Archives du mot-clé Utopie

CHARLIE HEBDO (1) : POURQUOI ?

               Les assassins de Charlie Hebdo ont déjà gagné, puisqu’ils ont touché la France au cœur, nous sommes bouleversés à l’intérieur de nous-mêmes.

            C’est ce qu’ils voulaient, bien joué.

            Devant ces évènements, chercher à comprendre n’est pas vain : c’est se donner les moyens de résister intérieurement. Lire la suite

UTOPIE NAZIE, CHRÉTIENNE, ISLAMIQUE : la fin du monde

L’utopie mène l’humanité depuis ses origines, et elle la mène au chaos.

Ce qui la caractérise, c’est la volonté d’établir une société parfaite. Elle balance entre le rêve et le projet, l’imaginaire et le programme, entre u-topia (le lieu qui n’est pas) et eu-topia (le lieu du bien).

Au 6e siècle avant J.C., elle a pris en milieu juif une forme religieuse qui a marqué définitivement le destin de la planète : le messianisme (1). J’en ai retracé le parcours dans Naissance du Coran, mais nous partirons ici de son expression la plus récente, le nazisme (2). Lire la suite

L’UTOPIE SOCIALISTE : LES MOTS, ET LA RÉALITÉ

            Utopie vient du grec où-topos qui signifie exactement « lieu non-inexistant. »

            L’utopie est une réalité virtuelle, qui n’existe nulle part ailleurs que dans les mots qui la décrivent.

            Des mots qui font rêver à une société parfaite, dans laquelle les individus vivraient dans l’harmonie, l’égalité, l’abondance.

Le premier « programme de gauche »

            Je vous renvoie à un article écrit en 2012 dans ce blog sur « Le premier programme de gauche » attesté par l’Histoire. C’était à Jérusalem, peu après la mort de Jésus. Chaque converti à la nouvelle religion était invité à « ne pas considérer comme sa propriété l’un quelconque de ses biens… Nul parmi eux n’était [plus] indigent : ceux qui possédaient des terrains, des maisons [ou des biens] les vendaient, apportaient l’argent et le déposaient aux pieds des apôtres. Chacun en recevait une part selon ses besoins. » (1)

            Le résultat, ce fut la faillite de l’Église de Jérusalem. Une faillite tellement retentissante, que Paul de Tarse fut obligé d’organiser dans tout l’Empire une collecte pour venir en aide à la communauté socialiste de Jérusalem, sinistrée financièrement.

            Pourtant Jésus n’a jamais condamné le système capitaliste qui était en vigueur de son temps. Jamais il n’a condamné la richesse des riches : il conseille seulement de se « faire des amis avec l’argent trompeur », c’est-à-dire de bien gérer son capital, dans la justice (cliquez).

 François Mitterrand et l’argent

             Faut-il rappeler que Mitterrand a d’abord été élève des bons Pères d’Angoulême avant de faire ses classes politiques chez les Pères Maristes de la rue de Vaugirard ? C’est en catholique convaincu qu’il écrivait alors : « Il n’y a qu’un seul rôle à jouer dans les groupes politiques auxquels il faut adhérer, et qui sont admis par l’Église : les directives et les principes de notre foi… Seul le christianisme est capable d’entreprendre une rénovation totale. » (2)

            En 1968, après un parcours tortueux à Vichy d’abord puis sous la IVe République, il devient un « homme de gauche ». C’est dans le plus pur jargon catholique qu’il explique sa conversion au socialisme : « Je ne suis pas né socialiste, la grâce efficace a mis longtemps à faire son chemin jusqu’à moi. J’ai dû me contenter de la grâce suffisante… Le socialisme… dispose de plusieurs vérités révélées et, dans chaque chapelle, des prêtres qui veillent… J’ai lu ses livres sacrés… Hélas, le socialisme produit plus de théologiens que de servants. »

            À cette époque, Guy Mollet dira de lui : « Mitterrand n’est pas devenu socialiste, il a appris à parler socialiste, nuance ! »

            Des mots donc, les mots de l’utopie : « Les socialistes estiment qu’il ne peut exister de démocratie réelle dans la société capitaliste. C’est en ce sens qu’ils sont révolutionnaires. Le socialisme a pour objectif le bien commun et non le profit privé. Il ne s’agit pas d’aménager un système, mais de lui en substituer un autre. »

            Et encore : « La structure économique du capitalisme est une dictature… La mutation que nous proposons doit aboutir à la suppression du capitalisme. »

            Des mots qu’il enfonce au Congrès d’Épinay de 1971 : « Réforme, ou révolution ? … Oui, révolution ! Rupture avec l’ordre établi, avec la société capitaliste. »

            Et enfin, cette profession de foi qui en rappelle une autre :

            « Le véritable ennemi, le seul… c’est… toutes les puissances de l’argent, l’argent qui corrompt, l’argent qui achète, l’argent qui écrase, l’argent qui tue, l’argent qui ruine, et l’argent qui pourrit jusqu’à la conscience des hommes !

            On sait ce qu’il en sera de l’utopie quand elle sera confrontée à la réalité : en 1983, virage à 180° et gestion prudente de la société capitaliste. Avec des trous à boucher.

            Même chose chez François Hollande : un discours de campagne où il affirme que son « seul ennemi, il est invisible, c’est la finance ! » Et deux ans plus tard, tournez casaque.  Avec des trous qui se creusent.

            Autrement dit, d’abord un discours utopique pour attraper les mouches. Car il y a dans la société française, depuis 1792, une stupéfiante permanence du gauchisme utopique. Il ressurgit périodiquement, en 1848, en 1871 avec la Commune de Paris, en 1936, en mai 1968.

            Cette frange de la société française parle haut et fort, descend dans la rue, clame l’utopie, le « lieu de nulle part. »

            Et ensuite, vient la réalité.

            L’utopie ne sert que quand on s’en sépare.

          On se souvient du discours de Tony Blair devant le Parlement Français : « Il n’y a pas une économie de gauche et une économie de droite, il y a l’économie qui marche et celle qui ne marche pas. »

            Si l’utopie pouvait devenir réalité, si l’idéologie socialiste pouvait « marcher », il y a longtemps que la planète serait socialiste, et moi le premier.

            Car l’utopie est fascinante, elle est parée de tous les attraits, elle captive comme un rêve éveillé.

            Mais les vrais réveils sont vraiment douloureux.

                                                M.B., 21 novembre 2014
(1) Actes des apôtres, 4, 32.
(2) Je tire ces propos de François Mitterrand de l’excellent ouvrage de Catherine Nay, Le noir et le rouge, Grasset, 1984.

L’ISLAM EN QUESTION : PAIX, OU AFFRONTEMENT ?

Le Coran conduit-il les musulmans à la violence ?

La réponse politiquement correcte, vous la connaissez : « Non, le Coran comme l’islam ne sont que paix et tolérance. » Mais quand on le lit sans préjugés, la réalité est tout autre : oui, ce texte est intrinsèquement violent.

Né du Coran, l’islam est-il condamné à l’affrontement ?

Pendant 40 ans, j’ai travaillé en historien sur les origines du christianisme, ces deux ou trois générations de la fin du 1er siècle qui ont donné naissance à la civilisation occidentale. C’était naturel, puisque je suis né et j’ai grandi dans un monde chrétien. En revanche je ne suis pas un historien de l’islam, immense civilisation, multiple et complexe, qui n’est pas la mienne. Malgré le titre je ne vous parlerai donc pas de l’islam, mais uniquement de son texte fondateur, le Coran.

Pourquoi, après le christianisme, me suis-je intéressé au Coran ?

Au cours de mes travaux, j’avais découvert l’existence d’une secte juive peu connue dont Jésus aurait fait partie, les nazôréens. On ne sait rien d’eux à son époque, mais on sait que les tout premiers chrétiens ont d’abord été appelés nazôréens.

J’ai eu la surprise de voir réapparaître ces nazôréens dans le Coran, sous leur transcription arabe, nasârâ. Y aurait-il un lien historique entre les nazôréens du 1er siècle, et le Coran qui apparaît à la fin du 7e siècle ?

J’ai tiré ce fil, et toute la pelote est venue.

Mais comment procéder ? Les musulmans d’hier et d’aujourd’hui se heurtent à une barrière infranchissable : il leur est interdit d’étudier le Coran comme n’importe quel autre texte ancien, avec les méthodes de l’exégèse historico-critique qui ont fait leurs preuves. Pour eux, le Coran est descendu du ciel, fidèlement transmis au monde par le Prophète Muhammad. Chaque mot est la parole de Dieu lui-même. Matériellement, grammaticalement, le Coran est de nature divine, et on ne soumet pas Dieu à l’examen critique. Les rares érudits musulmans qui s’y sont risqués ont été assassinés, torturés ou exilés.

Alors, je me suis tourné vers quelques chercheurs de haut niveau, tous d’origine chrétienne, et donc libres d’appliquer au texte du Coran la méthode de critique historique qui a permis aux chrétiens de porter sur la Bible un regard nouveau. Depuis un siècle les travaux de ces chercheurs non-musulmans, inconnus du public, transforment complètement la compréhension du Coran et des débuts de l’islam.

Ces travaux, j’ai voulu les ramasser en peu de mots, de façon lisible malgré la complexité du sujet : c’est mon livre Naissance du Coran, aux origines de la violence.

Donner au public non spécialisé des clés de lecture, ouvrir des portes.

