UNE ÉGLISE PEUT-ELLE SE RÉFORMER ? Robert Hue quitte le PCF

            En démissionnant avec fracas (Le Parisien, 29 nov.) du directoire du Parti communiste, Robert Hue projette sur le catholicisme une lumière inattendue.
          L’ancien dirigeant suprême du PCF confesse :  » j’ai tenté de conduire une mutation, dont j’espérais qu’elle permette à notre Parti de retrouver une réelle influence dans la vie politique française. Cette mutation a échoué… Je l’ai fait parce que j’y croyais, même si le doute m’habitait parfois… Désormais – en dépit de la richesse humaine et du dévouement des milliers de militants communistes – je ne crois pas que le Parti soit réformable« .

          Et il écrit à Marie-George Buffet : « A propos du communisme, plutôt que de s’enfermer dans le fétichisme d’un mot », il faut reconnaître « que ce mot a été malheureusement souillé, aux yeux des peuples, par les erreurs commises en son nom ».
          Son amer constat, c’est « l’impossibilité du Parti à s’auto-transformer : je serai communiste autrement ».

           Mutatis mutandis, cette analyse lucide s’applique à l’Église catholique.

          Elle aussi, c’est un grand « parti », avec des militants, des dogmes fondés sur une utopie. Après la Révolution, les lendemains qui chantent. Après la mort, le bonheur éternel : utopie vient du grec ù-topos, « nulle part », et de nù-topos, « lieu de bonheur ». La vie présente, dans le monde tel qu’il est, n’est qu’une somme de souffrances : vivons-la tant mal que bien, animés par l’espérance d’un lieu de bonheur futur – la société sans classes d’un côté, le paradis des Apocalypses de l’autre.

          Le Parti communiste était la structure, sociale et mystique, qui devait apporter ce bonheur ici et maintenant. Constatant qu’il ne menait nulle part – ù-topos – Robert Hue a « tenté de conduire une mutation » de cette structure, et « cette mutation a échoué ». Mais il va plus loin : « Je ne crois pas que le Parti soit réformable…, il est dans l’impossibilité de s’auto-transformer ».

           L’Église catholique a toujours faite sienne la fière devise de la Chartreuse : Numquam reformata, quia numquam reformanda. Elle n’a jamais été réformée, parce qu’elle affirme n’avoir jamais eu besoin de réforme.

          En 17 siècles, il y a bien eu trois tentatives de réforme : la réforme carolingienne, qui consacra l’adoption d’une théocratie durable (l’Église et l’État ne font qu’un). La contre-réforme, qui fut – comme l’indique son nom – une réaction à Luther par la réaffirmation des fondamentaux catholiques. Vatican II, enterré en quelques années par Jean-Paul II.

          L’Église ne peut être réformée en profondeur, sinon elle l’aurait fait depuis longtemps. Il faut le savoir, et ne rien espérer d’impossible : si elle n’est « nulle part », l’utopie n’est certainement pas dans une Église, ou un quelconque Parti.

           « En dépit de la richesse humaine et du dévouement des milliers de militants », se désole Robert Hue. Eux aussi ils sont là, les fidèles catholiques : généreux, idéalistes, désireux de croire. Que faire d’eux ? Ils ne sont pas aveugles, ils voient que la route est barrée, seulement ils se trompent d’obstacles.

          L’obstacle ce n’est pas le célibat des prêtres, mais l’existence d’un sacerdoce hiérarchique. Ce n’est pas le manque d’engagement aux côtés des exclus, mais la lourdeur d’une institution fondée (dès son origine) sur l’exclusion. Ce n’est pas l’ordination de femmes-prêtres, mais le mépris des femmes (dès l’origine). Ce n’est pas la foi mise en danger, mais l’accent mis (dès l’origine) sur la pratique des sacrements, au détriment d’une spiritualité qu’on ignore ou qu’on réserve à quelques mystiques – regardés de travers. Ce n’est pas telle ou telle politique, mais (dès l’origine) la fascination pour « César », quelle que soit la couleur de sa toge.

           Déçu, désabusé, Robert Hue refuse de « s’enfermer dans le fétichisme du mot communisme… souillé par les erreurs commises en son nom »
          Il y a un fétichisme des mots « christianisme », « chrétien », au nom desquels bien des erreurs ont été commises. Hélas – déjà Épiphane de Salamine le regrettait au IV° siècle – il n’existe pas de mot « Jésuisme«  pour qualifier ceux qui ne sont plus juifs, et ne veulent pas être chrétiens. Qui ne veulent que suivre Jésus.
         Les ruines du christianisme annoncent-elles la naissance du « Jésuisme » ? D’une religion conforme à ce que Jésus le nazôréen a été, a fait, a voulu faire ? Une chose me semble sûre en tout cas : ce que Jésus prêchait n’avait rien d’une utopie.

          Les humains étant ce qu’ils sont, peuvent-ils se passer de fétiches et d’utopie ? Suffit-il de dire qu’on sera « chrétien autrement » – ou « communiste autrement » ?

          Certes, quelques-uns ont toujours su rencontrer Jésus tel qu’il fut. Mais « le peuple » ? Il n’a ni le temps, ni les moyens, ni la force de se lancer dans une aventure solitaire.

          Je ne doute pas que Robert Hue saura être « communiste autrement », après avoir quitté le système qu’il a dirigé pendant dix ans. Mais les petites gens, les humbles, qui n’ont ni sa culture, ni son expérience, ni ses cicatrices ?

          « Voyant qu’ils étaient comme un troupeau sans berger, écrit Marc, Jésus fut bouleversé dans ses entrailles »

                                          M.B., 30 nov. 2008

POST-CHRÉTIENTÉ : UN ESPOIR ? (M. Maffesoli)

          Les conférences du professeur Michel Maffesoli à l’Université Pour Tous de Chantilly ouvrent de larges portes. Après La crise de l’autorité en février 2008 (cliquez) ,nous l’avons entendu hier sur Post-modernité : le retour des idoles.
          Il commençait ainsi : « La vraie pensée est une pensée questionnante« .
          Mon propos n’est pas de résumer sa conférence, mais ce que j’en ai retenu au regard de ma problématique, la Post-chrétienté. « On n’a jamais qu’une idée, autour de laquelle on tourne », disait hier M.M. Après l’effondrement constaté du christianisme, quelles perspectives, quel avenir ?

I. LA POST-MODERNITÉ

          Maffesoli souligne d’abord que la crise actuelle de l’Occident n’est pas seulement économico-sociale (crise de ce qui est institué), c’est une lame de fond sociétale (crise de ce qui est instituant). Depuis 3000 ans, on a vu se produire périodiquement des moments de saturation sociétale. Les valeurs, les critères, les certitudes d’une société pourtant établie dans la longue durée se mettent brusquement à saturer : l’ordre en vigueur ne disparaît pas d’un coup, il se montre tout simplement incapable de répondre aux aspirations juvéniles.
          « Tout fout le camp », disent les vieux, « les jeunes n’ont plus de valeurs » : c’est faux. Ils ont leurs valeurs, et elles sont fortes – mais elles sont autres.
          Les corps institués se cramponnent alors à celles qui furent leurs valeurs pendant si longtemps. Ils parlent d’abandon, de décadence : ces mots sont justes (il y a bien dé-cadence), mais ils servent à masquer l’urgence d’une transformation structurelle.
          Qu’est-ce qui caractérisait la « modernité », née au début du XIX° siècle ?

          1- La rationalisation généralisée de l’existence, incarnée dans le contrat social qui définissait un être-ensemble rationnel. La « valeur travail » (Karl Marx) donnait son sens à la société, elle faisait de nous des producteurs, et des reproducteurs. Surtout en France, on se méfiait de l’imaginaire.

          2- La notion de temps finalisé : nous allions quelque part, et nous savions où nous allions. C’était le « progrès », linéaire et qui menait au bonheur.

          3- L’action iconoclaste : Nous avons cassé l’ancienne image d’un monde qui était magique, qui faisait peur par son mystère mais qu’on respectait. Le monde ne fait plus peur : on ne le respecte plus, on l’épuise. Devenu objet banal, il est une ressource à exploiter.

          Maffesoli voit dans la crise, d’abord, une faillite du temps finalisé : à l’horizon de nos efforts, il n’y a plus désormais de projet mobilisateur : on ne se pro-jette plus dans l’avenir, on ne sait plus où on va, mais on y va.

          En même temps, c’est la fin de la « valeur travail » : on ne veut plus travailler pour vivre, mais vivre en travaillant. Ce n’est pas l’abandon du travail, mais la découverte de ses limites : accomplir des tâches ne suffit plus, il faut le recul nécessaire pour inventer un projet nouveau, qui corresponde à un monde épuisable, et épuisé.
          La valeur créativité remplace la valeur travail.

          On passe enfin d’un monde structuré par le rationnel, à un univers où le sensuel a repris toute sa place : le corps n’est plus seulement producteur / reproducteur, il est voulu pour lui-même, il devient LE projet à accomplir.
          Retour du sensuel, du tactile, mais aussi du spirituel. La mystique du travail a bien failli nous anéantir, nous avions opposé matérialistes et mystiques : les mystiques reviennent en force – avec l’appétit du divin, la curiosité pour l’au-delà des apparences. Ce qu’il fallait voir pour pouvoir le faire, s’efface devant ce qu’on doit ressentir, pour pouvoir l’accomplir et s’accomplir.
         
