Archives de l’auteur : Michelbenoît-mibe

A propos Michelbenoît-mibe

Biologiste de formation, moine bénédictin pendant 20 ans, Michel Benoît a ''été quitté" par l'Église pour raisons idéologiques. Chercheur, historien, exégète, écrivain, il s'intéresse à tout ce qui touche au fait religieux en relation avec les questions de société.

DES MUSULMANS DANS L’IMPASSE (I) : quelques réactions à « Charlie » d’intellectuels musulmans, A. Bidar, G. Bencheikh, S. Aldeeb, M. Talbi.

            Voici quatre réactions à ‘’Charlie’’ d’intellectuels musulmans (1), choisies parmi d’autres parce qu’elles illustrent l’impasse dans laquelle se trouve actuellement l’islam (2). Lire la suite

ISLAM : UNE LUEUR D’ESPOIR, la déclaration d’Al Sissi à Al-Azhar

A l’Université Al Hazhar du Caire, le Président Al Sissi a fait récemment une déclaration passée inaperçue. J’en relève pour vous les principaux passages :

« Nous devons considérer longuement et froidement la situation dans laquelle nous nous trouvons. Il est inconcevable qu’en raison de l’idéologie que nous sanctifions, notre nation [musulmane] dans son ensemble soit source de préoccupations, de danger, de tueries et de destruction dans le monde entier. Lire la suite

CHARLIE HEBDO (3) : L’IMPASSE DE LA PENSÉE UNIQUE

Depuis 3 jours, c’est un déluge tonitruant de Pensée Unique. Je n’ai entendu que deux voix (1), discrètes, deux gouttes d’eau dans le torrent du bien-penser français.

D’où parlent ces trompettes de la renommée ?

1- Pour les journalistes et les politiques, je l’ai signalé (2), d’une culture catholique le plus souvent rejetée mais qui a formaté à leur insu leurs présupposés et leurs tics de pensée. Lire la suite

CHARLIE HEBDO (2) : « NOT IN MY NAME ! »

                    Nous avons vu hier les enfants d’une école musulmane de Paris brandir des pancartes « Not in my name ! », pas en mon nom !

            Si l’initiative vient bien d’eux, s’ils sont sincères, qu’est-ce qui se passe dans la tête de ces gamins ? Qu’est-ce qui se passe dans la tête des musulmans de France ?

            « Pas en mon nom », la tuerie de Charlie : alors, au nom de qui, au nom de quoi ? Lire la suite

CHARLIE HEBDO (1) : POURQUOI ?

               Les assassins de Charlie Hebdo ont déjà gagné, puisqu’ils ont touché la France au cœur, nous sommes bouleversés à l’intérieur de nous-mêmes.

            C’est ce qu’ils voulaient, bien joué.

            Devant ces évènements, chercher à comprendre n’est pas vain : c’est se donner les moyens de résister intérieurement. Lire la suite

UTOPIE NAZIE, CHRÉTIENNE, ISLAMIQUE : la fin du monde

L’utopie mène l’humanité depuis ses origines, et elle la mène au chaos.

Ce qui la caractérise, c’est la volonté d’établir une société parfaite. Elle balance entre le rêve et le projet, l’imaginaire et le programme, entre u-topia (le lieu qui n’est pas) et eu-topia (le lieu du bien).

Au 6e siècle avant J.C., elle a pris en milieu juif une forme religieuse qui a marqué définitivement le destin de la planète : le messianisme (1). J’en ai retracé le parcours dans Naissance du Coran, mais nous partirons ici de son expression la plus récente, le nazisme (2). Lire la suite

ALLAH OU’AKBAR !

            Allah ou’Akbar, Dieu est grand ! D’où vient ce cri de ralliement des musulmans ?

            Il faut remonter très haut, jusqu’aux Esséniens – une secte juive dont les textes, écrits au tournant du 1er millénaire, ont été retrouvés dans les grottes de Qumrân. Lire la suite

… ET SES ENFANTS MASSACRERAS (la tuerie de Peshawar)

                   « UN SEUL DIEU TU ADORERAS

                   ET SES ENFANTS MASSACRERAS »

            Le 16 décembre, cent trente deux enfants ont été massacrés par les Talibans dans une école militaire de Peshawar. Certains de ces enfants, qui se cachaient sous des tables, en ont été extirpés pour être froidement exécutés en masse.

            « Taliban », en arabe comme en pachtoun, désigne un étudiant dans une université musulmane. C’est donc au nom d’une idéologie religieuse que les Talibans ont massacré ces enfants.

