CINQUANTE ANS APRÉS VATICAN II : le chant du cygne ?

          Ils étaient tous là, ce 11 octobre 1962.

          Tous assis en rangs d’oignons, le crâne rasé, le visage fatigué et les yeux cernés par l’observance monastique. « Mes frères ! », me suis-je dit en les regardant !

          Deux jours auparavant, j’avais tout quitté pour entrer au noviciat de cette abbaye bénédictine.

           Tous assis, fascinés par cette petite boîte (prêtée pour l’occasion) dans laquelle défilaient des images somptueuses. Ciel ! une télé, à l’intérieur des murs de l’abbaye ! C’était la première fois depuis sa fondation, une télé pour voir le pape marcher vers l’autel dans la nef de St Pierre de Rome.

          La deuxième fois, ce serait en juillet 1969, pour voir un autre homme marcher sur la lune.

          Avec le Vatican et la lune, les moines avaient fait le tour de l’univers : plus jamais une télé ne franchirait le seuil de l’abbaye.

           Quand le pape Jean XXIII, agenouillé devant le maître-autel, s’est levé pour ouvrir solennellement le Concile Vatican II, en l’abbaye lointaine les moines se sont dressés, d’un seul bloc. Et c’est debout, figés d’émotion, qu’ils ont entendu les premier mots du pape : « Ego, papa Johannes… »

          Je les entends encore, comme si c’était hier.

           Dans mon milieu de bourgeoisie athée, on ne parlait pas du Concile : mais sur la planète, son annonce avait suscité une curiosité et un espoir immenses. En m’accueillant le 9 octobre, le Père Abbé (mon supérieur) m’avait seulement dit : « Mon frère, un concile va s’ouvrir dans deux jours, beaucoup de choses vont changer. En attendant, vous vivrez ici comme un mérovingien. »

          Je devins donc un mérovingien en attente de mutations.

           La Curie romaine avait annoncé que le Concile durerait trois semaines : il a duré quatre ans. Deux mille évêques au chevet de l’Église et du monde pendant quatre ans.

          La première session fut un round d’observation, qui commença par le rejet des Pères conciliaires de tous les textes préparés par la Curie, et qu’elle voulait leur faire voter tels quels pour se débarrasser au plus vite de cette assemblée dont elle se méfiait.

           Ầ juste titre : les évêques avaient bien l’intention de se faire entendre.

           Jean XXIII mourut peu après la fin de cette première session. Il y en eût trois autres, qui suscitèrent dans l’Église catholique et dans le monde une fermentation incroyable, dont devaient en partie sortir les révoltes de mai 68 : un monde nouveau allait naître ! Enfin, la voix du Jésus de l’évangile allait se faire entendre, par-dessus et au-delà de l’épaisse carapace des traditions et des dogmes !

           Des textes furent votés, qui ouvraient en effet les perspectives d’un aggiornamento, d’une mise à jour de l’Église. Parmi eux :

           1. Un texte sur la liturgie, qui introduisait la langue et les coutumes de chaque peuple dans la prière officielle de l’Église. Symbole parlant, visible, de sa volonté de s’adapter à un monde qui avait changé depuis la Renaissance.

            2. Un deuxième sur l’œcuménisme, qui aurait rendu possible l’union de tous les chrétiens. Dans les couloirs de l’abbaye, on avait placardé une grande affiche : une église catholique avec son clocher, une orthodoxe avec son bulbe et un temple protestant, qui n’étaient plus séparés que par les ruines de murs écroulés.

          La légende : « Les murs de la séparation ne montent pas jusqu’au ciel ! »

           3. Un troisième sur l’ouverture de l’Église au monde contemporain, qui n’était plus considéré comme un terrain de jeu occupé par les forces du Mal, mais l’espace dans lequel les hommes et les femmes trouveraient le chemin du salut, grâce à une Église accueillante.

           Après des discussions épiques, un dernier texte ne fut pas voté : celui qui transformait le gouvernement de l’Église en instituant la collégialité épiscopale. Une majorité d’évêques voulaient abolir la monarchie papale absolue, les décisions étant prises par le pape et par les évêques.

          Devant les menaces de la minorité conservatrice, le pape Paul VI céda et ‘’se réserva la question’’.

           En octobre 1967, un an après la clôture du Concile, j’arrivai à Rome, petit étudiant perdu dans la Ville éternelle.

