Archives pour la catégorie LITTÉRATURE ET GRANDS ÉCRIVAINS

Quelques grandes figures préférées de l’auteur…

CORAN, LES CHOSES BOUGENT (3) : Boualem Sansal, « 2084, la fin du monde »

            Quel écrivain peut-il se déclarer athée dans un pays musulman ? Se voir surveillé, inquiété, limogé, plusieurs fois censuré par ce pays, et pourtant ne pas s’exiler ? Rester là-bas, continuer à écrire malgré l’hostilité, le danger ?

            Ce pays c’est l’Algérie et cet écrivain c’est Boualem Sansal, l’auteur de 2084, la fin du monde (1).

            Un roman écrit dans une langue superbe, d’une richesse foisonnante – l’auteur a reçu en 2013 le Grand prix de la francophonie de l’Académie Française. Un humour de dérision subtil, et d’autant plus efficace. Ah, l’humour ! Qui permet seul de survivre dans un monde dominé par la Pensée Unique.

            Boualem Sansal ne s’en cache pas, il imite le 1984 de George Orwell. Mais le pastiche s’arrête là, puisqu’il applique le procédé d’Orwell non plus à une dictature quelconque mais à l’islam, et à sa nature totalitaire.

            J’imagine qu’il a lu les chercheurs qui, depuis un siècle, déconstruisent la légende musulmane, chercheurs dont Naissance du Coran propose une synthèse. Leurs travaux érudits, il en fait une fiction, codée de façon transparente : remplacez Yölah par Allah, Abi par Muhammad, le Gkabul par le Coran, l’abilangue par sa langue, l’abistan par l’islam, la Kiiba par la Kaaba de La Mecque, la Juste fraternité par le califat, etc… En voici quelques extraits, dans lesquels mes lecteurs retrouveront l’essentiel de Naissance du Coran  (2). Lire la suite

VICTOR HUGO ET NOUS : « QUATREVINGT-TREIZE »

Étonnant homme que le Père Hugo ! « Il faut longtemps pour devenir jeune » : quand il publie Quatrevingt-treize il a 72 ans, c’est son dernier roman, son testament. Avec un romantisme flamboyant il dit sa nostalgie d’un monde ancien abattu par la Convention dans un déchaînement de haines, Terreur contre autorité royale, sang de la Vendée contre sang-bleu, anarchie contre l’ordre.

Mais il dit aussi l’horrible nécessité qu’il y avait – sans doute, alors – de tout détruire, pour qu’advienne un monde nouveau. Et la plaie de son cœur au terme de sa vie : la Révolution a échoué, puisqu’elle n’a pas fait naître l’Homme nouveau. Dans les dernières pages de Quatrevingt-treize(1), il fait dialoguer Gauvin-Hugo avec le conventionnel Cimourdain, qui vient de le condamner à la guillotine :

– Je veux – dit Cimourdain – je veux la république de l’absolu.

– Je préfère – répond Gauvin – la république de l’idéal. Votre république dose, mesure et règle l’homme. Elle ne voit que la justice. Moi, je regarde plus haut.

– Précise, je t’en défie !

– Vous voulez la caserne obligatoire, le militaire contre d’autres hommes, moi je veux l’école et la paix. Vous voulez les misérables secourus, moi je veux la misère supprimée. […] D’abord, supprimez tous les parasitismes. Ensuite, tirez parti de vos richesses : vous jetez l’engrais à l’égout, jetez-le au sillon. Supprimez les terres en friche, que tout homme ait une terre et que toute terre ait un homme. Utilisez la nature, cette immense auxiliaire dédaignée. Faites travailler pour vous tous les souffles du vent, toutes les chutes d’eau […] Réfléchissez au mouvement des vagues, au flux et reflux, au va-et-vient des marées. Qu’est-ce que l’océan ? Une énorme force perdue. Que vous êtes bêtes ! Ne pas employer l’océan !

– Gauvin, te voilà en plein songe.

– C’est-à-dire en pleine réalité. Et la femme ? Qu’en faites-vous ?

– Ce qu’elle est, la servante de l’homme.

– Oui. À une condition, c’est que l’homme sera le serviteur de la femme.

– Y penses-tu ? s’écria Cimourdain, l’homme serviteur ! Jamais. L’homme est maître. Je n’admets qu’une royauté, celle du foyer. L’homme chez lui est roi.

– Oui. A une condition, c’est que la femme y sera reine.

– C’est-à-dire que tu veux pour l’homme et pour la femme…

-L’égalité, interrompit Gauvin.

– L’égalité ! Y songes-tu ? Les deux êtres sont divers.

– J’ai dit l’égalité. Je n’ai pas dit l’identité.

– Gauvain, reviens sur terre. Nous voulons réaliser le possible.

– Commencez par ne pas le rendre impossible !

– Le possible se réalise toujours.

– Pas toujours. Si l’on rudoie l’utopie, on la tue. Rien n’est plus sans défense qu’un œuf.

– Il faut pourtant saisir l’utopie, lui imposer le joug du réel, la couler dans le fait. Ce que l’idée perd en beauté, elle le gagne alors en utilité. C’est ça, le possible.

– Le possible est plus que cela, murmura Gauvain.

– Ah ! Te revoilà dans le rêve !

– Le possible est un oiseau mystérieux toujours planant au-dessus de l’Homme.

– Il faut le prendre !

– Vivant.

Puis Cimourdin accompagne Gauvin à la guillotine. Et quand sa tête tombe, le révolutionnaire se tire une balle dans le cœur.

Ceci a été écrit en 1873…

M.B., 10 juillet 2015

(1) Quatrevingt-treize, édition Garnier, pp. 369-371 (extraits).

 

« SOUMISSION » de Michel Houellebecq, l’islam à St Germain-des-Près

            Que se passerait-il si l’électorat français basculait vers un nouveau parti, la Fraternité Musulmane, portant à la tête du pays un Président musulman sorti de l’ENA ? L’idée romanesque est excitante : comment la France et le monde réagiraient-ils ? Mais Soumission, le roman que Michel Houellebecq vient de concocter sur cette idée, est navrant. Lire la suite

MARGUERITE YOURCENAR : la mémoire et l’identité

          Un immense écrivain part à la recherche d’elle-même, à travers sa mémoire et celle de ses personnages.

           Je ne suis en rien un spécialiste de la littérature contemporaine, ni même un spécialiste de Marguerite Yourcenar. A quel titre, donc, est-ce que j’usurpe ici le droit de vous parler d’elle ?

          Quand j’avais seize ans, on m’a mis entre les mains les Mémoires d’Hadrien. Depuis lors, je n’ai cessé de lire ce livre : adolescent, j’étais tombé définitivement amoureux de Madame Yourcenar ! Ce qui, étant donné ses préférences sexuelles, ne me faisait courir aucun autre risque que celui des sommets.

          Je ne vous parlerai donc pas d’elle en spécialiste, mais en amoureux. Vous êtes le balcon au pied duquel, Roméo éperdu, je chante ma ballade à une Juliette androgyne.

 Années de formation

           Une enfance sans mère, morte peu après sa naissance. Solitaire : « L’habitude précoce de la solitude, dit-elle, est un bien infini ».

          Un père, Michel, très beau, très mondain, très flamboyant et flambeur, très obsédé par les femmes. Lettré comme on l’était au XVII° siècle, aventureux, refusant toute contrainte, totalement insoucieux du lendemain, « l’homme le plus libre que j’aie connu ». « Á peine un père » dit-elle, avec lequel elle se promenait des heures en parlant de philosophie grecque ou de Shakespeare. Très vite, elle se sent son égale : de lui, elle n’a pas reçu d’image paternelle, mais celle d’un initiateur à la pensée, à la littérature, à la liberté, puis d’un comparse à qui elle soumettait les ébauches de ses œuvres.

          Elle ne va pas à l’école, c’est son père qui l’initie au latin, puis au grec. Elle parle « d’un miracle… Le jour où les vingt-six lettres de l’alphabet ont cessé d’être des traits incompréhensibles, pas même beaux, alignés sur fond blanc, et dont chacun désormais constituait une porte d’entrée, donnait sur d’autres siècles, d’autres pays, des multitudes d’êtres plus nombreux que nous n’en rencontrerons jamais dans la vie… Je n’eus jamais de livres d’enfants. Madame de Ségur me semblait pleine de sottise et même de bassesse… Jules Vernes m’ennuyait. » Á huit ans, elle dévore Les Oiseaux d’Aristophane, puis Phèdre de Racine. Á onze ans, son père lui lit Marc Aurèle. Il l’emmène dans des musées comme d’autres vont au cinéma : « Deux fois par semaine il me menait au Louvre, dont je ne me lassais pas. De la neuvième à la onzième année, quelque chose d’à la fois abstrait et divinement charnel déteignit sur moi : le goût de la couleur et des formes, la nudité grecque, le plaisir et la gloire de vivre ».

          Elle a tout lu – uniquement les grands classiques français, anglais, allemands, italiens, russes, japonais, hindous -, elle a beaucoup vu, et se souvient de tout. Son esprit passe de l’un à l’autre, d’un tableau flamand à une tragédie classique, d’une ruine antique à un poème grec. Elle se meut dans le passé comme dans une maison aux meubles caressés au passage, tous connus, chacun reconnu, avec une prédilection pour l’antiquité.

          Elle incorpore la rumeur de l’humanité dans chacune des fibres de son être.

          Comme il se devait alors, le climat de son éducation est catholique. Mais l’épopée chrétienne est pour elle un fait culturel parmi d’autres. « L’appel au mythe représente cette ferveur, cette sensation d’être reliée à un tout ». Les mythes grecs, asiatiques ou chrétiens expriment pour elle « le contact perpétuel de l’être humain avec l’éternel. Qui relie l’homme à tout ce qui est, a été, et sera… Très tôt j’ai senti qu’il fallait choisir entre la religion catholique et l’univers : j’aimais mieux l’univers ».

          Une enfance sans amour, une ferveur mystique : le sensuel et le sacré seront les deux piliers de son œuvre. « Si on entend par amour l’adoration d’un être, la persuasion que deux êtres sont faits l’un pour l’autre… il y a là un tel mirage que quelqu’un d’un peu réfléchi se dit : Non, je suis loin d’être doué pour ces qualités exceptionnelles ! Rendons-nous compte de ce qui est : aimons ce qui est. Et j’appellerai cela amour de sympathie. Il ne s’agit pas de « l’amour platonique ». Il s’agit d’un lien, charnel ou non, sensuel toujours quoi qu’on fasse, mais où la sympathie prend le pas sur la passion. Une chose m’a toujours gênée dans l’amour à la française, c’est l’absence de sacré. Le fait que par notre éducation chrétienne nous avons perdu le sentiment que l’amour… ou plus exactement, que les rapports sensuels sont sacrés, parce qu’ils sont l’un des grands phénomènes de la vie universelle. En Occident, le plaisir est perçu comme une fin en soi, alors que c’est une voie d’accès vers la connaissance – de Dieu, ou d’un autre être dans toute sa pauvreté divine »

          Sa fréquentation sensuelle des grandes œuvres de l’esprit et la de matière nourrit sa mémoire, de là découle la fermeté de son écriture et la hauteur de sa pensée. Son identité, elle la cherchera dans ces souvenirs : face à leurs épaisseurs, sa propre vie lui apparaîtra comme fortuite.

          Et la vie d’un écrivain est toujours le support de son œuvre.

          Ce père, qu’elle admire avec distance, la rend incapable d’aimer les hommes. Si elle est très tôt consciente de son homosexualité, elle se prendra pourtant de passion pour André Fraigneau, écrivain de quatre ans son cadet, et qui, lui, n’aime que les garçons. Passion sèche donc, mais brûlante et dont elle retrouvera les feux après la mort de Grace Fricks, avec un jeune américain, Jerry Wilson, lui-même homosexuel et qui l’accompagnera fidèlement au cours de ses derniers voyages.

