LE CHRISTIANISME, L’ISLAM ET LA CIVILISATION OCCIDENTALE : trajectoires du passé, impasses du présent (Conférence aux Centraliens)

 Le christianisme est en crise profonde, et avec lui l’identité de l’Occident. De son côté, l’islam revient en force. Peut-on y voir plus clair dans leur histoire croisée ? Mieux comprendre, pour mieux réagir ?

I. Le Dieu de Jésus : Abba

  Partons du commencement. Contrairement à ce qu’affirme la Pensée Unique, Jésus n’a fondé ni religion nouvelle, ni Église ayant pour mission de la propager. Il dit très clairement : « Je ne suis pas venu pour abolir la Loi juive, mais pour l’accomplir. » Avec le génie d’un grand maître spirituel, il accomplit la Loi de Moïse d’un seul mot : Abba

 En 1974, ayant obtenu ma maîtrise de théologie dans une Université Pontificale romaine, j’ai commencé à travailler sur ma thèse en doctorat. Et là, j’ai découvert ce qu’on ne m’avait jamais enseigné à Rome, que Jésus était Juif. Le fondateur du christianisme, un Juif ? À l’époque, cela ne pouvait pas se penser, cela ne se disait pas. Depuis, les temps ont bien changé.

Si le Jésus que je découvrais dans les textes était Juif, alors les évangiles sont l’enseignement d’un Juif à d’autres Juifs. Pour les comprendre, il fallait se plonger dans le judaïsme du Ier siècle, recomposer son climat de pensée, respirer l’air qu’avait respiré le Galiléen. Je suis donc devenu Juif d’adoption, explorant le Talmud, les manuscrits esséniens de Qumrân, épluchant les textes de la littérature intertestamentaire (écrits juifs qui ne figurent pas dans la Bible), les apocryphes chrétiens (évangiles rejetés par l’Église).

 Redécouvrir le Juif Jésus, c’était lui rendre sa troisième dimension. Sa personne et son enseignement prenaient tout leur relief. On pouvait les dégager des corrections introduites par l’Église primitive quand elle a mis les évangiles par écrit, entre l’an 70 et l’an 100 – soit deux ou trois générations après la mort du fondateur présumé du christianisme

Peu à peu, j’ai appris à séparer ce que Jésus avait dit de ce qu’on lui avait fait dire, ce qu’il avait fait de ce qu’on lui avait fait faire. Je découvrais l’originalité puissante de cet homme inspiré, ce qu’il avait voulu apporter de neuf au judaïsme de son enfance. Et en même temps, je comprenais mieux comment il avait été trahi par ses héritiers autoproclamés – comment, et surtout pourquoi.

 Le tournant décisif apporté par Jésus dans l’histoire religieuse de l’humanité tient donc, en un seul mot : Abba.

  Le chapitre 3 du Livre de l’Exode raconte le face à face, dans le désert du Sinaï, entre Moïse et le buisson ardent. Que ce récit ne soit pas historique mais mythologique importe peu : il est fondateur du judaïsme et Jésus s’y réfère explicitement (1). Éduqué à la cour du Pharaon, adorant une multitude de dieux, Moïse fuit l’Égypte après avoir commis un meurtre. Il se retrouve échoué dans l’immensité du désert, quand il entend une voix qui lui ordonne de se prosterner devant un buisson ardent. Il demande à la vision : « Quel est ton nom ? » – car pour ce polythéiste, un dieu n’est utile que si l’on peut négocier son salut avec lui, en l’appelant par son nom. La vision refuse de s’identifier. Elle lui répond : « Je suis ce que je suis », autrement dit :« Je ne te donne pas mon nom. Tu ne te serviras pas de moi pour bâtir sur lui une idéologie religieuse quelconque, tu seras mains nues face à l’inatteignable mais toujours désirable ».

 Fidèles à la lettre de cet interdit, les Juifs encore aujourd’hui refusent de prononcer le nom divin. Ils le remplacent par des périphrases, et s’ils doivent l’écrire, par la plus petite lettre de l’alphabet hébreu, le yod.

Mais l’attrait de l’idéologie et du pouvoir qu’elle confère était tel, que les théologiens bibliques se mirent à l’œuvre : l’Ancien Testament regorge de descriptions anthropomorphiques de Celui qui s’était refusé à communiquer son identité à Moïse. Dans le judaïsme, Dieu va ainsi devenir un juge lointain mais terrifiant, dont « les décisions inspirent la crainte » (2). Sauf dans un courant minoritaire du prophétisme juif, dans lequel se situe Jésus et dont il se veut le continuateur.