          J’ai assisté à la rencontre historique entre le Patriarche Athénagoras et Paul VI, à St Paul-hors-les-murs. Après la cérémonie, Athénagoras a voulu recevoir les moines un à un : quand je me suis agenouillé devant lui, il a pris ma tête dans ses mains fines et a embrassé mon crâne rasé : sur ma tête, l’Orient venait de rencontrer l’Occident.

           C’était un sommet, après lequel il n’y eût plus que glissades et abandons du formidable élan – et de l’immense espoir – suscités par le Concile.

          Arrivé au pouvoir en septembre 1978, Jean-Paul II s’employa à revenir en arrière, aidé efficacement par un certain Joseph Ratzinger.

           1. Sur la liturgie, les conservateurs faisaient une fixation à cause de sa visibilité. Jean-Paul II tint bon, mais son successeur officialisa le retour aux rites de la Renaissance.

           2. Sur l’œcuménisme, des conversations, discrètes, avaient été entamées entre Paul VI et l’archevêque de Westminster. On était sur le point de reconnaître la validité des ordinations anglicanes, réintégrant ainsi dans l’Église catholique non seulement l’Église anglicane (présente partout dans le Commonwealth) mais les Méthodistes américains.

          Dès l’arrivée de Jean-Paul II, un coup d’arrêt définitif fut donné à ces conversations : les murs de la séparation montaient bien jusqu’au ciel.

           3. L’ouverture au monde : le polonais fit une fixation sur la sexualité, et remplaça l’ouverture au monde par des voyages dans le monde, ce qui n’était pas la même chose.

           Enfin, Paul VI avait mis en œuvre un timide essai de collégialité épiscopale : Jean-Paul II y mit brutalement fin. On lira dans ce blog le témoignage de Mgr Rembert Weakland (cliquez), avec lequel j’ai vécu pendant quatre ans, sur la brutalité de la reprise en mains de l’autorité monarchique de l’Église.

            On dit que les cygnes, avant de mourir, déploient leurs ailes pour lancer un dernier chant. Un demi-siècle plus tard, on constate que Vatican II a été le chant du cygne de l’Église catholique. L’occasion qui s’offrait à elle – redevenir ce qu’elle prétend être, un ferment qui fait lever la pâte – a été manquée.

          Une occasion qui ne se représentera pas.

           Avant de mourir le 31 août dernier à l’âge de 85 ans, le cardinal Martini rédigea son testament, dont voici un extrait (1) :

           L’Eglise est fatiguée, dans l’Europe du bien-être et en Amérique. Notre culture a vieilli, nos églises sont grandes, nos maisons religieuses sont vides et l’appareil bureaucratique de l’Eglise gonfle, nos rites et nos habits sont pompeux. Ces choses expriment-elles ce que nous sommes aujourd’hui ? Nous nous trouvons là comme le jeune homme riche, qui s’en va triste, lorsque Jésus l’appelle à devenir son disciple. Où sont chez nous les héros desquels s’inspirer ?

          L’Eglise est en retard de 200 ans. Comment se fait-il qu’elle ne se réveille pas ?

           Il semble qu’il soit trop tard : la planète s’est aperçue qu’elle n’avait plus rien à attendre de cette Église qui ne vit plus que de ses souvenirs.

          Trop tard pour se réveiller : le réveil a sonné le 11 octobre 1962, il a sonné longuement pendant quatre ans.

          L’Église l’a réduit au silence, et s’est retournée sur elle-même pour se rendormir.

                           M.B., 9 octobre / 11 octobre 2012

(1) Le Corriere della Sera du 1 septembre 2012.

CINQUANTE ANS APRÉ VATICAN II : la dés-espérance

          Ầ la fin du 1° siècle, L’Empire romain commençait à se défaire de partout, les religions orientales s’implantaient dans un chaos social et politique de plus en plus insupportable.

          Dans ce contexte troublé, l’une de ces religions étrangères souleva autour de la Méditerranée une immense espérance : le christianisme.

           En se séparant du judaïsme, le christianisme avait conservé sa principale caractéristique, l’idéologie messianique. Trois piliers :

 – L’utopie (inventer un autre monde, meilleur que celui-ci),

L’apocalypse (cette utopie se réalisera plus tard, dans une fin du monde violente),

– Et l’attente d’un homme providentiel (le Messie) dont la venue fera naître ce Monde Nouveau.