            Comment est-ce possible ? Quel « Dieu » peut-il inspirer, ou exiger, pareille horreur ?

 I. Le sacrifice humain

          Dans toutes les civilisations depuis le néolithique, il a été pratiqué afin de s’attirer les faveurs des dieux. On a récemment proposé une interprétation intéressante : ces sacrifices auraient eu pour but de canaliser la violence d’un groupe humain en la déchargeant sur l’individu sacrifié. Le sacrifice humain assurait la cohésion de ce groupe, qui se protégeait de toute « violence intérieure » en l’évacuant dans un rite sacré.

            Pendant leur exil à Babylone, les Hébreux ont condamné avec horreur les sacrifices d’enfants. On lit dans la Torah, écrite à cette époque : « [les Babyloniens] vont même jusqu’à brûler au feu leurs fils et leurs filles pour leurs dieux ! Tu ne livreras pas tes enfants au feu de Moloch, Yahvé a tout cela en abomination. » (1)

            Ils ont inscrit ce rejet du sacrifice d’enfants dans un épisode bien connu du Livre de la Genèse. Dieu demande à Abraham de lui sacrifier son fils Isaac, et Abraham est prêt à s’exécuter. Mais au dernier moment, Dieu substitue un bélier à l’enfant. Dés lors, pour se concilier les faveurs de leur Dieu, les Juifs ne sacrifieront plus que des animaux.

 II. Le martyre pour Dieu

             On lit pourtant dans le Livre des Juges le récit du meurtre de la fille de Jephté par son père (2). Mais d’abord cette fille n’est pas une enfant, elle est en âge d’être mariée. Et puis ce meurtre est l’accomplissement d’un vœu prononcé par Jephté avant une bataille : s’il est victorieux, il sacrifiera la première personne qui viendra à lui – et c’est sa fille.

            Plus tard, la Bible raconte l’histoire de ces sept enfants Juifs qui préfèrent mourir sous la torture plutôt que de manger du porc. Avant d’aller au supplice, chacun tient le même discours  : « Dieu nous ressuscitera pour une vie éternelle, nous qui mourons pour ses lois. » (3) Ce n’est pas un meurtre – ils étaient libres d’apostasier. Ce n’est pas un suicide – comme Samson ils préfèrent mourir que de se soumettre. C’est le premier témoignage dans l’Histoire d’un martyre pour Dieu, et cet épisode devenu fameux aura des répercussions inattendues.

            D’abord sur les Esséniens et Zélotes réfugiés à Massada : ils préfèreront s’entretuer, femmes et enfants y compris, plutôt que de se livrer aux Romains.

            Ensuite sur le Coran, qui fait une large place au martyre pour Dieu (4). « Ceux qui ont combattu dans le Chemin d’Allah et qui ont été tués, je les ferai entrer dans les jardins [du Paradis]. Ne croyez pas que ceux qui sont tués dans le Chemin d’Allah sont morts : ils sont vivants, comblés de biens auprès de leur Seigneur, heureux de la grâce qu’Allah leur a faite [de mourir pour lui] » (5)

            Mais dans un de ses versets, le Coran reprend l’interdiction de la Torah : « Ceux qui, dans leur folie et leur ignorance, tuent leurs propres enfants, voilà ceux qui sont perdus. » (6)

            Explicite dans le Coran, l’interdiction du meurtre d’enfants ne concerne que les enfants des croyants. Ceux des militaires de Peshawar n’étant pas les leurs, les Talibans ont considéré qu’ils ne violaient pas le Coran en les massacrant.

            Mais suivaient-ils ses préceptes ?

 III. L’humanité coupée en deux

             Je l’ai montré dans Naissance du Coran, l’idéologie qui sous-tend ce texte a pris naissance dans le judaïsme, elle s’est radicalisée au tournant du premier millénaire : c’est le messianisme, qui a imprégné le christianisme avant l’islam et inspirera bien plus tard le communisme et le nazisme.

            Les messianistes séparent l’humanité en deux : « D’un côté l’aveugle et le sourd, de l’autre le voyant et l’entendant. » (7)

            D’un côté nous, de l’autre tous les autres.

            D’un côté les bons croyants (les prolétaires, le Herrenvolk), de l’autre les mal-croyants (les capitalistes, les Untermenschen).

            Nous et les autres, nous contre tous les autres.