 Au cours de leur histoire, les Juifs ont toujours su et affirmé que leur Dieu était le père du peuple élu, le père du roi-Messie, le père de chaque Juif. Père, Ab’ en hébreu, est un terme plein de respect qui marque la distance entre Celui qui décide et qui juge, là-haut, et nous autres, ici-bas. Mas jamais un Juif n’aurait songé, ni osé, appeler Dieu Abba ou Abbou, diminutif affectueux par lequel l’enfant appelle son papa, et qu’on pourrait traduire par daddy, ‘’petit père chéri’’.

  Abba, c’est ainsi que Jésus appelle son Dieu. Se référant implicitement au Psaume 130, « Je suis devant toi comme un enfant, comme le petit enfant blotti contre sa mère. » En paraboles, il donne à voir ce Dieu de pardon, de tendresse, de sollicitude, d’amour inépuisable, riche à notre égard de projets pour l’avenir et non de châtiments pour le passé.

  Comprenez bien que Jésus n’annonce pas un autre Dieu que Celui de Moïse. En l’appelant Abba, il transforme la relation entre l’humain et le divin. Sa révolution n’est pas théologique, idéologique, elle est relationnelle. Jésus n’est pas un théologien. Lors de son séjour au désert, il a fait l’expérience d’une nouvelle façon d’être avec Dieu, celle que les prophètes juifs avaient esquissée avant lui. Il l’accomplit en nous disant : « N’ayez plus peur de Dieu, soyez avec Lui comme un petit enfant blotti contre son père » – ou contre sa mère, car qui a dit que Dieu était forcément de sexe masculin ?

Cet accomplissement révolutionnaire restait fidèle au judaïsme, car une relation autre avec Lui laisse entier le mystère de Dieu. Hélas, le christianisme naissant va très rapidement trahir cette intuition, dès la première génération.

II. Première trahison : le messianisme

 Il faut savoir que l’attente d’un Messie qui viendrait délivrer Israël de la domination romaine était devenue, au 1er siècle, obsessionnelle. Elle alimentait un climat de révolte permanente entretenu par ceux qu’on appellera plus tard les Sicaires ou Zélotes, des résistants nationalistes adeptes de l’action violente, terroriste. Ainsi, la révolte de l’an 6 fut menée par un certain Judas-le-Galiléen, qui avait pris le titre de Messie et fut crucifié. Et la dernière insurrection juive de l’an 132, écrasée par l’empereur Hadrien, fut dirigée par Simon Bar-Kokhba qui, lui aussi, prétendait être le Messie.

   Dans ce climat, rien d’étonnant que Pierre (qui avait fait un stage chez les Zélotes comme quatre autres apôtres), interrogé par Jésus, claironne devant les autres « Pour nous, tu es le Messie ! » À quoi Jésus répond immédiatement – et violemment – qu’il « leur interdit sévèrement de dire une chose pareille à son sujet ». (3)

 C’est que le messianisme traditionnel juif s’était radicalisé au tournant du 1er millénaire. Les manuscrits de la mer Morte en témoignent : ils divisent l’humanité en deux portions irréconciliables : eux, qui attendent un Messie guerrier et conquérant, et les autres – tous les autres. Eux, qui préparent une guerre apocalyptique pour éliminer les autres, tous les autres. Le Messie devait revenir prendre leur tête pour ce génocide à la conquête du monde.

 Jésus a nettement refusé d’associer sa personne et son message à ce messianisme apocalyptique. Et c’est sans doute l’une des causes de la trahison de Pierre, déçu d’être le disciple d’un allumeur sans feu

 Aussi, très tôt après sa mort en l’an 30, la communauté de Jérusalem dirigée par Pierre va affirmer que oui, il était bien le Messie attendu. Messie, mashiah en hébreu, se traduit en grec par christos. Les premiers convertis à Jésus s’appelaient nazôréens, surnom qu’ils ont attribué rétrospectivement à leur maître. Mais en l’an 45, à Damas autour de Paul, on commence à les appeler christianoï – chrétiens, c’est-à-dire messianistes. Et le messianisme radicalisé des esséniens va inspirer des textes d’une extrême violence qu’on trouve dans le Nouveau Testament, comme l’Apocalypse dite de saint Jean.

 III. Deuxième trahison : la divinisation de Jésus

  La deuxième trahison apparaît un peu plus tard, entre l’an 70 et l’an 100, quand Jésus est progressivement divinisé. Chose impensable pour un Juif, blasphème puni de mort par lapidation, le fils de Marie et de Joseph va peu à peu endosser la nature divine. Dans les 6 lettres dont il est l’auteur, saint Paul – qui n’a pas connu Jésus et ne le cite pratiquement jamais – introduit des éléments tirés des religions à mystère qui infestaient le bassin méditerranéen. Il prépare ainsi l’hellénisation d’un christianisme qui n’aura plus rien à voir avec le Juif Jésus – lequel devient sous sa plume ‘’Christ’’ – mais il ne franchit pas le pas. Ce sont les Églises fondées par lui qui publieront des lettres qu’elles lui attribuent, et qui divinisent Jésus – de façon encore timide.

