pouvoir qu’ils vont organiser une société patriarcale où la femme est soumise à l’homme, l’esclavage courant, où le capitalisme est sauvage, où la guerre est sainte.

 Pourquoi Jésus a-t-il été tué par les théologiens et le clergé juif ? Parce que sa révolution mettait à bas ce système. Un seul petit mot, Abba, pour changer le monde.

Mais le monde n’aime pas changer.

VII. Dieu connu comme inconnaissable : l’athéisme chrétien

 La rencontre de Moïse et du buisson ardent est le seul passage de l’Ancien Testament que Jésus cite explicitement dans son enseignement, quand un théologien juif lui demande quel est le premier de tous les commandements. Pour lui donc, Dieu est bien l’inconnaissable : on ne sait rien de son identité, de sa structure intime. A Moïse, la chose disait « Tu sauras qui je suis quand tu verras que je suis à tes côtés. » Jésus n’ajoute qu’une chose : « Tu verras que ce que je suis : c’est de l’amour à l’état pur. » Au cours de son histoire, la chrétienté a trahi cet enseignement en édifiant un immense édifice théologique, des dogmes qui s’enchaînent les uns aux autres. Qui s’enchaînent, et qui nous enchaînent : car les chrétiens sont devenus prisonniers d’une foi extraordinairement complexe, qui dénature la nature de Dieu.

L ’inventeur du christianisme, Paul de Tarse, était un Juif d’éducation grecque et de vaste culture. Il connaissait parfaitement les diverses religions qui fleurissaient alors dans le bassin méditerranéen, notamment les ‘’religions à mystères’’ orientales. Il a introduit dans le christianisme naissant des notions païennes, mais n’a pas divinisé Jésus. D’ailleurs il ne parle pas de lui, mais du « Christ » qui est une idée abstraite, avec un fort relent de messianisme guerrier.

Ce sont les Églises fondées par Paul qui ont franchi le pas, confirmé par l’évangile dit selon saint Jean et officialisé en 425 par le Concile de Nicée. Un deuxième dieu venait de naître, à la consternation des Juifs qui luttaient depuis toujours pour préserver l’unicité divine. Deux dieux, pour eux c’était un retour au polythéisme des païens. À ce deuxième dieu, un troisième (le Saint-Esprit) a été ajouté en 481 au Concile de Chalcédoine : ainsi, à la fin du Ve siècle, le christianisme était devenu un christiano-paganisme. Le temps passant, l’accès à Dieu étant strictement encadré par des dogmes de plus en plus abstraits, le Dieu inconnaissable de Moïse et le Dieu-amour de Jésus sont passés à l’arrière-plan du langage officiel de l’Église. Et la religion chrétienne est devenue une sorte d’athéisme chrétien. La morale et le dogme prenant toute la place de son enseignement, le christianisme officiel a fini par oublier que rien ne peut être dit de Dieu, sinon qu’il est un père-mère aimant.

« Les religions restent très importantes pour unir les gens et créer des conflits. Mais c’est tout, car les monothéismes n’ont plus rien à dire à notre monde. » (2) Plus rien à dire ? Serait-ce que la force dynamique de l’amour ne nous dit plus rien, ne nous intéresse plus ? Que nous sommes devenus des robots qui communiquent entre eux, qui produisent, qui consomment ? Des machines imperméables à tout sentiment ? L’intelligence artificielle saura bientôt tout faire : elle ne saura jamais aimer. Et encore moins aimer comme Abba aime.

Seuls ont échappé à cet ‘’athéisme chrétien’’ les mystiques d’Orient et d’Occident, fascinés par la nuit obscure dans laquelle ils percevaient la présence de l’innommable. Ainsi saint Augustin (pourtant grand idéologue) qui disait, dans une formule ramassée : « Chercher Dieu, c’est le trouver. L’avoir trouvé, c’est le perdre. » Autrement dit, Dieu est l’inatteignable toujours désirable.