          Cela s’accompagne du retour à la petite communauté, à la chaleur du cocon, aux amitiés partagées, aux sensations ressenties ensemble. Finie la dictature – sociale, politique, ecclésiastique – des masses : bienvenue à la cellule limitée, informelle, au groupe charismatique, au comité de quartier, à la vie associative. On y rentre, et on en sort, d’autant plus librement qu’il n’y a aucun rite d’admission, aucun projet d’adhésion à très long terme.

          Groupements informels, mais qui ne peuvent exister qu’autour d’un totem, une personnalité forte qui incarne l’intuition du groupe, son projet. Pape, Dalaï-Lama, Président : on a besoin d’une locomotive, à condition cependant qu’elle soit proche des wagons, ou plutôt comme eux. Sur les trônes, nous n’acceptons plus de couronner que des people. On ne leur offre un culte que si l’on peut aussi adorer leur humanité, qui doit être semblable à la nôtre. La base ne supporte plus le sommet que si elle peut s’identifier à lui.

          Retour du rêve, de l’imaginaire, du ludique. L’Homo sapiens est mort, vive l’Homo ludens. Le plaisir est premier. L’avenir n’existe plus, vive le présent. Nous vivions dans nos têtes, existons dans nos corps. Nous étions citoyens du monde, soyons voisins de nos voisins. Vous pensiez ? Eh bien, ressentez maintenant !

II. LA POST-CHRÉTIENTÉ

          Que Michel Maffesoli me pardonne si je le pille, pour revenir à l’objet de mes travaux : sur les ruines de la chrétienté, il faudra bien un jour reconstruire.

          Tout le monde sait maintenant que le christianisme a été inventé, une génération après la mort de Jésus, par ceux qui l’ont coulé dans une rationalité qui préfigurait celle dont nos sociétés sont en train de sortir.
          Qu’est-ce que la théologie, sinon une mise en forme rationnelle de la religiosité ? Les Père fondateurs du christianisme disposaient d’un outil remarquable, la pensée grecque : de Paul de Tarse (ce rabbin grec) à Thomas d’Aquin, ils ont construit une cathédrale de la pensée dont nul par la suite, pas même les idéologues des Lumières, n’a pu éviter d’être paroissien assidu. Ce fut la chrétienté, symbiose parfaite entre une théologie rationnelle et des sociétés de raison.
          L’une est morte, les autres vacillent. Sœur Anne, vois-tu venir quelque chose ?

          Oui, la « quête du Jésus historique«  (cliquez  I,  II, III,) . Elle renouvelle entièrement, à la fois notre appréciation du christianisme, et la question posée ici.
         
          Jésus fut un charismatique itinérant, un Wanderer. Il vivait dans une société fortement rationnalisée : à la rationalité juive, rabbinique, s’ajoutait une rationalité gréco-romaine qui imprégnait déjà la société juive de son temps. Les comportements, les discours, étaient convenus, fixés, déterminés. Il y avait un langage, des attitudes, des formes de vie sociale politiquement corrects. S’en distinguer, s’en extraire, c’était se mettre au ban d’un monde dans lequel le marginal n’avait aucune place. Dire autre chose que ce qui était dit, faire autre chose que ce qu’on faisait – parler autrement, être autrement – c’était se condamner à mort.

          Or c’est exactement ce qu’a fait Jésus. Il quitte sa famille – qui le juge « fou » -, son milieu, son travail. Il devient sans domicile fixe, non-productif, et se donne en exemple. Il méprise l’argent, et réduit sa consommation à très peu – ce qui ne l’empêche pas, quand il est invité, d’être un bon convive qui apprécie le boire, le manger, et même les parfums de luxe. 
         
          Dans une société où la pratique religieuse est affaire d’identité nationale, où le clergé tient le pouvoir, il est non-pratiquant, et même ouvertement anti clérical. Il critique la Loi – qui est à la fois religieuse et sociale : il ne dit pas qu’il veut l’abolir, mais l’accomplir – c’est-à-dire lui donner une dimension autre. Il imagine un autre monde, fondé sur d’autres valeurs.
          Lesquelles ? Il propose une « loi du cœur« , qui fait de chacun – du moment qu’il a purifié son cœur – le juge de la loi. « Transforme-toi intérieurement, et alors tu seras juge des Juges. Tu seras au-dessus des lois (mais non contre elles). César ? Le pouvoir établi, l’ordre ancien ? Laisse-les là où ils sont, ce sont des morts qui enterrent les morts. Ta vie est ailleurs. Ton projet aussi »

          Car Jésus a une finalité, qui fait paraître dépassés tous les projets sociopolitiques : il sait où il va, et il y va. Il appelle cela le « Royaume ». Il n’en donne aucune définition rationnelle, mais une image : celle d’un groupe restreint (mais ouvert à tous) réuni pour faire la fête, un repas convivial, un plaisir sensuel partagé.

          A chaque instant de sa courte vie, il a donné priorité à la rencontre personnelle, immédiate (sans médiation), tactile.
          Priorité au corps, sur les idées. Il laisse venir à lui tous ceux qui n’ont nulle part où aller, parce que la société pensante les rejette : les malades purulents, les femmes (mêmes adultères), les collabos, les étrangers (comme la syro-phénicienne), les occupants de son pays – même les enfants, qui n’existaient alors qu’à condition de devenir adultes.
          Tous ceux-là viennent à lui. Ils le touchent, et il les touche. Il réhabilite leur corps.

          Il n’est pas différent d’eux, il leur ressemble. Quand il fait soif, il bavarde familièrement avec une étrangère et lui demande à boire (à une femme !). Partout, à chaque instant, il se laisse inviter, questionner, aborder dans la rue. Il refuse d’être traité autrement que chacun, et chacun peut s’identifier à lui.

          Au sens où l’entend Maffesoli, Jésus était un sensuel, non pas un rationnel. Un imaginaire, non pas un penseur. La valeur travail ? Il ne travaille plus, mais il travaille sans cesse – autrement. L’amitié ? Il n’a cessé de la proposer à ses disciples, et ce n’est guère sa faute s’ils n’ont pas su la lui rendre.

          Dans le monde rigidifié socialement, politiquement, religieusement de son temps, Jésus a fait passer la créativité avant la raison.
          C’était un rebelle de l’imaginaire, et un juvénile : il a fait peur aux vieux.

          « La chrétienté fout le camp » ? Oui, c’est fait. Cette période-là est arrivée à saturation, comme tant d’autres avant elle.
          C’est la fin d’un monde, mais ce n’est pas la fin du monde.
          Pour être créatifs dans ce monde qui vient, saurons-nous redécouvrir la jeunesse d’un Jésus ? Aurons-nous envie de le prendre pour totem ? En aurons-nous les moyens, et surtout, l’audace, le courage, l’imagination ?

          Ceci est une autre question. Au moins, posons-la.


                             M.B., 15 février 2009.

INUTILE RÉSURRECTION

          Il y a 50 ans, le pape Jean XXIII décrétait l’ouverture d’un concile œcuménique. La nouvelle parût sensationnelle, et elle l’était : on sentait bien que l’Église catholique, encore triomphante, était déconnectée de la marche du monde.
          A l’ouverture de la 2° session, le tout nouveau pape Paul VI décréta que ce Concile serait exclusivement pastoral. C’est-à-dire qu’il laisserait de côté les questions dogmatiques fondamentales : la résurrection, l’incarnation.
          Depuis, il n’est plus question que de l’accessoire : mariage des prêtres, ordination des femmes, contraception, messe en latin, intégristes ou non, préservatif ou non… 
         
          Il faut aller au fond du malaise : la question de la résurrection. Lire la suite

LE CHRISTIANISME PEUT-IL ÉVOLUER ?

          L’étude des révolutions scientifiques permet de mieux poser une question brûlante : les religions peuvent-elles évoluer ?

          Je m’appuie sur l’historien des sciences Thomas Kuhn (La structure des révolutions scientifiques, Flammarion, 1983). Il analyse la façon dont un système de pensée, devenu principe général d’explication du monde, évolue dans le temps.

I. LES RÉVOLUTIONS SCIENTIFIQUES


          1- Au cours des siècles, certains systèmes de pensée ont recueilli le consensus des sociétés, de leurs autorités et de leurs communautés intellectuelles (savants). Devenu indiscutable, ce système était à la base de la conception du monde, il fondait les lois, la morale et la religion de la société.
          Exemple : la cosmologie de Ptolémée. Elle n’a jamais été remise en cause jusqu’à Copernic et Galilée, devenue d’autant plus intouchable qu’elle fournissait sa grille de lecture à la Bible. Le soleil et les planètes tournant autour de la terre, l’homme était considéré comme le centre de l’univers : au point qu’il fallait que Dieu devienne homme, pour pouvoir sauver sa création. A partir de là, tous les dogmes chrétiens s’enchaînaient les uns aux autres.

          2- Il arrive que quelques chercheurs s’aperçoivent que des phénomènes nouveaux apparaissent, ou plutôt qu’on ne les avait jamais détectés ni pris en compte, et qu’ils semblent ne pas s’accorder avec le système de pensée devenu officiel. Ils « prennent conscience d’une anomalie, c’est-à-dire que la nature, d’une manière ou d’une autre, contredit » le système de pensée (Kuhn p. 83).