 Le pas définitif sera franchi vers l’an 100 par le dernier rédacteur de l’évangile dit selon saint Jean, qui affirme que Jésus, devenu Logos, « était Dieu dès le commencement. Tout fut par lui et rien de ce qui fut ne fut sans lui. » (4) Ayant définitivement tourné le dos au prédicateur itinérant de Galilée, le christianisme officiel pouvait prendre son essor philosophique et théologique pour conquérir le monde.

IV. Les nazôréens

 Les tout premiers convertis à Jésus s’appelaient donc nazoréens. Ils rejetèrent cette transformation d’un homme en Dieu. Tout en se disant chrétiens (c’est-à-dire disciples du Messie-Jésus), ils voulaient rester Juifs. Ce sont les judéo-chrétiens, terme qui recouvre quantité de mouvements considérés comme hérétiques par l’Église dominante, et persécutés par elle. Tous finiront par disparaître vers le IVe siècle – tous, sauf les nazôréens qu’on retrouvera en Syrie où ils s’étaient réfugiés. Et où saint Jérôme, qui a vécu trois ans à leurs côtés, écrit d’eux avec mépris : « Ces gens-là se disent à la fois Juifs et chrétiens, mais en fait ils ne sont ni Juifs, ni chrétiens ».

 Ces nazôréens avaient adopté le messianisme radicalisé des esséniens. Depuis la Syrie ils ne rêvaient que d’une chose, reconquérir Jérusalem pour y reconstruire le Temple détruit par Titus en l’an 70. Alors, croyaient-ils, le Messie reviendrait prendre leur tête à la conquête du monde, dans la guerre apocalyptique et génocidaire qui était la marque du messianisme radical du 1er siècle.

 On les retrouvera en Syrie au VIIe siècle, quand ils entraîneront à leur suite des Arabes qu’ils avaient catéchisés, faisant basculer le monde – nous allons en reparler.

 V. Le christianisme in-croyable

 Pendant ces six siècles, le combat idéologique pour l’identité de Jésus va faire rage. Des judéo-chrétiens (nazôréens, ébionites, marcionistes), un prêtre (Arius), des évêques (Eutychès, Nestorius) vont défier l’Église de Rome puis de Byzance. Les empereurs réuniront des conciles pour les anéantir, le sang va couler. Le Concile de Nicée en 325, de Chalcédoine en 451, d’autres ensuite, vont définir la divinité de Jésus, l’identité de Dieu, sa structure interne. Grâce à eux, c’est fou ce que Dieu a pu apprendre sur lui-même ! À l’époque déjà, seuls quelques érudits pouvaient comprendre le sens de termes métaphysiques comme ‘’nature’’, ‘’personne’’, ‘’substance’’, ‘’hypostase’’, ‘’consubstantiel’’. Et aujourd’hui, aucun chrétien n’est capable de s’expliquer à lui-même ce que signifient les dogmes de l’incarnation ou de la Trinité – sans parler de la transsubstantiation, de l’immaculée conception, etc.

 Au terme de ces siècles de spéculations abstraites, l’édifice dogmatique chrétien masque complètement le visage du Juif Jésus. Les chrétiens, qui savent peu de choses de la Bible, doivent croire aveuglément à l’in-croyable : c’est la foi du charbonnier, « je crois parce que c’est absurde. » Le pouvoir de l’Église sur les esprits découle de cette foi aveugle soumise aux dogmes. Il requiert la démission de l’intelligence et du libre-arbitre qui l’accompagne.

VI. Naissance du Coran

 Revenons aux nazôréens, ces judéo-chrétiens messianistes réfugiés en Syrie. Au VIIe siècle ils y avaient des communautés laïques, des monastères, des bibliothèques. Ils y côtoyaient des chrétiens byzantins, des chrétiens hérétiques, des Juifs rabbiniques… et des Arabes, nomades ou sédentarisés sur la côte de Lattaquié. Leurs érudits connaissaient parfaitement les textes de Qumrân, le Talmud, les évangiles apocryphes, les écrits des Pères de l’Église qui ont pris position pour ou contre dans les querelles théologiques qui ensanglantaient l’Orient. Ces Arabes, les nazôréens leur enseignaient leur messianisme radical. Puis ils ont couché leurs sermons sur des feuilles volantes qui circulaient de mains en mains. Comme leur langue était l’araméen, pour se faire comprendre ils vont transcrire leurs enseignements dans la langue de leurs élèves, un dialecte arabe parlé – pour lequel il n’existait encore aucune littérature écrite.