            Pour un messianiste, ces « autres » ne méritent pas de vivre, ce ne sont pas des êtres humains. Les supprimer est une action agréable à Dieu, puisqu’elle purifie l’humanité de leur race maudite par Dieu.

            En se disant seul choisi par Dieu, le peuple Juif a inventé la notion de pureté raciale et il l’a transmise aux messianistes. Elle a contaminé le Coran qui en fait l’ossature de sa conception de la femme (8), et le nazisme l’a explicitée en décrétant qu’il irait jusqu’à tuer les enfants des races inférieures pour les éteindre à leur source.

            Les Talibans étaient donc parfaitement cohérents avec leur messianisme. Ils respectaient le Coran : « ce ne sont pas nos enfants que nous tuons. Ce sont les enfants de ceux qui s’opposent à nous, c’est-à-dire au Chemin d’Allah. »

         Ils ont évacué leur violence en s’en déchargeant sur des petits, ils ont assuré leur cohésion en supprimant les plus faibles. Dans leur esprit, était-ce  un acte rituel, à caractère sacré ? Je ne sais. Mais Allah, béni soit son nom, ne peut qu’approuver ce massacre de 132 innocents qui ne méritaient pas de vivre puisqu’ils n’étaient pas nés du bon côté – le leur.

            Des enfants qui avaient devant eux toute une vie, des promesses divines éteintes avant même d’avoir pu commencer à se réaliser.

                                                                     M.B., 21 décembre 2014.
 (1) Deutéronome 12,31 ; Lévitique 18, 21.
(2) Livre des Juges chap. 11.
(3) 2e Livre des Maccabées, chap. 7
(4) Voyez Naissance du Coran, chap. 19.
(5) Coran 2, 218 et 9,20. Coran 3, 169.
(6) Coran 6, 140.
(7) Coran 11, 24.
(8) Voyez Naissance du Coran, p. 108.

ET L’HOMME CRÉA DIEU ?

« Dieu créa l’Homme à son image… et l’Homme le lui a bien rendu. » Cette phrase célèbre, je voudrais l’examiner à la lumière d’un dialogue entre Edgar Morin et Tariq Ramadan. (1)

E. Morin rappelle que « les dieux sont le produit de l’esprit humain qui leur confère existence, transcendance, une force qui nous commande – et nous obéissons. Nous produisons des entités… qui ne pourraient pas exister sans nous. Et quand l’humanité mourra, ces dieux n’existeront plus. »

1- Il est évident que sans la conscience humaine il n’y aurait ni transcendance, ni d’ailleurs beauté ou vérité… C’est ce qui nous différencie des animaux, nous sommes des « animaux religieux », l’apparition du religieux signe l’apparition de l’humain sur terre.

2- Mais ce sont des religions que nous avons inventées en devenant humains, ce sont des dieux que nous avons façonnés à notre image. Nous avons construit un savoir sur les dieux, une science de Dieu, un discours sur Dieu : la théologie. Prétendant connaître l’identité de dieu, nous avons transmis ce savoir en l’élaborant de plus en plus. Transmettre, en latin tradere, tradition.

3- Affirmer que notre science des dieux disparaîtra avec nous, c’est une évidence que rappelait déjà saint Paul. Mais laisser à entendre que « Dieu », c’est-à-dire une forme de personnalisation de la transcendance, disparaîtra lui aussi, c’est passer de l’évidence à la spéculation, de la constatation à un a priori philosophiquement daté et marqué.

T. Ramadan répond à E. Morin en rappelant que les trois religions monothéistes se fondent sur une Révélation inscrite dans des textes. Il ajoute que « déterminer le rôle de la Révélation, c’est s’interroger sur ses limites. »

Pendant plus de mille ans, les chrétiens ont cru que Moïse avait écrit la Torah sous la dictée de Dieu en personne. Pie XII ayant autorisé en 1943 l’exégèse historico-critique de la Bible, ils finirent par admettre que ce sont des prophètes, des apôtres, des disciples anonymes qui avaient écrit les textes sacrés. Alors se posa la question fondamentale : Dieu est-il l’auteur de la Révélation ? La Révélation est-elle humaine, ou divine ?