 Alexis

           Elle entre en littérature avec un court roman, Alexis ou le Traité du Vain Combat. Paru alors qu’elle a vingt-quatre ans, Alexis annonce et contient déjà l’auteur des Mémoires d’Hadrien. D’abord c’est une longue lettre, qu’Alexis écrit à sa jeune femme avant de la quitter – tout comme les Mémoires prendront la forme d’une lettre, écrite au jeune Marc-Aurèle par l’empereur qui se sent mourir. Mais surtout, le sujet de ce roman-lettre, c’est une confession : Alexis est homosexuel, il avoue à sa femme qu’il doit la quitter parce qu’il ne l’a jamais aimée que de tendresse.

          Alexis remonte très haut dans son enfance, dont il tâche de « se rappeler les pensées, les sensations – plus intimes que des pensées – et jusqu’aux rêves…. J’avais peur, dit-il. Je comprenais déjà que tout a son secret, n’est jamais que surface, et que le pire des mensonges est le mensonge du calme. Je ne saurai jamais si mon innocence d’alors était moins grande que je ne l’assure, ou si je suis maintenant moins coupable que je ne m’oblige à le penser ».

          Coupable ! Le mot est lâché, par cette jeune femme issue d’un milieu puritain. Il explique le titre de l’œuvre, Traité du Vain Combat. Quel est ce combat ? C’est d’assumer ce que l’on est, lorsqu’on n’est pas comme les autres. Pourquoi est-il vain ? Parce que la mémoire, fut-elle fouillée jusqu’aux limites des rêves envolés, se refuse à donner la clé de ce que je suis. Coupable de se heurter à son enfance comme à une friche, qui seule pourrait expliquer l’anomalie du présent, mais ne peut pas livrer son contenu libérateur : « Chacun de nous, avoue-t-elle, a sa vie particulière, unique, déterminée par tout le passé, sur lequel nous ne pouvons rien, et déterminant à son tour, si peu que ce soit, tout l’avenir… Et quand je saurais tout [de mon passé], il resterait encore à m’expliquer moi-même ».

          « Je n’ai pas la folie de souhaiter qu’on m’approuve, dit Alexis. Je ne demande même pas d’être admis : c’est une exigence trop haute. Je ne désire qu’être compris, et c’est désirer beaucoup. » Comment a-t-elle pris conscience de sa préférence sexuelle ? « Je soupçonnais déjà ce qu’ont de brutal les gestes physiques de l’amour. On ne s’éprend pas de ce que l’on respecte, ni peut-être de ce que l’on aime. »

          « Et ce fut alors que cela eut lieu, un matin pareil aux autres, où rien, ni mon esprit, ni mon corps, ne m’avertissait plus nettement qu’à l’ordinaire. Je marchais en pleine campagne, dans un chemin bordé par les arbres. Tout était silencieux, comme si tout s’écoutait vivre. J’allais, je n’avais pas de but : ce ne fut pas ma faute si, ce matin-là, je rencontrai la beauté….. Je rentrai. Ce que j’éprouvais n’était pas de la honte, c’était encore moins du remords, c’était plutôt de la stupeur. Je n’avais pas imaginé tant de simplicité dans ce qui m’épouvantait d’avance : la facilité de la faute déconcertait le repentir. Cette simplicité, que le plaisir m’enseignait, je l’ai retrouvée plus tard dans la grande pauvreté, dans la maladie, dans la mort des autres, et j’espère bien un jour la retrouver dans ma propre mort. »

          Alexis-Marguerite continue : « Des souvenirs me reviennent. Je ne vous dirai pas les noms, j’ai même oublié les noms, ou ne les ai jamais sus. Je revois la courbe particulière d’une nuque, d’une bouche ou d’une paupière – tout ce qui affleure d’âme à la surface d’un corps. Je ne les aimais pas : je ne désirais pas refermer les mains sur le peu de bonheur qui m’était apporté. Simplement, j’écoutais leur vie. La vie est le mystère de chaque être. »

          C’est tout. Jamais elle ne se servira d’un autre de ses personnages pour en dire plus sur sa propre sensualité, qui imprègne pourtant toute son œuvre. Comme on est loin ici des confessions d’un André Gide écartelé entre son protestantisme et sa pédérastie, ou des débordements racoleurs et nauséabonds d’un Gabriel Matzneff ou d’un Jean Genêt !

          Eux parlent d’érotisme, voire de pornographie. Elle, elle parle de beauté, et de purification de l’être jusqu’à cet ultime dépouillement qui est celui de la mort.

          Elle avoue enfin (c’est toujours Alexis qui parle) : « Notre corps oublie, comme notre âme. Je m’efforçais d’oublier, j’oubliais presque. Puis, cette amnésie m’épouvantait. Mes souvenirs, me paraissant toujours incomplets, me suppliciaient toujours davantage. Je me jetais sur eux pour les revivre. Je me désespérais qu’ils pâlissent. Je n’avais qu’eux pour me dédommager du présent : il ne me restait pas, après m’être interdit tant de choses, le courage de m’interdire mon passé. »

Hadrien

           Au moment où elle rédige Alexis, elle songe déjà à ce qui sera le grand livre de sa vie. Dans le Carnet de notes qui fait suite aux Mémoires d’Hadrien, elle écrit : « Ce livre a été conçu, en tout ou en partie, sous diverses formes, entre 1924 et 1926, entre la vingtième et la vingt-troisième année. Tous ces manuscrits ont été détruits, et méritaient de l’être ».

          Car le premier élément où se déploie son œuvre, c’est l’histoire. Sa pensée, ses sentiments, ses passions, son style sont inséparables de l’histoire des hommes.

          Et d’abord, là où commença l’œuvre des hommes en train de se faire, et l’esprit des hommes en train de penser : la Grèce. Non seulement celle d’Homère, de Xénophon et de Thucydide qui accompagnent sa croissance, mais aussi celle des poètes grecs qu’elle traduit, depuis les élégiaques qui les premiers tentèrent d’exprimer la furie du dieu Éros, jusqu’à Constantin Cavafy, poète de la mémoire et de la drague homosexuelle mort inconnu en 1933, qu’elle révèle à l’Occident : « La réminiscence charnelle fait de lui un maître du temps, écrit-elle. Sa fidélité à l’expérience sensuelle aboutit à une théorie de l’immortalité ».

          Mystique, et sensualité. L’un par l’autre, jamais l’un sans l’autre.

           Donc, son œuvre est d’emblée classique. La Grèce fournit à Mme Yourcenar non seulement un creuset pour sa pensée, un modèle pour son style, un décor pour ses émotions, elle lui confie aussi un héros : un sage – mais qui fut aussi un soldat. Un empereur – mais qui fut aussi un homme. Un Romain, qui était avant tout un Grec.

          C’est l’empereur Hadrien. Il s’écoulera vingt huit années avant qu’elle puisse publier ses Mémoires, en 1951. Trois fois elle aura abandonné ce projet, brûlé des centaines de pages. Ce long temps de latence, elle le décrit comme « l’enfoncement dans le désespoir d’un écrivain qui n’écrit pas… Il fallait peut-être cette solution de continuité, cette nuit de l’âme que tant de nous ont éprouvé à cette époque [celle de la guerre] pour m’obliger à essayer de combler, non seulement la distance me séparant d’Hadrien, mais surtout celle qui me séparait de moi-même ».

          Pendant tout ce temps, elle ne cesse de se tourner vers Hadrien sans vouloir y penser. Elle visite tous les lieux qu’il a parcourus, c’est-à-dire tout le bassin méditerranéen, passe des jours entiers à regarder la lumière tourner sur les ruines de Tibur, la Villa Hadriana. Et quand on sait ce qu’est le regard de Mme Yourcenar, on comprend qu’elle ait pu prétendre « refaire du dedans ce que les archéologues du XIX° siècle ont fait du dehors ».

          Mais il y a plus, beaucoup plus : entre 1934 et 1937, elle lit tous ce qui a été écrit (et est parvenu jusqu’à nous) sur Hadrien et le monde de son époque : depuis Dion Cassius jusqu’au Recueil des inscriptions grecques et latines de l’Égypte, depuis les Papyrus d’Oxyrhynchus jusqu’à l’ineffable Historia Augusta, aussi pleine de canulars que d’informations précieuses. De sorte qu’elle pourra dire, en toute vérité : « La lecture des auteurs antiques… m’était devenue une patrie. L’une des meilleures manières de recréer la pensée d’un homme, c’est de reconstituer sa bibliothèque. Durant ces années, d’avance, et sans le savoir, j’avais ainsi travaillé à remeubler les rayons de Tibur. Il ne me restait plus qu’à imaginer les mains gonflées d’un malade sur les manuscrits déroulés. »

          Elle va donc tenter cette entreprise inouïe, unique dans l’histoire de la littérature mondiale : « Un pied dans l’érudition, l’autre dans la magie – ou plus exactement dans cette magie sympathique qui consiste à se transporter en pensée dans quelqu’un ». « Mes contemporains, qui croient avoir conquis et transformé l’espace, ignorent qu’on peut rétrécir à son gré la distance des siècles. » Elle ne fait pas le portrait d’Hadrien : elle fait le « Portrait d’une voix. Si j’ai choisi d’écrire ces Mémoires d’Hadrien à la première personne, c’est pour me passer le plus possible de tout intermédiaire, fût-ce de moi-même. Hadrien pouvait parler de sa vie plus fermement et plus subtilement que moi. Les règles du jeu : tout apprendre, tout lire, s’informer de tout, et, simultanément, adapter à son écriture les Exercices Spirituels d’Ignace de Loyola ou la méthode de l’ascète hindou qui s’épuise, des années durant, à visualiser un peu plus exactement l’image qu’il crée sous ses paupières fermées. »

          Ce portrait d’une voix, c’est un long monologue, « solitaire, comme l’est forcément celui d’un homme placé au sommet de tout. »

          Vous l’avez deviné : dans cette austère discipline de l’imagination, c’est à la conquête d’elle même que Mme Yourcenar se lance. Pour trouver son identité, elle ne travaille pas sur sa mémoire à elle, mais sur celle d’un homme disparu depuis dix-huit siècles.

           « La seule phrase qui subsiste de la rédaction de 1934 (la troisième ?) : « Je commence à apercevoir le profil de ma mort » Comme un peintre établi devant un horizon, et qui sans cesse déplace son chevalet à droite, puis à gauche, j’avais enfin trouvé le point de vue du livre. » Prendre « une vie connue, achevée, fixée par l’Histoire (autant qu’elles peuvent jamais l’être), de façon à embrasser d’un seul coup la courbe toute entière. » Et choisir ce « moment où l’homme qui vécut cette existence la soupèse, l’examine, devenu pour un instant capable de la juger. Faire en sorte qu’il se trouve devant sa propre vie dans la même position que nous. »

          « Mon cher Marc [Aurèle],

          Je suis descendu ce matin chez mon médecin Hermogène, qui vient de rentrer à la Villa [Hadriana] après un assez long voyage en Asie. L’examen devait se faire à jeun : nous avions pris rendez-vous pour les premières heures de la matinée. Je me suis couché sur un lit après m’être dépouillé de mon manteau et de ma tunique. Je t’épargne des détails qui te seraient aussi désagréables qu’à moi-même, et la description du corps d’un homme qui avance en âge et s’apprête à mourir d’une hydropisie du cœur. »

          C’est ainsi que commencent les Mémoires d’Hadrien, et dès l’abord on se rend compte que l’écriture de Mme Yourcenar s’est débarrassée des pointes de préciosité qui se lisaient dans ses premiers Essais de jeunesse. Elle les juge très sévèrement : « J’écrivais très mal, dit-elle. J’écrivais lâche et orné. Il y avait des moments de flottements inutiles… Serrer, desserrer, labeur de mécanicien. » C’est un écrivain en pleine possession de sa langue qui s’exprime, chaque mot se trouve à sa place, chaque image parle sans déborder du cadre, la musique des phrases atteint à la plénitude du Mozart des derniers Concertos pour piano. Elle est en possession de son outil, mais surtout elle est en pleine possession d’elle-même. Le miracle tant attendu s’est produit. Comment donc ?