Ce petit livre permet de mieux comprendre quelques uns des drames qui ont secoué et secouent toujours la planète : pourquoi tant de violence au nom d’Allah, et pourquoi cet affrontement inexpiable entre l’Orient né du Coran, et l’Occident né du christianisme ?

Sans parler des Juifs, épine plantée au cœur des musulmans.

 

Mais revenons aux nazôréens du 1er siècle.

Ce qu’on sait d’eux, c’est qu’ils étaient judéo-chrétiens. C’est-à-dire qu’ils n’étaient plus Juifs, puisqu’ils considéraient que le Messie était venu en la personne de Jésus, mais ils n’étaient pas non plus chrétiens, puisqu’ils refusaient sa transformation en Dieu. Pendant les premiers temps du christianisme, ces judéo-chrétiens se sont opposés à la fois aux Juifs et aux chrétiens dont ils se séparaient, puis ils ont disparu, tous, au 3e siècle.

Tous… sauf les nazôréens. Saint Jérôme les a rencontrés à la fin du 4e siècle en Syrie, d’où il écrit à saint Augustin : « Ces gens veulent être à la fois Juifs et chrétiens, mais ils ne sont ni Juifs, ni chrétiens. »

Ni Juifs, ni chrétiens : c’est la définition des nazôréens. Opposés par nature à la fois aux Juifs dont ils ont rejeté la tradition, et aux chrétiens qu’ils refusent de suivre.

Au début du 7e siècle, la Syrie était presque entièrement chrétienne. Les nazôréens que saint Jérôme a rencontrés s’y étaient réfugiés pour fuir la persécution des Juifs et des chrétiens de Byzance. Ils s’étaient attachés à convertir à leur judéo-christianisme particulier des bédouins Arabes, sédentarisés dans la région côtière autour de Lattaquié.

Pendant ces six siècles de sommeil, ils s’étaient imprégnés du messianisme, une idéologie née dans le peuple juif exilé à Babylone en 587 avant J.C., et devenue flamboyante au tournant du 1er millénaire – c’est-à-dire à l’époque où vivait Jésus.

Dans mon livre, je résume la dérive de ce messianisme flamboyant dont on ne savait pas grand-chose, avant la découverte en 1947 des Manuscrits de la Mer Morte dans les falaises surplombant Qumrân, le haut-lieu des Esséniens. L’idéologie dont témoignent ces manuscrits, rédigés un peu avant et pendant le 1er siècle, est d’une extrême violence. Elle a profondément influencé les nazôréens – et à travers eux les Arabes qu’ils catéchisaient en Syrie, au début du 7e siècle.

Ce messianisme repose sur 3 piliers, qui n’ont pas changé jusqu’à aujourd’hui :

1- Utopique, il rêve du retour à un monde disparu, meilleur que celui-ci.

2- Apocalyptique, ce retour se fera par une guerre d’extermination, menée au nom de Dieu.

3- Messianique, il attend le retour d’un homme providentiel, le Messie sauveur.

La guerre, et la guerre totale, était pour eux le seul chemin offert à l’humanité pour qu’elle retrouve sa pureté, celle du paradis perdu par la faute d’Adam. Affamés de purification, ces messianistes divisaient l’humanité en deux : nous, les croyants qui ont reçu de Dieu la mission de dominer le monde, pour le purifier des autres, les incroyants.

Lesquels devront soit se convertir à notre vision du monde et aux lois qui en découlent, soit disparaître physiquement.

Voici un passage du Règlement de la guerre, texte essénien retrouvé à Qumrân : « L’extermination des nations impies est décidée. Sur les trompettes de la tuerie on écrira : ‘’Main puissante de Dieu dans le combat, pour faire tomber tous les infidèles ! ’’ Sur nos étendards on écrira ‘’Moment de Dieu, tuerie de Dieu’’, et après le combat on écrira ‘’Dieu est grand ! ’’ »

« Dieu est grand », en arabe Allah ou’akbar. C’est le cri de ralliement des musulmans, et c’est en le poussant que des fanatiques tuent ou se font tuer au nom d’Allah. Cette violence, elle leur vient des Esséniens, disparus en l’an 70 mais dont les écrits ont profondément influencé les nazôréens qui ont lancé, bien plus tard, des Arabes sur les pistes du désert.

Mais, me direz-vous, le Coran n’est pas né en Syrie ! Tout le monde sait qu’il a été révélé à un visionnaire arabe de La Mecque, le Prophète Muhammad  qui n’a fait que répéter ce qu’il entendait du ciel ! Eh bien, c’est là que la recherche indépendante sur le Coran a cueilli ses premiers fruits. En montrant que tout ce qu’on dit et qu’on enseigne de Muhammad, de sa vie et de ses débuts à La Mecque, ne relève pas de l’Histoire mais de légendes construites un ou deux siècles après sa mort, par des historiographes au service des premiers califes de l’islam naissant, à Jérusalem d’abord puis à Damas et à Bagdad.

L’ambition de ces califes était politique. Pour transformer leurs conquêtes militaires en civilisation triomphante, ils avaient besoin – comme toute civilisation – d’un mythe fondateur. À partir d’un guerrier arabe, qui a bien existé mais dont on ne sait pas grand chose, ils ont donc forgé la personne du Prophète de l’islam, Muhammad.

Exactement comme les premières générations chrétiennes, pour fonder le christianisme, avaient forgé un Messie à partir d’un homme, Jésus.

Y a-t-il des éléments historiquement fiables dans la légende de Muhammad, construite par la Sirâ (Histoire officielle de l’islam), les Hadîths (paroles du Prophète) et la Sunna (ensemble de la tradition musulmane) ? Actuellement, il est impossible de répondre à cette question. Il faudra attendre que des chercheurs travaillent sur de nouvelles bases, et cela prendra du temps. Je m’en suis donc tenu strictement au texte du Coran tel qu’il nous est parvenu, laissant de côté l’ensemble des traditions séculaires à travers lesquelles les musulmans d’aujourd’hui se doivent de lire et de comprendre leur texte fondateur.

Le premier problème que j’ai rencontré était celui de la langue. Le Coran est écrit dans un arabe archaïque du 8e siècle, très différent de l’arabe parlé aujourd’hui. Une langue tellement étrange, si pleine de points de suspension et d’allusions obscures, que personne ne s’accorde sur le sens de nombreux passages. J’ai donc examiné six traductions françaises pour en choisir finalement quatre autres qui font autorité, et sont accompagnées d’un appareil critique important, à la fois linguistique et historico-littéraire. J’ai confronté l’une à l’autre chacune de ces traductions pour m’approcher du sens le plus vraisemblable, indiquant en note les différences d’interprétation qui justifient mes choix.

Ensuite, il y a la structure de ce texte, qui ressemble à un puzzle dont on aurait jeté les pièces au hasard sur une table. Voici ce qu’en disait le grand savant et philologue musulman Al-Kindi, cent ans après la mort du Prophète : « La conclusion est évidente pour quiconque a lu le Coran et vu de quelle façon, dans ce livre, les récits sont assemblés n’importe comment et entremêlés. Il est évident que plusieurs mains – et nombreuses – s’y sont mises et ont créé des incohérences, ajoutant ou enlevant ce qui leur plaisait ou leur déplaisait. »

« Plusieurs mains, et nombreuses » : comme toute œuvre littéraire, le Coran n’est pas né de rien, il n’est pas descendu du ciel. Il a une histoire, que seule l’exégèse historico-critique permet de comprendre.

Aucune logique donc dans ce texte, un fouillis inextricable. Tous ceux qui ont tenté d’y mettre de l’ordre ont dû y renoncer. Dans son état actuel le Coran est un peu comme un océan, on s’y plonge sans savoir d’où viennent, ni où vont les courants qui le traversent.

Soit on surnage, soit on s’y perd et on s’y noie. J’ai tenté de surnager.

Ce qui frappe, c’est que le Coran est d’une très grande beauté littéraire. D’où lui vient ce souffle, cette musicalité perceptibles même pour ceux qui ne le comprennent pas – c’est-à-dire la grande majorité des musulmans, pour qui cette langue si particulière est encore plus incompréhensible que ne l’était le latin d’Église pour les chrétiens ?

D’où vient la beauté du Coran ?

Il faut revenir à ses premières esquisses, c’est-à-dire au 7e siècle, en Syrie, dans ces communautés et ces monastères où des nazôréens catéchisaient des Arabes.

Pour leurs élèves, ils composaient des florilèges de textes tirés de la Bible, ou plutôt de l’une ou l’autre de ses versions talmudiques. Le Talmud est un immense commentaire de la Bible, écrit par des rabbins autour du 5e siècle après J.C. Ces textes, les nazôréens les psalmodiaient ou les chantaient devant les Arabes qu’ils voulaient convertir. « Coran » vient du verbe Quara’a, qui veut dire « réciter » : avant d’être écrit, le Coran a été récité et chanté dans des assemblées liturgiques, d’où sa beauté, sa musicalité entrainante.

La Bible du Coran n’est donc pas celle que nous connaissons, c’est la Bible du Talmud et de ses commentaires. De même que les évangiles que cite le Coran ne sont pas les nôtres : on les appelle apocryphes, ils sont remplis de légendes sur Jésus et sa mère, et ont été écartés quand l’Église a choisi de n’en retenir que quatre, jugés plus fidèles à la personne et à l’enseignement de Jésus.

Une Bible enjolivée par les rabbins du Talmud, des évangiles folkloriques et fantasmagoriques : ajoutez d’obscures légendes du désert, des allusions incompréhensibles à des divinités ou à des coutumes locales, et vous avez la moitié du Coran.