          3- Quand cela se produit, rien ne se passe. La nouvelle prise de conscience ne remet pas tout de suite en cause le système de pensée : on essaye seulement de l’adapter, afin d’intégrer la nouveauté. On améliore des détails pour le préserver, pour ne pas qu’il disparaisse, et souvent on y réussit – pendant un certain temps.
          Autrement dit, la communauté des intellectuels – dépendante du pouvoir politique et de la pression sociale – se mobilise pour maintenir ce qui a si bien marché jusqu’alors. Les officiels (y compris les intellectuels) ont horreur des ruptures brutales, leur pente naturelle est le conservatisme : l’ intelligentsia préserve sa position honorifique et le pouvoir qui l’accompagne. Quant aux gens du peuple, ils n’ont d’autre choix que de les suivre, ce qu’ils font d’autant plus volontiers qu’eux-mêmes craignent aussi l’aventure : une rupture de l’ordre du monde conventionnel, dont ils ne peuvent comprendre ni les tenants ni les aboutissants, leur paraît toujours aventureuse.

          4- Après beaucoup de temps, et de nombreux replâtrages plus ou moins réussis, les incohérences s’accumulent au point qu’on en vient à douter du système de pensée traditionnel. La communauté intellectuelle « entre en crise«  : les défenseurs acharnés de l’ordre établi s’opposent à ceux qui le mettent en doute.
          « Les crises sont une condition préalable et nécessaire de l’apparition d’un nouveau » système de pensée (id., p. 114).

          5- Aucune sortie de crise n’est possible tant qu’on n’a pas sous la main un nouveau système de pensée, capable de remplacer le précédent.
          Il faut noter que ce nouveau système de pensée peut être fort ancien : ainsi, Aristarque de Samos, au III° siècle avant J.C., soutenait déjà que la terre tournait autour du soleil en même temps que sur elle-même. Cette idée fut qualifiée d’ « incroyablement ridicule » par Ptolémée lui-même. Elle n’a pas été adopté à l’époque, d’abord parce qu’elle n’était pas conforme à ce qu’observaient les gens ordinaires (le soleil se lève à droite, se couche à gauche : la terre ne bouge pas). Ensuite, parce qu’elle s’accordait mal avec la mythologie gréco-latine. Et encore plus tard, parce qu’elle n’allait pas dans le sens d’une certaine lecture de la Bible.
          Kuhn remarque qu’un nouveau système de pensée chemine toujours lentement, à partir de « quelques premiers adhérents » : on n’assiste jamais à une « conversion du groupe en bloc » (id., p. 217).

          6- Pendant longtemps, ces « premiers adhérents » cherchent en vain à convaincre leurs collègues, ils sont en butte aux persécutions des autorités (Galilée).
          Un jour, le nouveau système de pensée finit quand même par s’imposer : on oublie alors totalement le précédent, et on réécrit l’histoire en présentant le nouveau modèle comme s’il s’inscrivait tout naturellement dans une suite logique de développement. « Une fois réécrits, les manuels déguisent inévitablement non seulement le rôle, mais l’existence même des révolutions qui sont à leur origine » (id., p. 191).

          L’Histoire est toujours réécrite pour masquer la mémoire des crises. Les sociétés ayant peur des révolutions, on cache d’abord le caractère révolutionnaire du nouveau système de pensée, puis on oublie de quelle crise il est né.


II. L’ÉCRITURE DE LA BIBLE

          La Bible est née de ces crises successives.
          Ainsi, la réforme de Josias une fois accomplie, on va réécrire l’Histoire pour laisser à entendre que les juifs ont été monothéistes depuis leurs origines : il faut une étude attentive des textes pour s’apercevoir que l’idée d’un Dieu unique a cheminé lentement en Israël, et ne s’est imposée que vers le IV° siècle avant J.C. Les auteurs de livres bibliques font tout leur possible pour nous faire croire qu’elle a été révélée dix siècles plus tôt, à Abraham.
          Ainsi de la séparation d’avec le judaïsme d’où est né le christianisme : nous devons à la hargne de Paul contre ses « collègues » apôtres le témoignage directe de l’épître aux Galates, sans lequel le compte-rendu des Actes donnerait l’impression que la transition du judaïsme au christianisme s’est faite tout naturellement, après une discussion courtoise entre frères.
          Ainsi de la transformation de Jésus, fils de Joseph, en Messie ressuscité d’abord, puis en Dieu : à lire les évangiles, on a l’impression que Jean-Baptiste, puis Jésus lui-même, ont proclamé son statut extra-humain dès les origines, comme une révélation immédiate. Alors que cette transformation a été lente, progressive, et s’est heurtée à des résistances farouches qui ont failli mener l’Empire romain à la guerre civile (Arius).

III. LE CHRISTIANISME PEUT-IL ÉVOLUER ?

          Relevons les points communs avec l’évolution des systèmes de pensée scientifiques.
          Comme on l’a vu, le judaïsme et le christianisme sont nés à la suite de révolutions : l’ancien système de pensée a été remis en cause, une nouvelle doctrine est apparue. Des théologiens ont introduit dans les textes une réécriture du passé, ils ont transformé la révolution en Révélation. Le nouveau système de pensée (monothéisme, divinité du Christ) s’est imposé comme une vérité qui remontait aux origines : il était révélé par Dieu, donc intouchable – c’était un dogme.

          Pourtant, l’Incarnation a été très tôt contestée par une élite (Arius, Eutychès, etc.) qui a tenté de convaincre ses « collègues ». En vain : ce dogme était fondateur d’un ordre du monde défendu par les autorités, religieuses autant que laïques – unies dans le combat pour la préservation de ce qui est.
          Née au XX° siècle, la recherche sur le Jésus historique met pourtant en lumière des « anomalies » flagrantes : il apparaît que Jésus n’a jamais prétendu être un Dieu, que sa divinité a été inventée à la fin du I° siècle, selon un processus et pour des raisons que les chercheurs mettent en évidence.

          Pour qu’un système de pensée change, il faut premièrement qu’il y ait crise, et deuxièmement qu’un nouveau système de pensée soit disponible.

          Aujourd’hui, il y a bien crise du christianisme. Le Concile Vatican II a tenté de remédier à cette crise par des replâtrages d’ordre liturgique et disciplinaire, sans s’attaquer au cœur du problème : un édifice dogmatique qui ne correspond plus ni à notre connaissance du monde, ni à notre connaissance des évangiles.
          La crise demeure et s’amplifie donc, et quand on voit que même les replâtrages de Vatican II sont remis en cause, on comprend qu’un nouveau système de pensée religieux ne pourra jamais s’imposer pour remplacer l’ancien, le christianisme en crise.

          Pourquoi ? Parce que, à la différence des sciences, la religion est basée sur l’irrationnel. La compréhension des textes sacrés est maintenue telle quelle (malgré les évidences contraires), parce qu’elle satisfait cet irrationnel en le justifiant.

          Si le christianisme était purement rationnel, il pourrait évoluer comme les sciences, par crises donnant naissance à un nouveau système religieux. Mais il touche à ce qu’il y a de plus profond dans l’Homme, sa peur de la mort, son besoin d’échapper à la dure condition humaine en rêvant à sa propre divinisation.

          Je ne crois pas que la redécouverte de la personne de Jésus pourra bientôt transformer le christianisme. C’est pourtant la seule issue possible à la crise actuelle, beaucoup plus profonde qu’on ne croit, tellement profonde que les Églises chrétiennes refusent de la prendre en compte – aujourd’hui comme hier.
          Peut-être n’a-t-on pas encore touché le fond, peut-être, alors, un renouveau sera-t-il envisageable ?

          Pendant longtemps encore, il y aura donc des pionniers, maintenus dans l’ombre, traités par le mépris, l’indifférence ou le dénigrement.

          « Et pourtant, elle tourne ! »


                            M.B., 4 juillet 2009

L’ÉGLISE ET LES ENFANTS DU PÉCHÉ

          Le Monde du 11 août 2009 publie, en page 8, un article signé S.A. où l’on apprend que l’Église catholique songerait sérieusement à reconnaître les enfants engendrés par ses prêtres et ses prélats.

          Car un peu partout, depuis toujours, ces notables consacrés (qui ont fait promesse publique de célibat) se montrent abominablement semblables à nous, c’est-à-dire désireux de fonder une famille, et capables de faire des enfants. Lesquels ne peuvent exister, ni en droit ni même en fait, puisque le clergé est réputé chaste, comme l’était Jésus. Ce n’est pas un dogme, mais c’est la loi.

          Jusqu’à aujourd’hui, le Vatican a toujours fermé les yeux sur la vie sexuelle de son clergé. Mais les temps ont changé :
          « Il s’agit tout bonnement, poursuit Le Monde, d’une défense préventive de la part du Saint Siège, une multitude d’actions en justice pour reconnaissance de paternité venues d’Amérique Latine ou de pays européens comme l’Autriche, terres de prêtres concubins notoires, pourraient lui tomber dessus ».

                   Pourquoi parle-t-on maintenant de donner une existence légale à ces enfants, qui ont le tort d’exister tout court ?

          C’est, pensez-vous, parce que l’Église se souviendrait enfin de l’un des dix commandements de Dieu, Tes pères et mère honoreras – tes enfants reconnaîtras.

          Parce qu’elle se souviendrait, enfin, des paroles de Jésus, le Royaume de Dieu appartient à ces enfants : et à ce titre, l’enfant est sacré. D’ailleurs, Jésus les laissait venir à lui, les reconnaissait, les embrassait, les protégeait de ses Apôtres (futurs Princes de l’Église) quand ils voulaient les cacher à sa vue, les éloigner de sa présence.