           Certainement, par la rencontre en 1937 de Grace Fricks, sa compagne avec qui elle vivra jusqu’au bout, jusqu’à la maladie de Grace qu’elle soignera avec un dévouement admirable, recueillant son dernier souffle dans leur maison du nord-est américain où elles vivent en couple depuis la guerre.

          Une seule fois elle parlera de sa relation avec Grace, dans les Carnets de notes des Mémoires d’Hadrien. « Ce livre n’est dédié à personne. Il aurait dû l’être à G.F…, et l’eût été, s’il n’y avait une espèce d’indécence à mettre une dédicace personnelle en tête d’un ouvrage d’où je tenais justement à m’effacer… »

          Elle dit vouloir s’effacer devant la mémoire d’un autre, mais cette mémoire, c’est elle qui la reconstruit. Á travers la mémoire d’Hadrien, c’est bien la quête d’elle-même qu’elle poursuit.

          « … Mais la plus longue dédicace est encore une manière trop incomplète et trop banale d’honorer une amitié si peu commune. Quand j’essaie de définir ce bien qui depuis des années m’est donné, je me dis qu’un tel privilège, si rare qu’il soit, ne peut cependant être unique. Qu’il doit y avoir parfois, un peu en retrait, dans l’aventure d’un livre mené à bien, ou dans une vie d’écrivain heureuse quelqu’un qui ne laisse pas passer la phrase inexacte ou faible que nous voulions garder par fatigue. Quelqu’un qui relira vingt fois s’il le faut une page incertaine… Quelqu’un qui nous soutient, nous approuve, parfois nous combat. Quelqu’un qui partage avec nous, à ferveur égale, les joies de l’art et celles de la vie, leurs travaux jamais ennuyeux et jamais faciles. Quelqu’un qui n’est ni notre ombre, ni notre reflet, ni même notre complément, mais soi-même. Quelqu’un qui nous laisse divinement libre, et pourtant nous oblige à être pleinement ce que nous sommes ».

          Avec Grace, elle a enfin trouvé ce qu’elle cherchait : une relation où la sensualité conduit aux marges de l’absolu. Leur amour mutuel – car c’en fut un – est à la fois amour d’un être, amour de la création – dans son double sens (l’univers et la fécondité artistique) -, et amour du Dieu inconnu.

          Tout cela n’étant que plaisir. Éros, ou Agapé ? Si elle est classique, cette distinction n’a plus ici aucun sens.

          Vous lirez, ou vous relirez, la partie des Mémoires consacrée à la passion d’Hadrien pour le jeune Antinoüs. C’est l’un des plus beaux hymnes à l’amour de la littérature française. On peut s’en étonner, en ces moments où l’actualité remue les boues de la pédophilie. Mais comme toute l’Antiquité, Hadrien ne pouvait pas imaginer cette perversion – triste privilège de notre siècle qui l’a inventée, ce qui montre à quel point il est malade. Hadrien se veut à la fois le père, le frère, l’ami, l’amant et le pédagogue d’un adolescent. Il recherche avec lui l’accès au divin, en quoi consiste la maturité de tout être humain, et il prétend l’y conduire en l’initiant.

          Ainsi, d’Alexis à Hadrien, on voit apparaître un fil conducteur qui fut celui de toute la vie de Mme Yourcenar : le plaisir du corps vécu comme un plaisir de Dieu.

 Le labyrinthe du monde

           Peut-être réconciliée avec soi grâce à Hadrien, elle peut revenir sur elle-même, et tenter enfin de plonger dans sa propre mémoire.

          Elle le fera en trois volumes, publiés de 1974 à 1988, et rassemblés sous un titre commun : Le Labyrinthe du Monde. Vous comprenez maintenant pourquoi ce titre : elle se perçoit comme une parcelle de l’univers, labyrinthe dans lequel elle essaye de se situer, poussière de galaxie.

          Pour comprendre cette trilogie, je commencerai par là où il faudrait finir : cette affirmation lapidaire des Carnets de notes :

                     « Tout être qui a vécu l’aventure humaine est moi. »

          Et un peu plus loin ; « Grossièreté de ceux qui vous disent : « Hadrien, c’est vous… !  » Tout nous échappe, et tous, et nous-mêmes. La vie de mon père m’est plus inconnue que celle d’Hadrien. Ma propre existence, si j’avais à l’écrire, serait reconstituée par moi du dehors, péniblement, comme celle d’un autre. J’aurais à m’adresser à des lettres, aux souvenirs d’autrui, pour fixer ces flottantes mémoires. Ce ne sont jamais que des murs écroulés, des pans d’ombres. » Et ailleurs, parlant de son père : « Je ne suis pas plus Michel que je ne suis Zénon ou Hadrien. Comme tout romancier, j’ai essayé de le reconstituer à partir de ma substance, mais c’est une substance indifférenciée. »

          Une substance indifférenciée : dans cette formule surprenante (parlant d’elle-même) s’exprime d’abord l’effet de la méditation bouddhiste, qu’elle a pratiquée à sa façon. Ensuite, sa conscience de n’être qu’un atome du cosmos. Et enfin, ou du moins il me semble, la négation d’elle-même à laquelle l’a obligée très tôt sa double singularité, d’homosexuelle et d’écrivain nourrie de classicisme. Un oubli de soi qui lui a permis, devenue substance indifférenciée, de vivre toute l’aventure humaine directement ou à travers ses personnages – ce qui n’est pour un écrivain qu’une seule et même chose.

          Voici une page du premier des trois volumes, Souvenirs pieux (il faut entendre la pietas au sens ancien d’une certaine qualité d’attention aux choses) :

           [Lecture en conférence du récit de l’accouchement de sa mère]

           De quel accouchement s’agit-il ? De celui de Madame Fernande, la mère de Marguerite. Qui donc décrit cette scène, ses infimes détails, son ambiance palpable ? Celle qui est toujours dans l’utérus de sa mère, dont elle n’a pas encore franchi le col.

           S’ensuit l’histoire de la famille de Fernande depuis 1366, puis une longue narration du destin d’Octave Pirmez, obscur « écrivain de mérite » belge qui a dû au cousinage qui le reliait à Marguerite d’échapper à l’oubli. Ensuite, elle revient à Fernande comme si elle n’en avait encore rien dit. Des souvenirs transmis de vive voix, de vieilles photos, des portraits, des documents d’état civil, des actes notariés, des bribes de lettres retrouvées dans un grenier : elle dépeint sa mémoire génétique comme un voyageur, assis dans un train, raconterait le paysage qui défile à vive allure sous ses yeux, mais sans omettre la moindre feuille des arbres aperçus au passage, le moindre vallonnement du paysage.

          Et puis, soudain, une trouée : « Avant de laisser repasser à ces ombres le fleuve infernal, j’ai quelques questions à leur poser sur moi-même ». Se tournerait-elle, enfin, vers elle-même ? Mais non ! Elle revient vers l’un, vers l’autre des personnages de son arbre familial, pour revivre de l’intérieur tel détail, telle anecdote, la resituer dans le décor et l’air du temps de ce passé qui la constitue, sans qu’elle semble jamais être en mesure de s’atteindre elle-même.

           Dans ces premiers Souvenirs pieux, elle remontait à partir de son père et de sa mère jusqu’aux temps les plus reculés. Dans Archives de Nord qui lui fait suite, elle emprunte la démarche contraire, « partant des lointains inexplorés pour arriver… jusqu’au Lille du XIX° siècle… et enfin jusqu’à cet homme perpétuellement en rupture de ban que fut mon père, jusqu’à une petite fille apprenant à vivre entre 1903 et 1912 sur une colline de la Flandre française. »

          Dans Archives du Nord, son travail de mémoire débute au sortir de la préhistoire, alors que les plages flamandes se séparaient à peine de la côte anglaise, et se peuplaient de ceux qu’on appellera les Celtes. Quatre cent pages plus tard, on a parcouru tout le Moyen âge, la Renaissance et cet épais XIX° siècle au cours duquel sa famille s’affirme. Au terme de ce deuxième volume censé ne parler que d’elle, Marguerite a environ six semaines.

          Au passage, elle laisse filer une confidence, si rare chez elle : « Plus je vieillis moi-même, et plus je constate que l’enfance et la vieillesse, non seulement se rejoignent, mais encore sont les deux états les plus profonds qu’il nous soit donné de vivre. L’essence d’un être s’y révèle, avant ou après les efforts, les aspirations, les ambitions de la vie. »

          S’ensuit un troisième volume, dont le titre est tiré d’un beau vers de Rimbaud : « Elle est retrouvée ! Quoi ? L’éternité. » La mort la surprendra alors qu’elle n’a pas rédigé les derniers chapitres, mais c’est dans Quoi ? L’éternité qu’elle se dévoile le plus, avec une facilité, une richesse et une liberté d’écriture que la maladie n’est pas parvenue à amoindrir.

          Va-t-elle, enfin, se placer au cœur du récit, et parler frontalement d’elle-même ?

          Non. Elle explore la relation trouble que son père entretint jusqu’à sa mort avec Jeanne, une amie d’enfance de sa mère, mariée à Egon, un jeune noble d’origine Balte – lequel s’avère être autant attiré par les hommes que par les femmes.

          Le décor est planté pour un de ces prodigieux voyages dans les profondeurs du souvenir, à travers lesquels Mme Yourcenar se cherche – sans chercher à se trouver. Ce trio à la fois aimanté par l’attrait des sens et contenu par les valeurs surannées de l’ancienne noblesse, elle en explore avec délices les entrelacs compliqués. S’attache aux personnages secondaires, amants, comparses d’un moment. Reconstitue leurs sensations, ce qu’ils ont vu ou dû voir, le contact de leurs bottes s’enfonçant dans les boues de Flandre ou de Russie. La magie sympathique opère ici son miracle, à partir d’une conversation entendue autrefois, d’une image fugitive restée imprimée dans sa rétine. Elle se sent « seule dans un grand paysage vide où tout semble tantôt très proche et tantôt lointain. Vide, il ne l’est pas, mais les personnages qui le peuplent m’importent trop peu pour que je sache s’ils viennent vers moi ou s’ils s’en vont… Aujourd’hui est la même chose que toujours. »

          Autour de son père Michel, centre d’un ballet sensuel où il semble ne faire que passer, elle creuse et creuse encore, pour faire le siège de cette substance indifférenciée qui est elle-même. Jusqu’à cette phrase admirable, qui condamne toute théologie : « On ne comprend pas l’éternité. On la constate. »

                   Sans jamais se lasser, elle a cherché à « remonter du presque présent au passé de la race toute entière. » Au terme, elle a renoncé à se comprendre : elle se constate. Pénétrant jusqu’aux cellules qui constituent son hérédité humaine, biologique, esthétique et culturelle. Jusqu’aux infimes composants qui la font telle qu’elle est, jusqu’à la dissolution de son « moi », cette apparence factice.

          Mise en œuvre de la méditation bouddhiste, qui l’a fascinée toute sa vie durant.

          Perception, au-delà du perceptible, d’un « moi » inexistant, parcelle d’éternité en mouvement.

                    Tout être qui a vécu l’aventure humaine est moi

           Je vous remercie de votre patiente attention.

                          M.B., Conférence donnée le 29 mai 2010

MORT D’ISABEL ELLSEN : danse avec Le Mal

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         Isabel Ellsen est morte jeudi 18 octobre 2012 à l’aube. Elle avait 53 ans.

           Retour en arrière. Ầ Paris, je rencontre mon géniteur, qui m’avait abandonné encore enfant pour partir avec une de ses maîtresses. Il me dit bonjour, puis s’écarte avec un sourire: « Michel, je te présente ta sœur. »

          Stupéfait, je tends machinalement la main : « Madame… »

          Les passants, les voitures, les murs s’effacent, elle envahit tout l’espace. Très belle, souple, féline. Elle bouge merveilleusement, avec grâce. Vient à moi, me fait le don de son visage, de son regard, de son sourire. Écarte gentiment ma main malhabile, me prend dans ses bras, me maintient contre elle : en un instant, cette étrangère venait de faire de moi son frère.

           Isabel, c’était ça : un cœur à fleur de peau, un regard bienveillant posé sur chacun, une tendresse.