L’autre moitié, c’est tout un code de lois médiévales, mélangé à des appels véhéments au combat et à l’extermination, que j’appelle les versets brûlants.

Ces versets exigent des croyants qu’ils combattent contre les forces du Mal. Un combat messianique c’est-à-dire sans merci, sans rémission, qui durera tant qu’il y aura sur terre des infidèles qui refusent de se soumettre au Coran – et au pouvoir des califes.

Car pour les messianistes, religion et pouvoir n’ont jamais fait qu’un. Dans une communauté messianique, tout appartient à Dieu, corps, âmes et biens, le passé, le présent comme l’avenir. Notre laïcité, héritage du siècle des Lumières, est incompatible avec le Coran. Il ne distingue pas le matériel du spirituel, tout revient à Allah. Il veut accoucher d’un Homme Nouveau, dans une société totalement soumise à une Loi divine. Dans un monde purifié des démons de l’Occident chrétien. Boko Haram veut dire « enseignement interdit » – entendez : « enseignement occidental. »

Évidemment, pour la majorité des musulmans qui ne sont ni extrémistes, ni fanatiques, ces appels au meurtre de masse qui parcourent le Coran posent question : c’est le djihâd, le combat pour Dieu.

Pour rendre le Coran acceptable, on a donc cherché à distinguer deux sortes de djihâd : le petit djihâd, qui serait la violence du combat armé, et le Grand Djihâd qui serait le combat intérieur, celui de l’âme contre les tentations du démon. Une immense littérature a été écrite à ce sujet, dès le Moyen-âge, mais c’était oublier que le Coran puise ses sources dans le messianisme apocalyptique de ses origines. Pour que le monde retrouve la pureté du paradis perdu, une guerre d’extermination est nécessaire. C’est la seule façon de le purifier des forces du Mal incarnées par l’infidélité des Juifs et des chrétiens. Comme dans les écrits guerriers de Qumrân dont s’inspiraient les nazôréens, le djihad du Coran n’est pas un traité de spiritualité, c’est un chemin de violence et de sang.

Pour lancer les Moudjahidin au combat et à la mort, le Coran a dû reprendre une notion apparue dans le judaïsme au 2e siècle avant J.C., celle du martyre pour Dieu. Ceux qui se font tuer dans la guerre sainte menée pour la purification du monde, le djihâd, sont assurés d’aller au paradis. Et s’ils tuent ou massacrent, ils ne commettent pas un péché : « Quand tu lances ta flèche, dit le Coran, ce n’est pas toi qui lances la flèche, c’est Allah qui la lance. » Autrement dit, quand des Moudjahidin se font exploser en public, ils vont au paradis et ne sont pas responsables de la mort des innocents : « Ce n’est pas toi qui as tué, c’est Allah qui a tué. »

Quelques siècles plus tard, saint Bernard, Docteur de l’Église catholique, reprendra exactement les mêmes termes dans sa Règle aux Templiers, pour les appliquer aux combats des chevaliers du Christ lancés dans des croisades contres les musulmans impies. Vous voyez que les chrétiens n’ont pas de leçons à donner aux musulmans.

Car bien avant le Coran, l’idéologie messianique avait infesté le christianisme. On la trouve déjà dans des textes du Nouveau Testament comme l’Apocalypse dite de saint Jean ou l’Épître aux Hébreux. À partir de cette origine, le messianisme a évolué dans une direction commune à la chrétienté et au Coran, faisant couler des fleuves de sang sur la planète.

Rappelez-vous les trois piliers du cette idéologie : l’utopie, un monde nouveau à faire naître. L’apocalypse, ce monde ne naîtra qu’au prix d’une guerre d’extermination. Et le retour d’un homme providentiel, le Messie.

Rapidement, le Coran va abandonner le troisième pilier, l’attente d’un Messie personnel. Il va affirmer que le Messie est déjà venu, il est là, et c’est la Communauté des vrais croyants, l’Oumma – nom par lequel les musulmans se désignent. Et il va dire à ces croyants : « Vous êtes la meilleurs Oumma réalisée par Dieu pour les hommes », verset du Coran qui est devenu la devise de la Ligue Arabe basée au Caire.

Je retrace dans mon livre ce glissement, dans le Coran, de l’attente d’un Messie personnel vers l’affirmation que ce Messie est arrivé, et c’est une communauté impersonnelle mondiale, l’Oumma musulmane. D’ailleurs la profession de foi musulmane, « il n’y a de Dieu qu’Allah et Muhammad est le prophète d’Allah », ne mentionne plus l’attente d’aucun Messie.

Le drame, c’est que le christianisme a subi la même évolution. Théoriquement, les chrétiens attendent toujours le retour du Messie sauveur. Mais dans les faits, c’est l’Église qui est devenue pour eux le seul lieu du salut sur terre. Elle a repris à son compte et popularisé l’enseignement de saint Cyprien de Carthage (3e siècle) : Extra Ecclesiam nulla salus, hors de l’Église pas de salut.

Depuis lors et jusqu’à maintenant, sur la planète  ce n’est pas au choc des civilisations que nous assistons : c’est au choc de deux messianismes. D’un côté « hors de l’Église pas de salut », et de l’autre « la meilleure Oumma réalisée par Dieu pour les hommes. »

Deux communautés-Messie qui ne pouvaient que s’affronter, qui s’affrontent toujours.

Les musulmans se trouvent donc dans une impasse mortelle, et nous avec eux. Leur immense majorité n’aspire qu’à la paix et ne se joint pas aux Moudjahidin fanatiques. Mais les uns comme les autres, les fanatiques comme les braves croyants pacifiques, tous invoquent le même texte fondateur devenu sacré, intangible et même intraduisible : le Coran.

On nous répète à longueur de médias la Pensée Politiquement Correcte : « Surtout, pas d’amalgame ! Ne confondez pas une poignée d’islamistes fanatiques avec les bons musulmans ! » Comme Tariq Ramadan, qui déclarait récemment : « Les islamistes prétendent que les musulmans sont dans la vérité, et tous les autres dans l’erreur. C’est une distorsion complète du message de l’islam. » (1)

De l’islam, peut-être. Du Coran, certainement pas.

Et quand il ajoute « il faut que les responsables musulmans condamnent fermement [cette idée] », c’est de l’hypocrisie. Car ces responsables ne peuvent pas condamner la violence des djihadistes, puisque que le texte du Coran est là, avec ces versets brûlants qui appellent les croyants à l’extermination des infidèles, et entretiennent depuis 13 siècles le feu sur la planète.

Comprenez bien : la violence du Coran ne réside pas d’abord dans ces versets brûlants. Si le Coran est violent, c’est avant tout parce qu’il sépare l’humanité en deux portions inconciliables, qui ne peuvent que s’affronter : ceux qui sont soumis à Allah-et-son-Prophète, et les autres – tous les autres.

Pendant 17 siècles, des chrétiens ont pratiqué exactement la même violence, à la fois idéologique et physique. Et pour la même raison, un messianisme entretenu par la lecture fondamentaliste de la Bible. Ils n’ont pu faire la paix en eux-mêmes et avec le reste de l’humanité (celle qui était « hors de l’Église »), puis entrer sans crainte dans la modernité, qu’à partir du jour où ils ont enfin accepté de lire et de comprendre leurs textes fondateurs à la lumière de l’exégèse historique et critique. C’est ce tournant idéologique qui leur a permis, non sans réticences, de faire un tri dans la Bible. Pour ne retenir que le meilleur du message des prophètes et de Jésus lui-même. Sans plus se sentir concernés par les appels à la violence qui parcourent la Bible et trouvent, comme le Coran, leur origine dans le messianisme flamboyant.

Jésus vivait au moment où ces textes ravageurs étaient mis par écrit et se diffusaient autour de lui. J’ai découvert qu’il était parfaitement au courant de l’idéologie messianique dont ses disciples étaient imprégnés, comme tous les Juifs d’alors. Cette idéologie, il l’a clairement et explicitement rejetée.

Jamais il n’a prétendu être le Messie attendu par les Juifs. Toujours, il s’est situé dans la continuation du mouvement prophétique initié par le prophète Élie.

J’ai mis en scène ce choix décisif dans mon dernier roman, Jésus, mémoires d’un Juif ordinaire. Ce n’est qu’après sa mort qu’il a été transformé en Messie, par les judéo-chrétiens de Jérusalem que côtoyaient les nazôréens. En franchissant ce pas, ils ont légué à la planète un lourd fardeau. Car faire du christianisme un mouvement messianique, c’était introduire dans la civilisation chrétienne en train de naître, puis plus tard dans le Coran, une utopie aux conséquences dramatiques : la nécessité, et la justification, des guerres d’extermination pour Dieu.

Cette idéologie judéo-chrétienne violente et conquérante, elle est l’utérus dans lequel le Coran a pris naissance et s’est développé.

Ensuite, le messianisme a poursuivi sur la planète sa carrière meurtrière. Au 20e siècle, il a inspiré deux idéologies totalitaires : le communisme, pour qui le Messie était la classe des travailleurs, qui l’emporterait sur la classe possédante en supprimant le capital et ceux qui en profitent. Et le nazisme, pour qui le Messie était le Herrenvolk, le peuple aryen des Seigneurs qui devait l’emporter en anéantissant les races inférieures.