          Ou parce qu’elle prendrait enfin au sérieux les « Droits de l’Homme et de l’enfant« , adaptation laïque de la loi divine et évangélique.

          Donc, si l’Église songe à donner aux enfants de prêtres une existence légale, ce serait pour des motifs éthiques, moraux (la morale divine), spirituels (une spiritualité prêchée et appliquée par Jésus).


          Détrompez-vous : quand l’Église se préoccupe du statut légal des enfants de ses péchés, elle ne songe ni à eux, ni à leurs honteux parents. Elle veut prévenir un danger, continue Le Monde : « D’où l’échappatoire de la reconnaissance des faits. Sauf que, pour l’héritage, les biens personnels des prêtres seraient clairement distingués de ceux liés à leur fonction qui, eux, resteraient, quoiqu’il arrive, propriété de l’Église »

          L’objectif est sans ambiguïté : il s’agit avant tout de préserver le patrimoine de l’Église.

          En France, l’Église catholique est le deuxième propriétaire foncier après les collectivités locales. Dans les pays de vieille tradition catholique (mais aussi d’autres, Afrique de l’Ouest ou Corée du sud), son patrimoine représente une fortune tellement immense, qu’il est difficile de l’estimer avec précision.

          Beaucoup d’argent, donc beaucoup de pouvoir.

          Or, certains de ces pays, après avoir connu une indéfectible (et juteuse) alliance de l’Église et de l’État, ont adopté des lois de propriété et de succession qui veulent ignorer la personnalité juridique du clergé : c’est le cas, notamment, de la France.
          D’autres considèrent l’Église comme une fille cadette, longtemps à peine tolérée (USA, parfois Mexique). D’autres enfin ont une longue tradition d’hostilité de l’État envers le catholicisme (Russie, Asie).

          Imaginez que dans l’un ou l’autre de ces pays, certains enfants d’évêques ou de curés, à la mort de leur père, revendiquent leur part d’héritage dans le diocèse ou la paroisse ?
          Si ce père, accablé par sa mauvaise conscience, a eu le bon goût de gérer le patrimoine de l’Église sans songer à assurer l’avenir de son enfant, et s’il a eu la décence de cacher sa misérable paternité, qui donc peut assurer que l’enfant en fera autant ? Qui pourra l’empêcher de produire un test ADN, et de faire appel aux lois civiles de ce pays, soupçonné de guetter la moindre occasion pour faire un croche-pied à Rome ?

          Et si ce pays se mettait soudain à considérer que le papa-évêque (ou curé) gère le patrimoine foncier et les actifs mobiliers du diocèse (ou paroisse) sans qu’on puisse faire de différence, dans la pratique, avec la gestion d’un quelconque propriétaire ? Un État peu bienveillant pourrait ne pas faire non plus de différence entre un patron d’usine et un patron de diocèse ou de paroisse. Entre un héritier de fortune industrielle et un héritier de grand propriétaire foncier : il pourrait invoquer la loi pour donner à l’enfant le droit d’hériter de son père, comme tout citoyen.

          Le Vatican a vu là une faille, qu’il s’empresse de colmater de façon préventive : reconnaissons les enfants engendrés par notre clergé, mais à condition que « les biens liés à la fonction des prêtres restent, quoi qu’il arrive, propriété de l’Église ».

          Reconnaître ces enfants, ce serait éviter une cascade de procès infamants, au cours desquels l’Église devrait batailler pour faire admettre, au cas par cas et dans un climat supposé hostile, la distinction entre biens personnels du prêtre et patrimoine de saint Pierre. Ce serait être obligé de valoriser ce patrimoine, et d’en publier le montant. Réveillant une opinion publique à qui ces chiffres ont toujours été cachés, et qui deviendrait soudain consciente d’une hypocrisie ancienne et massive, la double vie menée par une partie du clergé catholique.

          Reconnaissons donc les enfants du péché : cela nous coûtera moins cher qu’un discrédit public. C’est ce que l’Église américaine a voulu faire pour ses prêtres pédophiles, en accompagnant cette reconnaissance par les trémolos de la repentance papale.

          Diplomatie.

           Ce qui aura donc fait bouger l’Église, c’est l’argent.
          Ce n’est pas (on dira, bien sûr, le contraire) le souci de ses enfants, qui n’ont pas demandé à naître dans une sacristie. Ce n’est ni leur présent ni leur avenir, totalement bouchés puisque – du moins dans des pays très catholiques – ils n’existent pas, tout en ayant le tort d’exister. Ce n’est pas le droit pour eux d’avoir des parents comme tout le monde, et de leur présenter un jour leur fiancé(e) afin qu’ils le ou la conduisent à l’autel.
          Ce n’est pas l’aveu que certains au moins de ces enfants sont le fruit de l’amour, et non de la lubricité (ciel, que dis-je !) d’un clergé incapable de se contrôler.


          Au passage, est mise en lumière la véritable raison pour laquelle l’Église refusera toujours d’autoriser les prêtres mariés. Le discours officiel est connu : « Leur chasteté les rend totalement disponibles au service du Peuple de Dieu ».

          Un motif pastoral et mystique ?

          Non : la sauvegarde préventive du patrimoine.

          Patrimoine dont il est inutile de rappeler qu’il est en général le fruit de la générosité des croyants. Et que ces croyants, bien souvent, ne sont pas offusqués de voir leurs prêtres leur ressembler, aimer comme eux et comme eux fonder une famille.

          Quand on est un peu historien, on ne s’étonne pas. On sait que, depuis près de vingt siècles, il n’y a rien de nouveau sous le soleil.

          De Rome.


                              M.B., 11 août 2009

UN ARCHEVEQUE AMÉRICAIN CONTRE LE PAPE : Mgr Weakland et Jean-Paul II.

          Petit américain pauvre, entré à l’âge de 18 ans dans l’abbaye bénédictine de St Vincent (Pennsylvanie, USA), Rembert Weakland est élu abbé à 35 ans. Cinq ans plus tard, il est élu par ses pairs à la tête de l’Ordre bénédictin, Primat résidant à Rome (où j’ai vécu à ses côtés pendant presque 5 ans).
          A 50 ans, il est nommé par Paul VI, dont il est l’ami, Archevêque de Milwaukee, USA. Pendant 25 ans, il tiendra à ce poste une place considérable dans l’Église de son pays et dans l’Église universelle – qu’il connaît parfaitement pour avoir longuement voyagé sur les cinq continents, et côtoyé de près toutes les cultures du globe.

          Cet homme exceptionnel, pianiste et fin musicologue, parlant plusieurs langues, d’une immense érudition religieuse, philosophique, littéraire et historique, vient de publier son autobiographie (1). Un témoignage, bouleversant par son authenticité, sur la crise de l’Église catholique (et, à travers elle, de l’Occident) dont il raconte les péripéties, vécues au jour le jour, depuis son diocèse américain.

          Après Vatican II qui dessinait les contours d’une Église rénovée, Mgr Weakland a connu la reprise en mains par la Curie vaticane et le pape polonais. Il trace un portrait incisif de Jean-Paul II, dont le long pontificat coïncida avec son ministère d’archevêque américain.
          Ầ 82 ans, cet homme qui fut mon père Abbé, dont j’ai tant reçu, n’a plus ni ambitions, ni rancœurs – plus rien à gagner et plus rien à perdre. 
          Son livre crie une vérité rare.

          En voici quelques extraits, traduits par mes soins.


          « Ma première réaction à l’élection du Cardinal Wojtyla fut enthousiaste
            « Pour l’avoir souvent rencontré quand j’étais Primat des Bénédictins, je le tenais en haute estime. […] Jamais je n’ai perdu mon admiration pour ses talents et ses dons, même si – au fil des ans – j’ai trouvé que son style et sa façon de diriger une Église d’un milliard d’êtres humains était oppressive, et beaucoup trop centrée sur sa propre personne.
          « Les années passant, j’étais de plus en plus déçu : les espoirs que je nourrissais au début de son pontificat ont tous été trahis ».

I. Un pape à deux visages

          « De toute évidence, c’était un très saint homme. Il possédait toutes les capacités d’un leader mondial. Dans un univers où l’Église catholique perdait de plus en plus sa signification, il a creusé une niche où il a pu faire preuve de son magnétisme personnel et de sa forte volonté : en ce moment précis de l’Histoire, son élection venait à point nommé. Il comprenait le communisme et savait comment le combattre. […]

          « Il a développé le message social du catholicisme : sa critique du capitalisme marquera son héritage. Mais il n’a pas su étendre cette doctrine sociale à un monde interculturel et globalisé, entrevu par son prédécesseur Jean XXIII.

          « Son soutien de l’œcuménisme et du dialogue interreligieux était sincère : à la suite de Vatican II, il a voulu cicatriser les plaies nées de la Réforme et du schisme avec l’Orient.     
          « Dans ce dialogue, il laissait de côté nombre de points non-résolus, continuant malgré tout à avancer vers une certaine forme d’unité : par exemple, dans son dialogue avec l’Église Orthodoxe il n’a jamais abordé les questions du remariage ou de la contraception, sur lesquelles il maintenait une position très stricte à l’intérieur de l’Église catholique ».

         « En reconnaissant l’antériorité de l’Alliance entre Dieu et le peuple juif, il faisait un pas vers le judaïsme : mais dans cette démarche, il mettait entre parenthèses la position catholique, selon laquelle le salut vient par Jésus-Christ ».