 I. Le temps de l’espoir

           Les premières générations chrétiennes semblent avoir tenu ces promesses. Une communauté de frères solidaires (c’est au sommet qu’on se déchirait, pas à la base), la fin de l’argent-roi. Malgré s. Paul, des femmes respectées, actives et responsables, certaines ayant même le titre d’apôtres. Une morale familiale, et une morale tout court. La fin des classes sociales, le culte sacrificiel remplacé par un culte en esprit

           Tout cela suscita dans l’Empire mourant une vague d’espoir sans précédent : l’utopie était en train de se réaliser, un monde nouveau naissait sous les yeux des croyants.

          Mais le christianisme n’avait pas abandonné les deux autres piliers du messianisme, l’apocalypse et l’attente du Messie. C’est seulement quand le Christ reviendrait que le Monde Nouveau prendrait définitivement forme. Alors, les ‘’méchants’’ seraient anéantis dans un cataclysme et les ‘’Justes’’ triompheraient. Lisez, entre autres l’Épître aux Hébreux et l’Apocalypse dite de saint Jean : la violence extrême de ces textes fondateurs du christianisme se retrouvera mot pour mot, six siècles plus tard, dans le Coran.

           Quand les Barbares dévastèrent ce qui restait de l’Empire romain, l’espérance d’une vie meilleure après la mort permit aux peuples devenus chrétiens de supporter leurs immenses souffrances.

          Aux V° et VI° siècles, la seule autorité, la seule organisation, la seule colonne vertébrale de l’Occident ruiné furent leur clergé, leurs monastères (scriptorium, écoles, hospices) et leurs papes.

          En ces temps-là la sécurité, la justice, la charité, l’enseignement, la culture et l’art, c’était l’Église.

           Le christianisme semblait avoir accompli ses promesses d’espérance.

 II. Le messianisme dévoyé

           Vint alors l’ivresse du pouvoir.

          Pour légitimer sa toute-puissance, l’Église fabriqua deux faux documents : la Donation de Constantin, par laquelle elle s’attribuait la primauté sur l’Orient et l’autorité suprême sur l’Occident. Les Fausses Décrétales, qui établissaient l’immunité juridique des évêques et faisaient d’eux la source unique du Droit.

          En propageant la doctrine du souverain de droit divin, le théologien de Charlemagne, Alcuin, acheva la transformation de l’Occident en théocratie.

           S’opéra alors une transformation radicale du messianisme chrétien.

          Officiellement, l’Église attendait toujours le retour du Christ-Messie : mais en réalité, dans les faits comme dans sa doctrine, elle se substitua à lui. Le Messie, c’est-à-dire l’unique instrument du salut des Hommes, désormais c’était elle, l’Église.

          En son sein (et nulle part ailleurs) résidait le salut de l’humanité et la fin de ses souffrances. Le slogan des origines – « Jésus reviendra, Maranatha » – fut remplacé par un autre : « Hors de l’Église, point de salut, extra ecclesiam, nulla salus. »

           Passé inaperçue, cette transformation idéologique eût des conséquences considérables.

          Désormais ce n’est plus le Messie qui réaliserait l’utopie, mais une organisation humaine. Et cette organisation – l’Église – s’attribuait le droit à la violence qui accompagne toute apocalypse : violence sur les esprits, par le monopole de la vérité, et violence physique par la chasse aux dissidents, les hérétiques.

          L’utopie ? Elle était abandonnée à tout jamais, puisque l’Église avait pris le pouvoir : il n’y aurait pas d’autre monde que celui-ci. L’Église recueillit le pouvoir des rois pour le confier à ses Princes.

          Devenue incontestable, elle ne contesterait plus l’ordre du monde. Jésus avait imprudemment parlé d’un Royaume : elle établit le sien. Ầ Canossa, l’Empereur Henri IV alla s’humilier publiquement, pieds nus dans la neige, devant le pape Grégoire VII.

          Moment symbolique, par lequel le Pontife souverain montrait à tous que c’était bien lui le maître de l’univers.

           Dans la chrétienté, l’espoir avait été remplacé par le pouvoir.