Replaçons les choses dans l’épais tissu de l’Histoire. Au cours des siècles, quelques hommes, quelques femmes ont fait l’expérience intime d’une relation avec une transcendance qu’ils individualisaient en la nommant « Dieu ». Cette expérience, elle était inexplicable en termes psychologiques, sociologiques, médicaux, mais elle a existé et E. Morin le rappelle : « Je ne crois pas en Dieu, mais la mystique m’intéresse. Que des mystiques aient eu des contacts avec Dieu, c’est arrivé ! »

Des hommes et des femmes de toutes cultures, d’époques et de milieux très différents. Certains appartiennent au mythe – comme Abraham ou Moïse – mais un mythe construit et enrichi par les anonymes qui l’ont transmis et avaient fait, eux, l’expérience qu’ils prêtent à leurs héros. D’autres appartiennent à l’Histoire, comme Jésus. Leur expérience a été transmise et mise en forme par des écrivains le plus souvent anonymes : le cas de Paul de Tarse est unique, celui d’un apôtre qui écrit lui-même le récit de son expérience mystique.

Ensuite viendront de nombreux témoins – comme Thérèse d’Avila – dont les textes ne sont pas considérés comme révélés, bien qu’ils traduisent une expérience réelle de l’Invisible.

Les textes les plus anciens ont été retenus au terme d’un long processus de sélection. C’est l’Église apostolique qui a finalement choisi, parmi une soixantaine, quatre évangiles qu’elle considère comme « révélés ». Non sans les avoir corrigés, amplifiés parfois. L’ambition de l’exégèse historico-critique est de replacer ces textes dans leur contexte linguistique, historique, sociologique, politique pour tenter de retrouver, derrière les intentions et les ambitions des rédacteurs, la fraîcheur et l’authenticité de l’expérience initiale.

Celui ou celle qui a expérimenté la réalité de la transcendance ne trouvant pas de mots pour le dire, il en parle par images, par métaphores. La poésie est le mode privilégié de la Révélation, voyez entre autres les Psaumes, le Cantique des Cantiques ou les paraboles de Jésus.

Hélas, les religions ne sont pas poétiques. Leur intention inavouée est de transformer l’expérience in-dicible des témoins en formulations de plus en plus précises, en dogmes, en lois morales ou sociales. Car il s’agit avant tout de prendre le seul pouvoir qui dure (et ne coûte rien), le pouvoir sur les esprits et sur les cœurs de larges masses humaines.

Ce sont les religions qui ont été créées par l’Homme pour établir sa domination sur d’autres hommes. Mais derrière chacune se cache, plus ou moins éloignée, l’expérience de quelques authentiques explorateurs de la transcendance.

Parfois, la distance entre le texte sacré et l’expérience initiale est courte, comme dans les paraboles de Jésus. Parfois elle grandit, comme dans les discours philosophiques attribués à Jésus par le quatrième évangile (2). Parfois elle est considérable, comme dans toute une partie du Coran marquée par l’idéologie meurtrière du messianisme (3).

Mais – au prix d’un travail personnel plus facile aujourd’hui qu’hier – chaque religion offre l’accès à l’expérience réelle, in-dicible, de Celui que les théologiens appellent « Dieu ».

Disons-le autrement : les religions mènent à Dieu, à condition de savoir les dépasser.

                                                            M.B., 1er décembre 2014
 P.S. : Oui, sur pareil sujet c’est un peu court, mais je suis très pris par la mise au point de mon prochain bouquin…

(1) Au péril des idées, Presses du Châtelet, Paris, 2014, pp. 48-53.

(2) Voyez à ce sujet L’évangile du treizième apôtre, aux sources de l’évangile selon saint Jean.

(3) Voyez Naissance du Coran, aux origines de la violence.

L’UTOPIE SOCIALISTE : LES MOTS, ET LA RÉALITÉ

            Utopie vient du grec où-topos qui signifie exactement « lieu non-inexistant. »

            L’utopie est une réalité virtuelle, qui n’existe nulle part ailleurs que dans les mots qui la décrivent.

            Des mots qui font rêver à une société parfaite, dans laquelle les individus vivraient dans l’harmonie, l’égalité, l’abondance.

Le premier « programme de gauche »

            Je vous renvoie à un article écrit en 2012 dans ce blog sur « Le premier programme de gauche » attesté par l’Histoire. C’était à Jérusalem, peu après la mort de Jésus. Chaque converti à la nouvelle religion était invité à « ne pas considérer comme sa propriété l’un quelconque de ses biens… Nul parmi eux n’était [plus] indigent : ceux qui possédaient des terrains, des maisons [ou des biens] les vendaient, apportaient l’argent et le déposaient aux pieds des apôtres. Chacun en recevait une part selon ses besoins. » (1)

            Le résultat, ce fut la faillite de l’Église de Jérusalem. Une faillite tellement retentissante, que Paul de Tarse fut obligé d’organiser dans tout l’Empire une collecte pour venir en aide à la communauté socialiste de Jérusalem, sinistrée financièrement.