          « Avec une énergie incroyable, il a affirmé que l’Église devait s’ouvrir aux diverses cultures du monde. Il a nommé de nombreux évêques « indigènes ». Dans ses nombreux voyages, il semblait admettre le besoin pour l’Église d’incorporer toutes les cultures, notamment dans leurs expressions liturgiques. De cela, nous devons lui être reconnaissants.
          « Mais il n’a jamais donné aux Églises de ces peuples la liberté complète d’intégrer leurs cultures locales, parce que cela les aurait conduites à un clergé marié et à d’autres changements dans la discipline catholique ».

II. La face cachée d’un pape

          « Tout bien réfléchi, les aspects négatifs de son pontificat l’emportent sur ses aspects positifs.

          « J’ai admiré sa façon de faire face à la menace communiste, mais il n’a jamais déployé la même énergie pour lutter contre les dictatures de droite, spécialement en Amérique Centrale et du Sud. J’ai souvent entendu des évêques de ces pays se plaindre que le seul endroit où l’Église était autorisée à affronter l’injustice politique, c’était la Pologne.
          « En Amérique Latine, la question du mariage des prêtres a bloqué toute possibilité de prendre en compte les besoins d’une immense population catholique, laissant le champ libre aux Églises pentecôtistes et évangéliques américaines, plus ouvertes aux laïcs.
          « Mon espoir d’un renouveau de la recherche théologique et philosophique a été cruellement déçu. Au contraire, les tensions entre les théologiens et le pape n’ont cessé de croître. Il fut vite évident que seuls certains théologiens avaient la cote, ceux qui soutenaient le point de vue particulièrement étroit qui était le sien : les autres étaient réduits au silence. (cliquez)
          « Aux Synodes des évêques, seuls pouvaient prendre la parole des théologiens qui ne s’opposeraient jamais à sa pensée.
          « Le dialogue était acceptable à l’extérieur de l’Église : jamais à l’intérieur.

          « Une autre immense déception a été sa conception et son approche de la sexualité humaine.
          « Beaucoup diront que ses points de vue dataient de l’époque Victorienne. Pourtant, on était surpris de constater la fréquence de ses allusions à la sexualité. En fait, pendant son pontificat de nombreux laïcs ont dit à quel point ils en avaient assez d’entendre sans cesse parler de sexe et de problèmes sexuels, du haut de la chaire de Pierre et venant d’un célibataire.
          « Parce que son idée de la sexualité ressemblait à un courant souterrain qui apparaît ou disparait à la demande, il n’a jamais touché les cœurs de ceux pour qui la vie et la psychologie humaines sont plus complexes qu’il ne le disait, et la sexualité plus ambiguë.
          « Mais l’aspect négatif le plus sérieux de son pontificat a été sa tendance constante à la centralisation, et sa méfiance envers le reste de l’Église.
          « En paroles, il n’a jamais renié le rôle collégial des évêques : mais dans les faits, son style nous a ramenés aux temps de Pie IX [dogme de l’infaillibilité pontificale, 1870 – NDT] : il conférait une importance exagérée à la personne et à l’enseignement du pape, à l’exclusion de pratiquement toute idée autre que les siennes.
          Dans les faits, la réception de chacune de ses paroles comme doctrine officielle de l’Église a créé une atmosphère contraire à la Tradition catholique des siècles passés.

          « Les degrés de certitude que la Tradition attribue à chaque doctrine ont sombré dans l’oubli : avec la publication du Catéchisme de l’Église catholique, tout a été uniformisé dans un enseignement officiel unique.
          « J’ai souvent relevé une tendance, au Vatican, à appeler « idéologique » toute conception contraire à celle du pape. Ce terme a servi à stigmatiser les éventuelles oppositions au Magistère central.
          « Dans son administration, Jean-Paul II a particulièrement favorisé le rôle des cardinaux : bien que ce soit étranger aussi bien à l’Écriture qu’à la Tradition, il a donné à leur petit groupe le pas sur l’ensemble du Collège des évêques, portant ainsi gravement atteinte au principe de la collégialité.
          « Souvent, quand la Conférence des évêques des USA se trouvait dans une impasse face à l’administration vaticane, les cardinaux américains étaient convoqués à Rome, et eux seuls étaient écoutés.
          « Je crains que le pape n’ait jamais compris à quel point il était étonnant et incongru de conférer le chapeau de cardinal à ceux qui étaient en accord avec ses positions, et ensuite de les prendre pour uniques conseillers ! Ce faisant, il s’interdisait d’entendre des points de vue différents, qui auraient pu lui être utiles ainsi qu’à l’Église universelle.


          « Et j’ai été déçu que le pape et son administration ne fondent pas leurs décisions sur une recherche approfondie. […] J’ai toujours eu l’impression qu’on donnait plus de poids à des missives réaffirmant les idées préconçues, plutôt qu’à des études sociologiques valables. Je n’ai cessé de constater que ses décisions et celles de ses collaborateurs étaient prises de façon anecdotique, d’après des rumeurs, des lettres, des plaintes et des articles de presse – le tout, non vérifié.

[…]
          « J’ai été déçu que le pape Jean-Paul II ne sache pas faire la part entre les dévotions privées et l’essence de la vie spirituelle de l’Église, qui est la Bible et les sacrements. Paul VI avait toujours pris garde de ne pas imposer à l’Église universelle sa dévotion intime et sa sensibilité personnelle : Jean-Paul II n’a pas eu ce scrupule.
          « Ses nominations aux postes de responsabilité ont toujours constitué pour moi un mystère. Certains des promus étaient de toute évidence les meilleurs, mais d’autres étaient visiblement et pitoyablement incompétents.
          « La motivation de son choix était claire : il exigeait une loyauté absolue à sa personne et à ses prises de position sur les sujets importants. Une des faiblesses les plus flagrantes de son pontificat fut le carriérisme qu’il engendra. Inutile d’être un génie comme Machiavel pour écrire un Manuel de l’Avancement sous ce pontificat : les qualités de leadership étaient secondaires, la loyauté seule comptait.
          « Comme il déléguait de plus en plus de responsabilités à l’administration vaticane, il a créé une barrière de plus en plus infranchissable (et insupportable) entre lui et les évêques locaux.


          « Je me suis toujours interrogé sur la solidité des fondements théologiques et philosophiques de ses écrits et allocutions.
          « Il semble s’appuyer sur les Écritures, mais utilise la Bible comme une béquille pour ses longs discours, qui allaient bien au-delà du sens des textes. Je n’ai jamais compris quelles étaient les racines phénoménologiques de son enseignement – si toutefois phénoménologie il y avait.


          « Ce qui m’a le plus surpris fut son intolérance face à des façons de voir opposées aux siennes, spécialement face aux théologiens : la vigueur avec laquelle il a réagi pour les supprimer l’un après l’autre, et le secret employé pour ces procédures d’élimination. […]
          « J’avais espéré qu’ayant vécu sous les régimes Nazi et Communiste, il serait plus sensible à la justice, et à la nécessité de procès ouverts et transparents, même dans les domaines du discours théologique.
          « Pour les évêques, il prenait souvent les décisions lui-même, sans jamais discuter directement du problème avec l’évêque concerné.


          « Contrairement à Jean XXIII, le pape Jean-Paul II n’a pas réussi à discerner les signes des temps.


          « Pour le pape Jean, l’un des signes de notre temps était l’aspiration de tous les peuples à pouvoir dire leur mot sur les décisions qui concernaient leurs existences. Jean-Paul II ne nourrissait que des craintes envers le processus démocratique, et c’est tardivement qu’il accepta (à reculons) que la démocratie puisse être la meilleure forme de gouvernement civil.
          « Pour lui, la démocratie était faible, indécise, compromise par le désir de plaire à la majorité : elle n’avait pas sa place dans l’Église – même si son élection, à lui, avait été démocratique.
          « Son modèle de papauté était celui de la monarchie éclairée – récompensant ses fidèles, et réduisant au silence toute voix divergeant de l’unité, telle qu’il l’avait définie.


          « Il n’a pas su lire les signes des temps, spécialement les ouvertures de Vatican II vers un gouvernement plus participatif à tous les niveaux de la vie de l’Église. 

          « Discerner l’action de l’Esprit dans l’Église en tant qu’ensemble ? Cela n’était pas inscrit sur son agenda.


          « Dans la période qui a suivi le Concile Vatican II, cet échec est sans doute la plus grave des occasions manquées. »


                Mgr Rembert Weakland, OSB, Archbishop of Milwaukee.


(1) A Pilgrim in a Pilgrim Church (429 pages : www.eerdmans.com)

Pages 402 à 408. Sous-titres et surlignages sont de la responsabilité du traducteur, Michel Benoît.

PÉDOPHILIE ET ÉGLISE CATHOLIQUE : la nature a horreur du vide.

          Que signifient les affaires de pédophilie dans l’Église catholique ?
          Á quoi renvoient-elles cette institution ?


I. Une société fermée


          Il ne faut jamais oublier que l’Église romaine est une monarchie absolue, avec ses Princes du sang (les cardinaux), ses lois propres (le « droit canon »), ses tribunaux (une Officialité par diocèse, avec cour d’appel à Rome – la « Rote »), ses juges (les Officiaux), et ses ambassades dans le monde entier.
          Un État souverain, qui ne reconnaît pas de juridiction autre que la sienne, ni les Cours de justice internationales, tout comme les USA.