Ces mystiques, d’Évagre au Père de Foucauld, de François d’Assise à Thérèse d’Avila, ont tous été en délicatesse avec une Église dont ils ne voulaient pas se séparer, mais qui les a soupçonnés, maltraités, quand elle ne les a pas persécutés. Le puissant courant de spiritualité qu’ils ont alimenté n’a cessé de nourrir la chrétienté. C’est grâce à lui me semble-t-il, et à ses résurgences multiples, que « être chrétien » a encore un sens aujourd’hui.

VIII. L’homme-Dieu et l’orgueil du christianisme

  Si le christianisme a fait de Jésus un deuxième Dieu, c’était pour une raison précise : redonner sa valeur à l’être humain, dans une antiquité où il était peu de chose, où il s’achetait et se vendait, où les philosophes mêmes le confrontaient volontiers à son néant. Un siècle après l’écriture des évangiles, alors que la théologie chrétienne était encore balbutiante, saint Irénée a gravé dans le marbre une formule qui a fait dévier le christianisme à tout jamais : « Dieu s’est fait homme, dit-il, pour que l’homme devienne Dieu ».

 Tragique méprise ! Pour un Juif comme Jésus, que l’homme puisse ‘’devenir dieu’’ n’a aucun sens. Ou plutôt, c’est un blasphème contre lequel il proteste vigoureusement quand un théologien juif d’abord, puis un jeune homme riche, le lui suggèrent. Pour lui, le terme du cheminement humain et son épanouissement c’est de revenir chez nous, dans la maison d’Abba-père. Heureux d’être à jamais différents de Dieu, pour pouvoir s’unir à Lui dans la proximité d’une fête dont nous n’avons pas idée.

Les conséquences furent incalculables. De là vient la prétendue supériorité de l’homme occidental sur le reste du monde, de là son obsession colonisatrice pour « apporter la civilisation » aux sauvages. De là aussi la supériorité des Aryens devenus non pas des dieux mais des Übermenschen, des surhommes, et la supériorité de la classe travailleuse sur la classe possédante. Nazisme et marxisme sont les lointains enfants engendrés par saint Irénée.

Pour le judaïsme, l’Homme n’est jamais aussi grand que quand il se fait tout petit devant Dieu et se blottit dans sa tendresse. Que l’Homme devienne dieu, et il détruit l’ordre de la création, la beauté de la nature. L’homme-dieu est un prédateur qui s’attribue le pouvoir divin de disposer des animaux, des ressources naturelles et même d’autrui. L’homme-dieu ne crée pas (comme Dieu), il dilapide ce qu’il méprise ou veut ignorer, c’est-à-dire tout ce qui lui est inférieur. Et tout lui est inférieur, tout est à son service, puisqu’il est ‘’dieu’’.

Peut-on imaginer un christianisme sans homme-Dieu ? Saint Paul on l’a vu, Juif jusqu’au bout des ongles, ne divinise pas Jésus. Mais il a une autre formule qui a fait, elle aussi, beaucoup de tort à la religion dont il faisait la promotion : « Si le Christ n’est pas ressuscité, dit-il, s’il n’y a pas de résurrection des morts, alors vaine est notre foi ».

Depuis Paul, la foi en la résurrection est la condition du salut chrétien.

IX. Inutile résurrection des morts

 Toutes les cultures de la planète, toutes les civilisations et toutes les religions ont cru, dès leur origine, à une forme de survie après la mort. Cette croyance s’est exprimée avec une grande diversité, mais l’espèce humaine, quel que soit le continent, quelle que soit l’époque, se différencie des animaux parce qu’elle affirme (explicitement ou de façon symbolique) que la mort n’est pas un point final. Pareille unanimité dans l’espace et le temps oblige à prendre la question au sérieux : y a-t-il quelque chose après la mort, une forme quelconque de survie ?