            Pourtant Jésus n’a jamais condamné le système capitaliste qui était en vigueur de son temps. Jamais il n’a condamné la richesse des riches : il conseille seulement de se « faire des amis avec l’argent trompeur », c’est-à-dire de bien gérer son capital, dans la justice (cliquez).

 François Mitterrand et l’argent

             Faut-il rappeler que Mitterrand a d’abord été élève des bons Pères d’Angoulême avant de faire ses classes politiques chez les Pères Maristes de la rue de Vaugirard ? C’est en catholique convaincu qu’il écrivait alors : « Il n’y a qu’un seul rôle à jouer dans les groupes politiques auxquels il faut adhérer, et qui sont admis par l’Église : les directives et les principes de notre foi… Seul le christianisme est capable d’entreprendre une rénovation totale. » (2)

            En 1968, après un parcours tortueux à Vichy d’abord puis sous la IVe République, il devient un « homme de gauche ». C’est dans le plus pur jargon catholique qu’il explique sa conversion au socialisme : « Je ne suis pas né socialiste, la grâce efficace a mis longtemps à faire son chemin jusqu’à moi. J’ai dû me contenter de la grâce suffisante… Le socialisme… dispose de plusieurs vérités révélées et, dans chaque chapelle, des prêtres qui veillent… J’ai lu ses livres sacrés… Hélas, le socialisme produit plus de théologiens que de servants. »

            À cette époque, Guy Mollet dira de lui : « Mitterrand n’est pas devenu socialiste, il a appris à parler socialiste, nuance ! »

            Des mots donc, les mots de l’utopie : « Les socialistes estiment qu’il ne peut exister de démocratie réelle dans la société capitaliste. C’est en ce sens qu’ils sont révolutionnaires. Le socialisme a pour objectif le bien commun et non le profit privé. Il ne s’agit pas d’aménager un système, mais de lui en substituer un autre. »

            Et encore : « La structure économique du capitalisme est une dictature… La mutation que nous proposons doit aboutir à la suppression du capitalisme. »

            Des mots qu’il enfonce au Congrès d’Épinay de 1971 : « Réforme, ou révolution ? … Oui, révolution ! Rupture avec l’ordre établi, avec la société capitaliste. »

            Et enfin, cette profession de foi qui en rappelle une autre :

            « Le véritable ennemi, le seul… c’est… toutes les puissances de l’argent, l’argent qui corrompt, l’argent qui achète, l’argent qui écrase, l’argent qui tue, l’argent qui ruine, et l’argent qui pourrit jusqu’à la conscience des hommes !

            On sait ce qu’il en sera de l’utopie quand elle sera confrontée à la réalité : en 1983, virage à 180° et gestion prudente de la société capitaliste. Avec des trous à boucher.

            Même chose chez François Hollande : un discours de campagne où il affirme que son « seul ennemi, il est invisible, c’est la finance ! » Et deux ans plus tard, tournez casaque.  Avec des trous qui se creusent.

            Autrement dit, d’abord un discours utopique pour attraper les mouches. Car il y a dans la société française, depuis 1792, une stupéfiante permanence du gauchisme utopique. Il ressurgit périodiquement, en 1848, en 1871 avec la Commune de Paris, en 1936, en mai 1968.

            Cette frange de la société française parle haut et fort, descend dans la rue, clame l’utopie, le « lieu de nulle part. »

            Et ensuite, vient la réalité.

            L’utopie ne sert que quand on s’en sépare.

          On se souvient du discours de Tony Blair devant le Parlement Français : « Il n’y a pas une économie de gauche et une économie de droite, il y a l’économie qui marche et celle qui ne marche pas. »

            Si l’utopie pouvait devenir réalité, si l’idéologie socialiste pouvait « marcher », il y a longtemps que la planète serait socialiste, et moi le premier.

            Car l’utopie est fascinante, elle est parée de tous les attraits, elle captive comme un rêve éveillé.

            Mais les vrais réveils sont vraiment douloureux.

                                                M.B., 21 novembre 2014
(1) Actes des apôtres, 4, 32.
(2) Je tire ces propos de François Mitterrand de l’excellent ouvrage de Catherine Nay, Le noir et le rouge, Grasset, 1984.