          Quand un crime est commis par un membre du clergé, c’est tout naturellement la machine judiciaire catholique qui s’estime la seule en droit de juger ses ressortissants – comme n’importe quel État souverain. Si un fidèle porte plainte pour abus sexuel commis par un prêtre diocésain, c’est l’Officialité du diocèse qui se saisit de la plainte et la juge.
          Imaginons que le crime sexuel soit avéré, que se passe-t-il ? Quand il ne peut pas faire autrement (passer sous silence), l’évêque va sanctionner… mais comment ? L’Église, qui a longtemps eu ses propres prisons, a perdu le droit d’emprisonner – ce droit a été rendu aux États nationaux. Elle pourrait exclure le prêtre en le « réduisant à l’état laïc », mais cela ne s’est jamais vu. Elle ne peut que le déplacer, l’envoyer dans une autre paroisse après un petit sermon (« et ne recommencez plus, surtout ! »).

       C’est ce qu’elle a toujours fait. L’Église ne considère pas l’acte pédophile comme un acte pathologique (ce qu’il est pourtant), mais comme une faute.
          Pour cela, elle dispose de l’absolution, qui efface les fautes, et de l’injonction à la prière, qui est la seule thérapie qu’elle connaisse contre les « maladies de l’âme ».

          On connaît le résultat.


II. Cachez ce sein que je ne saurais voir


          Mais il y a plus : le caractère sacré du sacerdoce s’étend à la personne qui en est revêtue.
          Manipulant le sacré, la personne du prêtre est sacrée. La salir par la reconnaissance d’une faute sexuelle, c’est salir l’Église elle-même, maîtresse et dispensatrice du sacré.

          On va donc tout faire pour étouffer les affaires, et les traiter en interne.

          Mais, direz-vous, le pape vient de publier une lettre où il affirme que les crimes sexuels commis par des prêtres doivent être dénoncés aux autorités civiles, et punis par elles ?

          C’est une déclaration purement politique.
          Devant l’énormité des scandales récents, et surtout leur diffusion dans les médias, le pape installe un contre-feu médiatique. Il dit pour qu’on l’entende, mais il ne fait pas – il n’a jamais fait, ne fera pas.

          En Irlande, une douzaine d’évêques ont été dénoncés complices de crimes pédophiles. Quatre d’entre eux ont offert leur démission, une seule a été acceptée. Un sur douze, pour montrer sa bonne foi. Que sont devenus les onze autres ?

          La volonté d’échapper à la justice civile est flagrante aux USA. Devant les milliers de plaintes portées contre le clergé, l’Église US n’a fait qu’une chose : payer, pour que les familles retirent leurs plaintes. Ouvrir le parapluie du dollar. Un milliard cinq cent mille dollars ont ainsi été versés, une moyenne de 65.000 $ par famille. Plusieurs diocèses sont en faillite.

          Pour que les affaires n’aillent pas devant les autorités civiles.

          Contrairement à ce que dit le pape.

III. La nature a horreur du vide

          Mais pourquoi l’Église catholique a-t-elle le triste privilège de cette hécatombe pédophile ? Qui ne se rencontre ni chez les pasteurs protestants, ni chez les popes orthodoxes, ni chez les rabbins juifs ?

          Parce que ces derniers peuvent se marier ? Cela doit jouer, en effet. Mais la cause profonde n’est pas là.

          Aucun jeune homme ne se prépare à devenir prêtre catholique dans l’intention formelle d’être plus tard un criminel sexuel. Alors, pourquoi ?

          Le Bouddha Siddhârta prescrit à ses moines la chasteté parfaite, du corps et de l’esprit. Et il explique qu’elle n’est possible – et même bonne, souhaitable, qu’elle rend heureux et équilibré – qu’à une seule condition : c’est la pratique quotidienne de la méditation.

          Or, le catholicisme ignore la méditation (cliquez) .
          Prier, pour un catholique, c’est réciter des prières ou assister à des liturgies. Méditer, pour Siddhârta, c’est pratiquer une discipline mentale qui met le moine face à la réalité inexprimable qu’il appelle l’anatta, le « rien ». Laquelle est très proche de l’expérience mystique chrétienne, mais l’Église s’est toujours méfiée de la mystique et des mystiques, qu’elle déconsidère quand elle les les persécute pas.

          On n’apprend pas la méditation aux futurs prêtres : on leur apprend à réciter des formules, le « bréviaire ». Á mouliner des psaumes.

          On les lâche dans la nature, sans aucun moyen pour affronter le monde des pulsions qui bouillonne autour d’eux, et en eux.

          En l’absence d’expérience et d’enseignement sérieux de la méditation (qui peut parfaitement être « christianisée »), les prêtres et religieux enseignants se retrouvent comme des outres vides, dans lesquelles les pulsions violentes de la sexualité, non maîtrisées, peuvent s’en donner à coeur joie.
          La nature a horreur du vide : ce vide, elle le remplit par ce qui lui tombe sous la main de plus innocent, de plus facile à dominer – les enfants.

          Les prêtres pédophiles sont coupables, mais ils ne sont pas responsables.

          Celle qui est responsable, c’est l’Église qui les condamne à la chasteté, sans jamais leur avoir donné les moyens de la vivre dans l’équilibre, l’harmonie intérieure, le bonheur.


                                         M.B., 22 mars 2010

L’ADIEU AU CATHOLICISME ? Un cahier de la revue  »Esprit »

          Fondateur de notre civilisation, le catholicisme est-il mort en Occident ? Si oui, comment, et pourquoi ?

          La revue Esprit publie un cahier consacré au Déclin du catholicisme Européen, dont j’extrais l’article du philosophe et sociologue des religions Jean-Louis Schlegel (1), cité ici en italiques.

 Le retour du religieux

           L’auteur souligne d’abord que, malgré la puissance de la sécularisation, nous ne sommes pas dans une époque non religieuse. La religiosité populaire demeure vivace (2), les fondamentalistes (américains, musulmans) connaissent une expansion mondiale. De manière extrêmement ambiguë certes, la question religieuse et les religions passionnent les foules, suscitent des quêtes spirituelles – et font l’objet d’innombrables films, téléfilms, romans, études, articles dans la presse.

          Depuis 20 ans, les religions ont fait dans nos médias et nos sociétés un retour que ni Marx, Nietzche ou Renan n’auraient jamais pu prédire ou même imaginer.

 L’adieu au catholicisme

           Et pourtant la chute du catholicisme européen est à la fois spectaculaire dans les chiffres, et discrète dans la perception sociale que nous en avons. Sans révolutions, avec une surprenante discrétion, en un siècle il s’est effacé dans les coulisses de nos sociétés tandis que sur scène, la représentation continuait sans lui. On a assisté à une sorte d’anémie et de recul, quantitatif et qualitatif : un adieu qui s’est fait sans larmes, ni drame, ni nostalgie.

 -a- Déclin quantitatif 

           En France, pays où la religion catholique est de tradition très majoritaire, la pratique dominicale est de 4,5 % (3). On constate une tendance catastrophique au décrochage par rapport aux sacrements (baptêmes, confirmations, mariages), à des pratiques importantes comme l’inscription au catéchisme, la profession de foi. Un marasme sans précédent dans le recrutement de prêtres, de religieux (cliquez) , de religieuses – si importants par ailleurs dans le dispositif catholique. Les régions de pratique plus forte, viviers de vocations (Bretagne, Alsace, Pays Basque, Savoie…) se sont alignées en une trentaine d’années sur le reste de la France sécularisée.

           Certes, le laïcat s’est partout vu attribuer un rôle de substitution. Mais en expansion dans la première moitié du XX° siècle, ses militants se sont érodés puis écroulés vers sa fin : incapables qu’ils ont été de transmettre à leurs enfants le sens de leurs engagements. Ils avaient découvert et assumé l’action politique et syndicale : des « communautés nouvelles » les ont remplacé, qui se retrouvent davantage dans la « spiritualité », la prière, l’action d’aide sociale non politique.

          Les paroisses perdurent, parfois très vivantes en ville. Mais la plupart ont perdu de leur lustre : à cause du manque de prêtres, mais aussi pour une raison plus profonde, d’ordre qualitatif.

 -b- Déclin qualitatif 

           Il est, à mon sens, beaucoup plus grave. En 27 ans de pontificat, le pape Jean-Paul II a prononcé 25 condamnations de mouvements théologiques, de théologiens ou de chercheurs catholiques. Secondé par l’efficace Joseph Ratzinger, il a « tiré sur tout ce qui bougeait » dans l’Église. Laquelle se retrouve aujourd’hui comme les plaines d’Europe après le passage d’Attila, stérilisée : il n’y a plus de théologiens, plus de penseurs catholiques, tout juste des répétiteurs. Adieu les Congar, de Lubac, Rahner, Schillebeexck, Drewermann… !

           Comme le constate Danielle Hervieu-Léger, on assiste à une « exculturation » de plus en plus sensible du catholicisme : une mise hors jeu ou une inexistence flagrante dans le domaine de la pensée, qui commande pourtant les décisions politiques et sociales importantes.

          Autrefois colonne vertébrale et mère nourricière de la culture européenne, l’Église n’est plus en prise avec la société qui l’entoure : le monde occidental vit, pense, ressent et se comprend non seulement sans elle, mais en dehors d’elle. Les radicaux n’ont même plus à ferrailler contre elle : il faut être deux pour se battre, on ne frappe pas un adversaire au tapis.