Mais ce feu brûle toujours aujourd’hui. « L’Empire du Mal » : cette expression, écrite en toutes lettres dans les textes de Qumrân, vous l’avez entendue comme moi dans la bouche du Président des États-Unis. Les fondamentalistes américains (2), messianistes chrétiens, ont pris le pouvoir avec George W. Bush pour lancer, selon ses propres mots, une « croisade contre l’Empire du Mal. »

Depuis 2000 ans, rien n’a changé.

Les connaisseurs me reprocheront d’aller un peu vite aux conclusions : c’est possible, mais ils trouveront dans les notes de mon livre les références à mes sources, et les justifications de ce que j’affirme.

En fin de parcours, j’aborde enfin quelques questions brûlantes. La naissance de la première société totalitaire, à laquelle on assiste dans le Coran. Ce sont les califes qui ont esquissé les contours de la première police politique, surveillant une population interdite de penser et de s’exprimer. Cette réglementation qui asservit les croyants, hommes et femmes, ce sont bien les cours califales qui l’ont élaborée, en l’attribuant au Prophète.

J’ai tenté enfin de comprendre d’où venait l’antiféminisme agressif qui parcourt le Coran. Comment les califes ont-ils pu s’éloigner du judaïsme et du christianisme, au point d’introduire dans ce texte un mépris, on pourrait presque dire une haine des femmes, absente du judaïsme, du christianisme et des sociétés patriarcales de l’Antiquité ?

Il y a deux façons d’aborder un texte sacré : comme un monument qu’on ne visite qu’à genoux, face contre terre. Ou bien comme l’aboutissement d’une Histoire, et le commencement d’une autre.

C’est en apprenant à lire la Bible de façon exigeante, à la fois critique et respectueuse, que les chrétiens ont pu récemment s’apaiser, et accepter l’autre sans haine ni complexes.

Puissent les musulmans, dont la culture a pris naissance dans la même tradition, puissent-ils trouver, avec un regard nouveau porté sur leurs origines, le chemin de la paix.

D’abord en eux-mêmes, et ensuite avec le reste de l’humanité.

                                                                 (Conférence donnée en Bourgogne, juin 2014)
P.S. : Je m’absente, et ne pourrai répondre à vos commentaires & messages qu’après le 29 juin

(1) Dans Le Point du 15 mai 2014.

(2) Voyez dans ce blog la catégorie « Les américains et la religion », et le mot-clé « messianisme »

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ET LE SOCIALISME, si ça marchait ?

Si le socialisme ça marchait, je serais socialiste depuis longtemps. Vous aussi sans doute, et toute la planète.

Le travail et les richesses équitablement partagés, la fin des patrons rapaces, le pouvoir à ceux qui produisent et non aux fainéants qui en profitent, une société où chaque individu – devenu centre du monde – serait récompensé en fonction de ses mérites. Où l’État assisterait les plus faibles au lieu de laisser l’impitoyable sélection naturelle les engloutir… Qui refuserait ce merveilleux programme ? Aucun être humain digne de ce nom.

Or – c’est l’historien qui parle – le socialisme, ça ne marche pas.

Hélas.

 Le christianisme, antisocial ?

La première tentative de socialisme intégral nous est bien connue, c’était à Jérusalem, peu de temps après la mort de Jésus. Les disciples, autoproclamés apôtres, décidèrent que les adeptes de la nouvelle religion mettraient tout en commun. L’échec fut tel, qu’il fallut d’urgence organiser dans l’Empire une collecte de fonds pour soutenir la communauté de Jérusalem en faillite. Et l’on vit naître un clergé, les anciens pêcheurs du lac, dont le niveau de vie s’éleva brusquement. Devenus oisifs, ces apparatchiks percevaient l’impôt volontaire des travailleurs et en disposaient à leur guise, sans autre contrôle qu’un vague programme de redistribution.

Je vous renvoie à l’article Le premier programme de Gauche dans ce blog, où vous trouverez les détails.

Ensuite, l’Église créée par les apôtres s’accommoda du capitalisme, en devint le promoteur, le principal acteur et bénéficiaire. François d’Assise fut une parenthèse immédiatement fermée par son successeur à la tête de son Ordre. Et quand des franciscains dissidents, les Dolciniens, voulurent rappeler à l’Église l’urgence du partage et de la pauvreté, ils furent condamnés par l’Inquisition. Qui extermina ensuite par le feu d’autres égalitaristes chrétiens, les Vaudois et les différentes sortes de Cathares.

Luther voulait réformer cette Église ? Mais il soutint les Princes allemands dans leur féroce répression des paysans révoltés par leur pauvreté. Et c’est dans les nations protestantes que le capitalisme a connu sa mutation moderne, son plus bel épanouissement jusqu’à nos jours.

Le siècle des Révolutions

La Révolution Française fut faite par des bourgeois et des nobles, effrayés dès le pillage de l’entreprise Réveillon (juin 1789) par la naissance d’aspirations égalitaires dans le prolétariat parisien. La Déclaration des Droits de l’Homme affirme haut et fort le droit à la propriété, elle est résolument capitaliste.

Au XIXe siècle vinrent les premiers socialistes déclarés, en France et en Allemagne. Mais c’est Lénine qui fit pour la première fois l’expérience grandeur nature du socialisme, dans la Russie devenue URSS sous Staline. On connaît la suite : à bout de souffle, épuisée, la patrie du socialisme réel s’effondra sous les coups du capitalisme triomphant de Reagan.

Aucun des pays où le socialisme a été mis en œuvre n’a jamais réussi. Partout, ce fut la dictature des idéologues : Mao, Pol Pot, Castro, Kim Jong-il… Un désastre social et humain.

Quitter le socialisme ?

Alors on servit à l’Europe un plat nouveau, ni chair ni poisson, la social-démocratie. Le plus bel exemple est Tony Blair, socialiste qui poursuivit l’œuvre de M. Thatcher et permit à l’Angleterre de se relever. On se souvient de la phrase qu’il prononça devant le Parlement français : « Il n’y a pas une économie de droite ou une économie de gauche : il y a l’économie qui marche, et celle qui ne marche pas. »

C’était proclamer la fin de l’idéologie socialiste, condamnée par son inadéquation à la réalité humaine et sociale.

Le socialisme ne marche que quand on le quitte.

Il semble que M. Hollande l’ait enfin compris, en tout cas il le dit. Mais s’il passe aux actes, il va se trouver face aux enfants attardés du prolétariat parisien de juin 1789, les idéologues d’une idée généreuse qui a fait la preuve de son incapacité à exister dans la réalité. Il y aura avis de tempête, et l’on souhaite à ce grand louvoyeur de pouvoir nous en sortir. S’il y parvient, il aura réussi là où tous ses prédécesseurs ont échoué : mettre un point final au socialisme à la française. Exploit qui fera de lui un grand président.

Jésus, socialiste ?

J’ai montré dans les Mémoires d’un Juif ordinaire que Jésus n’a jamais eu ce que nous appelons aujourd’hui une doctrine sociale ou politique. Dans ses paroles comme dans ses actes, il s’est tenu soigneusement à l’écart des combats politiques de son époque. S’il a parlé du prolétariat (parabole de l’ouvrier de la onzième heure), c’est pour proposer une solution qu’aucun syndicat n’accepterait : la rémunération au bon vouloir du patron. Et dans d’autres paraboles, il semble non seulement admettre, mais encourager le capitalisme.

Jésus était réaliste. Il ne propose pas de réformer la société, c’est aux individus qu’il s’adresse : le monde tel qu’il est, tu ne le changeras pas. Mais tu peux te changer toi-même, tu le dois. Transforme ton regard sur les autres, ta façon de te comporter avec eux, ta relation personnelle à l’argent et aux biens de ce monde.

Tu n’as de pouvoir que sur toi-même. Mais sur toi-même, tu as tout pouvoir.

Ne cherche pas à changer les autres : change-toi toi-même.

Et en changeant ce que tu es, par contagion tu transformeras le monde.

                                     M.B., 19 février 2014

 

LES CHRÉTIENS, LES MUSULMANS ET L’HISTOIRE

         « Nous entrons dans l’avenir à reculons » (Paul Valéry)

          L’Histoire est un enjeu politique majeur.

On s’en est aperçu quand l’idéologie s’est emparée du débat historique : c’était en France, au XIX° siècle, avec l’interprétation de la Révolution française. La polémique débute avec Michelet, et inaugure une ère nouvelle, celle de l’Histoire comme instrument de l’idéologie totalitaire.

C’est ainsi que le pouvoir soviétique va tenter de donner un sens nouveau à l’histoire de l’humanité, qui devient une lutte pour l’accomplissement messianique, le « grand soir » de la victoire du prolétariat sur toutes les classes. Au nom de cette vision, tous les crimes, toutes les atrocités commises par Staline et les siens seront occultés, niés parles journalistes et les historiens jusqu’à la fin des années 1960.

C’est ainsi que le pouvoir nazi s’empare de l’Histoire pour anéantir quelques races « inférieures ». La liste est longue des bloquages ou des détournements historiques en Europe (guerre civile espagnole, guerre d’Algérie), en Asie (génocide arménien, « révolution culturelle » chinoise, génocide cambodgien), en Afrique (génocides en Éthiopie, au Rwanda), en Amérique (interprétation douteuse du 11 septembre 2001).

Le crime de lèse-histoire est-il un mal des temps modernes ?

Que non : il forme la base de l’histoire des religions chrétiennes et musulmanes.