          La chaleur contagieuse de la vie. Un don de soi spontané, sans réserve.

          Elle avait 28 ans, j’en avais 45. Ce jour-là, elle s’est installée dans ma vie.

          Peu à peu, j’ai appris ce qu’avait été la sienne. Dès l’enfance, ignorée par ses parents. D’abord un pensionnat de luxe, puis des pensions tout court, toujours plus loin, toujours plus froides. Enfin des familles d’accueil de plus en plus misérables, à mesure qu’elle subissait la déchéance de ceux qui l’avaient mis au monde. L’enfermement, l’attente de quelqu’un. Les sandwichs pain-moutarde.

           Survivre : « Je suis d’un genre qu’on ne trouve qu’à cinq ou six milliards d’exemplaire dans le monde : je fais mes bêtises d’abord, je demande conseil ensuite. » Demander conseil… oui, mais à qui ? Les amants se succèdent. Un cinéaste célèbre la bat : quand il lui envoie un fer à repasser au visage, elle le quitte, erre dans la rue son sac de voyage à la main, sans domicile fixe pendant des jours.

           Elle écrit des choses, fait le tour des rédactions : elle a du talent, on l’engage, on la publie. Elle est journaliste.

           « J’ai toujours pensé qu’une photo valait mieux qu’un long discours » : jamais elle n’a tenu un appareil photo ? N’importe, elle fonce, apprend sur le tas. Blousés, ses confrères lui montrent des trucs techniques. « Je n’avais pas envie de faire de la photo, je voulais devenir photographe. »

          Personne, jamais, n’ eu besoin de lui apprendre à regarder : elle sait voir, saisir l’âme derrière les visages, les attitudes et les corps.

           « Une belle photo, poignante, digne, marquante, ne peut être qu’une photo de guerre » : elle devient Grand Reporter, photographe de guerre.

          Pendant plus de douze ans, elle enchaîne l’un près l’autre tous les conflits du globe, Place Tian an Men, Somalie, Salvador, Beyrouth, Soweto, Bosnie… elle Voulait voir la guerre, elle la voit. Partout où la planète saigne, elle témoigne.

          Guerre du Golf : à Dharan un obus explose dans la chambre d’hôtel qu’elle venait de quitter. Elle change de chambre, et le lendemain retourne au front. En Croatie, les soldats serbes passent à un mètre du fourré où elle se cache pour échapper au massacre… « Mon courage n’a souvent été que de l’inconscience, de la curiosité. Le vrai courage, c’est un autre nom pour la plus grande humilité, la bonté, la générosité absolue. »

           Elle n’y est pas encore parvenue, mais voilà son horizon.

          Épuisée, elle doit arrêter. Pendant toutes ces années les amants n’ont cessé de défiler : 227 amants et demi, on n’est pas loin du compte. Auprès de chacun, elle a désespérément cherché l’amour. Tous, ils l’ont plaquée : J’embrasse pas.

          Certains s’acharnent à la faire souffrir, elle revit l’agonie de son enfance, la solitude, l’abandon : « Les romans parlent d’amour : et moi, je n’ai que des souvenirs de peur, de faim, de fatigue, des images de morts et de blessés. »

          « Je voulais du malheur, comme d’autres voulaient du bonheur. »

           Pourquoi cette attirance morbide, chez une femme jeune, belle, si pleine de vie, si gaie et affectueuse avec ses amis ?

           En naissant, elle s’est trouvée seule pour faire face à un adversaire redoutable : la force du Mal, la puissance destructrice du Mal, l’Adversaire, le Malin, le Satan, le Démon, le Diable, appelez-le comme vous voulez, le nom importe peu, la réalité est là. Le Mal n’a cessé de la poursuivre. Elle n’a pas fermé les yeux, tourné la tête. Elle n’a pas esquivé le face-à-face : il lui fallait voir les pas de Danse du Mal sur la planète.

          L’identifier au-dehors, pour mieux lui résister en elle ?

           Fascination / répulsion, L’Enfer, son casino, sa plage. Elle est descendue au sous-sol du casino, y a vécu en locataire. Pour voir le proprio, les yeux dans ses yeux, lui tenir tête, se battre avec lui au corps à corps.

          Couverte de bleus, elle saignait de partout. Mercredi dernier, elle s’accrochait encore aux cordes, s’apprêtait à repartir au combat. Elle est morte sous les coups, mais debout, sans reculer, sans abandonner le champ de bataille.

                     Pas là ! non ! pas dans ce fauteuil !

                    – Ne me soutenez pas ! – Personne !

                    Elle vient. Je me sens déjà bottée de marbre,

                    Gantée de plomb ! Je l’attendrai debout.

                    Que dites-vous ?… C’est inutile ?… Je le sais !

                    Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès !

                    Non ! non ! c’est bien plus beau quand c’est inutile !

                    N’importe : je me bats ! Je me bats ! Je me bats !

           Non, avec elle, Le diable n’a pas eu l’avantage.

           Ses éditeurs ont joué un rôle décisif dans sa carrière littéraire : André Ballant qui détecta très vite son talent, et fut pour elle comme le grand-père qu’elle n’avait jamais eu. Bernard Fixot, Hervé de la Martinière, Nicole Lattès, qui lui permirent de donner sa mesure.

           Elle écrivait comme elle vivait : les phrases se succèdent, brèves, hachées, boum-boum, il n’y a que du ferme, pas de gras. On ne ‘’lit’’ pas Isabel : on court après elle pour ne pas perdre les sensations qui s’enchaînent à perdre le souffle, on a du mal à suivre. C’est violent, c’est torrentiel, saccadé. Aucune concession à la facilité. Cette femme si totalement féminine tenait sa plume comme un soldat sa kalachnikov.

           On aime, ou on n’aime pas. Quand on a eu le malheur de se laisser prendre, on a le bonheur d’être happé, entraîné, bousculé, submergé, tonifié, englouti, oxygéné, rafraîchi, lavé, remis debout. « J’ai ma Bible personnelle. Chacun a la sienne pour marcher droit et prendre le minimum de raclées. »

           Mardi dernier à l’aube, mon téléphone sonne. Elle est clouée au lit, parle avec difficulté, respire mal, se plaint d’une douleur au sternum. « Isabel, tu as déjà fait un infarctus en juin dernier, je t’en prie appelle immédiatement SOS médecins, tu dois être hospitalisée d’urgence ! »

          Le soir, je la rappelle : « Ça va mieux dit-elle, demain je vais au travail… »

          Le lendemain, la douleur a gagné tout le côté gauche : « Isabel, tu es en train de faire un deuxième infarctus, tu dois absolument être hospitalisée ! » Sur sa promesse d’appeler le SAMU, je pars pour un rendez-vous à Paris, rentre tard.

           Jeudi matin, son téléphone ne répond pas. Je reçois un appel d’une de ses amies : « On vient de la trouver, morte, dans son lit. Son visage était paisible, comme si elle dormait. »

           Elle a dû perdre connaissance très vite, sa position et l’état du lit le montrent. Elle n’a pas souffert.

           Et plus personne, désormais, ne la fera souffrir.

           Si vous avez su la rencontrer, vous savez à quel point elle était humaine. Jusqu’à vouloir partager ce qu’il y a de plus sombre en l’Homme, soit comme témoin, soit comme victime. Ầ la recherche, au plus profond des profondeurs, de la pépite, de l’éclat fugitif, du plus petit signe de lumière.

          Et si vous êtes passés à côté d’elle, sachez qu’elle a fait honneur à notre condition humaine.

                     Restez encore un peu : vous étiez le seul à le connaître :

                    N’est-ce pas que c’était un être exquis, un être

                   Merveilleux ?

                               – Oui, Roxane

                   Un coeur profond, inconnu du profane ?

                                                       – Oui, Roxane.

                   Une âme magnifique et charmante ?

                                                                               – Oui, Roxane !

 

          On te pleure, Isa : ne nous oublie pas.

          On a besoin de toi pour marcher un peu plus droit.

                                                                M.B., 21 octobre 2012

ISABEL ELLSEN : l’écriture-action

          En nous quittant pour toujours, ma soeur Isabel Ellsen a laissé derrière elle une dizaine de livres.

          Cette femme-écrivain n’écrivait pas. Elle se laissait pénétrer par ce qu’elle voyait, et ressentait avec une rare intensité.

          Dans le feu de l’action de guerre, des phrases surgissaient dans sa tête comme malgré elle, brèves, percutantes. C’est l’action qui écrivait en elle. Elle a seulement su choisir les mots – le moins possible – et le rythme – le plus près possible du mouvement.

           Dans ces livres engendrés par ce qu’elle voyait en regardant l’humanité dénudée, elle prend place aux côtés des plus grands : Sébastien Japrisot, Céline, Jean Genêt, Jack Kerouac ou le Hemingway de Pour qui sonne le glas.

           Isabel n’est ni une philosophe, ni une théoricienne. Pourtant, quelques pensées à l’état pur parsèment le halètement de ses récits, comme des pépites échappées au feu et au sang.

          En relisant J’ai voulu voir la guerre et Le diable a l’avantage, j’ai extrait ces pépites de leur gangue d’action. Commettre cela, c’était trahir Isabel. Et je l’entends me dire : « Tu ne comprends rien, tu n’as jamais rien compris ! »

          Elle a raison : sortir ces phrases de leur contexte pour les étaler côte à côte, c’est comme arracher l’œil vivant d’une orbite pour en capturer le regard.

          Alors pardonnez-moi, et (re)lisez Isabel elle-même, dans le texte.

 Le regard et l’écriture : photographier l’haleine du Diable

           « Je suis partie à la guerre faire des photos sans raison, et c’en est une. » (1)

          (Parlant d’elle-même) : « Elle était obsédée par la guerre, la misère, la souffrance, pouvait rire aux éclats après avoir travaillé, mais elle était incapable de photographier la joie ou le soleil. Ça ne l’intéressait pas ou elle ne voyait pas, je ne saurais vous dire. Elle donnait l’impression d’être du côté de ceux qu’elle fixait dans son objectif, était exaltée pendant les révolutions, épuisée pendant les famines, fébrile et déterminée pendant les guerres. Elle disait ne pas comprendre pourquoi. Travaillait à l’instinct et photographiait ce qu’elle sentait. » (2)

           « J’ai commencé à décrire la guerre… et j’ai fini par photographier non plus la guerre en elle-même, mais les gens de la guerre.

          Je me suis mise à photographier comme j’écrivais.

          Ou vice-versa.

          Je ne sais plus.

          Mon but est devenu de pouvoir fondre totalement l’écriture et la photographie dans un seul et même style.

          Ce que je décrivais devait être ce que je voyais.

          Je ne voulais plus que des histoires humaines. Dans mes textes comme dans mes photos. » (3)

 La Bible d’Isabel

           « Un homme à qui j’avais demandé ‘’pardon, pardon, je viens, j’arrive’’… a répondu, ‘’pas ce week-end, je suis déjà pris’’.

          J’ai pris une claque et une leçon : un homme qui ne sait pas pardonner à une femme agenouillée n’est pas un homme. Verset 1 du Livre 1 de ma Bible personnelle.

          Chacun a la sienne pour marcher droit et prendre le minimum de raclées.

          Quant à tendre l’autre joue, ça restera à l’état de projet si tu veux bien. » (4)

           « Vous pouvez dire que ma frénésie du malheur est malsaine. Et même si vous aviez raison… On cherche Dieu où on peut. » (5)

          « Ils étaient une quinzaine qui balayaient de leur kalachnikov la ruine où nous nous abritions. Où était Dieu, où étaient les anges promis ? » (6)

           « Croire en Dieu, je ne sais pas, même s’il est arrivé de m’abîmer dans des prières improvisées qui n’avaient plus rien de catholique, là, si tu m’entends, c’est le moment où jamais de le faire savoir et de t’occuper du problème, si tu ne veux pas que je vienne grossir le rang des locataires du ciel, dis, ça t’ennuierait beaucoup de faire quelque chose pour moi, là, tu es débordé – débordé à quoi faire, d’abord ?

          Plus qu’en Dieu, je crois à la chance.