 Première littérature arabe connue, ces feuillets constituent le noyau initial du Coran. On y trouve des citations de la Bible dans sa version talmudique, des passages de certains évangiles apocryphes comme celui du Pseudo-Jacques, des commentaires, des allusions obscures, des exhortations. Immédiatement, ces catéchèses des nazôréens aux Arabes se sont heurtées à l’hostilité de leurs voisins Juifs et chrétiens byzantins. Les premiers n’acceptaient pas que Jésus soit considéré par les nazôréens comme le Messie, et les chrétiens s’insurgeaient contre le rejet du dogme de Jésus divinisé. On retrouve dans le Coran l’écho de ces hostilités, et des éléments de langage fournis par leurs maîtres aux arabo-nazôréens pour qu’ils puissent se défendre contre les attaques de leurs adversaires Juifs et chrétiens.

C’est sans doute pour échapper à ce climat de tension que les nazôréens, après six siècles de sommeil, décidèrent de s’élancer depuis la Syrie à la conquête de Jérusalem, pour y rebâtir le Temple – leur vieux rêve messianique jamais oublié. Ils ont entraîné à leur suite leurs élèves Arabes, et le contingent arabo-nazôréen s’est fait battre en 614 dans le désert par des Juifs, qui n’avaient pas du tout l’intention de leur céder Jérusalem. Cette défaite a révélé le talent d’un chef de guerre arabe qui leur a permis de se replier en bon ordre et de revenir chez eux, en Syrie. Huit ans plus tard, en 622, ils repartent à l’assaut. Mais pour ne pas se heurter aux armées Perses et Byzantines qui s’affrontaient encore en Palestine, ils ont fait un détour par l’est et se sont établis dans une oasis du sud, Médine. Là, ils ont attendu une fenêtre de tir favorable pour repartir à la conquête de Jérusalem.

 Cette date – 622 – c’est pour les musulmans l’hégire, qui marque l’an I de l’islam.

Il semble que le chef de guerre arabe soit mort à Médine en 632. C’est donc sans lui – mais grâce à lui – que les arabo-nazôréens ont enfin conquis Jérusalem en 638, ou plutôt y sont entrés pacifiquement sous la conduite d’Othman, deuxième calife de l’islam, car la ville s’était livrée à eux sans combattre.

VII. Le Prophète sans visage

 Au cours du siècle suivant, les musulmans vont faire main basse sur le bassin méditerranéen. Pour transformer cette conquête fulgurante en civilisation conquérante, ils avaient besoin d’un mythe fondateur – sans lequel il n’y a pas de civilisation. Les califes vont mettre leurs historiens au travail. Pour élaborer ce mythe, ils vont transformer le chef de guerre arabe en Prophète inspiré et une oasis isolée, jusque-là inconnue, en centre de pèlerinage et grande ville commerçante : ce sera la Mecque, où le Prophète aurait reçu des révélations divines par l’intermédiaire de l’ange Gabriel.

L’invention d’une ville pour justifier a posteriori la naissance d’un mythe est un cas unique dans l’histoire des religions. Quant au chef de guerre devenu Prophète, on ignore son nom : le mot ‘’Muhammad’’ apparaît quatre fois dans le Coran, les musulmans y voient le nom de leur Prophète. En fait, c’est une locution verbale qui signifie « Loué soit celui qui… ». Pour être efficace, un mythe ne doit pas avoir de visage ; le Prophète Mahomet est un homme sans visage. Sa biographie ne sera écrite qu’un siècle et demi après sa mort, et pour conforter la légende fondatrice de l’islam naissant. Encore aujourd’hui, il est interdit de représenter son visage.

Comment le Coran est-il né ? Les premiers califes ont d’abord collecté les feuillets de la catéchèse nazôréenne des premiers temps. Puis ils y ont ajouté des lois pour renforcer leur pouvoir absolu sur les hommes, les femmes, les mœurs et la vie quotidienne de leurs sujets. Le tout a ensuite été rassemblé, pêle-mêle, sans aucun ordre logique, pour former le Coran qui apparaît dans sa version actuelle vers la fin du VIIIe siècle.

Depuis lors, chrétiens et musulmans s’observent et se combattent. Les premiers ont consolidé leur édifice dogmatique et se sont lancés dans des croisades. Les autres entretenaient silencieusement le brasier de leur haine de l’Occident judéo-chrétien, attisée par le Coran. Lequel leur devenait de plus en plus incompréhensible : les nazôréens étaient très fiers de la traduction arabe de leurs catéchèses, dans une langue (dit le Coran de lui-même) « incomparable et inimitable. » En fait, c’est un arabe archaïque, aussi hermétique pour les Arabes d’aujourd’hui que la Chanson de Roland pour un Français du XXIe siècle. Certes, on y trouve des termes familiers de la langue arabe, mais le texte est plein d’allusions, de non-dits, de hiatus, de trous et d’ellipses qui le rendent incompréhensible à l’homme de la rue arabe. Sans parler des 80 % de musulmans dont l’arabe n’est pas la langue maternelle.