Les bouddhistes ont été les premiers à saisir cette question à bras le corps, et ils l’ont fait (chose rare) sans se contenter d’inventer des mythes poético-baroques. Mais par des observations, suivies d’un travail intellectuel rigoureux, qu’on peut presque appeler ‘’scientifique’’. Leur conception de l’Homme, de sa place dans l’univers, de sa survie après la mort, est très solidement charpentée. Pour eux, quand au terme d’une série de renaissances un humain est parvenu à l’accomplissement de son être (à la purification de son karma), il ne reprend plus naissance mais va dans un ‘’ciel’’ peuplé de divinités supérieures. Cette conception cyclique de la vie et de la mort, partagée par tout l’Extrême-Orient, n’était pas celle du judaïsme. Pour les Juifs, à sa mort le défunt émigre au Shéol qui est un lieu d’attente. L’attente du ‘’dernier jour’’, la fin du monde qui sera la re-création d’un univers cette fois-ci parfait, sans la présence du Mal et des souffrances qu’il provoque. Dans le plus ‘’juif’’ des évangiles, Matthieu fait dire à Jésus que la fin du monde sera une palingenesia, une nouvelle genèse (3).

Au haut Moyen-âge la chrétienté a transformé le Shéol en enfer. Imaginant des nuées de démons acharnés à faire subir aux damnés de la terre les supplices les plus effroyables, répandant dans tout l’Occident la terreur des fins dernières.

 Personne n’est revenu des morts pour nous dire laquelle de ces hypothèses est la bonne. Car ce ne sont que des hypothèses, basées sur une certaine conception de Dieu, de l’Homme et de sa place dans le cosmos. De ces hypothèses, celle qu’a proposée le Bouddha Siddhârta me paraît la plus convaincante, elle a été brillamment développée par la tradition bouddhiste appuyée sur des séries d’observations longuement réfléchies, raisonnées, éprouvées pendant des siècles par leur expérience.

 Pour cette tradition donc, quand l’Éveillé (celui qui a accompli son parcours karmique) meurt, il ne renaît plus et vit dans un autre espace-temps que le nôtre. Mais il peut se rendre présent à ses plus proches, ceux qui ont accompagné sa vie ou suivent de près son enseignement. L’histoire du bouddhisme est remplie d’apparitions d’Éveillés à leurs disciples, brèves, généralement peu de temps après leur mort. Le plus souvent pour les réconforter ou les encourager, avant de cesser de se montrer à eux.

   Les apparitions de Jésus après sa mort correspondent exactement à cette conception : il se fait voir à ses disciples, brièvement, pendant une période limitée. Vingt ans après le tombeau vide, saint Paul a interprété ces apparitions en fonction de sa culture juive. Il y a vu une anticipation de la résurrection finale, le ‘’dernier jour’’, et a bâti là-dessus toute une théologie apocalyptique, colorée, imagée, à la fois terrifiante et contraignante.

   Entre l’imagination source de crainte et la réflexion source d’apaisement, je choisis l’hypothèse du bouddhisme. Inconnu pour inconnu, je préfère un inconnu basé sur l’expérience mûrie au cours des siècles, à l’inconnu élaboré en quelques années par des Juifs déboussolés par ce qui leur arrivait.

 La résurrection m’apparaît donc inutile. « Rien ne disparaît, tout se transforme », disait le Bouddha : Jésus (et il n’est pas le seul) n’avait pas besoin de ‘’ressusciter’’, il n’a jamais cessé de vivre. La mort n’existe pas, nous passons d’une forme de vie à une autre. Jésus (et il n’est pas le seul) vit désormais dans un espace-temps auquel nous n’avons pas accès. Que cette ‘’autre vie’’ reste mystérieuse, c’est naturel pour nous qui savons si peu de choses de nous-mêmes et des univers.

X. Qu’y a-t-il après la mort ? Le ciel et l’enfer

  De même que toutes les civilisations affirment, d’une façon ou d’une autre, qu’il y a une vie après la mort, de même toutes ont parlé d’un ‘’ciel’’, un lieu de bonheur parfait. Pour les Indiens d’Amérique c’étaient les chasses éternelles, pour les Juifs un concert d’anges resplendissants, pour les musulmans c’est un jardin plein de fontaines… Les images importent peu, finalement elles disent toutes la même chose.