          Ầ moins que ce ne soit la même chose. » (7)

           « En Bosnie, des miliciens sortis de nulle part ont arrêté notre voiture, nous ont collé leur kalachnikov dans le dos en nous accusant de traîtrise et en nous conseillant de faire une dernière prière avant de nous abattre.

          Dieu seul, et la chance avec, savent pourquoi ils ont soudain changé d’avis, ont remballé leur quincaillerie et nous ont laissé, tremblants et hébétés, la vie sauve.

          De la chance, je vous dis. » (8)

           « Parler au vent, seule, aussi nue dans ma tête que Dieu m’a faite, sans amis, sans idées, sans joie, rien. » (9)

           « Ầ la longue, je suis devenue comme certains photographes : mystique. (10)

          Je ne sais pas pourquoi j’ai continué.

          Peut-être parce que nous sommes tous devenus fous, pris dans un vertige d’horreurs, dans une course effrénée vers le néant et l’absurdité, parce que plus rien ne voulait rien dire, parce qu’il n’y avait plus d’amour assez fort, d’amitiés assez solides, de famille, de bonheurs, de futur pour nous retenir dans la vie normale. » (11)

 Des valeurs pour horizon

           « Mon courage n’a souvent été que de l’inconscience, de la curiosité, de la bravade, du non-choix, du je-m’en-foutisme. De fausses définitions qui sont autant de manquements au respect de la vie et de soi-même.

          Le vrai « courage » est un nom différent pour la plus grande humilité, la bonté, la générosité absolue.

          Pour une main tendue quand il n’y a plus rien à prendre.

          Une main tendue dans laquelle on a pourtant craché mille fois.

          Un sourire qui revient après la colère et les larmes.

          Le pardon malgré l’abandon.

          L’amour malgré tout ce qui a été dit, tout ce qui a été fait. » (12)

           (Après la Roumanie) « Les enfants donnent sans calculer. Ils donnent leurs sourires, leurs larmes, leur détresse, leurs joies, leurs yeux, ils font le lien avec des adultes qui n’ont rien de commun, avec, parfois, ce qu’ils ont trop vite appris de la vie : même un enfant qui ment, ment moins qu’un adulte. Surtout s’il souffre, il s’adresse à ce que l’on a de plus enfoui, de plus secret en nous.

          Les yeux des enfants sont insupportables. Il y a toujours, au fond de leur regard, la petite fille que j’étais, et qui me regarde venir aujourd’hui. » (13)

 La quête d’amour

           « On va à sa première guerre comme à son premier rendez-vous amoureux. On ne pense pas à mourir. Même quand on croit ne plus croire en Dieu, on se dit que mourir à sa première guerre ne serait pas charitable.

          Il y a l’admiration chez tous ceux qui ne partent pas : on est un héros, rien qu’en faisant sa valise. Cette nuit, Seigneur, cette veille de premier départ, cette nuit blanche comme une lumière de midi africain, je voudrais pouvoir changer d’avis sans avoir l’air de ce que je suis : lâche. » (14)

           « Photographe de guerre, on se crée des amours sur place. Des amours qui prennent des allures de passion pour garder la vie, et qui durent le temps d’un reportage, parce que chacun reprend son avion pour ailleurs, parce qu’à laisser des bouts de cœur aux quatre coins du monde, on se dit qu’on ne va plus en avoir du tout…

          Alors, on donne de moins en moins.

          Je ne connais pas beaucoup de photographes doués en amour.

          Nous quittons ceux qui nous aiment.

          Ceux que nous aimons nous quittent.

          On rentre au bercail et le bercail s’est vidé.

          On le sait.

          On le savait avant.

          Les questions, on se les pose plus tard, quand il est trop tard.

          Quand tout le monde, mais tout le monde dort, sauf nous.

          Quand on cherche partout le visage de l’autre, et qu’on ne trouve plus que des souvenirs.

           Individualiste. Territorialiste. Égoïste. Un homme me l’a dit comme ça, d’un coup, comme on crache un crapaud, avec la haine au fond des yeux.

          Et puis, le coup de grâce : tu ne sais pas donner. Pire, tu ne sais pas recevoir.

          Ầ part des photos, tu ne sais rien faire. Surtout pas aimer.

          Là, on aimerait bien pouvoir dire, attends, je peux encore apprendre, apprends-moi, s’il te plaît, apprends-moi.

          Mais on ne le fait pas. Trop d’années de solitude, de chagrins refoulés, de souffrances reléguées au fond d’une mémoire encombrée… trop de larmes empêchées, trop de différences qui attirent d’abord pour effrayer ensuite.

          Difficile d’aimer ce que nous sommes.

          Alors on voudrait, désespérément, dire apprends-moi.

          Mais on ne le fait pas. » (15)

           « Un jour, on comprend la leçon.

          Mais ce que l’on a compris ne sert plus à personne.

          Alors on essaie de réapprendre l’affection, la douceur, la tolérance, la bonté, la patience, tout un monde sans violence…

          Restent les amis, ceux qui ont bien voulu nous garder à titre expérimental. » (16)

           « Il n’y a pas d’amour, rien que des preuves d’amour. » (17)

           « Je crois aux regards, à tous les regards. Je crois à leur vérité.18 Et ce que l’on voit dans le regard des autres apprend l’amour. Et la compassion. Ce pincement au cœur, ce dégoût pour l’injustice et les injustices, cette envie jamais rassasiée de vouloir donner quelque chose à ceux qui ne reçoivent jamais rien. » (19)

           « Il faut savoir dire adieu aux larmes de la terre.

          C’est le seul moyen d’apprendre à pleurer. » (20)

 Le testament d’Isabel

           « Je pense vous avoir tout dit.

          Si vous écrivez cette histoire, je vous en prie, souvenez-vous d’une chose : un homme est comme un soleil, il ne brille pas tous les jours. Alors soyez généreux avec nos erreurs. Je crois que nous le méritons malgré tout. » (21)

                                                                M.B., 29 octobre 2012
   A ceux qui voudraient lire quelque chose d’Isabel, je conseille les deux livres dont j’ai tiré les extraits ci-dessus : références en  notes.

1- Le diable a l’avantage, NiL, 1995 (cité désormais D), p. 42.

2- D 16.

3- Je voulais voir la guerre, La Martinière, 2000 (cité désormais G), p. 67.

4- G 36.           5- D 49           6- D 21             7- G 102             8- G 109.

9- D 44           10- G 111       11- G 115         12- G 54             13- G 49

14- G 8           15- G 164       16- G 165         17- G 168           18- G 67

19- G 79         20- D 144        21- D 159

PASSION ÉCRIVAIN : quelques réflexions sur un métier déraisonnable.

             (Conférence au Rotary-club)

          Vous m’avez demandé de vous entretenir du métier qui est maintenant le mien. Pour commencer, je ferai une distinction entre les écrivains, et ceux qui écrivent afin de gagner des sous ou de faire parler d’eux.

          Je ne m’intéresse qu’aux premiers.

           Pour comprendre ce qu’est un écrivain, j’emprunte ces quelques lignes aux Lettres à un jeune poète de Rainer Maria Rilke :

           « Vous me demandez si vos vers sont bons, vous l’avez déjà demandé à d’autres. Hé bien, je vous prie de renoncer à tout cela. Personne ne peut vous conseiller ni vous aider, personne. Il n’est qu’un seul moyen : rentrez en vous-même. Cherchez la raison qui, au fond, vous commande d’écrire. Reconnaissez-le face à vous-même : vous faudrait-il mourir s’il vous était interdit d’écrire ?

          Ceci surtout : demandez-vous, à l’heure la plus silencieuse de votre nuit : dois-je écrire ? Et si cette réponse devait être affirmative, si c’est un fort et simple « je dois », alors construisez votre vie selon cette nécessité »

           Un écrivain (je ne parle pas des autres) mène un combat pour sa vérité intérieure. Il sait que ce n’est pas toute la vérité, mais c’est la sienne, et il pense qu’elle vient d’assez loin au profond de lui pour pouvoir – pour devoir – être communiquée.

           L’acte d’écrire naît donc d’abord d’une passion – et le mot passion, puis-je vous le rappeler, vient du verbe latin pati, qui signifie souffrir.

          Cette passion d’écrire peut être égotique, à la limite de la psychose : peu importe, si elle est forte, si elle commande la vie de l’écrivain. De son déséquilibre, Rimbaud a su tirer une œuvre qui traverse le temps et l’espace. Depuis sa folie, le marquis de Sade mène une exploration du Mal qui n’a jamais été surpassée.

           Pour écrire, il faut avoir lu. Il n’est pas nécessaire d’avoir tout lu, mais il faut avoir bien lu. Avoir été enchanté par d’autres vrais écrivains, avoir vibré à leur style, à leurs images, leurs silences, à la force qui émane de leurs écrits. Il faut avoir des souvenirs d’émotions littéraires, pour puiser en eux – souvent de façon inconsciente – le vocabulaire de ses propres émotions.

           Ayant beaucoup lu et pas mal oublié, ce qui demeure c’est la musique intérieure de ces maîtres du passé ou du présent, à l’aide de quoi on construit peu à peu sa propre musique.

          Car on ne transmet pas, à un vaste public, des idées. Les grands philosophes, les grands idéologues qui ont changé la face du monde en alignant des mots, ont toujours été de grands émotifs, ou bien ont été relayés par des tribuns : sans Lénine, Karl Marx serait resté un sociologue. Sans Danton et Robespierre, les Lumières seraient restées un mouvement philosophique.

          On ne transmet pas des idées, mais d’abord des émotions : une musique intérieure. Et les idées (quand il y en a) passent à travers les émotions. Elles ne passent même qu’à travers elles.

          Des émotions, c’est-à-dire des images et non pas des concepts.

           Ces images émotionnelles, l’écrivain les tire de sa propre expérience. Il doit avoir souffert, plongé au profond de sa nuit solitaire, lutté pour conquérir sa paix ou sa joie, émergé d’un noir océan. Alors seulement il peut nous parler, nous toucher, ajouter sa propre pierre à l’édifice de nos vies en construction.

           C’est ainsi que beaucoup écrivent, mais peu sont écrivains.

          Parmi tant d’autres, je pense à Blaise Pascal. Grand mathématicien, philosophe, polémiste contre les jésuites, de ses Pensées surnage une phrase, que tout français éduqué connaît : « Joie ! Pleurs de joie ! », au cours d’une nuit fameuse d’émotion portée à son paroxysme.

           C’est pourquoi le roman est la forme privilégiée de la littérature, et de loin la plus populaire. Un roman, ce n’est pas une idée ou une thèse à défendre. Un roman, ce sont d’abord des personnages, qui doivent prendre chair non pas sous la plume de l’auteur, mais de sa propre chair et de son cœur.

          Chaque personnage est enfanté dans une longue et parfois douloureuse gestation. Une fois qu’il est né, il mène sa vie. Un personnage est bon (et un roman est réussi) quand l’auteur ne peut plus lui faire faire n’importe quoi : quand il devient en quelque sorte autonome, et qu’il échappe – comme tout enfant – à celui qui l’a mis au monde.

           En écrivant Le secret du 13° apôtre (cliquez), pour corser l’intrigue j’ai pensé un moment faire de Rembert Leeland, le moine américain, un agent double du Vatican : vaine tentative, je n’y suis pas parvenu ! Il avait son passé à lui, c’était un homme profondément droit, un idéaliste qui ne pouvait pas trahir son camp. En lui prêtant finalement des pulsions homosexuelles, j’ai trouvé sa faille. Je me suis inspiré des déboires de l’Église catholique, où tant d’hommes généreux sont étouffés par l’interdit de l’amour : Leeland ne pouvait pas être un traître, mais il était la victime d’un système idéologique.

          Cette évidence qu’il m’a imposée lui a donné toute sa profondeur, conférant à l’intrigue une richesse supplémentaire et la rendant cohérente. La thèse que je défendais – « l’amour ne connaît aucune frontière, il est divin quelle que soit son expression » – venait alors d’elle-même. Elle n’était pas exposée par des considérations théoriques, mais à travers la lutte de cet homme pour la fidélité à ce qu’il y avait en lui de meilleur.