 III. L’autre utopie : l’islam

           Au moment où l’Occident oubliait l’espérance d’un Messie-individu pour se soumettre à une Église-messie, en Orient un texte se diffusait, qui se présente lui-même comme une arme de guerre : le Coran.

          On sait maintenant qu’il puise ses sources dans un judéo-christianisme totalement messianique. Mais on voit que lui aussi avait abandonné l’espérance du retour d’un Messie-individu, pour la remplacer par la création d’une communauté-messie, l’Umma musulmane.

          Deux communautés, deux puissances messianiques se trouvèrent dès lors dans un face-à-face mortel. Elles ne pouvaient que s’affronter, elles s’affrontent toujours.

          Ầ Lépante, la flotte papale donna un coup d’arrêt à l’invasion de l’Umma, pendant que sur terre les souverains espagnols commençaient la reconquista.

           Affaiblie, divisée, l’Umma musulmane entra en somnolence pour quelques siècles.

           En Occident cependant, le désir d’utopie n’était pas mort, il connaissait des sursauts : les Vaudois, les Cathares, les Dolciniens… Rome créa l’Inquisition pour leur faire comprendre que si l’Église prêchait l’évangile, elle n’avait aucunement l’intention de le mettre en pratique.

          Plus fort qu’elle, Martin Luther créa d’autres Églises, vite semblables à celle de Rome par leur appétit de pouvoir. Les musulmans se tenant tranquilles, les chrétiens eurent tout le loisir de se faire la guerre entre eux.

           En Occident, plus personne ne rêvait d’espoir.

           Vinrent les Lumières, les Révolutions, les Restaurations. Au XIX° siècle, où donc l’espoir s’était-il réfugié ? Dans la révolution industrielle et agricole. Devenu riche, l’Occident ne perdait plus son temps à rêver d’utopies.

          Quoique… Passée des mains du clergé à celles de la bourgeoisie, la richesse excitait la convoitise des pauvres. Karl Marx inventa alors une utopie qui se substituerait – pensait-il – à celle de l’évangile : la société sans classes, la dictature du prolétariat.

           Ce fut un incroyable renouveau de l’espoir : le Grand Soir n’était pas pour plus tard, c’était pour ce soir. « Le changement, maintenant ! » La moitié de l’humanité se reprit à rêver.

          Devant une utopie facile à comprendre, efficace, l’Église sentit le danger : il ne pouvait pas y avoir sur terre d’autre utopie que la sienne. Même si personne ne comprenait plus rien à ses dogmes, aucun autre ne devait prendre leur place.

           Jean XXIII décréta un Concile, une ‘’mise à jour’’… mais de quoi ? De l’immense édifice dogmatique ? Dès l’ouverture de la 2° session, son successeur mit les points sur les i. Il assigna au Concile un seul but, répondre à la question : « Église, que dis-tu de toi-même ? ».

          Les deux mille Pères conciliaires se penchèrent donc sur leur nombril. On s’occuperait du fonctionnement de l’Église, sans le bouleverser. On dirait au monde qu’il était à nouveau digne d’intérêt, sans répondre à son besoin d’espérance. Bref, on astiquerait l’écorce de l’arbre, sans toucher à la seule chose qui aurait pu soulever comme autrefois la planète : le retour de l’utopie.

           Entre temps, personne en Occident ne s’était aperçu que les musulmans s’étaient réveillés avec Mohammed Abdelwahhab, ni que son wahhabisme avait inspiré en 1928 Hassan el-Banna, fondateur des Frères Musulmans.

          Uniquement préoccupée d’elle-même, l’Église catholique ignora totalement l’émergence d’une idéologie bien plus dangereuse que le communisme. Pour se réveiller – avec nous, qui n’avions rien vu venir non plus – dans un XXI° siècle où elle brillerait par son absence.

           Une absence idéologique, la pauvreté d’une pensée dogmatique que le Concile n’avait eu ni l’ambition, ni peut-être les moyens de repenser.

           Tandis qu’en face, le monde musulman avait ses certitudes idéologiques, son utopie de conquête, et la ferme volonté de les imposer aux occidentaux qui ne croyaient plus en rien, pas même en eux-mêmes.

 III. Le temps de la dés-espérance

           Lui aussi, Jésus avait annoncé un monde nouveau, mais pas pour plus tard : pour tout-de-suite, dès maintenant.