  Dans ses paraboles, Jésus décrit le ciel  comme un de ces repas de fête à la juive, qui duraient plusieurs jours dans l’allégresse autour du maître de maison. Lequel – dans les paraboles – est Dieu. Il invite largement, d’abord ses amis, puis tous les passants. Seule condition : il faut être bien habillé ou ne pas avoir laissé sa lampe s’éteindre. Autrement dit, il faut être au niveau de la fête, digne d’entrer directement dans la salle où les convives crient leur joie. Sinon… sinon, on est refoulé, mais Jésus ne dit pas que c’est pour toujours. Ce sont les rédacteurs juifs des évangiles qui ont introduit dans les textes cette notion d’une exclusion définitive, voire d’un enfer pour ceux qui n’entrent pas.

  Non, dans la parabole de l’enfant prodigue le père disaitt à son fils perdu et retrouvé : « On va te donner des vêtements, te nettoyer, et ensuite tu entreras chez moi – chez toi. » « Ensuite » : il peut y avoir un délai, le temps de s’habiller correctement, de rallumer sa lampe, avant de s’asseoir à la table du festin. On n’est pas recalé, on doit juste se mettre au niveau. C’est sans doute ce que voulaient dire ceux qui ont inventé, toujours au Moyen-âge chrétien, le ‘’purgatoire.’’ Qui n’est pas un lieu de souffrance, mais de transition : « tu n’es pas encore prêt à prendre place aux côtés du maître de maison, mais tu es déjà dans la salle, tu fais déjà partie de la fête ».

   « Chercher Dieu, c’est le trouver », disait saint Augustin. Et « l’avoir trouvé, c’est le perdre » : à notre mort, quand nous serons face à Dieu, nous ne le « trouverons » pas : nous continuerons à progresser vers son amour. Et comme cet amour est sans limites (nous avons du mal à nous représenter ce que cela peut être qu’un tel amour), comme cet amour est infini, c’est-à-dire sans qu’on puisse jamais en atteindre le terme, nous irons « de commencements en commencements, dans des commencements sans fin ».

 C’est ça, l’éternité : l’amour de ce Dieu-là n’a pas de butoir. Y pénétrer, c’est une découverte, un bonheur, un progrès sans fin. On aura toujours quelque chose à découvrir, à apprendre, on se dilatera toujours plus dans cet amour-là.

Sans fin : « Inatteignable toujours désirable ». Quant à celui qui a dit « si l’enfer existe, il doit être vide », il avait vu juste. Pour Abba, l’enfer n’existe pas, c’est une invention humaine née des angoisses humaines. Il n’y a pas d’enfer. Il n’y a qu’un Dieu qui nous attend, et qui a le temps – ou plutôt l’éternité – pour nous entraîner toujours plus avant dans son amour. Bien qu’il n’y ait pas de ‘’temps’’ dans l’éternité, ce qui est sûr, c’est qu’on n’aura pas le temps de s’ennuyer.

XI. Plus tard, ou dès maintenant ? La prière

Faudra-t-il donc attendre la mort pour rencontrer Dieu, « face à face dans la lumière des vivants » (4) ? Pour expérimenter ce qu’on ne peut pas connaître avec nos moyens habituels de connaissance, ni décrire avec nos mots quotidiens, ni voir ni entendre… bref, sommes-nous condamnés pendant cette vie à patiner dans le vide ?

Prier Dieu… mais que dire au Grand absent ? Et comment l’entendre, si par hasard il lui prenait fantaisie de nous répondre ?

Je ne pense pas ici au Dieu machine à sous qu’on invoque quand on est dans la mouise, ni au Dieu refuge quand on est en perte de sens, ou encore aux méthodes de ‘’développement personnel’’ qui fleurissent en ce moment, Mais au contact direct, à la rencontre personnelle et réelle avec l’inatteignable – rien de moins.