           Aspect paradoxal de l’exculturation : L’Europe devient une terre de mission où les évêques appellent à la rescousse des prêtres noirs ou polonais (4), souvent aussi exculturés chez nous que le missionnaires européens de jadis, quand ils se rendaient en Afrique – mais dans des conditions bien différentes !

          En fait, le mal remonte à plus loin encore : dès 1970, des penseurs chrétiens se sont alarmés de la position anti-philosophique et anti-théologique du Concile Vatican II, qui s’est explicitement voulu comme un concile pastoral – dénué de toute pensée de fond (5).

           Une société idéologique (l’Église) qui n’a plus ni pensée vivante, ni desservants capables de transmettre cette pensée à un monde en perpétuelle recherche, cette société ne tient plus que par son écorce.

 La fossilisation

           Elle commence, on l’a dit, par la stérilisation de toute recherche fondamentale. Mais pour le grand public, c’est l’encyclique Humanae Vitae (1968) qui marque la désaffection d’une ou plusieurs générations de catholiques de toutes classes et toutes cultures sociales, singulièrement des plus intellectuels, des plus militants et des plus jeunes. Rupture considérable, qui fait date dans l’histoire de l’Église.

          Confirmée en 1987 par l’encyclique Donum Vitae de Jean-Paul II, puis par l’interdiction de toute intervention médicale dans le processus de fécondation : ces crises ont été à l’origine d’exodes importants [des catholiques] parce que les décisions prises allaient à l’encontre de l’opinion majoritaire des théologiens et des évêques, comme de l’opinion des fidèles.

           Même si la « déconstruction » de l’Église était déjà fortement amorcée, la crise de 1968 a provoqué un séisme, par la remise en question de la notion de loi naturelle : qu’est-ce qu’un acte « naturel » ? Y a-t-il une éthique universelle, fondée sur une loi naturelle ? Où se situe son caractère rationnel ? Et l’Église catholique est-elle seule détentrice, comme elle le prétend, de cette éthique ? Si oui, quelle est la métaphysique qui sous-tend cette morale universelle ?

          Face à des questions aussi graves, qui remettaient en cause l’ordre social dans sa totalité, les autorités catholiques n’ont eu qu’une réponse : le retour à la synthèse médiévale de Thomas d’Aquin. De Hobbes, de l’idéalisme allemand, de Heidegger, de toute la pensée contemporaine depuis trois siècles, rien. Le grand thomisme n’avait rien à envier aux philosophies récentes : mais peut-on faire comme si celles-ci n’avaient pas existé ?

           L’Église catholique ressemble étrangement aux récifs de corail, splendidement colorés : elle est belle dans ses souvenirs – mais fossilisée.

           On lira, dans l’article sur Mgr Weakland (cliquez) , une description saisissante de la façon dont la principale acquisition de Vatican II – la collégialité épiscopale – a été anéantie par Jean-Paul II. En 1960, l’Église prétendait participer « au monde de ce temps ». Au lieu de quoi elle tient son discours, arrête sa discipline, prend ses décisions en s’arc-boutant sur sa propre tradition – totalement déconnectée de ses contextes historiques. Elle défend ses positions sans prendre la peine de la discussion critique. On ne discute plus : c’est parole contre parole, arguments contre arguments : ce qui fait la loi, ce n’est pas la persuasion raisonnable mais la force de la conviction.

           Le paradoxe est celui-là : des papes parfois adulés, mais peu écoutés. A Rome, on se contente de succès immédiats auprès des médias ou de l’opinion publique. Plus encore que leur contenu, ce qui est en cause c’est le mode secret d’élaboration des textes, leur universalité abstraite, éloignée de toute vie concrète, ainsi que l’arrogance qui les accompagne parfois. Comment cette communication verticale, uniquement destinée au commentaire approbateur et à la diffusion maximale, pourrait-elle s’imposer dans le système de communication en réseau fluides qui s’est imposé sur la planète ?

           On se souvient du bel adage de saint Anselme, fides quaerens intellectu, la foi qui cherche à être comprise par la raison. Le pape [actuel], qui a séduit au début en rappelant le rôle de la raison dans la foi, propose en fait une raison, une philosophie et une théologie qui font retour à la métaphysique thomiste à peine aménagée.

           Fides sine intellectu : « ne croyez pas parce que c’est raisonnable, croyez ce que je vous dis parce que je vous le dis avec force. »

 Réforme exclue

           On assiste donc au retour à une théologie exclusivement (voire platement) apologétique, excluant autant que faire se peut l’exégèse biblique historique et critique (cliquez) . Il ne s’agit pas vraiment d’un traditionalisme, mais plutôt du retour à une identité affichée par des signes visibles (vêtements, dévotions, rassemblements) qui tiennent lieu de pensée. Peut-être cette identité affichée est-elle nécessaire pour un temps. Peut-être l’Église ouverte et fraternelle de Vatican II était-elle une utopie. Une réforme de la tête et du corps est impossible en dehors de la volonté ferme (et jugée comme folle) d’un pape, Jean XXIII – heureusement mort assez tôt. Des ajustements dans l’Église, peut-être : des réformes, non. Elle ne pouvait être à la hauteur de son concile de rupture.

           Deux exemples, parmi tant d’autres : pour remédier au manque de prêtres, on a instauré vers 1975 des ADAP (assemblées dominicales en absence de prêtre) et des cérémonies pénitentielles plutôt bien suivies. Rome les a interdites, de crainte d’entériner l’idée qu’on peut célébrer des messes sans prêtres, et pour maintenir le caractère obligatoire de la confession individuelle à un ministre seul détenteur du pouvoir de pardonner.

           Cette volonté d’autoconservation presque suicidaire s’étend à tous les domaines de la vie individuelle et sociale des catholiques. Les conséquences désastreuses de l’immobilisme, de l’absence de toute réforme et de toute pensée, sont confiées à la grâce de Dieu et à l’action du Saint-Esprit, en attendant des jours meilleurs.

           Du triomphalisme à l’effondrement : rien ni personne ne se remet facilement d’une telle transition, de surcroît très rapide. Le catholicisme n’est pas encore mort, son « cadavre bouge encore » : et pourtant, en Occident où il est né et s’est affirmé, il semble proche de la retraite.

Prophète, ne vois-tu rien venir ?

           Qui oserait faire une prophétie ? Ni moi certes, ni personne.

          Mais peut-on oublier qu’à l’origine du christianisme il y a eu un prophète juif d’une densité humaine et religieuse incomparable, qui n’a voulu rien d’autre que de porter le prophétisme juif à son accomplissement ?

                   Certes, il a été trahi de son vivant, et manipulé au cours des siècles suivants par ceux qui se prétendaient ses interprètes, puis ses successeurs. Mais il est là, pierre angulaire incontournable. Pouvons-nous revenir à lui, remettre nos pas dans les siens ?

          Utopie encore plus folle que celle de Jean XXIII.

           Nous savons que de l’Église (des Églises) il n’y a rien à attendre. Il nous reste à croire, avec une ténacité folle, à la force de l’intuition prophétique qui fut celle de Jésus.

          Et à sa persistance, à son cheminement au moins souterrain.

                          M.B., 18 mai 2010

(1) Adieu au catholicisme en France et en Europe ? Revue Esprit, Février 2010, pp. 78-93. Suivi d’une bibliographie sur les études sociologiques récentes concernant le catholicisme.

(2) Voir, dans le même numéro, l’article de J. Caroux & P. Rajotte sur le pèlerinage de Compostelle.

(3) Enquête IFOP-La Croix du 16 janvier 2010. « Pratique dominicale » : ceux qui vont à la messe une ou deux fois par mois.

(4) Environ 15 % des prêtres en activité en France viennent d’Afrique noire ou de Pologne.

(5) Voir, dans ce même cahier d’Esprit, l’étude détaillée de Michel Fourcade, maître de conférence en histoire contemporaine (Montpellier II) : Il n’en restera pas pierre sur pierre.

LE PAPE ET L’ÉGLISE OUVRENT (enfin) LES YEUX ?

          Pour répondre à la crise profonde que traverse la chrétienté occidentale, Rome vient de prendre une décision importante. Le Monde du 2 juillet s’en fait l’écho dans sa page 8.

 Le diagnostic

           Le Monde rappelle, d’abord, que le diagnostic du déclin catholique était posé depuis longtemps : « Les papes du XX° siècle ont tous perçu les conséquences pour l’Église de l’avènement de la modernité, et le passage d’un catholicisme d’habitude ou de filiation à un catholicisme de conviction »

          C’est-à-dire : pendant des siècles, on naissait catholique et on le restait. Telle était la coutume, que maintenait en place une pression sociale et politique généralement acceptée.

          Aujourd’hui, être catholique ne va plus de soi : c’est un choix que l’on fait, en s’inscrivant volontairement dans un courant qui n’est plus majoritaire.

           « En 1975, Paul VI annonçait « des temps nouveaux pour l’évangélisation ». « Les conditions de la société, écrivait-il, nous obligent à réviser les méthodes, à chercher comment faire parvenir à l’homme moderne le message chrétien ».

           Changer de méthoDe : cette ligne de conduite sera reprise par tous ses successeurs.

           Jean-Paul II, « obsédé par la déchristianisation de la « vieille » Europe et la dilution de ses racines chrétiennes… évoquera pour la première fois en 1979 la nécessité d’ «une nouvelle évangélisation ». « Ầ sa suite, Benoît XVI plaide régulièrement pour un affichage et une participation accrue des chrétiens dans le monde. En 2010, il défend « un nouveau dynamisme missionnaire des chrétiens, là où le silence de la foi est le plus vaste »… Il fustige « les croyants honteux de leur foi qui prêtent leur concours au sécularisme ».