           Une fois les passions cernées, le roman naît des étincelles de leurs chocs. Pour les décrire, l’écrivain ne peut pas ne pas les ressentir comme si elles étaient siennes. Il doit s’identifier à chacun de ses personnages. Cheminement chaotique, car il lui faut aller chercher au plus profond de lui-même des pulsions contraires : il se découvre alors des noirceurs dont il ne se croyait pas capable, dont il ne se sent aucunement complice, qui l’étonnent ou le terrifient. Mais c’est le prix à payer.

          Dans toute écriture il y a donc une part de psychanalyse, de la souffrance et du dégoût de soi. Mais aussi un chemin de rédemption, puisqu’à travers ses personnages l’écrivain mène sa propre quête de lumière et de paix.

           L’intrigue d’un roman ! Aux yeux du lecteur elle semble couler de source, suivre sa course de rebondissements et de moments apaisés. Mais où donc, dans la conscience de l’écrivain, prend-elle naissance ? Une « bonne idée » de départ ? Cela ne suffit pas, nous l’avons vu. Il faut qu’il ait quelque chose à dire. Quelque chose d’encore informulé, mais qui va mobiliser toutes ses passions.

          Lorsqu’elle écrit Bonjour tristesse, Françoise Sagan est habitée par un immense mal-être. Son intrigue est affreusement banale, la même situation rabâchée à l’infini depuis La Princesse de Clèves : deux femmes, et un homme. Ce qui fait de son petit livre un chef d’œuvre (et peut-être le dernier roman d’une certaine tradition française), c’est la flamme ténébreuse qui le parcourt dès les premières lignes. Dans laquelle elle s’investit tout entière. « Le roman part d’un blanc, du blanc qu’on arrache au silence. » (1)

           Ce n’est donc pas l’auteur qui invente l’intrigue : c’est une histoire, qui trouve son écrivain.

           Tout ce travail d’approfondissement s’effectue dans le silence, dans une inaction apparente et très pénible. Je pense à cette phrase de Marguerite Yourcenar, alors qu’elle possédait déjà en elle les Mémoires d’Hadrien mais était (temporairement) incapable de les formuler : « Enfoncement dans le désespoir d’un écrivain qui n’écrit pas. »

          C’est que le fruit n’était pas mûr, le temps d’écrire n’était pas encore venu.

           Vous remarquez sans doute que je n’ai jamais encore employé le terme galvaudé d’inspiration. On dit d’un auteur qu’il est inspiré, ou bien qu’il a manqué d’inspiration – comme si « quelque chose » de divin devait tomber sur lui, à l’égal du Saint Esprit sur les apôtres !

          Je crois plus volontiers ceux qui disent que l’inspiration est faite de 90 % de transpiration. Les 10 % restant, c’est cette émotion passionnelle qui traîne quelque part dans l’inconscient de l’écrivain, et va le pousser un jour à élaborer un projet littéraire. En l’absence de cette passion, dit Milan Kundera, « Le roman n’est plus une envie, mais un geste d’actualité sans lendemain.»

           Quand s’achève enfin cette période de gestation – qui peut durer des années – l’œuvre vient au jour presque d’une seule traite. C’est alors que l’écrivain retrouve son équilibre, qui est celui d’un artisan devant l’établi. Il lui faut traduire les passions en mots et en phrases, scier, ajuster, raboter, poncer. Travail qui fait penser à celui de l’ébéniste, qui jointoye les pièces jusqu’à ce qu’elles s’assemblent pour devenir le meuble dont il a eu la prémonition avant de commencer.

           Écrire à la main, ou sur un ordinateur ? Mon premier livre, Prisonnier de Dieu (cliquez) , a été rédigé à la main, puis tapé à la machine. Pour les suivants je me suis procuré un de ces petits boitiers, odieux et indispensables, alimenté par l’électricité atomique et muni d’un traitement de texte. J’ai remarqué que cela avait transformé mon style.

          Avant d’être couchés à la main sur papier, la phrase ou le paragraphe doivent être entièrement formés dans la tête de l’écrivain, avec leurs mots justes, leur rythme et leur coloration verbale. Le contact de la plume sur le papier oblige à une certaine lenteur : écrire, c’est dessiner, et chaque mot possède son esthétique propre, visuelle.

          Tandis qu’avec le traitement de textes on peut commencer une phrase sans savoir comment elle se terminera, lancer une esquisse, la modeler comme une motte de terre glaise, ajouter, corriger, couper, faire appel au dictionnaire des synonymes pour éviter toute répétition. Le texte y gagne en nervosité et en sveltesse, mais risque de perdre l’ampleur, le tempo de l’expression et même de la pensée.

           La mise par écrit, c’est le temps du dialogue avec soi-même par l’intermédiaire des mots et des phrases.

          Exercice solitaire et quasi pathologique : car si j’écris, c’est avec l’ambition d’être lu. Mais mon public est insaisissable, je ne l’ai pas sous les yeux et j’ignore même s’il y aura jamais – pour ce livre en voie d’écriture – un quelconque public. Personne, pas même l’éditeur, ne peut prédire avec certitude si tel texte trouvera ses lecteurs. Le succès d’un livre ne garantit pas le succès du suivant, à chaque fois c’est le frisson de l’inconnu. Peut-être tout ce labeur aura-t-il été pour rien, peut-être ira-t-il finir dans un de ces tiroirs où les écrivains enfouissent leurs espoirs déçus ?

          Croire que ce qu’on tire de soi et qu’on s’efforce de dire avec justesse pourrait un jour intéresser d’autres que moi, des gens que je ne connais pas, dont j’ignore tout, c’est bien un acte pathologique : l’égo des écrivains doit nécessairement être massif et hypertrophié, s’ils veulent puiser en eux la force de poursuivre en aveugle leur labeur aléatoire.

           Vient ce moment redoutable où l’écrivain, estimant que le meuble qu’il façonne si amoureusement et depuis si longtemps, tient sur ses quatre pieds et ressemble à ce dont il rêvait en se mettant à l’établi. Il se résout enfin à envoyer son manuscrit à un éditeur. Il le jette dans une boîte aux lettres, qui pourrait bien se transformer pour lui en irrémédiable poubelle.

          La relation auteur/éditeur a été merveilleusement décrite par Mme Claire Delannoy, qui est mon éditrice chez Albin Michel (1). « Tout éditeur, écrit-elle, est à la recherche d’un absolu, du manuscrit dans lequel se repère immédiatement le génie. C’est-à-dire ce style particulier, cette évidence de point de vue, les sons et les couleurs d’un monde en soi, cette souveraineté-là. » Et tout auteur, poursuit-elle, se trouve devant son éditeur comme devant un confesseur, un médecin, un avocat : il a peur de celui ou celle qui possède le redoutable pouvoir de donner à son texte la vie, comme de la lui refuser.

           Pourtant, les éditeurs ont besoin des auteurs, sans lesquels ils fermeraient boutique ! Mais l’auteur, charbon de la locomotive éditoriale, se sent en position inférieure devant son mécano d’éditeur. D’autant plus que la grande époque, où la passion d’un éditeur (je pense à Gaston Gallimard) rencontrait celle de ses auteurs et passait avant les impératifs du marché, cette époque-là semble tirer vers sa fin. Voyez les tables de vos librairies : le livre est devenu un objet commercial comme un autre. Le Buzz (c’est-à-dire le boucan créé autour d’un livre) a remplacé la passion, et si passion il y a, elle doit être immédiatement rentable : rien de tel par exemple qu’un moment agité de la vie politique, un auteur pipol qui sait se mettre en valeur, un bon scandale sulfureux…

          Quand Mme Catherine Millet (2) décrit avec complaisance le bruit produit par le frottement des parties génitales dans un acte pourtant réputé intime, c’est l’indignation, le concert des protestations, le succès médiatique : on en vend 700.000 exemplaires. L’éditeur s’est enrichi comme l’auteur, mais je me demande ce que la planète des mots y a gagné.

           Il reste pourtant quelques éditeurs qui n’ont pas perdu le sens de l’œuvre en train de s’écrire dans le temps long de la création littéraire, et qui prennent encore le risque de gonfler leurs voiles ailleurs qu’à des courants d’air.

          Ils savent détecter les possibilités d’un texte dès ses premières lignes : « Tout est là, écrit Mme Delannoy. Dans la première phrase d’un roman, courte ou longue, directe ou sinueuse, le ton est donné.» (1) Elle voit dans son travail d’éditeur « La part de la sage-femme qui aide à la naissance » : alors s’établit, entre le parturient et son accoucheur, une merveilleuse collaboration faite de respect et d’ambition pour l’œuvre à naître. L’éditeur suggère, propose des corrections, du travail de réécriture : il est « le gardien secret du texte » (1) .

          Collaboration qui fait penser à ces corridas miraculeuses, où le taureau et son torero cessent de se faire face pour créer ensemble un moment d’art pur et magique. D’autant plus précieux qu’il est éphémère, celui-là. Tandis que l’écrit, quand il a atteint son point d’équilibre, peut ambitionner à une vie longue. La passion mise en mots traverse alors les modes et les temps. Elle finira par nourrir des inconnus, qui n’étaient même pas nés le jour où l’écrivain saisissait sa plume (ou allumait son ordinateur) pour lui donner naissance dans la succession, banale et immuable, d’un sujet, du verbe et de leurs compléments.

           Timeo Danaos et dona ferentes, disait Virgile : « Je crains les Danéens et leurs dons empoisonnés ». Je crains ceux qui croient qu’il suffit d’aligner des lignes pour avoir fait acte d’écriture. Qui confondent démangeaison et passion – ou plutôt, qui n’ont pas assez fait couler la lave de leurs passions enfouies pour la purifier ensuite au creuset de l’artisanat des mots.

                M.B.  30 mars 2011

 (1) Claire DELANNOY, Lettre à un jeune écrivain, Panama, 2005, 72 pages.

(2) Catherine MILLET, La vie sexuelle de Catherine M., Seuil 2001.

LE MONDE DE SAINT-JOHN PERSE

Diplomate, rebelle et rêveur d’infinis, qui était cet homme énigmatique ?

             Un petit îlot de trois hectares appartenant à sa famille, en rade de Pointe-à-Pitre. Une vaste demeure coloniale remplie d’ombres, recouverte de plantes grimpantes. Quantité de serviteurs noirs, un chien, des chevaux, des animaux rares importés de Guyane. Devant, derrière, partout alentour, la mer nourricière. Des oiseaux habillant de couleurs chatoyantes les navires échoués : toute une féérie d’enfance que le petit Alexis Saint-Léger Léger (c’est son nom), né ici en 1887 d’une lignée coloniale, ne cessera de poursuivre durant de son existence.

Formé très tôt à l’équitation, à la vie sur mer, à la botanique, à la géologie et à l’ornithologie, à douze ans l’enfant rentre en France. Étudiant en droit à Pau, il fait la connaissance de Francis Jammes et, chez ce dernier, de Paul Claudel puis de Jacques Rivière. En 1910, la NRF à peine fondée par André Gide publie un petit volume de poèmes au tirage insignifiant, intitulé Éloges. Voici les toutes premières lignes de cette toute première œuvre d’un poète de vingt ans :

J’ai une peau de tabac rouge ou de mulet,

j’ai un chapeau en moelle de sureau couvert de toile blanche.

Mon orgueil est que ma fille soit très-belle quand elle commande aux femmes noires,

ma joie, qu’elle n’ait point honte de ma joue rude sous le poil, quand je rentre boueux.

Et d’abord je lui donne mon fouet, ma gourde et mon chapeau.

En souriant elle m’acquitte de ma face ruisselante ; et porte à son visage mes mains   

              grasses d’avoir éprouvé l’amande de kako, la graine de café.

Et puis elle m’apporte un mouchoir de tête bruissant, et de l’eau pure

            pour rincer mes dents de silencieux.

Qu’elle se tienne toujours

à mon retour sur la plus haute marche de la maison blanche

et faisant grâce à mon cheval de l’étreinte des genoux,

j’oublierai la fièvre qui tire toute la peau du visage en dedans.

