QUAND LA PEUR PREND LE POUVOIR : le coronavirus et nous

 « L’an 1348, la peste se répandit dans Florence. Quelques temps auparavant ce fléau avait dévasté diverses contrées d’Orient, où il fit mourir quantité de monde. Ses ravages s’étendirent dans une partie de l’Occident d’où nos péchés, sans doute, l’attirèrent dans notre ville. Malgré la vigilance des autorités et le soin de n’y laisser rentrer aucun malade, il fit en quelques jours des progrès rapides dans Florence. Les esprits furent si alarmés que chacun ne songeant qu’à soi, on ne visita plus les malades, on évita avec soin de s’approcher des bien portants et les citoyens s’enfermèrent dans leurs maisons sans vouloir avoir communication avec les gens du dehors » (1)

I. Les « Grandes peurs » d’Occident

La première déferla avec les invasions barbares du 4e – 5e siècle, qui mirent fin à l’empire romain. Les Xiongnu, peuple nomade frontalier de la Chine, s’élancèrent vers l’ouest, détruisant tout sur leur passage. Ces cavaliers – appelés « Huns » par les chroniqueurs de l’époque – refoulèrent devant eux des populations terrorisées par leur violence. S’ensuivit un gigantesque mouvement migratoire de ces populations envahies – Vandales, Francs, Alamans et autres peuples d’Europe centrale – vers l’Ouest. Poussés et dominés par leur peur des Huns, à leur arrivée en Germanie ou en Gaule ils saccagèrent à leur tour et pillèrent tout sur leur passage.

La peur des Huns avait engendré la violence des peuples d’Europe centrale. Quand ils déferlèrent sur l’ouest, à leur tour ils provoquèrent chez nous des peurs collectives dont les chroniques du temps décrivent l’ampleur.

Ces peurs en cascade avaient une cause visible, tangible : d’abord venus d’Orient les cavaliers Huns, puis les Vandales, Francs, etc. d’Europe centrale. Personne à l’ouest, pas même sainte Geneviève protégeant Paris, ne vit dans les malheurs provoqués par ces invasions une autre cause que la violence des envahisseurs (2).

Aux 13e et 14e siècles on vit apparaître des « Grandes Peurs » dont la cause semblait tout aussi tangible et visible : c’étaient les millions de morts atteints de la peste et qu’on ramassait à la pelle dans les rues. Pourtant, pour la première fois peut-être dans l’Histoire de l’Occident, derrière cette cause visible et explicable – la maladie – on chercha une autre cause, invisible et inexplicable. Et on trouva : cette cause c’était Dieu, qui châtiait des populations entières « à cause de leurs péchés », dit Boccace.

Dans leur besoin irrépressible de donner une identité visible à cette cause invisible (Dieu), l’irrationnel prit le dessus chez les populations. On désigna des sorcières, on les accusa de sabbats cachés et monstrueux. Personne n’avait vu aucun de ces sabbats, mais une chasse aux sorcières alluma dans toute l’Europe des bûchers. Puisque le châtiment divin avait été provoqué par leurs mystérieuses débauches, elles devaient être brûlées.

Pourquoi ce changement d’attitude, entre la peur identifiée des envahisseurs aux 4e –  5e siècles et la peur irrationnelle de la peste au 13e siècle ? Peut-être parce que le christianisme s’était implanté en Europe, avec sa conception d’un Dieu vengeur se faisant justice même sur des innocents. Il fallait trouver les vrais coupables, ce que fit le peuple avant le clergé qui lui emboita le pas, et créa l’Inquisition..

Quoi qu’il en soit, comme devant les Huns, la peur engendrait la peur, qui engendra la violence.

À cette époque, le pouvoir féodal était morcelé et son emprise sur les populations était faible et incertaine. Le clergé lui-même, pourtant plus puissant que les seigneurs, ne parvenait pas à contrôler les peurs de la population devant un ennemi mortel, invisible, impalpable, mystérieux. À partir du moment où l’irrationnel prenait le pas sur la raison, l’inconscient sur le bon sens, les foules réclamèrent et trouvèrent elles-mêmes des victimes expiatoires pour conjurer l’épidémie.