Car l’une et l’autre prétendent se fonder sur une série d’événements historiques, qui alimentent une saga fondatrice. D’un côté Jésus-Christ, Dieu fait homme descendu sur terre pour y apporter le Salut. De l’autre Muhammad, fidèle secrétaire d’une révélation divine à lui transmise par l’ange Gabriel.

Après avoir étudié attentivement le Coran, je mets la dernière main à un essai, à paraître en mars 2008, sur Jésus et ses héritiers. Dans l’un et l’autre cas, la manipulation de l’Histoire est manifeste.

Dans l’un et l’autre cas, le procédé est le même : il y a des faits, intangibles. La vie publique de Jésus, le rabbi itinérant juif. L’apparition, à la fin du VII° siècle, du Coran qui servira d’étendard à l’islam conquérant.

Ensuite, tout est affaire d’interprétation. En fonction de l’importance de l’enjeu – prendre le pouvoir – l’Histoire des origines est présentée relativement au contexte dans lequel l’historien opère. S’il se penche sur les faits du passé, c’est toujours sous la pression du moment présent :

« Celui qui contrôle le passé, contôle le futur.

             Celui qui contrôle le présent, contôle le passé »

(George Orwell)

Pour réécrire l’Histoire, les historiens au service de leurs pouvoirs de tutelle n’hésitent pas à faire disparaître des témoins, ou des témoignages. Car « La réécriture de l’Histoire consiste aussi à éliminer ceux qui ont eu à la connaître » (1).

Ce fut le cas, par exemple, pour le « treizième apôtre » des évangiles.

Prendre le contre-pied de l’Histoire fondatrice d’une civilisation – de ses mensonges fondateurs – est une entreprise vouée à l’impopularité, j’en sais quelque chose. Il est difficile de ne pas céder à l’auto-censure.

Il le faut pourtant : car derrière les maquillages dont l’Histoire les a recouverts, se cachent par fois des hommes – comme Jésus le nazôréen – dont l’héritage reste pour nous une promesse à accomplir.

                                          M.B., 11 nov. 2007

(1) Thierry Wolton, L’histoire interdite, JC Lattès 1998, p. 131.

 

 

DIALOGUE AVEC LUC FERRY : (I.) PHILOSOPHIE ET EXPÉRIENCE

          Après d’autres, Luc Ferry s’est engagé dans une confrontation exigeante entre l’interrogation philosophique et l’interrogation religieuse – plus précisément, entre philosophie classique et christianisme.
          Plus que d’autres, il le fait avec une modestie, une honnêteté et une sympathie (ou plutôt une empathie) envers le christianisme, qui rendent son propos particulièrement significatif dans les moments d’effondrement identitaire que nous connaissons.
          Honnête, je dois l’être : en matière de philosophie, je ne suis qu’un paysan de la Garonne. La connaissance que j’en ai, comparée à la sienne, est celle du bouseux dans sa ferme en face de l’ingénieur agronome. Sachant cela, on peut quand même dialoguer.

          Et je vais me heurter immédiatement à l’obstacle incontournable, inhérent à tout dialogue de ce type : le philosophe s’efforce, par le raisonnement, d’aller au cœur même de la réalité humaine. Et encore un peu plus loin, de sonder le mystère de la transcendance.
          Si elle n’écarte en rien l’usage de la raison, mon approche des mêmes réalités se fonde sur une expérience. Non pas irraisonnée, bien au contraire : mais échappant, par sa nature même d’expérience, à l’implacable logique du raisonnement.
          La question, bien sûr, est de savoir si l’expérience précède le raisonnement, ou si elle lui fait suite – déclenchée par les impasses de toute raison humaine, ou stimulée par elles.
          Il n’y a de réponse ici qu’individuelle. Dans ma vie, je crois qu’interrogation intellectuelle et expérience de l’indicible ont toujours cheminé ensemble, l’une distanciant souvent l’autre pour être rattrapée par elle, et la relancer.
          Mais je crois aussi savoir que chez bien des philosophes, l’expérience du mysterion – qu’on appelle parfois « mystique » – accompagnait le cheminement de leur réflexion. Ainsi en fut-il (c’est le paysan qui parle) de Plotin. Plus près de nous, de Pascal : lequel finit par avouer, dans un cri déchirant, qu’au finish son expérience l’emporte devant sa réflexion – « Je crois, parce que c’est absurde ».
          La primauté finalement donnée à son expérience (mystique) est un pari qu’il a fait, le pari de la foi.
          Et un pari, ça peut se perdre.


          Revenons au fait : l’expérience de la transcendance. La difficulté rencontrée ici est celle de toute expérience humaine : les parents le savent bien, leurs enfants répèteront les mêmes erreurs qu’eux. L’expérience ne se transmet pas, sans quoi l’humanité serait un peu meilleure qu’elle n’est. Ou plutôt, elle peut se transmettre : mais ce n’est pas par la parole ou l’enseignement. C’est, si j’ose dire, par l’expérience de l’expérience.
           Je rencontre quelqu’un qui a fait une expérience de la transcendance : il ne pourra ni me convaincre de sa validité, pour moi qui ne l’ai pas faite, ni même me l’expliquer en termes recevables par moi. Mais je pourrai peut-être constater, au fil de notre rencontre personnelle, qu’il a bien fait cette expérience. Pour l’envier peut-être, en tout cas pour me dire que c’est possible (puisqu’il l’a fait). Et entamer, moi-même et pour mon propre compte, mon cheminement personnel en direction de cette expérience.

           D’où l’importance, en matière de transcendance, du témoignage. On ne convainc pas par des discours, mais par la flamme intérieure qui provient de l’expérience, et que l’autre en face percevra – ou ne percevra pas.
          Même les philosophes n’échappent pas à cette nécessité du témoignage. La mort de Socrate est sa plus belle parole, celle que les paysans de ma sorte retiennent de lui.

          Cela m’amène à la clé du dialogue avec le philosophe. Lorsqu’il s’efforce de dessiner les contours de ce qui unit et qui différencie philosophie d’un côté, et christianisme de l’autre, Luc Ferry se montre d’une irréprochable probité. Mais le deuxième point de sa comparaison est le christianisme, dont il connaît fort bien l’expression traditionnelle, ciselée depuis la fin du I° siècle jusqu’à Benoit XVI.
          Or c’est là, me semble-t-il, que le bât blesse. Car le christianisme (j’insiste sur ce mot) est une utopie, une construction idéologique initiée magistralement par Paul de Tarse entre l’an 50 et l’an 60, puis montée jusqu’à aujourd’hui comme un gigantesque et prestigieux château de cartes.
          Une utopie : c’est-à-dire, au sens du terme, un « lieu de nulle part ».
          Une construction de l’esprit, dont le prestige et la beauté ne doivent pas faire oublier qu’elle est issue d’une succession d’hommes qui ont tous, depuis Paul, tenté de traduire leur expérience en termes raisonnables. Empruntant pour cela aussi bien aux religions « païennes », qu’à la philosophie ambiante de leurs époques respectives.

          Ainsi, par exemple, le Logos des stoïciens s’est-il curieusement vu identifié à la personne de Jésus. Dont l’évangile de saint Jean nous apprend que cet homme et ce Logos ne font qu’un, et que l’intemporel Logos a pris chair sur terre.
          Double trahison : d’abord de la philosophie stoïcienne, pour qui le Logos ne peut en aucun cas s’incarner – cela n’a pas de sens. Ensuite de l’homme Jésus, qui fut tout sauf une idée incarnée.
          Ayant pour point de départ le christianisme tel qu’il le reçoit de la tradition chrétienne, Luc Ferry se trouve inévitablement piégé dans un champ clôturé par le dogme fondateur du christianisme, celui de l’incarnation, et par sa démonstration la plus éclatante, la résurrection de Jésus dans sa chair.
          Quoi que fasse le philosophe, aussi brillant fut-il, il est obligé de comparer un système idéologique – le christianisme – à sa recherche philosophique.
          Alors il trouve plus ou moins de points de contacts, plus ou moins de supériorité ou d’infériorité d’une doctrine (chrétienne) sur une philosophie (multiple). Mais les murailles invisibles tracées dès le départ, l’utopie chrétienne, l’enferment toujours dans un pré-carré, une prison dont il ne peut que heurter les murs.

          La faute à qui ? Au christianisme. Il fournit aux philosophes un produit fini, qu’ils doivent bien prendre tel qu’il se présente à eux, pour le placer dans la balance de leur réflexion.
          Le moyen, peut-être d’en sortir ? Se rappeler qu’avant le christianisme, il y eût un homme, Jésus le Galiléen. Que l’utopie qui se réclame de lui n’a rien à voir, ni avec ce qu’il a vécu, ni même avec ce qu’il a considéré lui-même comme l’essentiel de son message.
          Car Jésus n’a pas été le premier à prêcher l’amour et le pardon : d’autres l’ont fait avant lui, en Occident et en Orient. Lui-même était très conscient d’apporter quelque chose d’absolument neuf dans le monde juif qui était le sien. Et cette nouveauté absolue du message de Jésus, elle est passée à la trappe, ou bien elle a été rapidement recouverte par le manteau, somptueux et mensonger, de l’utopie chrétienne.

          Comme le disait Jacques Ellul, le christianisme a été une subversion de Jésus – de sa personne, de son enseignement.

          Ce qui a rendu possible cette prise de conscience – récente – c’est la redécouverte de l’homme Jésus tel qu’il fut, de sa personnalité telle qu’elle fut, de son message tel qu’il fut.
          Aujourd’hui, on appelle cela la quête du Jésus historique : les lecteurs de ce blog savent de quoi il s’agit (entre autres.  Si l’on veut sortir du champ clos de la confrontation entre une utopie dogmatique et la réflexion philosophique la plus exigeante, il faut revenir en amont du christianisme, à la personne et à l’enseignement de Jésus.