  Pour l’antiquité païenne, prier c’était réciter des prières toutes faites. Or les évangiles témoignent que Jésus avait l’habitude de passer des nuits entières en prière, seul dans la montagne. C’était chose fort inhabituelle chez les Juifs, pour qui prier consistait toujours à apostropher Dieu, et publiquement. Le plus souvent en psalmodiant les Dix-huit bénédictions rituelles, dont la récitation ne dure pas plus de quarante-cinq minutes. Qu’allait-il donc faire, ce Juif-là, à l’écart de tous et pendant des nuits entières ?

 Il mettait en pratique le psaume : « Avant qu’une parole ne soit sur mes lèvres, déjà tu la sais toute entière. » (5) Dans ces longs moments Jésus ne parlait pas, même intérieurement. Il ne servait pas à Dieu une chronique de ses états d’âme, ne remplissait pas de bavardages le vide qui le séparait d’Abba. Il « tenait son âme égale et silencieuse, comme le petit enfant blotti contre sa mère ».

 Les évangiles ajoutent que ses disciples n’ont jamais voulu le suivre et se joindre à lui dans ces moments de solitude. Ces Juifs pieux pouvaient-ils comprendre la lente pénétration dans le silence, l’abandon progressif des mots de la prière ? Le dépouillement puis enfin l’absence de toute pensée, le face-à-face avec une Présence que rien ne rend palpable, mais dont la réalité s’impose progressivement et comme d’elle-même ? Ils ne connaissaient que les mots qu’on dit à Dieu, les formules qu’on lui récite.

 Pourtant, longtemps avant eux et en Inde, le Bouddha Siddhârta avait enseigné la méditation comme seul moyen de parvenir à l’Éveil.

XII. La méditation, ou le silence des pensées

 En rejetant les dieux de l’hindouisme, cruels, sensuels, terriblement humains – les seuls qu’il connaissait – le Bouddha Siddhârta a libéré les hindous de leur servitude religieuse. Sa méthode ? Établir le silence des pensées, tarir à la source l’enchaînement inexorable pensées – paroles – action. Pensées négatives qui font jaillir des paroles agressives sources d’actions violentes. Pulsions profondément enfouies en nous, qui se traduisent en mots puis en actes, chaîne mortifère d’où découle toute souffrance subie ou infligée aux autres. Haines, jalousies, ambitions, convoitises, remords qui tournent dans nos têtes avant de s’exprimer dans des mots puis dans des actes.

 Comment « tenir son âme égale et silencieuse » ? La méthode de Siddhârta est simple, ce n’est pas ici le lieu de l’exposer. Elle s’appuie sur l’observation de la respiration et va très loin, jusqu’à l’obtention d’un ‘’vide intérieur’’ qui ouvre le méditant à l’au-delà des apparences.

 Car pour Siddhârta comme pour son contemporain Platon, nous ne connaissons de la réalité que son apparence visible, perceptible, mesurable. Il existe un au-delà des apparences que nous ne pouvons ni appréhender ni mesurer, même avec nos techniques les plus sophistiquées. Nous le pressentons, sans pouvoir le capter par l’esprit ou le dire par des mots. La poésie, la musique, sont l’ultime tentative de l’esprit humain pour exprimer cet au-delà des apparences, que les mots ne peuvent cerner.

 Qu’y a-t-il au-delà des mots, quand ils sont incapables de rendre compte d’une réalité qui nous dépasse, qu’on devine, qu’on effleure parfois au point de ne plus pouvoir la nier ? Il reste le silence. L’au-delà des apparences n’est accessible qu’au-delà des mots.

 C’est pourquoi Jésus s’enfouissait si souvent dans le silence, seul au creux des montagnes. Après avoir été exclu des synagogues et de leurs prières rabâchées, il a découvert une autre forme de dialogue avec l’au-delà des apparences par excellence : Abba. Ne sachant qu’une chose, c’est que dans ce silence il ne se trouvait pas en face d’un mur ou du néant, mais de l’amour à l’état pur, celui d’un Père comme il n’en existe aucun sur terre.