En août 1789, la « Grande Peur » qui frappa la France montra une autre facette de la peur collective. L’assemblée nationale avait retiré son pouvoir au roi, et les récits de la prise de la Bastille qui circulaient furent interprétés comme l’installation de l’anarchie généralisée. Plus aucun pouvoir ne protégeait désormais les populations, qui craignaient une vengeance des aristocrates dépossédés de leurs privilèges. La peur se répandit rapidement de paroisse en paroisse au son du tocsin. Elle était totalement irrationnelle : à Vesoul, l’explosion accidentelle d’une réserve de poudre déclencha un massacre. En Champagne, la poussière soulevée par un troupeau de moutons fut prise pour l’attaque d’une troupe de soldats. À Nantes des moines mendiants furent pris pour des brigands : le feu s’allumait à la moindre étincelle, et le sang coulait.

À chaque fois la peur engendrait la violence. Elle remplaçait le pouvoir royal, elle prenait sa place puisqu’aucun autre pouvoir n’était capable de donner aux citoyens le sentiment de la sécurité. Il n’y avait plus de lois : la seule loi était la peur.

Comprenant cela, Robespierre et sa bande instaurèrent en 1793 la peur légale. Au lieu d’être incontrôlée, insaisissable, attribuée à une cause magique ou religieuse, la peur fut décrétée par l’État et organisée par lui. Elle s’appela « la Terreur », fut renforcée par la « Loi des suspects » qui permettait d’arrêter et de guillotiner n’importe qui sur simple dénonciation.

Le pouvoir du gouvernement avait repris la main sur les citoyens affolés, et il s’en félicitait. Les milliers de morts de la Terreur étaient le prix à payer pour que l’ordre soit rétabli par la loi. L’ordre, qui régnait grâce à elle à Paris comme il régnera un jour à Varsovie.

Dans les années 1950, de la même façon la peur de la bombe atomique fut crée par le gouvernement américain sur le territoire des USA. Il fit construire partout des abris et des bunkers antiatomiques, enseigner aux gamins des écoles les comportements à adopter en cas d’explosion nucléaire. Comme aux invasions barbares des 4e – 5e siècles la peur venait de « l’autre », l’Union Soviétique qui pourtant se trouvait à 15.000 km et ne manifestait aucune intention de bombarder l’Amérique. Le gouvernement avait sans doute besoin d’exercer son autorité sur sa population, il le fit en déclenchant le Maccarthysme pendant une période qu’il appela lui-même officiellement la « chasse aux sorcières ».

Rappelons l’épisode peu glorieux de la « rumeur d’Orléans » : en 1969, à Orléans, le bruit circula de bouche à oreilles qu’on enlevait des jeunes femmes dans des cabines d’essayage de magasins de mode, pour les envoyer en Orient – toujours l’Orient. Cette petite « Grande Peur » – toute la France en parla – affola la population d’Orléans (3).

À partir des années 1990, la peur de l’autre et la peur de l’inconnu prirent une dimension planétaire qu’on appela « la mondialisation ». Cette nouvelle Grande Peur a déjà eu des conséquences inattendues sur la politique, sur l’économie, et cela ne fait que commencer.

II. Quand la peur prend le pouvoir : le virus dans la tête

À travers ces quelques exemples bien connus, on aperçoit quels sont les rouages des peurs collectives, et cela peut nous éclairer sur ce qui se passe avec l’épidémie de coronavirus.

Comme la plupart des virus, le covid19 n’est pas sensible aux antibiotiques : les seuls traitements sont symptomatiques. Plus encore que le virus de la grippe il est contagieux puisqu’il est essentiellement pulmonaire. Plus que lui il est dangereux, parce qu’il est nouveau dans la famille « corona » et qu’aucune immunité n’a eu le temps de se développer dans la population mondiale.

Comme les invasions barbares du 4e – 5e siècle, comme la peste de 1348 (selon Boccace), comme la peur atomique, la « Grande Peur » du coronavirus vient de l’Orient mystérieux et hostile.

Comme la peste médiévale, comme la « Grande Peur » de l’été 1789, la peur du coronavirus trouve sa source dans un ennemi invisible, insaisissable et donc infiniment dangereux. Aucun clergé n’est plus là pour désigner le coupable, qui reste invisible, tapi dans les alvéoles pulmonaires. Est-ce à dire que la peur de 2020 n’a plus rien de religieux ? Je n’en suis pas si sûr, voyez dans ce blog les articles sur le messianisme.