          Le travail est en cours. Il sera long.

                                              M.B., 20 avril 2009

                       (à suivre)

LE PREMIER « PROGRAMME DE GAUCHE » : un échec retentissant

          C’est à Jérusalem, peu de temps après la mort de Jésus, qu’a été essayé en grandeur nature le premier ‘’programme de gauche’’ : l’égalité absolue entre tous.

          On ne peut pas comprendre cet épisode si on ignore l’existence en Israël à cette époque d’un puissant courant messianiste : tous les Juifs attendaient le relèvement de leur pays, grâce à la venue d’un Messie miraculeux. Chez les premiers chrétiens, cette attente avait pris une coloration particulière : Jésus allait revenir sans tarder, le ‘’Grand Soir’’ était imminent.

          C’était la lutte finale, elle avait déjà commencé.

 I. Jésus et le ‘’système’’

           Jésus lui-même a clairement et explicitement refusé le titre de ‘’Messie’’ que ses disciples voulaient lui attribuer. Il n’a jamais eu de programme social.

          Pourtant, dans la Palestine comme partout ailleurs au I° siècle, régnait un capitalisme sauvage. Or Jésus ne s’est pas attaqué à ce système, il n’a jamais dit qu’il fallait  »prendre aux riches pour donner aux pauvres », n’a jamais condamné les riches parce qu’ils étaient riches.

          Au contraire, il était entouré d’amis fortunés qui le subventionnaient généreusement. Selon Matthieu, il a fait l’éloge de serviteurs qui spéculaient pour le compte de leur maître – lequel, quand il estime que l’un d’eux a mal géré son capital, le fait jeter… en enfer (25,14-30).

          Ailleurs, il a loué un patron qui profitait du taux de chômage élevé pour embaucher des intermittents quand ça l’arrangeait, et les payait sans tenir compte des conventions collectives en usage. Ses ouvriers sous contrat venaient-ils protester ? Il leur répondait que « tel était son bon plaisir » et qu’il « disposait de ses biens comme il lui plaisait. » (20, 1-15).

           Matthieu écrivait en milieu juif, tandis que Luc vivait à Antioche. Est-ce l’influence des mœurs romaines ? Son Jésus semble trouver normal qu’un maître donne « un grand nombre de coups » à ses serviteurs désobéissants, et « seulement un petit nombre » aux fautifs par erreur (12, 47-48). Ailleurs, il raconte l’histoire d’un homme riche qui avait un intendant malhonnête. Dénoncé, que fait l’intendant ? Tant qu’il dispose du livre de comptes, il continue de tromper son maître en annulant dans la colonne de gauche les dettes de ses créanciers. Le Jésus de Luc fait l’éloge de cet intendant doublement malhonnête : « Et moi, je vous dis : faites-vous des amis avec l’argent trompeur. » (1)

           On ne lit dans les Évangiles aucune de ces condamnations radicales du système, qu’on attendrait aujourd’hui d’un prophète de monde meilleur, plus juste, plus égalitaire.

           Ce que Jésus a enseigné, c’est la nécessité de l’aumône.

          La richesse est fragile dit-il, « les mites font tout disparaître et les voleurs dérobent » : par l’aumône faite aux pauvres, on « s’amasse des trésors dans le ciel » (Mt 6,19-21).

          Ce capitalisme spirituel était une règle ancienne, traditionnelle, du judaïsme : en la faisant sienne Jésus n’a rien innové, sauf dans la radicalité de cette aumône. Ce que la Loi juive ne demandait nullement, il conseille de « vendre tout ce qu’on a, et de le distribuer aux pauvres » (Mt 19,16-30). Ce n’était là qu’une illustration concrète de son choix de vie particulier, inhabituel en Israël, et qu’il donnait en exemple à ceux qui voudraient l’imiter : ne pas chercher à faire advenir le Grand Soir social, ne pas dénigrer la richesse des riches, mais tout quitter pour vivre à la grâce de Dieu.

          Il n’a pas cherché à ‘’changer le système’’ : c’est lui-même qu’il a changé, en choisissant de vivre à sa marge.

          S’il a apporté un souffle d’air frais dans ce monde, c’est en lui tournant le dos.

           Un prophète prêche d’abord par son choix de vie et de valeurs. Parvenue jusqu’à nous, l’onde de choc qu’il a provoquée vient de sa désintégration sociale personnelle, voulue, assumée.

 II. L’Église primitive et le ‘’Grand Soir’’

           Quand le même Luc écrit les Actes des apôtres, il décrit une Église en formation qui est profondément traversée par une idéologie messianiste dont témoignent les textes contemporains retrouvés à Qumrân. Une utopie totalitaire, qui a eu des conséquences ravageuses (cliquez) : on allait créer un monde nouveau (cliquez) , un ‘’non-système’’ où tout serait beau, tout serait parfait.

          L’égalité de tous, dans le bonheur et la prospérité générale.

           Et les apôtres, à l’origine de ce programme gauchiste ? Ils avaient fermé boutique, quitté leur misérable petit gagne-pain pour suivre Jésus. Le Lider charismatique mort, finie pour eux l’hospitalité généreuse et quotidienne des riches admirateurs, finies les tables servies. Ils n’ont eu aucune envie de reprendre leur activité de pêcheurs gagnepetits : mais comment assurer leur subsistance et celle de leurs familles, sans retourner trimer jour et nuit sur les eaux décevantes du lac de Galilée?

           La réponse se lit dans les Actes : ils vont obtenir des croyants qu’ils mettent tout en commun (2, 44).

          S’agissait-il de ‘’prendre l’argent des riches pour le donner aux pauvres’’, premier slogan gauchiste ? Pas exactement. « Nul ne considérait comme sa propriété l’un quelconque de ses biens… Nul parmi eux n’était [plus] indigent : ceux qui possédaient des terrains, des maisons [ou des biens] les vendaient, apportaient l’argent et le déposaient aux pieds des apôtres. Chacun en recevait une part selon ses besoins » (4, 32-34).

          Ce n’était pas ‘’à chacun selon son travail’’, mais ‘’à chacun selon ses besoins’’ – autre slogan gauchiste, d’ailleurs minoritaire.

          Bien évidemment, les besoins des apôtres passaient en premier, on les voit voyager avec leurs femmes, être partout reçus… Ce fut donc la naissance d’un clergé socialement oisif, entretenu par les dons de travailleurs ayant choisi librement d’alimenter ce système-là, dans l’espoir de sortir de l’autre.

           Du côté des riches, nivellement social vers le bas, par abandon spontané (2) de leurs avoirs. Du côté des pauvres, enrichissement inespéré, immédiat, sans travail ni effort.

          Les riches ne l’étaient plus, les indigents cessaient de l’être : pour eux, ce fut un rêve éveillé, Noël de janvier à décembre, sept jours sur sept.

           Hélas, Noël ne dura pas. L’Église de Jérusalem, initiatrice et expérimentatrice du nouveau système, sombra rapidement dans la faillite.

          D’autant plus – manque de chance – qu’au moment même où l’utopie gauchiste (distribuer) prenait le pouvoir à Jérusalem, une crise éclata (3) : la réalité économique (produire) ne suivant plus, on se mit à manquer de tout. La situation se détériora au point qu’il fallut organiser une collecte dans le reste du ‘’monde’’, pour venir en catastrophe à l’aide des gauchistes de Jérusalem.

           Il n’y avait alors ni FMI, ni BCE et le SPQR (4) avait d’autres soucis que sa lointaine province de Judée. On se tourna donc vers les toutes jeunes Églises d’Asie Mineure.

          Elles venaient d’être fondées par un certain Paul de Tarse, qui leur avait donné dès le départ une consigne formelle : travailler, pour ne pas vivre d’assistanat (1Th 2, 9). « Dans la peine et la fatigue, de nuit comme de jour, travailler pour n’être à charge de personne » (2Th 3, 8).

          Paul lui-même organisa le programme d’aide aux « saints » de Jérusalem : « Le lundi, chacun mettra de côté chez lui ce qu’il aura réussi à épargner, afin que vous n’attendiez pas mon arrivée pour rassembler les dons… Quand j’arriverai », j’irai en personne les porter là-bas (1Co 16, 2-4).

          Est-il mal intentionné de penser que Paul, alors en conflit ouvert avec les apôtres de Jérusalem, songeait également à marquer des points sur ses rivaux, en arrivant chez eux les poches pleines d’argent frais à distribuer ?

           L’Église a retenu la leçon, et écarté définitivement tout relent gauchiste de son programme. Elle a étendu à la chrétienté l’impôt versé au clergé (qui s’est longtemps appelé ‘’la dîme’’). Et quand une portion de l’Amérique Latine s’est montrée prête à basculer dans la Théologie de la Libération (directement inspirée du texte des Actes) elle l’a d’abord condamnée, puis étouffée.

           L’utopie gauchiste, elle, n’est pas morte. Elle a resurgi brièvement au XIV° siècle, chez les Dolciniens d’Italie si bien décrits par Umberto Eco dans son Nom de la Rose. A été combattue par les Jacobins français, qui inscrivirent le droit à la propriété individuelle dans la constitution de la 1° République. S’est réveillée au XIX° siècle, d’abord en France, puis en Allemagne, avant de s’épanouir en Russie, en Chine, à Cuba… avec les succès que l’on sait.