  Jésus n’avait jamais entendu parler du bouddhisme, ni de sa technique de méditation. « Avant qu’un mot ne parvienne à mes lèvres, déjà, Dieu, tu le sais » : ce qu’il faisait, seul dans la montagne, ressemblait à la méditation bouddhiste. Et quand il dit : « C’est de l’intérieur, du cœur de l’homme, que sortent les pensées mauvaises, les paroles, mauvaises, les actes mauvais. » (5) il montre que comme Siddhârta il avait identifié la séquence mortifère pensées-paroles-actes. C’est à sa racine, les pensées, que la prière de Jésus s’attaquait.

XIII. Les mystiques, poumon du christianisme

  Les mystiques chrétiens ont longtemps cherché comment parvenir à cette prière silencieuse, dont ils pressentaient qu’elle permettait seule d’être en présence du Dieu inconnaissable. Ainsi Évagre (7) : « Prier, dit-il, c’est converser avec Dieu sans aucun intermédiaire. Pendant la prière, tiens tes pensées sourdes et muettes. » Depuis lors et jusqu’à aujourd’hui, le courant mystique n’a cessé de palpiter au sein du christianisme.

  « La mystique ? Une névrose, c’est pas pour moi ! » Non, les vrais mystiques ne sont ni des névrosés ni des illuminés, ils ont les pieds bien sur terre et ont parfois accompli des travaux considérables. Quelques-uns ont eu des visions, mais elles les gênaient et ils s’en cachaient. Leur démarche intérieure est toujours la même : « converser avec Dieu sans intermédiaire », face à face, au-delà des mots dans le silence des pensées. Or s’émerveiller devant une fleur, contempler l’harmonie d’un paysage, s’arrêter devant l’enfant qui dort, c’est déjà faire silence des pensées. Amoureux de la beauté, nous sommes tous des mystiques sans le savoir.

  XIV. La nature a horreur du vide

 Si Nietzche avait dit « les religions sont mortes », il aurait en partie vu juste : les religions sont des systèmes de pensée – des idéologies – destinées à prendre le seul pouvoir qui soit absolu, le pouvoir sur les esprits. Elles naissent, s’adaptent ou disparaissent au gré de l’évolution des civilisations qui les ont engendrées. Mais en disant « Dieu est mort », il s’est lourdement trompé. : on l’a vu en commençant, tant qu’il y aura des Hommes Dieu sera présent, soit comme aimant, soit comme repoussoir.

 D’autres disent : « Dieu est une invention humaine » : ils sont myopes. Ce qui est une – ou plutôt, des inventions humaines, ce sont les religions fabriquées par l’esprit humain et matérialisées dans ses discours. Mais au-delà du discours, il y a une réalité qui échappe à l’esprit au point qu’il se refuse à l’admettre. C’est cette réalité-là que nous appelons ‘’Dieu’’. Mot-obstacle, mot-prison, mais réalité réelle.

 Dire que « Dieu est mort » c’est vouloir fermer tout accès à cette réalité parce qu’elle nous dépasse. Et c’est laisser le champ libre au chaos, car la nature a horreur du vide. L’histoire de l’humanité pourrait se lire à travers l’histoire de ses inventions religieuses, qui sont d’une infinie variété : Églises, sectes, clans, partis, factions qui se sont approprié les multiples formes du besoin de surnaturel pour se déchirer entre elles. Autrefois les croisades, les guerres de religion européennes, aujourd’hui le terrorisme islamique… lequel de ces fanatiques s’est-il souvenu ou se souvient encore du Buisson ardent et d’Abba, du Dieu inconnaissable et du Père tendrement aimant ?

 Ce Dieu-là a disparu du paysage, et la planète saigne. Car quand « Dieu est mort », d’autres prennent sa place. Et alors, la vie de l’Homme ne vaut pas cher.