Pourtant, tous le considèrent comme la parole d’Allah : matériellement, grammaticalement, le Coran est pour eux d’essence divine. On ne peut pas lui appliquer les méthodes de l’exégèse historico-critique, puisqu’on ne critique pas Dieu. Il est comparable à l’eucharistie des catholiques, une présence physique de la divinité, matérialisée ici dans des mots comme là dans du pain azyme. Inutile donc de comprendre le sens de ces mots : il suffit de les réciter pour être au contact d’Allah. Les musulmans ne savent du Coran que ce que leurs imams leur en disent.

Un Prophète sans visage, un texte sacré méconnu, l’accent mis sur l’irrationnel, l’affectif, la morale sociale et politique, la violence : entre islam et christianisme, on entrevoit un parallèle surprenant, qu’il faut maintenant scruter.

VIII. Christianisme et islam dans la même impasse ?

Du côté chrétien, le Juif Jésus a donc perdu son identité pour devenir le Christ, une entité de plus en plus abstraite au fur et à mesure qu’il s’intégrait dans une Trinité bâtie à coup de métaphysique. Déjà le judaïsme prescrivait : « Tu ne te feras point d’image de ce qui est en haut dans le ciel » : devenu « Christ d’en-haut », Jésus n’a plus de visage. Aux VIIIe et IXe siècle, les empereurs byzantins ont interdit ses représentations et les ont fait détruire. La ‘’querelle iconoclaste’’ a ravagé l’Orient chrétien.

1- Première impasse : dans le christianisme comme dans l’islam, une figure sans visage devient fondatrice d’un mythe atemporel et an-historique. Longtemps, le christianisme s’est construit en oubliant ses racines historiques. Depuis deux siècles, les protestants d’abord puis les catholiques ont redonné, comme je l’ai dit, son épaisseur humaine à Jésus. Tandis que les musulmans n’ont pas encore commencé ce travail d’incarnation à revers du dogme islamique. Récemment, quelques érudits musulmans ont abordé en sourdine cette question, mais les avancées historico-critiques sont toutes l’œuvre de chercheurs non-musulmans. Je les ai résumées dans Naissance du Coran, écrit entre 2002 et 2014 avec les résultats de la recherche dont on disposait alors.

2- Deuxième impasse, le messianisme. Il est commun aux Juifs, aux chrétiens et aux musulmans. Chez les Sionistes actuels il a repris sa forme la plus agressive, justifiant les expropriations, les camps de détention et les meurtres de Palestiniens innocents. Mais l’ambition de conquête des Sionistes ne s’étend pas au-delà des frontières du mythique ‘’Royaume de David’’, le Grand Israël.

Les chrétiens ? Ils ont rapidement cessé d’attendre le retour dans sa gloire du Messie-Jésus. Leur messianisme a pris une autre forme, politique, culturelle, impérialiste, colonisatrice. Convaincus de posséder non seulement la seule vérité, mais la seule vision correcte du monde, ils l’ont imposée au reste de la planète. C’est un messianisme sans contenu religieux, qui a fait l’impasse sur la « Cité de Dieu » pour se concentrer sur l’expansion de la cité des hommes. Un messianisme athée, globalisant, le même qui a inspiré le communisme puis le nazisme et motive aujourd’hui les néo-conservateurs américains qui se présentent ouvertement comme des ‘’messianistes démocratiques’’ – avec les résultats que l’on sait au Moyen-Orient.

Les musulmans ne se sont jamais éloignés du messianisme radical né au tournant du 1er millénaire en terre juive. Il est à la fois religieux, politique, social et guerrier, sans qu’on puisse séparer ces composantes l’une de l’autre. Vivre, pour un musulman coraniste, c’est lutter pour le « Chemin d’Allah ». Mourir sur le Chemin d’Allah est une récompense, gage de l’accès au Paradis. Les versets du Coran qui appellent au génocide pour Allah sont hélas écrits dans un arabe que comprennent les djihadistes. Ce sont d’ailleurs souvent les seuls qu’ils connaissent. Sans le savoir, ils appliquent l’aspect le plus dangereux du messianisme coranique, répandu dans tout le texte dont il forme l’arrière-plan : sa séparation de l’humanité en deux, les Soumis et les infidèles, les premiers ayant pour mission divine d’éliminer les seconds. Mais les prêches de certains imams le leur rappellent, qui font d’eux des surhommes, des « Übermenschen’’ ayant droit de vie ou de mort sur les races inférieures, notamment Juifs et chrétiens.