           Les peuples oublient les leçons de l’Histoire. Et l’historien, de par son métier, n’est pas porté à l’optimisme.

                                                                     M.B., 22 avril 2012

 (1) Luc 16,1-9. Parole d’évangile que reprendra à son compte F. Mitterrand, quand, en 1981, il dénoncera à la télévision le « mauvais argent. »

 (2) Je passe pudiquement sous silence l’incident d’Ananie et Saphire (Actes 4) qui montre qu’à Jérusalem la spontanéité n’était pas toujours au rendez-vous. Ceux qui souhaitent connaître les détails de cet épisode crapuleux liront avec profit Jésus et ses héritiers, mensonges et vérités .

 (3) Une succession de mauvaises récoltes dans le pourtour du Bassin méditerranéen.

 (4) Senatus Populusque Romanum : le gouvernement central de l’Empire.

AUX RACINES DU POUVOIR. Conférence aux Francs-Maçons

Notes succinctes d’une conférence donnée à des loges maçonniques, pour fournir un cadre à leur travaux.

 I. Les deux sortes de pouvoir

           Le pouvoir, c’est la capacité d’obtenir des individus qu’ils se comportent comme on le souhaite : il s’exerce donc toujours par la contrainte.

 1- Deux formes de pouvoir

           -a- Le pouvoir « corporel » ou extérieur à l’Homme : politique, policier, militaire, financier, social, scolaire, judiciaire, etc.

          Chacune de ces formes de contrainte contrôle l’Homme ou la société par l’extérieur d’eux-mêmes.

           -b- Le pouvoir « incorporel » ou spirituel / idéologique.

                Il contrôle l’Homme ou les sociétés par l’intérieur d’eux-mêmes : ce sont des idées, des idéologies, ou un ensemble de valeurs morales, esthétiques, religieuses.

 2- Nature de ces deux pouvoirs

           -a- Les contraintes « corporelles » ne contrôlent que quelques-unes des dimensions de l’existence humaine, à l’intérieur de portions de territoire limitées. Elles n’entraînent qu’une soumission extérieure : on peut se conformer à des lois ou à des coutumes sans pour autant être pleinement d’accord avec elles. On se soumet – parce qu’on ne peut pas faire autrement.

          Mais on n’en pense pas moins : on garde sa liberté intérieure.

          S’ils veulent s’installer et durer, ces pouvoirs extérieurs à l’homme doivent mettre en place et maintenir des moyens coûteux : forces armées, police, écoles, tribunaux, etc., dont la visibilité renforce le pouvoir.

          Malgré leurs apparences, ces structures sont fragiles puisqu’elles ne remplissent leur fonction que dans la mesure où elles demeurent fidèles aux autorités qui les ont instituées. Elles sont puissamment organisées.

           -b- Le pouvoir « incorporel » en revanche contrôle les individus dans leur globalité : il met la main sur leurs esprits, leur faculté de jugement, leur imagination et parfois leurs cœurs.

          On perd sa liberté intérieure.

          Son principal moteur est la crainte : crainte de se tromper en ne prenant pas la bonne voie ; crainte de se singulariser en ne faisant pas comme tout le monde ; crainte de n’être pas fidèle à une tradition familiale, ou sociale, ou à des engagements de jeunesse ; pour les religions, crainte de l’enfer, etc.

 II. Prendre le pouvoir « incorporel »

           Plus les idées sont sommaires, plus elles sont efficaces : à condition de s’adresser

          – aux archétypes mentaux (peur de la mort, œdipe, universaux, etc.)

          – et aux pulsions

                                     qui sommeillent en chacun de nous.

           Contrairement aux moyens mis en œuvre pour prendre le pouvoir « corporel », les idées ne sont ni coûteuses ni visibles, et on ne peut pas s’opposer physiquement à elles : il suffit d’avoir deux bras pour caillasser des CRS, en revanche pour s’opposer à une idéologie il faut des qualités intellectuelles et une capacité d’expression qui ne sont pas donnés à tout le monde.

          La seule résistance possible est d’ordre mental : elle demande analyse, réflexion, et une grande force morale (jusqu’à envisager froidement de mourir pour ses idées.)

                Deux conditions doivent être réunies pour prendre ce pouvoir :

           -a- Une situation de faiblesse

           – Faiblesse d’une société qui doute d’elle-même parce qu’elle a perdu ses valeurs, ou que celles-ci ne correspondent plus à l’évolution des esprits (Empire romain au IV° siècle). Ou encore dont les dirigeants ont perdu contact avec la réalité (Ancien Régime au XVIII° siècle).

          Il faut une « société en crise ».

          – Faiblesse d’individus qui ont perdu leurs repères, qui sont en perte de vitesse psychologique, affective, sexuelle ou sociale : il ne savent plus où ils en sont. Ils s’éloignent des idées ou des comportements « politiquement correct » (ou du « moralement », « socialement », « artistiquement », « religieusement correct »).

          C’est dans ce vivier d’individus en crise que les pouvoirs incorporels ont toujours recruté leurs premiers membres : par exemple l’Église chrétienne du I° siècle (des esclaves), les croisades (des chevaliers oisifs et en difficulté financière), les troupes de choc nazies (les SAS recrutés dans les bas-fonds de Berlin).

           -b- En face d’eux, ils doivent trouver une force idéologique ou spirituelle : doctrine religieuse, politique, morale ou sociale.

          A l’origine, on trouve toujours un génie charismatique qui invente un système idéologique nouveau. Il est suivi par des disciples, qui appliquent ses idées en les adaptant hors de leur lieu d’émergence, et en les durcissant. Par exemple :

          – Entre l’an 50 et 60 Paul de Tarse invente le christianisme en Syrie, mais il ne parvient à maturité qu’au IV° s. et en Asie Mineure.

          – Karl Marx réinvente à Londres le communisme qui s’adapte aux Antilles (Castro), en Asie, en Afrique, etc.

          – Lénine et Hitler inventent le totalitarisme moderne qui trouve des imitateurs sur toute la planète.

           Quatre constantes

           -a- La prise de pouvoir idéologique s’accompagne toujours d’une réécriture de l’Histoire : « Celui qui contrôle le passé, contrôle le présent » (G. Orwell).

          Pour les dictatures idéologiques, l’Histoire devient un enjeu politique majeur (cliquez).

           -b- La démarche idéologique est toujours la même : « Il n’y a qu’une seule Vérité, et c’est nous qui la possédons. Ou bien tu l’ignores, et on va te l’apprendre – pour ton bien. Ou bien tu la rejettes, et on va t’écraser – pour ton bien ».

          Le pouvoir idéologique prétend toujours faire le bien de ceux qu’il contraint.

           -c- Le pouvoir incorporel se conquiert par la force de l’entraînement. Plus les adeptes d’une idéologie sont nombreux, plus ils recrutent par l’effet de contagion des convictions (Cf. Rhinocéros de Ionesco).

           -d- Depuis 60 ans, le pouvoir médiatique est devenu la courroie de transmission de la prise de pouvoir idéologique. Il atteint les gens en masse, chez eux, dans leur intimité, et sait agir par le biais des images subliminales (images captées par l’inconscient, à l’insu du sujet) Il est donc d’une efficacité terrifiante,

          Dans Prisonnier de Dieu (cliquez), j’ai analysé la façon dont j’ai moi-même été capté par une secte, et contrôlé par elle pendant des années. Si j’en suis sorti indemne, c’est qu’ils ne sont jamais parvenu à abolir totalement ma liberté de jugement.

 III. Garder le pouvoir

           – Les idées ont un inconvénient : quand on ne les adapte pas régulièrement, elles rouillent. Car les individus et les sociétés évoluent au fil du temps. Si l’idée fondatrice reste figée, arrive un moment où elle n’obtient plus l’adhésion des masses : le système idéologique s’effondre.

          – En l’adaptant, on s’éloigne du charisme du fondateur : c’est le problème des « héritiers« , qui rapidement ne pensent plus qu’à conserver un pouvoir devenu personnel, et non plus idéologique (cliquez).

          – Quand l’idée a perdu de sa force entraînante, le pouvoir incorporel tente de garder ses adhérents par des moyens coercitifs : rappel des engagements initiaux, chantages affectifs, pressions, menaces, parfois violences physiques.

          – Plus les idées induisent un comportement totalitaire de masse, plus le lavage de cerveau doit être élaboré, collectif et répétitif (nazis, kamikazes).

 IV. Le désir de pouvoir

            Faute d’une étude psy- du désir de pouvoir idéologique, je crois pouvoir identifier au moins deux éléments qui sont toujours présents : je les soumets à votre réflexion.

 1) La pulsion sexuelle

          Les totalitarismes se méfient de la sexualité, ils la dissimulent ou l’interdisent : elle est un espace de liberté qu’ils tolèrent mal.

           En revanche, les libertaires sont volontiers libertins.

 2) Le cynisme

          « La fin justifie les moyens ». On veut faire le bonheur des gens malgré eux : « aujourd’hui vous souffrez, mais plus tard vous serez heureux ».

          Les totalitarismes sont tous messianiques (cliquez).

           En fait, seuls les dirigeants ont des datchas, et personne ne connaît l’adresse du Paradis promis aux croyants.

                                                                      M.B., 2 avril 2010

PEUT-ON CHANGER LE MONDE ? (II) Le désespoir

          Les révolutions françaises du XIX° siècle avaient fait naître un immense espoir : on changerait le monde, en changeant l’Homme (cliquez) .