   La solution proposée

           « On est peu à peu passé d’un discours de déploration, voire de dépression, à un discours de reconquête », analyse le sociologue des religions Philippe Portier. « Aujourd’hui, le défi principal de l’Église est l’évidement de la chrétienté occidentale. L’heure est jugée tellement grave qu’il faut une nouvelle structure pour y répondre ».

           Résultat : la création d’un nouveau ministère (Dicastère) dans l’organigramme du Vatican : un Conseil Pontifical pour la Nouvelle Évangélisation. « Acte rare dans la gouvernance vaticane, dont les dernières modifications remontent à 1988. Il entend apporter une réponse institutionnelle et politique à l’affaiblissement continu de l’Église catholique sur ses territoires traditionnels »

          Et le pape d’expliquer : ce nouveau ministère devra « promouvoir une évangélisation renouvelée dans les pays où a déjà résonné la première annonce de la foi, mais qui vivent une sécularisation progressive et une sorte d’éclipse du sens de Dieu », .

 L’échec

           « Mais la création de ce Conseil souligne aussi… une forme d’échec des stratégies développées jusqu’à présent », poursuit Le Monde. Plus grande liberté laissée aux évêques pour organiser la propagande sur leurs territoires, afin de reconquérir les fidèles. Introduction de musiques « modernes » et de moyens audio-visuels dans les liturgies. Langage adapté, proche des vrais gens, compassionnel, concret voire anti-intellectuel. Utilisation d’Internet (sites, retraites sur l’écran, chats d’aide psychologique), manifestations de parvis ou de rue…

         On a tout essayé. En vain.

 Le déni de réalité

           C’est que l’Église catholique refuse de regarder les choses en face : elle n’est plus Mater et Magistra, mère nourricière de l’Occident et guide de ses pensées.

          Ce ne sont pas les méthodes qui ne sont plus adaptées : c’est le contenu même de la foi, le message chrétien. Ce sont des dogmes surréalistes, comme celui de la naissance virginale d’un homme-dieu, de la transformation physico-chimique d’une galette de farine en chair du Christ, du pardon des péchés dispensé par une institution incapable de se tromper, qui détiendrait seule les clés de la porte du Paradis, etc.

           On peut s’essouffler à mettre au point de nouvelles méthodes : le produit qu’elles prétendent promouvoir a perdu sa valeur. Le meilleur marketing du monde ne pourra jamais vendre un produit déprécié, qui ne correspond plus aux attentes du marché.

                   Car le pape se montre désespérément aveugle, quand il écrit que la nouvelle structure voulue par lui s’adressera à « ceux pour qui Dieu est inconnu, mais qui ne veulent pas rester simplement sans Dieu ».

          Le problème, c’est précisément qu’en catholicisme, « Dieu » est connu, trop connu. On a mis 17 siècles à le décrire, à le définir jusque dans les moindres recoins de sa personne (multipliée par trois), voire de sa personnalité.

          Alors que nos contemporains n’adhèrent plus au dieu méticuleusement décrit et planifié par la pyramide des dogmes. Un dieu devenu statique tellement on a bétonné son image, un dieu sans surprise – et, de plus, propriété exclusive du Vatican.

           Les hommes du XXI° siècle n’ont pas changé, ils sont comme leurs prédécesseurs : « Ils ne veulent pas rester sans Dieu », dit le pape ? Mais ils ne sont pas sans Dieu ! Ce qu’ils refusent, c’est de mourir étouffés par la chape bétonnée des dogmes catholiques.

Dieu ?

Qu’ils soient blancs, jaunes ou noirs, cultivés ou illettrés, ils en ont une vive conscience, mais elle est en creux. Ce n’est pas lui qu’ils rejettent, c’est la façon dont l’Église, depuis St Irénée, n’a cessé de lui coller des étiquettes.

           Un Dieu perçu comme inconnaissable, n’ayant plus rien à voir avec des dogmes baroques, issus de philosophies aujourd’hui incompréhensibles. Dieu réservé à quelques intellectuels encore capables de comprendre ce que signifiaient les termes de nature, personne, substance, kénose, incarnation, âme, corps, quand ils ont été utilisés pour le définir il y a 1000 ou 2000 ans.

          Les croyants n’ont pas « honte de leur foi » : ils n’ont plus les moyens de la comprendre, et ce en quoi ils disent croire, de fait, n’a pas grand-chose à voir avec le contenu réel des dogmes.

           « Perte du sens de Dieu », se lamente Benoît XVI ? Bien au contraire, perception aigüe, étonnamment juste et consonante avec le prophétisme juif, de l’impossibilité de dire quoi que ce soit de Dieu. C’est-à-dire de le capter par une armature dogmatique, d’en devenir d’abord propriétaire, puis exploitant exclusif.

 Une impasse, une issue ?

           L’impasse est connue, décrite par tous les observateurs : performante ou pas, ce n’est pas la méthode qui est en cause, c’est le contenu.

           L’issue ? On ne l’entrevoit guère. Les lecteurs de ce blog (comme de mes livres) savent que j’ai choisi de me tourner vers le prophète juif qui fut confronté, en son temps, à une situation semblable de la nôtre, et eut le courage de proposer ses solutions. Quitte à en mourir.

          Solutions originales, mais jamais entendues, et jamais mises en œuvre au niveau institutionnel (1).

           Dans un livre à paraître chez Albin Michel en mars 2011, je rappellerai quelles furent ces solutions, ou du moins dans quelles directions Jésus se proposait de répondre à la crise de sens qui évidait alors sa société, comme elle évide aujourd’hui la nôtre.

           Je le ferai sans illusions, mais sans baisser les bras.

                                       M.B., 12 juillet 2010

(1) De nombreux hommes et femmes, connus ou inconnus, ont fait pour leur part et font encore ce chemin de retour à la personne de Jésus. Ils n’ont jamais été écouté par les Églises, et ne le seront jamais.

LE PAPE ET LE PRÉSERVATIF : petite explication de texte.

          Jamais jusqu’ici le Vatican n’avait varié de sa position traditionnelle : la sexualité humaine ne peut avoir qu’un seul but, faire des enfants.

          Le plaisir partagé ? C’est un à-côté de l’amour, pas sa finalité (1).

          Si on fait l’amour, c’est pour procréer.

          Or donc, le préservatif est à jamais inconciliable avec le catholicisme.

           Mais voilà qu’un livre est paru, où le pape, pour la première fois, semblerait justifier son usage… Ô Ciel ! Ce pape annulerait-il tout ce que ses prédécesseurs ont toujours enseigné ?

           Suivons sa déclaration à la trace.

          Dans son édition du samedi 20 novembre 2010, l’Osservatore Romano publie en avant-première des extraits du livre d’entretiens du pape avec un journaliste allemand, destiné à être traduit en plusieurs langues. Selon l’Osservatore, le Pape a déclaré que :

          « l’utilisation du préservatif, pour des cas particuliers comme un prostitué, peut être un premier pas vers une moralisation, une humanisation de la sexualité ».

         Il faut savoir que, depuis sa fondation en 1861, l’Osservatore Romano est l’organe officiel du Vatican. Il joue le même rôle que le Journal Officiel en France : c’est là, et là seulement, qu’on trouve la version authentique des propos du Pape.

            Or, dans l’édition allemande qui paraît 3 jours après l’Osservatore, comme dans sa traduction française, on peut lire que :

          « l’utilisation d’un préservatif peut constituer un premier pas sur le chemin d’une sexualité vécue autrement, une sexualité plus humaine. »  (2) .

           On voit qu’il manque deux mots, qui changent tout :

 1) « Un » (pas une : Relation homosexuelle)

           Dans cette relation, de toute façon il n’y a aucun risque que soit engendré quoi que soit. Le crime a été commis en amont de la semence, au moment où l’homosexuel commence à passer à l’acte. Sa semence a été détournée de sa destination naturelle avant son émission, par la nature même de la relation sexuelle.

            Alors, semence perdue pour perdue… ça ne compte pas.

 2) « Prostitué »

           Le pape précise qu’il n’envisage pas qu’une relation homosexuelle puisse être un acte d’amour. Il la réduit à un geste tarifé, donc dégradé, infrahumain. Il écarte l’idée que deux hommes puissent faire l’amour… par amour.

           En éliminant ces deux mots de sa version destinée au public allemand, puis français et italien, le journaliste fait dire au pape ce qu’il n’a jamais dit, ce qu’il ne peut pas dire : que la relation sexuelle pourrait avoir une autre finalité la reproduction. Qu’elle pourrait tirer sa valeur divine du plaisir partagé.

           Ensuite, il évite de heurter les homosexuels, « des gens qui ne pratiqueraient le sexe qu’en l’achetant ».

           Enfin, il trompe les chrétiens en leur laissant croire que l’utilisation du préservatif « peut constituer un premier pas sur le chemin d’une sexualité vécue autrement ».

             Et puis, il trompe l’opinion publique. Qui, à vrai dire, s’en balance.

                                          M.B., déc. 2010

 (1) Voir mon bref article de 2009, Dieu nous préservatise du pape ! (cliquez).

(2) Lumière du Monde, paru le 27 novembre 2010 aux éditions Bayard, p. 141.