L’impasse dans laquelle ils se trouvent, et nous avec eux, ne vient pas du choc des civilisations (Orient contre Occident), mais du choc des messianismes. Un choc sans concession, sans dialogue interreligieux possible, sans autre issue que la disparition d’un des deux protagonistes. Nous n’avons pas fini de voir couler le sang, car c’est Dieu qui l’ordonne et un messianiste ne discute jamais les ordres de Dieu.

 3- Troisième impasse, plus subtile : la Pensée Unique nous répète que musulmans et chrétiens ne devraient pas se combattre, puisqu’ils ont le même Dieu. Eh bien, c’est faux ! Il n’y a rien de commun entre Allah et Abba. Le Dieu du Coran est celui des nazôréens radicalisés, le Tout-puissant, le Très-Grand, le Très-lointain, le Sévère et l’Implacable avant d’être le Miséricordieux. Un juge irascible, autoritaire, intraitable, impitoyable, violent dans la splendeur de sa majesté. Il possède le pouvoir absolu, la souveraineté sur les cieux comme sur la terre.

Il communique ce pouvoir aux Soumis, les mouslims, et à eux seuls. Pour eux la vie, la mort n’ont plus aucun sens. Vivre, c’est faire sienne la surnaturelle violence d’Allah.

 Et si l’on trouve dans le Coran des échos de la mystique juive dont les nazôréens n’avaient pas perdu le souvenir, une mystique née au désert et qui hausse les hommes au-dessus d’eux-mêmes, cet aspect du message coranique est ignoré des djihadistes et de leurs imams. On peut dire en exagérant à peine que leur islam est vécu comme un athéisme guerrier.

IX. Qu’espérer pour l’avenir ? Le drame du messianisme athée.

De la même façon, je l’ai dit, le Dieu du christianisme officiel n’a plus grand-chose à voir avec Abba, le Dieu de Jésus. Christianisme et islam ont donc aujourd’hui un point commun, rarement souligné : parce qu’ils ont oublié puis travesti le mystère d’un Dieu qui se refuse à toute manipulation humaine, ils se présentent l’un et l’autre comme un athéisme social, moral et politique.

 Athéisme, ce mot ne prend ici son sens qu’en référence au Dieu du buisson ardent et de Jésus. S’étant servis d’Allah et du Christ pour bâtir leurs idéologies respectives, l’islam coranique et le christianisme dogmatique sont devenus, de fait, des athéismes religieux.

Beaucoup de chrétiens y échappent, car ils savent que l’enseignement de Jésus et sa personnalité n’ont pas disparu des évangiles. Il fallait que cet homme soit exceptionnellement inspiré pour que sa mémoire et son message aient pu survivre au traitement dogmatique qui lui a été infligé pendant des siècles. Cette résilience s’exprime en particulier dans le renouveau charismatique, né aux États-Unis et répandu en Europe à partir de 1970. Ce mouvement est en train de transformer le christianisme moderne. Il ne s’appuie plus sur des dogmes mais sur la personne de Jésus, sur le retour à son enseignement dans une rencontre vivante avec lui. Certes, il y a pas mal de dérapages, des excès d’affectivité et d’inévitables récupérations politiques. Mais le pauvre de Nazareth est la référence du pape actuel, qui parle plus souvent de Jésus que du Christ.

C’est que l’attrait pour le mystère du Dieu inconnaissable n’a jamais complètement disparu du christianisme. Ainsi saint Augustin, pourtant grand idéologue, affirmait que « Chercher Dieu, c’est le trouver. L’avoir trouvé, c’est le perdre. » Inconnaissable mais toujours désirable : tout au long de son histoire, un puissant courant mystique n’a cessé de contourner la forteresse dogmatique du christianisme pour l’irriguer de l’intérieur.

Tandis que le courant mystique de l’islam, le soufisme, est ignoré ou persécuté par les musulmans. Leur messianisme guerrier, totalitaire et finalement athée ne s’accommode de rien d’autre que de la conquête du pouvoir. Il leur faudra du temps, beaucoup de temps pour revenir à la transcendance du Dieu de Moïse, à la tendresse du Dieu de Jésus, qui valorisent l’Homme en le replaçant dans sa destinée d’enfant, héritier du mystère divin.

En 1944, le père Henri de Lubac voyait dans Le drame de l’humanisme athée la fin d’un Occident dépouillé de son identité fondatrice. Il apparaît aujourd’hui que le drame du messianisme athée est au cœur des tourments que connaît l’Occident confronté à l’islam, et dont il ne pourra sortir que par en-haut, par un retour à ses sources.