             Cette enfance tropicale, il trouve pour l’invoquer des images flamboyantes :

                     Palmes !

Alors on te baignait dans l’eau-de-feuilles-vertes ; et l’eau encore était du soleil vert ; et les servantes de ta mère, grandes filles luisantes, remuaient leurs jambes chaudes près de toi qui tremblais…

(Je parle d’une haute condition, alors, entre les robes, au règne de tournantes clartés)

                        Palmes !

Et la douceur d’une vieillesse des racines… ! La terre

alors souhaita d’être plus sourde, et le ciel plus profond, où des arbres trop grands, las d’un obscur dessein, nouaient un pacte inextricable…

Et les hautes racines courbes célébraient

l’en allée des voies prodigieuses, l’invention des voûtes et des nefs.

Alors, de se nourrir comme nous de racines, de grandes bêtes taciturnes s’ennoblissaient                et plus longues sur plus d’ombre se levaient les paupières.

Vous l’avez compris : en ces débuts, le jeune homme est encore sous le charme de ses aînés, Rimbaud et Verlaine.  Mais il a entendu le conseil de ce dernier :

De la musique avant toute chose !

                        Prends l’éloquence et tords-lui le cou.

                        O qui dira les torts de la Rime 

                        Qui sonne creux et faux sous la lime ?

                        Que ton vers soit la chose envolée

                        Qu’on sent qui fuit d’une âme en allée.

                        De la musique encore et toujours !

                        Qui va fleurant la menthe et le thym…

                        Et tout le reste n’est que littérature.

           Fuyant donc le vers et la rime, il écrira une prose poétique qui « va fleurant » les tropiques, où l’éloquence cède le pas au souffle de l’épopée. Ne cherchez jamais le sens du poème dans l’énoncé : le sens est dans la musique des images, ou plutôt les cascades d’images qui se suivent en rafales comme autant de feux d’artifice colorés :

            Mes yeux tâchaient à peindre  un monde balancé entre les eaux brillantes, connaissaient  le mât lisse des fûts, la hune sous les feuilles, et les guis et les vergues, les haubans de lianes,

            où, trop longues, les fleurs

            s’achevaient en des cris de perruches.

            Éloges : car toujours, il s’agira pour lui de glorifier l’homme, sa destinée, la nature multiforme dont il surgit. Il échappe ainsi à l’influence de Nietzche et des surréalistes qui triomphaient alors, tandis qu’il va se lier d’amitié avec Paul Valéry, André Gide, Valéry Larbaud et bien sûr Claudel, dont l’influence sur sa forme poétique sera déterminante.

Pendant un tiers de siècle, ceux-là seront ses seuls lecteurs.

Car la poésie n’est pas encore, et de loin, sa seule vocation. Elle reste enfouie dans le secret, l’estime que lui portent ses amis de qualité lui suffit. L’aristocratie de l’âme sera toujours sa marque. Elle le conduira à la solitude intérieure la plus complète, finissant par l’opposer à tous pour se trouver lui-même.

Ầ la veille de la guerre, il est reçu au concours des Affaires Étrangères, et envoyé à Pékin en 1916. Il y restera cinq ans, s’initiant à la diplomatie sur les traces encore chaudes de Claudel. Mais surtout, il y rencontre un monde aux antipodes de la luxuriance heureuse de son île natale : le désert de Gobi, qu’il parcourt et qui va le transformer. Là, il découvre la réflexion méditative ; l’exigence de l’intériorité ; au contact des guerriers mongols, le souffle de l’épopée ; entre ciel et sable, le vent ; enfin, l’amer de ce qui est déjà une solitude d’exil.

Toute son œuvre à venir naîtra de cette semence, qui va s’épanouir dans une transformation radicale du langage, du rythme et de la pensée. En témoignent les titres de ses grands poèmes narratifs, Exil, Vents, Neiges, Amers. Et le tout premier, Anabase, dans lequel l’épopée fait irruption pour la première fois. Sur le modèle de Xénophon auquel il emprunte ce titre, c’est l’histoire imaginaire d’une expédition lointaine dans quelque continent indéterminé, de victoires coûteuses suivies d’un retour par mer.

Encore incertain de lui-même, il accède à un territoire inconnu, un monde intérieur non-élucidé, « un grand pays plus chaste que la mort ».

            Aux pays fréquentés sont les plus grands silences, aux pays fréquentés de criquets à midi.

            Je marche, vous marchez dans un pays de hautes pentes à mélisses, où l’on met à sécher la lessive des Grands.

            Or je hantais la ville de vos songes et j’arrêtais sur les marchés déserts ce pur commerce de mon âme, invisible et fréquente ainsi qu’un feu d’épines en plein vent.

                 Inutile dans son œuvre de chercher des clés : aiguillonné par les forces de la nature, poussé en quelque sorte par les nécessités telluriques, il se réfugie dans une volonté de survie à la fois physique, mentale et irraisonnée. Anabase rompt définitivement avec la tradition poétique française, avec les symbolistes de son temps, avec Valéry et Claudel. Pionnier d’un nouveau langage évocateur et ésotérique, il s’engage sur un chemin qu’il sera désormais le seul à arpenter.

Seul, et incompris.

            Anabase paraît en 1924, mais pendant dix-huit ans l’auteur va interdire toute diffusion de ses œuvres. Ce n’est qu’à partir de 1947 qu’il autorisera l’édition de poèmes longuement médités, Exil, Vents, Neiges, Amers, Pluies et Oiseaux. Pour comprendre chacun de ces titres, en même temps que le long silence éditorial qu’il s’est imposé, il faut revenir sur le parcours de sa vie.

Rentré de Chine en 1921, il intègre le personnel du Quai d’Orsay où Aristide Briand le choisit en 1926 comme son directeur de cabinet. Ầ deux reprises, en 1930 et 31, il l’accompagnera à Berlin déjà sous la menace nazie, et restera son proche collaborateur pendant sept ans. Anabase avait assuré sa réputation partout ailleurs qu’en France, où les échos avaient été rares et timorés. Est-ce le premier signe de la rage d’un éternel incompris ? Diplomate, il adopte le nom d’Alexis Léger. Mais poète, il se dissimulera sous un pseudonyme saugrenu, Saint-John Perse. Ầ l’époque de Dada et des surréalistes, un poète sérieux et grave camoufle sa paternité en jouant, lui aussi, au farceur.

En tout cas, à choisir entre les destinées du monde et l’œuvre qu’il porte en lui, sa décision est prise : un haut fonctionnaire ne peut pas avoir deux vies publiques. Désormais, la politique au plus haut niveau accapare Alexis Léger.

Diplomate livré à l’actualité mais poète masqué, il s’installe pour toujours dans une double vie.

Ses missions seront nombreuses, il devient un personnage important de la III° République. Ầ la Société Des Nations, c’est lui qui négocie le pacte franco-soviétique, élabore un Traité de renonciation générale à la guerre. En 1930 il travaille à « La nécessité d’organiser l’union européenne », titre d’un rapport qu’Aristide Briand présente à la SDN sous forme d’un Mémorandum sur l’organisation d’une union fédérale européenne. Travail prémonitoire, toujours d’actualité, qui montre ce que Léger avait compris avant Jean Monnet, qui s’en inspirera pour fonder l’Europe en 1950.

Devenu Secrétaire Général du Quai d’Orsay, en 1938 il joue un rôle déterminant dans les accords de Munich, où Hitler lui aurait dit « je sais que vous faites de belles poésies. » Deux photos le montrent aux côtés des dictateurs, puis de Goering et  Ribbentrop : ceux qui l’accuseront de sympathies nazies auraient dû scruter, sur ces images, le visage torturé du diplomate français, le regard dramatique qu’il jette sur Hitler et Mussolini. Ầ la défaite de 1939, il rejette la paix de l’armistice et se voit révoqué par Paul Reynaud pour bellicisme. Alors il fuit, se réfugie aux États-Unis, pour apprendre qu’il a été déchu par le gouvernement de Vichy de sa nationalité française, ses biens confisqués, ses manuscrits détruits.

A-t-il été limogé à cause de Munich comme défaitiste, ou pour son refus de la défaite – ou pour l’un et l’autre ? Est-il pacifiste, ou belliciste ? Sympathisant allemand ? Mais alors, pourquoi Pétain le condamne-t-il en même temps que De Gaulle, et comme lui ?

          Qui donc était Alexis Léger ? Européen, ou nationaliste ? Pro-allemand, mais refusant de capituler devant Hitler ? Opportuniste, ou clairvoyant ? Lâche et fuyard, ou courageux et résistant ?

Toujours, brouiller les pistes sera sa marque de fabrique. C’est qu’il veut n’être rien d’autre qu’un serviteur de l’État légitime, obstinément, viscéralement attaché aux formes de la légitimité. Plus tard, il dira : « Pendant la guerre, je n’avais pas à choisir entre un traître, et un usurpateur. »

Des millions de français, pris comme lui dans la tourmente, ont connu ce  même déchirement entre légitimité et aventure. C’est son triomphe final qui fera de l’aventurier De Gaulle un sauveteur acclamé par les français. Son succès arraché de haute lutte l’a rendu légitime, un échec eût confirmé son statut d’usurpateur.

Alexis Léger était-il, lui-même, de ceux qui mangent au râtelier ? A-t-il fui par lâcheté ? Quand De Gaulle lui écrit en 1942 pour lui demander de rejoindre le mouvement de la France Libre, il lui répond depuis Washington :

« Mon Général, je vous remercie de la confiance que vous voulez bien me témoigner : elle m’assure de la franchise avec laquelle je puis vous répondre. Si j’étais militaire, je serais depuis longtemps avec vous dans l’action que vous menez pour la libération de la France. Mais je suis diplomate de métier et je ne saurais m’associer à votre activité… Ce serait inopportun pour votre mouvement de la « France Libre », et ce serait contraire à la conception que je me fais de moi-même. Nul ne garde plus que moi le souci de ménager le prestige et l’autorité morale de ce mouvement qui a suscité déjà tant d’héroïques sacrifices, et dont j’espère qu’il donnera à la France des titres, à l’heure du règlement final. » Et d’assurer De Gaulle « de sa haute considération et de ses vœux sincères. »

Aucune connivence avec ces français qu’il méprise déjà pour s’être couchés devant l’ennemi. Une indéniable sympathie pour la Résistance, mais l’impossible compromission avec des voies qu’il juge illégitimes. Cette solitude hautaine sur une crête étroite, il se l’imposera jusqu’au bout. Il sait que le poète n’a pas à expliquer son poème, que seule la contradiction est fructueuse en ses mouvements mystérieux. En politique comme en poésie, il n’explique rien. Il s’établit durablement dans une distance, qui est celle du visionnaire. Désormais, son masque ne le ne quittera plus :

             Et l’homme au masque d’or

            Se dévêt de son or en l’honneur de la mer.

Pendant ses 17 années d’exil aux USA, il sera l’absent par excellence. Il s’y fait pourtant de puissants amis : le poète Archibald MacLeish qui lui obtient un poste alimentaire à la Library of Congress de  Washington. Francis Biddle, Ministre fédéral de la Justice, qui le reçoit occasionnellement dans sa propriété du Maine. Il entreprend une immense correspondance : littéraire avec Gide, Claudel, Caillois, Paulhan, Max-Pol Fouchet, T.S. Eliot, Supervielle. Mais aussi politique avec son ami Léon Blum, Herriot, Churchill à qui il écrit : « J’ai été heureux de vous revoir ici ; heureux de vous retrouver, humainement, le même, au sommet de ce drame universel dont vous portez si hautement honneur et charge. » Avec Roosevelt, à qui il écrit avant les accords de Yalta : « Le dépôt est entre vos mains ; c’est le dépôt même de la confiance française, sur lequel est gagé, pour longtemps, le véritable rapport moral, de peuple à peuple, qui lie démocratiquement la France à l’Amérique. »

Soigneusement sélectionnée par lui, parfois un peu trafiquée, cette correspondance occupe mille pages de l’édition de La Pléiade.