XV. À l’amie qui voudrait croire

 Rappelle-toi : Dieu n’est pas une idée, une théorie. Et encore moins, des dogmes. Toute ta vie tu as appris à penser : Dieu est au-delà de la pensée. Tu es devenue raisonnable : Dieu n’est pas déraisonnable, mais (si j’ose dire) trans-raisonnable. Il ne se démontre pas, il s’expérimente.

 Si l’expérience pouvait se transmettre sans déperdition, cela se saurait et l’humanité irait bien mieux. Hélas, chacun doit refaire pour soi-même l’expérience de ceux qui l’ont précédé, avec ses tâtonnements, ses lenteurs, ses impasses. Se tourner vers les géants qui nous ont précédés (et Jésus est l’un des meilleurs), c’est gagner du temps, éviter le fossé.

 Rappelle-toi aussi le mot de saint Augustin : « Chercher Dieu, c’est le trouver. » Vouloir croire, c’est déjà être engagé sur le parcours qui mène à l’Invisible.

Chaque jour en s’éveillant, saint François de Sales disait : « Aujourd’hui, je commence. » D’où que tu viennes, l’essentiel est de commencer.

                                                                                                          M.B., 22 octobre 2017
 (1) Dans Homo Deus, publié récemment chez Albin Michel.
(2) Yuval Noah, op. cit.
(3) Mt 19, 28.
(4) Psaume 55.
(5) Psaume 138.
(6) Mc 7, 21.
(7) Mort en 399.

15 réflexions au sujet de « À L’AMIE QUI VOULAIT CROIRE EN DIEU (sans y arriver) : petit traité d’anti-Athéologie »

  1. Loransea

    Recevez Michel tout ma gratitude. Vous avez mis des mots et du sens sur des intuitions… Je prends conscience et je suis en train d’accepter que je ne peux démontrer « Dieu ». Je dois me tourner vers lui, me l’aisser accueillir dans ses bras.
    Je trouve chez les Quakers une continuation humble du silence de la prière méditative avec une dimension horizontale qui fait écho à mon besoin de fraternité avec tout être humain et ua-delà avec toute la création. Comme vous le dites, jesus a profondément transformer notre relation à « je suis celui qui suis » et donc notre relation aux autres êtres humains fini les hierarchies, les places, le pouvoir ! Quelle liberté ! Quelle angoisse ! mais alors il suffit de prononcer le abbinou, le notre père pour revenir dans les bras de l’infiniment bienveillant-e père-mère : c’est si simple et si difficile, si difficile et si simple.
    Bonne journée

    Répondre
      1. Pierre

        Bonjour Michel Benoit, j’ai lu votre roman « Le secret du treizième apôtre » ainsi que « Jésus, mémoire d’un juif ordinaire » qui est éblouissant.

        Actuellement, comment vous définiriez vous religieusement parlant ? Unitariste ? Protestant liberal ? Que sais-je encore..

        Répondre
        1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

          Faut-il se définir ? Je ne me reconnais dans aucune des définitions officielles. « Mathétès tou Iesou nazarénou », disciple de Jésus le nazôréen me convient. C’est à Lui de juger.
          M.B.

          Répondre
          1. Pierre

            Je comprend que vous ne voulez pas vous enfermer dans une case. Quant à la Bible, quelle traduction française privilégiez vous afin d’avoir une lecture critique ? Je dois avouer que je suis réticent à me procurer une version avec les livres deutérocanoniques.

            La Nouvelle Bible Segond est-elle « intéressante » ?

            Merci encore de prendre le temps de me répondre. Que le Père vous comble de bonheur !

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            1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

              Segond date ! La meilleure traduction est sans conteste celle de la TOB, Traduction Oecuménique de la Bible
              M.B.

  2. Jon jon

    Que d’arguments a commenter, quel condensé d’informations, formulés avec vivacité et précision, la ou tant d’autres ne font que blablater, si bien que la plupart des personnes, chrétiennes ou non, à qui j’indique ce blog ou cet article sont incapables de le suivre, préférant affirmer avoir la foi ou pas, l’esprit enlisé par la télé et l’éphémère virtuel, incapable d’attention au delà de quelques secondes… Juste un merci Michel, pour ces partages, si précieux qu’ils ne sont pas « vendus », et pour cette vie passée à la recherche de la Liberté et à transmettre la voie vers elle.