                                                                                                             © M.B.,, Maison des Centraliens, 11 octobre 2017
(1)Mc 12, 26 et //.
(2) Psaume 118, 120.
(3) Mc 8, 30.
(4) Jn 1, 2.

14 réflexions au sujet de « LE CHRISTIANISME, L’ISLAM ET LA CIVILISATION OCCIDENTALE : trajectoires du passé, impasses du présent (Conférence aux Centraliens) »

  1. Lucien Martin

    Synthèse d’un grand intérêt. Remarque de détail – si j’ose dire, car en réalité, il s’agit de plus qu’un détail.
    Je relève que vous écrivez que le buisson ardent, à qui Moïse demande son nom, lui répond : « Je suis ce que je suis ».

    D’ordinaire, on lit que Dieu dit à Moïse : « Je suis celui qui suis ». La formule à la syntaxe étonnante qui est couramment utilisée pour appuyer une démonstration (je simplifie) de la divinité du Christ, appuyée de cette phrase, celle-là ébouriffante syntaxiquement : « Avant qu’Abraham fut, je suis. »

    Un bon exemple à proposer aux allergiques aux règles de la langue pour illustrer cette idée d’évidence qu’une faute de grammaire ou de syntaxe (entre autres fautes) trahit souvent le sens du propos. AI-je besoin d’insister autrement sur le fait que la phrase, telle que vous la rapportez, n’apporte strictement rien à la prétendue démonstration de la divinité de Jésus ?

    La différence me semble provenir assez évidemment d’une erreur, calculée ou non, de traduction et que – prudemment, parce que hors d’état d’en discuter utilement – je suis enclin à croire plus volontiers à votre texte. Car, quelle que soit la langue, elle est censée exprimer une pensée cohérente et qu’une aussi choquante faute syntaxique me semble dès lors moins vraisemblable.

    Quelques mots d’explication sur cette phrase prêtée à Jésus serait bienvenu.

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    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      « Eyéh ascher éyéh », « Je suis quoi je suis » dans l’original hébreu d’Ex ,14.
      « Je suis Celui qui est » : traduction des philosophes du 18e siècle
      « Avant qu’Abraham fut, je suis » : fait partie de la rédaction du dernier rédacteur de s. Jean, autour de l’an 100. Philosophie, là aussi.
      M.B.

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      1. Lucien Martin

        Merci de ces précisions qui confirment ce que j’étais enclin à penser. Les philosophes du 18ème siècle qui, à la lecture de « je suis quoi je suis » (autrement dit : ce que je suis), ont compris « je suis celui qui est » ont profondément déformé le propos, non sans conséquence quand aux déductions qu’on a pu en tirer ensuite.

        Répondre
  2. Jean-Marie GLANTZLEN

    Quelques modestes réflexions se voulant constructives

    C’est pour moi incompréhensible que vous ayez mis si longtemps à réaliser que Jésus était de culture et de religion juive. C’est pourtant évident quand on lit les évangiles

    Académiquement parlant il y a une différence que vous ne faites pas entre un Juif et un juif et la difficulté est accrue par le fait que l’Académie et l’Imprimerie nationale ne sont pas d’accord sur l’orthographe de l’attribut; La première écrit « Il est français » et la seconde écrit « Il est Français ». Mais sauf erreur, il n’y a que les vrais ou supposés (Azkhénazes) descendants d’Hébreuses ou de brigands Apirous qui ont créé cette confusion entre , disons, une ethnie et une religion .

    Comme vous l’évoquez sans vous mouiller, Moïse n’a probablement pas existé; tout comme Adam, Eve, Melchisédech, Abraham , Noé, et même le David version officielle. Difficile de croire que le sage Jésus, quelle que soit authenticité des propos, en fait pas très originaux, qu’on lui attribue, ait voulu régénéré les lois de Moïse qu’on attribue attribue à ce dernier. Comme on attribue le Coran à « Mahomet » ? .

    Conclusion : par vos divers livres, y compris le tout premier, vous avez invité, ainsi que d’autres, à remettre en cause les mythes religieux qui anthropomorphisent notre Ineffable Source et Finalité et infantilisent. Vous méritez notre reconnaissance pour çà.

    Pour le reste, comme la majorité de nous tous, moi inclus évidemment, vous en saurez plus quand vous vous désincarnerez pour le nième fois. Et si votre souhait est que ce soit le plus tard possible, c’est tout le mal que je vous souhaite.