Comme dans les « Grandes Peurs » du passé, le pouvoir des gouvernements est dépassé par l’angoisse collective qui s’empare de populations affolées. Comme par le passé, ces gouvernements imposent des mesures radicalement contraignantes auxquelles chacun est tenu de se soumettre, même quand elles paraissent disproportionnées (4). Je ne dirai pas que les politiques se réjouissent de voir leur autorité enfin respectée sans contestation par leurs oppositions comme par 100% de leurs populations. Mais enfin, ils n’y sont pas habitués. Je chuchote donc que peut-être, tout bien considéré, ils en éprouvent quelque satisfaction cachée. Parlant de Donald Trump, Bob Woodward déclarait récemment : « Real power is fear », le vrai pouvoir c’est la peur (5).

Il n’en reste pas moins que, d’une façon ou d’une autre et quel que soit le pays, la peur a désormais pris le pouvoir dans le monde (5). Si, comme par le passé, les peurs collectives engendrent la violence collective, alors nous avons quelques raisons d’avoir peur de la peur.

                                                 M.B., 19 mars 2020
 (1) Boccace, Le Décaméron. Né en 1313 en Toscane et mort en 1375 près de Florence, Boccace est un témoin oculaire de cette épidémie de peste et de la « Grande Peur » qu’elle provoqua.
(2) « Attila, le fléau de Dieu » est une expression romantique née au XIXe siècle
(3) Voyez entre autres Edgar Morin, La rumeur d’Orléans, Seuil, 1969.
(4) Hier sur Radio Classique le professeur Marc Gentilini, autorité mondialement respectée en pathologies tropicales et épidémiologie, déclarait que ce qu’il voyait et entendait ces jours-ci était à ses yeux « indécent ».
(5) Voyez Sylvain Delouvée et Patrick Rateau, Les peurs collectives, ERES (collection « sociétés »), 2013.

2 réflexions au sujet de « QUAND LA PEUR PREND LE POUVOIR : le coronavirus et nous »

  1. elizabeth

    « Comme la peste médiévale, comme la « Grande Peur » de l’été 1789, la peur du coronavirus trouve sa source dans un ennemi invisible, insaisissable et donc infiniment dangereux. Aucun clergé n’est plus là pour désigner le coupable, qui reste invisible, tapi dans les alvéoles pulmonaires. Est-ce à dire que la peur de 2020 n’a plus rien de religieux ? Je n’en suis pas si sûr, voyez dans ce blog les articles sur le messianisme ».

    Tout est là. Cette Terreur spirituelle impose une Loi qui détruit sans cesse la Foi :
    Suspecter l’autre, montrer son grand sens des responsabilités à tous les passants, s’insurger et proposer de lapider le moindre passant qui, pour X raison, doit sortir. (sur le ton de la blague, bien sûr).
    Faire respecter la Loi, et les règles de pureté. « Quoiqu’il en coûte ».

    Les spécialistes nous diront quoi faire, les plus zélés feront le reste. Comme d’habitude, quoi.
    Allez, je retourne me laver les mains. Salut à vous, mon oncle.

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  2. Jean Roche

    Bonjour,
    La rumeur d’Orléans a sévi dans bien d’autres villes. Je me rappelle l’avoir entendue à Paris des années après. http://pagesperso-orange.fr/daruc/txtl/rumeur.htm
    Il faut quand même dire que les enlèvements de jeunes femmes pour la prostitution via un lavage de cerveau (si on ne sait pas ce que c’est voir http://pagesperso-orange.fr/daruc/divers/lavage_cerveau.htm ), ça existe, et c’est fort peu traité par les médias. Les conditions sont donc réunies pour un psychose, que ce soit au sens psychopathologique strict, maladie mentale à base de délires, ou au sens sociologique de peur collective justifiée ou non.
    Tant que j’y suis, sur cette autre rumeur dévastatrice, monstrueuse, accusant les Juifs d’avoir répandu la peste, http://pagesperso-orange.fr/daruc/divers/peste.htm

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