    Répondre
    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      Oui, c’est dramatique : une nouvelle espèce humaine est en train de naître, dont le cerveau ressemble de + en + à un ordinateur. Des milliards d’informations, sans hiérarchie. Impossible de s’attarder sur l’une d’elles, la suivante pousse à la porte. Une phénoménale déperdition de substance : tout est mis sur le transit, et de moins en moins sur « ce qui » transite.
      Pour la 1re fois depuis 25 ans, je n’ai plus envie d’écrire.
      M.B.

      Répondre
      1. Jon jon

        Zut! Mon intention avec ce remerciement était l’encouragement, pas l’inverse, je me sens désolé. Ce sentiment amère de constater une triste réalité, ou de la faire constater, je l’avoue, ne m’est pas étranger. Si bien que je regrette l’avoir exprimé. Mais si, à l’instar des saints, des prophètes et des héros notre vrai mission commençait là, seul face à ce monde, avec cette foi transcendant l’intellect, dont nous sommes peut etre arrives a la frontiere, à nos côtés, alors que tout semble sombre et désespéré? Loin de moi l’idée de faire la leçon, ni d’attendre un quelconque réconfort quant a ma culpabilité de forme. Observer ces sentiments pour les intégrer.

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  3. Marec

    Merci cher monsieur pour votre exposé de synthèse et érudit que j’ai trouvé extrêmement intéressant. J’ai toujours aimé l’expression « Croyant, sans dogme ».à conjuguer avec la notion que l’Amour est fondamental, essentiel.

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  4. Roland Leblanc

    Merci pour ce bon et intéressant texte; je crois itou que la Présence mystérieuse et indéfinissable est à expériementer. Et les moits ne peuvent rendre la Réalité . !!!
    Bon Chemin à Nous Tous dans notre recherche de la Vérité=Réalité . !!!
    Roland ♀

    Répondre
  5. Belon Louis

    Texte intimidant par sa longueur, sa lumière et sa densité qui, plutôt qu’appel au commentaire, ouvre la porte à un dialogue. D’abord, joie de découvrir que la question qui me taraude est largement partagée (F. Cheng, B. Cyrulnik). Plus se multiplient les éclairages, plus se révèle l’indéniable présence de ce quelquechose qui me dérange, parce qu’insaisissable et innommable. Pour moi, ce pourrait être la Source: d’elle jaillit la vie, comme un ruisseau du pied de la montagne; mais si près que l’on puisse s’en approcher on n’en perce jamais le mystère et voulant dynamiter la terre dont elle sourd pour en découvrir le secret, on risque de la faire disparaître à jamais. Et de toute façon, même si elle donne naissance au ruisseau elle n’en détermine plus le cours ni le devenir lorsqu’à la fin il se jette dans l’océan. Dans les deux cas l’homme se retrouve unique responsable de ses actes.
    Merci Michel pour cette méditation que je ne suis pas près d’abandonner.
    Louis

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  6. Jean Ratte

    Bonsoir Michel

    article très intéressant et stimulant.
    Abba = Aleph Beith. Tout est avec Aleph et Tout avec Beith.
    Aleph Hé Beith Hé(ou Aleph vivant Beith vivant ) = Ahava ( amour en hébreu qui se prononce Habibi en arabe )

    Bonne méditation

    Jean

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  7. CORRE Henry

    « Plus les hommes s’éloignent de Dieu, plus ils avancent dans la connaissance des religions. » Cioran.
    et vice et versa si j’ose dire…..
    Une petite dernière d’Emil pour la route:
    « Expliquer quoi que ce soit par Dieu, c’est céder à une solution de facilité. Dieu n’explique rien, c’est là sa force. »…

    Répondre

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