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    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      Jésus le Juif : en 1974, on ne le disait pas, ou en sourdine, sauf un Tresmontant et Robert Aron. Voix faibles !
      Il y a l’étude, la science, les textes et tout le bataclan. Et puis il y a la rencontre, personne à personne, avec Jésus. Comme pas mal d’autres, je l’ai faite. Et comme eux, j’en parle avec bcp de pudeur : les mots sont si courts !
      M.B.

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      1. Jean-Marie GLANTZLEN

        Vous semblez prendre à la légère la distinction entre un Juif habitant ou non de la « Palestine » mais avec un certain pourcentages de gènes d’Hébreuses (puisqu’on est juif par la mère) et le pratiquant d’une des interprétations par un rabbi ou autre du judaïsme plus ou moins initial supposé daté de Moïse qui est très probablement un personnage légendaire.

        En sourdine ou pas au plus tard lors de ma communion solennel ( comme tous les non-premiers de ma promo), j’avais cru savoir que Jésus avait vécu en « Palestine » et pratiquait le judaïsme, cette religion dont le catholicisme, seul détenteur de la Vérité évidemment, était le successeur, l’accomplissement..

        Quoiqu’il en soit quelle différence faites-vous entre votre ex-conviction intérieure d’être appelé par Dieu (trinitaire ?) à être moine non ordonné prêtre) et celle d’avoir « rencontré » Jésus ? .

        J’ai partagé comme séminariste, vous le savez, ces auto-suggestions.

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        1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

          Votre question à double entrée est trop complexe pour que je puisse y répondre dans le cadre limité de ces « commentaires ». La réponse se trouve partiellement dans mon 1er bouquin, « Prisonnier de Dieu ».
          M.B.

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  3. Jon

    Un moment que je ne vous avais pas lu…

    Messianisme comme athéisme sont liés à une radicalisation, réaction psychologique brute a un trauma subi (ici les « trahis » blesses par les « traitres ») face au danger représenté par celui qui pense autrement, plus subtilement peut être. Ces modes de pensée ne comportent pas de patience, de compassion, de compréhension, de pardon… Ils reagissent, ils sont controles par la peur et la colere. Ils ne tendent pas la seconde joue.

    Le messianisme n’est il pas une forme extrême de dogmatisme de foi. Ne le trouve-t-on pas a l’opposé de l’athéisme, forme extrême dogmatique de non foi? Et tous deux ne sont ils pas équidistants de l’humanisme ou de la spiritualité, l’un et l’autre définissant assez clairement a mes yeux les deux hémisphères (l’un philosophique et social, l’autre mystique et scientifique) de la religion dans son sens le plus noble.

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    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      La « mystique » (voyez articles sur ce sujet dans le blog) rencontre « Dieu » directement. Le messianisme est en effet une forme de dogmatisation. Il a influencé le christianisme, et provoqué en partie sa violence. Les musulmans coranistes ont un boulevard déjà bien balisé par nous !
      M.B.

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  4. Roland Leblanc

    Merci pour ce beau partage d’un point de vue remarquable; merci à vous de votre générosité de partage de ce qui Est . !!!
    Roland ♀

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  5. Jean Roche

    Bonjour,
    « leur interdit sévèrement de dire une chose pareille à son sujet ». Dans ma version (Segond) il y a : « leur recommanda sévèrement de ne dire cela de lui à personne ». Ce n’est pas la même chose. Cela ne signifie pas, a priori, qu’il ne se considérait pas comme le Messie au sens courant (donc le roi guerrier annoncé par Zacharie… auquel il allait s’identifier en montant sur un âne). Il souhaitait ne dévoiler ses prétentions que le moment venu, comportement qui relève plus de la politique que de la direction spirituelle. Petite sélection, à partir de Luc, de passages qui le suggèrent : http://bouquinsblog.blog4ever.com/evangile-de-luc-selection-incongrue

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    1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

      « épétimésen autois » ; il menaça eux « ina médéni legôsin » afin que à personne ils ne disent « peri auto^ » à propos de lui ». Le complément de légôsin est sous-entendu : « [tina] légôsin », qu’ils ne disent ceci. Voyez autres emplois de épétimesen dans les évngiles, et construction habituelle de légosin.
      Pas de traductions : le texte, rien que l’original.
      M.B.

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      1. Jean-Marie GLANTZLEN

        Vous partez du postulat : tout auteur mémorise fidèlement, pèse bien ses mots quand il relate et est fidèlement traduit ?

        Ça se discute et se vérifie rarement. Et pas seulement en 2017

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        1. Michelbenoît-mibe Auteur de l’article

          La tradition orale est une chose dont nous avons totalement perdu la pratique (Gutenberg + Internet.) Les acteurs apprennent par cœur des milliers de mots, les musiciens des milliers de notre, sans une faute.
          La traduction est un art, pas une science. Si possible, je vais toujours à l’original dans sa langue.
          M.B.

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