          On commença par détruire deux des trois « ordres » féodaux, le premier-ordre ou clergé, le deuxième-ordre ou noblesse. Devenu tout alors qu’il n’était rien (1), le troisième-ordre ou Tiers-état s’engouffra dans l’ascenseur de la Révolution. Puis l’Empire et les Restaurations mirent fin au rêve : on revint pratiquement à la case départ.

          Était-il donc impossible de changer le monde ?

 I. Changer les sociétés ?

           Se produisit alors un bouleversement inattendu, la naissance du capitalisme industriel. L’ex Tiers-état se fractura en deux : d’un côté les patrons, qui investissaient leurs capitaux, et de l’autre les ouvriers qui les faisaient fructifier par leur travail.

          Pour rendre compte de cette mutation, Karl Marx inventa la notion de classes sociales. Son projet révolutionnaire n’était plus focalisé d’abord sur la création d’un Homme Nouveau, mais d’une société nouvelle. L’Homme valant ce que vaut son travail, la classe ouvrière était appelée à prendre le pouvoir en anéantissant la classe possédante.

           Les révolutions du XIX° siècle avaient voulu réhabiliter l’individu par des slogans inspirés du christianisme (cliquez) . Pour celles du XX° siècle l’individu n’était rien, qu’un atome du corps social. On les appela totalitaires, parce qu’elles s’emparaient de la totalité des individus pour les chauffer jusqu’à ce qu’ils fondent, et se fondent dans la masse. Elles ne laissaient aucune place aux inquiétudes morales, spirituelles ou métaphysiques sur la vie, la mort, la rencontre d’une transcendance.

            La naissance, la dictature puis l’écroulement de l’idéologie communiste ont parcouru le XX° siècle, avec son reflet exact, inversé comme dans un miroir, l’idéologie fasciste.

          Deux rêves messianiques et apocalyptiques, de nature identique (cliquez) .

          En principe vaincus par la chute d’un blockhaus puis d’un mur, ces formes du totalitarisme n’ont cessé de ressurgir. Entre autres dans la Révolution Culturelle chinoise ou chez les Khmers rouges, épisodes tragiques qui associèrent explicitement le projet de créer en même temps un Homme Nouveau, et une société nouvelle.

           Toutes les pistes révolutionnaires avaient été explorées, pour s’écrouler en ne laissant derrière elles que ruines et cadavres. Faute d’alternative, le capitalisme triompha jusqu’à vaciller à son tour dans la crise issue des subprimes, qui semble nous mener aujourd’hui dans le mur.

           Lucide, la jeunesse perçut dès le début la profondeur de cet échec planétaire. Elle ne se résignait pas et réclama un autre monde : « This world is over », ce monde-là est fini. Ce furent les vagues successives des mouvements altermondialistes, depuis les Hippies (1968) jusqu’aux Indignés (2011) : on criait dans la rue, puis les voix s’enrouaient de fatigue. Les protestataires finissaient par se soumettre, rentraient dans le système qu’ils retrouvaient inchangé, identique à lui-même.

          Les plus convaincus, les plus généreux tombèrent dans le désespoir : drogue, alcool, violence, terrorisme. Avec le suicide comme arme ultime.

           Dans ce monde qui pourrissait sur pied, il existait pourtant une institution dont le prestige et les moyens étaient encore intacts au milieu du XX° siècle. L’Église catholique aurait pu offrir une alternative aux révolutions manquées, une perspective aux idéaux trahis, une issue aux impasses mortifères : elle finit par reconnaître qu’un monde nouveau était en train de naître (2). Mais ce fut pour rendre les armes devant le capitalisme triomphant, en établissant des digues de protection devant la montée du socialo-communisme égalitaire (3).

          Ce compromis entre réalité et idéal (supposé évangélique) était-il viable ?

          Pouvait-on en même temps accepter le monde tel qu’il est, et chercher à le changer sans rompre totalement avec lui ?

          La « doctrine sociale chrétienne » n’a jamais été appliquée nulle part. L’Église affichait sa « préférence pour les pauvres », mais ne faisait pas pour elle-même le choix de la pauvreté. Quand elle ne se rangeait pas du côté des puissants et des riches, elle assistait en spectatrice à l’étouffement des protestataires, drapée dans un silence assourdissant (4).

          Les indignés de tous bords comprirent vite qu’ils n’avaient plus rien à attendre d’elle.

           Après la terre, le ciel était désormais vide.

          Et dans ce vide, le monde continuait à tourner, inexorable.

 II. Changer la morale ?

           Commercialisée aux USA en 1966, en France en juin 1967, la pilule contraceptive fut pour le XX° siècle un événement aussi marquant que la révolution industrielle du XIX°.

          Elle a rendu possible la révolution des mœurs, l’irruption du plaisir pour lui-même.

           Entre mai 1968 et l’apparition du Sida en 1982, ce fut une explosion libertaire sans limites. Emmenée par de grands écrivains (Nabokov aux USA, Gide et sa postérité (5) en France), la société occidentale dépénalisa les homosexualités et proclama le droit universel à la liberté sexuelle, quel que soit l’âge. Bref moment d’ivresse, vite tempérée par l’apparition de l’exploitation commerciale des plus faibles livrés aux fantasmes de malades sexuels.

          La diffusion galopante d’un minuscule rétrovirus mit fin au règne du plaisir illimité.

          On légiféra contre les excès de la liberté, on revint au moralement correct, mais le mal était fait : le plaisir avait acquis droit de cité. Un monde nouveau venait de naître.

           Dans cette époque troublée, l’Église catholique aurait pu utiliser son audience pour proposer la réintégration du plaisir dans l’amour. Pour montrer comment l’un et l’autre, quand ils ne sont pas dissociés, sont l’une des voies ordinaires qui mènent à l’expérience directe de la transcendance.

          Au lieu de cela elle tourna le dos au monde nouveau qui se cherchait, s’enferma dans le refus et la condamnation.

           Perdant définitivement la confiance des jeunes, et le peu de crédit qui lui restait. Ils se retrouvèrent seuls pour gérer leurs vies affectives, sans conseils, sans repères, sans horizons.

          Heureusement pour eux et pour nous, l’amour est à lui-même son propre horizon.

           L’effacement des Églises du champ de la conscience morale accompagnait la maturité du Nouveau Monde : un monde décidé à « s’en sortir tout seul », sans maîtres ni horizon transcendant, en même temps qu’il était effrayé par la disparition des guides et des porteurs d’idéaux traditionnels.

          N’apercevant rien, ni personne, capable de remplir ce vide qu’il préférait ignorer ou éviter du regard, tant il est angoissant. Mais vers lequel il marchait les yeux fermés.

 III. Une nouvelle spiritualité ?

           Pendant 17 siècles, ce sont les Églises chrétiennes qui ont eu le monopole de la transcendance, et des moyens d’en faire l’expérience.

          Prisonnier de son héritage juif, le christianisme évangélisa les peuples à coup de liturgies et de prières vocales. « As-tu dit ta prière ? » : prier, c’était réciter des formules.

          Même les moines, fers de lance de l’évangélisation, se voyaient fixer par leur Règle un objectif quantitatif : plus on marmonnait de psaumes, mieux on se rapprochait de Dieu (cliquez) .

            Il y avait eu pourtant en Orient des Maîtres pour enseigner l’Hésychia, en Occident d’autres qui parlaient d’Oraison, ces deux formes de la prière silencieuse. Mais ils ne franchissaient pas le cercle des initiés, et surtout aucun n’expliquait de façon simple, claire et efficace comment parvenir au silence intérieur, porte d’entrée de la rencontre avec la transcendance.

          L’Occident se tourna alors vers l’hindo-bouddhisme, pour découvrir que tout y était dit et expliqué de façon lumineuse, dans un contexte anthropologique et cosmologique totalement différent du christianisme. Et infiniment plus cohérent avec l’expérience, la raison et la science.

          L’Église, seule à posséder la vérité, ignora splendidement ce champ de l’expérience spirituelle. Les meilleurs de ses fils se détournèrent d’elle pour aller défricher, chez les Maîtres orientaux, les chemins de la rencontre avec l’Ineffable dans le silence de l’esprit et des passions.

           Trois fois orphelin de son passé (socialement, moralement, spirituellement), l’Occident n’a pas aujourd’hui d’autre choix que de prendre ses destinées en mains, seul face à un avenir qu’il n’a plus les moyens de comprendre ni d’imaginer.

          Debout aux frontières des ténèbres, ses veilleurs ne voient-ils rien venir ?

                          M.B., 7 novembre 2011

                                        (à suivre – cliquez )

 (1) Qu’est-ce que le Tiers-état ? Rien. Que doit-il être ? Tout. C’est le titre d’une brochure de Sieyès qui accompagna le début de la Révolution française.

(2) Encyclique Rerum Novarum (« Un monde nouveau »), 1891.

(3) Après Rerum Novarum, Quadragesimo Anno (Pie XI, 1931), Mater et Magistra (Jean XXIII, 1961) et Centesimus Annus (Jean-Paul II, 1991) marquent les tâtonnements successifs du magistère catholique dans le domaine social, pendant un siècle.

(4) Quand elle ne les condamnait pas s’ils étaient d’inspiration chrétienne, comme la « Théologie de la libération » en Amérique latine.

(5) Au hasard et sans ordre : Radiguet, Bataille, Genêt, Pauvert, Guillotat, Matzneff, Duvert, les surréalistes…