Mais pendant l’exil il va aussi voyager aux États-Unis, et naviguer longuement sur la côte est. La mer, le vent, les étendues sauvages achèvent en lui ce que le désert de Gobi avait commencé : il retourne à la botanique, à la géologie, à la minéralogie, toutes sciences qui trouvent un écho dans sa poésie, accentuant encore son caractère ésotérique. Il écrit Exil, qui porte la marque du désespoir :

             Portes ouvertes sur les sables, portes ouvertes sur l’exil,

            l’été de gypse aiguise ses fers de lance dans nos plaies

            et, sur toutes grèves de ce monde,         

            l’esprit du dieu déserte sa couche d’amiante, et les poèmes de la nuit avant l’aurore répudiée, l’aile fossile prise au piège de l’ambre jaune.

Curieusement, il n’entretient alors aucune relation avec deux autres français exilés comme lui et comme lui visionnaires, Saint-Exupéry qui vit entre 1939 et 44 à New York où il écrit Le Petit Prince, Lettre à un otage et l’esquisse de Citadelle, et Marguerite Yourcenar qui vit également à New York où elle mûrit les Mémoires d’Hadrien, avant de s’installer sur la côte est, dans le Maine, en 1950.

Après Exil, il écrit Vents :

            C’étaient de très grands vents sur toutes faces de ce monde,

            de très grands vents en liesse par le monde, qui n’avaient d’aire ni de gîte,

            qui n’avaient garde ni mesure, et nous laissaient, hommes de paille,

            en l’an de paille sur leur erre… Ah ! oui, de très grands vents sur toute la face des vivants !

            Flairant la pourpre, le cilice, flairant l’ivoire et le tesson, flairant le monde entier des choses,

            et qui couraient à leur office sur nos plus grands versets d’athlètes, de poètes,

            c’étaient de très grands vents en quête sur toutes pistes de ce monde,

            sur toutes choses périssables, sur toutes choses saisissables, parmi le monde entier des choses.

Prodigieux poème cosmique, dont l’insupportable Roger Peyrefitte, ivre de jalousie à son égard, dira un jour : « Quand Perse allait mal, il lâchait des vents. » Ce qui semble prouver que l’auteur des Amitiés Particulières et des Ambassades n’avait jamais dépassé le niveau affectif du CM2.

Il consacre plusieurs années à l’écriture de Amers, sans doute son œuvre la plus monumentale, torrent impétueux et prolixe, déroutant et fascinant, dominé par la présence de l’océan :

             Et vous, Mers, qui lisiez dans de plus vastes songes, nous laisserez-vous un soir aux rostres de la Ville, parmi la pierre publique et les pampres de bronze ?

            La Mer en fêtes sur ses marches comme une ode de pierre : vigile et fête à nos frontières, murmure et fête à hauteur d’hommes – la Mer elle-même notre veille, comme une promulgation divine…

            La mer, en nous, portant son bruit soyeux du large.

           La publication de Amers coïncide avec son retour en France, en 1957. Réhabilité, rétabli dans sa citoyenneté française, pourquoi est-il venu assister à l’agonie d’une IV° République qui l’écœure ? Vivre au milieu de ces français, dont je soupçonne qu’il les méprise à nouveau pour avoir consenti au putsch de De Gaulle en 1958 ? De Gaulle, dont il dira alors qu’il « appartient à la paléontologie » ?

Marié à une riche américaine, où donc ce Robinson Crusoé moderne va-t-il échouer sa barque ? Il finira par s’établir sur la presqu’île de Giens, en face de Porquerolles, à cause de l’éloignement et de la solitude qu’il y trouve. Car il dira à qui veut l’entendre qu’il « hait la Méditerranée », berceau d’une rationalité à laquelle il échappe par toute son œuvre poétique.

Pour le volume de La Pléiade paru en 1972 et entièrement composé par lui, il rédige lui-même sa biographie, parlant de soi à la troisième personne comme Jules César dans la Guerre des Gaules. Recomposant avec complaisance les racines anciennes (et plus que douteuses) de sa famille coloniale, donnant sa version toute personnelle d’une carrière politique où, comme Tintin, il est toujours du côté des bons. Énumérant avec gourmandise ses hautes relations – écrivains, musiciens, hommes politiques -, et les distinctions littéraires dont il fut l’objet pendant son exil, mais jamais de la part de ses compatriotes.

La reconnaissance et la gloire lui viennent enfin avec le prix Nobel de poésie qui lui est attribué en 1960. Personne au monde n’est surpris, sauf l’entourage du général De Gaulle, Malraux qui le déteste, et le public français. Après Gide, Mauriac ou Camus qui l’ont reçue, c’est la première fois que cette récompense mondiale est conférée à un poète qui n’est ni compris ni reconnu dans son propre pays. Quatorze gouvernements le féliciteront officiellement : le gouvernement français ne figure pas parmi eux.

La première phrase de son discours de réception devant l’Académie Nobel mérite d’être citée, car elle finit peut-être d’éclairer l’homme qui la prononce :

J’ai accepté pour la poésie l’hommage qui lui est ici rendu, et que j’ai hâte de lui restituer.

Accepte-t-il l’hommage ici rendu à la poésie… ou bien l’hommage enfin rendu à sa personne ? Cet hommage, a-t-il hâte de le restituer à la poésie… ou ne le retient-il pas au passage pour lui, le savourant avec délectation ? Amoureux de l’œuvre, je ne partage pas l’avis de ceux qui voient en elle des « chants gonflés à l’hélium du mot rare. » (1) Mais je pose la question sur l’homme : jusqu’où allait la paranoïa de Saint-John Perse ?

Vous savez qu’une certaine dose de paranoïa permet seule à chacun d’entre nous de faire face aux agressions de la vie. Devenue pathologique, elle s’exprime par un sentiment de persécution universelle, et l’exaltation consécutive de l’Égo. Condamné, exclu et banni, Saint-John Perse l’a été plus qu’un autre. Ayant une « haute conception de lui-même », farouchement conscient d’être unique dans sa propre valeur, son Égo est indéniablement massif : ne laisse-t-il pas entendre à De Gaulle que s’il ne le rejoint pas, c’est pour ne pas lui faire de l’ombre ?

Mais… quand la paranoïa donne naissance aux chefs d’œuvres de l’esprit et de l’âme. Quand, du sein de son enfermement, s’ouvre une fenêtre d’où jaillit la création, je dis qu’elle est heureuse, bienvenue, et peut-être même nécessaire à celui qui s’installe devant une page blanche pour faire advenir un monde nouveau de l’imaginaire, de la pensée, du sentiment humain. Saint-John Perse d’ailleurs l’avoue à mi-mot dans la suite de son discours du Nobel :

          La dissociation semble s’accroître entre l’œuvre poétique, et l’activité d’une société soumise aux servitudes matérielles. Écart accepté, non recherché par le poète… Poète est celui-là qui rompt pour nous l’accoutumance. Au poète indivis d’attester parmi nous la double vocation de l’homme [à la fois matérielle et spirituelle]. Et c’est assez, pour lui, d’être la mauvaise conscience de son temps.

Dissociation, en chacun de nous, entre l’humain collé à la glaise, embourbé dans le matériel, et une possible ouverture au mystère qui nous transcende. Poète indivis, Saint-John Perse échappe à cette dissociation par l’acte poétique qui est recherche d’unité, et unité réalisée. Jamais il ne dira, comme De Gaulle, que « les français sont des veaux » : son mépris pour ses compatriotes qui l’ignorent, il le manifeste en s’installant dans sa posture d’homme seul, de résistant contre l’épicerie démocratique, la poésie du tract, le lyrisme de boulevard, la littérature dégoulinante de sentiments, la philosophie des kiosques à journaux.

Voici comment, dans Vents,  il se décrit face à la débâcle et à l’effondrement français :

             Ha ! oui, toutes choses descellées, toutes choses lacérées ! Et l’An qui passe, l’aile haute !… C’est un envol de pailles et de plumes !

            L’impatience encore est de toutes parts. Et l’homme étrange [c’est lui], de tous côtés, lève la tête à tout cela : l’homme au brabant sur la terre noire, le cavalier en pays haut dans les polypes du ciel bas, et l’homme de mer en vue des passes. Tête nue devant sa porte, il voit la Ville, par trois fois, frappée du signe de l’éclair – un golgotha d’ordures et de ferrailles, sous le grand arbre vénéneux du ciel !

            Tout à reprendre. Tout à redire. Et la faux du regard sur tout l’avoir menée !

            Il est témoin de la fin d’un monde : Tout à reprendre !, de son impuissance d’homme, mais du pouvoir de la poésie : Tout à redire !

Pendant les quinze dernières années de son existence il ne se mêlera pas à la vie de la cité, prolongeant en France cet exil qui l’a construit, et par lequel il se définit.

Il n’avait pas tort de se considérer comme le dernier des poètes français, car il l’est, et des plus grands. Mais il n’a pas compris qu’après le temps des cataclysmes mondiaux, la poésie avait quitté le cercle du petit nombre de ceux qui pouvaient seuls la goûter, pour s’exprimer et s’installer ailleurs, dans la chanson qu’on entend dans sa cuisine en épluchant les légumes. La chanson, qui rassemble les foules et, de là, court de rue en rue, de théâtre en barricade sanglante. Car :

            Longtemps, longtemps, longtemps après que les poètes aient disparu,

            leur chanson, court toujours, dans les rues.

Après lui, le flambeau de la poésie française ce sont les Trenet, Léo Ferré, Brassens, Jean Ferrat, Jacques Brel, Alain Souchon, Laurent Voulzy, qui l’ont repris. Et dans la veine non-figurative qui fut la sienne, Gainsbourg et (peut-être ?) quelques rappeurs de talent.

Vieil homme désabusé, après le prix Nobel il ne publiera plus de grande œuvre, sauf Chronique, pour laquelle j’ai une affection particulière :

             Grand âge, nous voici. Fraîcheur du soir sur les hauteurs, souffle du large sur tous les seuils, et nos fronts mis à nus pour de plus vastes cirques…

            Si haut que soit le site, une autre mer au loin s’élève, et qui nous suit, à hauteur du front d’homme.

            Lève la tête, homme du soir. La grande rose des ans tourne à ton front serein. Le grand arbre du ciel, comme un nopal, se vêt en Ouest de cochenilles rouges.

           Si ce grand narcissique qui disait que « la personne de l’auteur n’appartient pas au lecteur », s’il suscite un malaise indéfinissable, c’est qu’en se masquant obstinément, il s’est voulu au-dessus de toute définition. Au crépuscule de sa vie, Chronique laisse enfin percer la tendresse, tendresse du poète envers lui-même, tendresse pour ses compagnons de route si volontairement et durement tenus à l‘écart. C’est peut-être parce qu’il consent enfin à entrevoir, derrière les forces telluriques et cosmiques devant lesquelles il se tient depuis son enfance, un au-delà. Une transcendance, qu’il ne nomme pas : ce païen absolu, qui se refusait à diviniser même la Nature, semble contraint de reconnaître en elle une Présence qui la dépasse – et qui le dépasse, lui.

             Grand âge, vous mentiez : route de braise et non de cendres. Le temps que l’an mesure n’est point mesure de nos jours.

            Grand âge, nous voici. Rendez-vous pris, et de longtemps, avec cette heure de grand sens. Le soir descend, et nous ramène, avec nos prises de haute mer. Il est temps de brûler nos vieilles coques chargées d’algues.

            Grand âge, vois nos prises : vaines sont-elles, et nos mains libres. La course est faite et n’est point faite. La chose est dite et n’est point dite. Et nous rentrons chargés de nuit, sachant de naissance et de mort plus que n’enseigne le songe d’homme.

            Et ceci est à dire : nous vivons d’outre-mort, et de mort même vivrons-nous. Et Dieu l’aveugle luit dans le sel et dans la pierre noire, obsidienne ou granit.

                    Je vous remercie de votre héroïque attention.

© Michel Benoît, novembre 2013
 (1) Jean-Paul Enthoven dans Le Point du 3 octobre 2013. Je n’ai pas lu la toute récente biographie critique de Saint-John Perse par Henriette Levillain, Fayard, 2013.