          Et pas au prix d’une apocalypse : il n’a jamais prêché la Révolution. Connaissant l’obsession messianique juive, il a catégoriquement refusé que ses disciples le prennent pour un Messie. Quand Pierre lui dit « Tu es le Messie ! », il menace ses disciples pour que jamais plus ils ne disent une chose pareille à son sujet (Mc 8,30).

           Les individus, comme les peuples, ont besoin d’utopies, c’est-à-dire d’un espoir que demain sera meilleur qu’aujourd’hui, qu’un autre monde que celui-ci est possible.

          Que nous ne sommes pas condamnés à la fatalité, que l’impasse n’est que provisoire.

          Quelle utopie ? Peu importe, peut-être. Demande-t-on à une utopie de se réaliser, ou de nous donner l’énergie du lendemain, un rêve vers lequel aller ?

           Toutes, elles ont fait faillite avec des résultats souvent dévastateurs.

          Il y a pourtant eu en Occident une voix, qui s’est fait entendre. Que disait-elle ?

           « Ce monde-ci est à bout de souffle. Je vous propose un changement, maintenant. Pas un bouleversement social par le haut, mais une transformation de chacun, à son niveau. Pour changer la société, commence par te changer toi-même. Met ton espoir dans la contagion, pas dans la Révolution. »

           Entrés dans le temps de la désespérance, pouvons-nous rêver aujourd’hui que la voix du prophète galiléen soit à nouveau entendue ?

 

                                       M.B., 11 octobre 1962 / 11 octobre 2012

Si ce sujet vous a intéressé, voyez dans ce blog :

Cinquante ans après Vatican II : le chant du cygne ?

– La série  »Peut-on changer le monde ? » 1 ; 2 ; 3 (cliquez sur les chiffres)

– « Jésus, le premier altermondialiste  »

– « La mondialisation, Jésus, le christianisme… et nous »

– « Messianismes et problème palestinien »

– « Les chrétiens, les musulmans et l’Histoire »

– « Crise de la civilisation occidentale et choc des fondamentalismes »

–  « La crise de l’Occident : fondamentalisme musulman et chrétien face à face

– « Mondialisation : fin du catholicisme ? »

 

DÉMISSION DE BENOIT XV : la fin de l’incarnation ?

          Un nouveau pape, c’est un peu comme les saisons qui se suivent : ça va, ça vient, et rien ne change. Que restera-t-il de celui-là ?

 Un pape écrivain

           Pendant son pontificat, Benoît XVI a publié deux livres sous le nom de Joseph Ratzinger. Or un pape, ça fait des Bulles, des Encycliques, des Motu Proprio, mais jamais à titre personnel : quand le pape parle ou publie, à travers lui c’est l’Église (c’est-à-dire Dieu) qui s’exprime, jamais l’individu.

          Dès son élection le pape cesse d’être un particulier, l’homme disparaît derrière la fonction divine.

          Jusqu’alors, un pape qui signerait de son ancien nom un livre destiné à un vaste public, cela ne se concevait pas. En écrivant ‘’je’’ au lieu du ‘’Nous’’ traditionnel, en séparant l’écrivain du pape, Ratzinger plantait un coin qui créait une première fêlure dans le trône de Pierre.

           Mais il y a plus : ces deux livres ne sont pas des pavés doctrinaux, ils se présentent explicitement comme une recherche exégétique sur la personne de Jésus de Nazareth.

          Le pape (ou plutôt Mr. Ratzinger) voulait-il ainsi contribuer lui aussi à la Quête du Jésus historique (cliquez) ? Non, il s’efforçait seulement d’éteindre l’incendie provoqué par ses chercheurs. Jusqu’ici, l’Église avait superbement ignoré ces exégètes, dont les travaux remettent en cause le dogme de l’Incarnation, la nature à la fois humaine et divine de Jésus. En se mettant à leur niveau, en acceptant de croiser le fer avec eux, en devenant chercheur parmi les chercheurs, Ratzinger enfonçait un peu plus le coin dans la fente qui fragilisait le trône de Benoît XVI.

          Car un pape ne peut pas participer à la recherche de la vérité.  Un pape ne cherche pas la vérité : il la publie au nom de l’Église qui la possède.

          Ratzinger écrivain-chercheur tournait ainsi le dos à Benoît XVI pape : inédite schizophrénie.

 La fin de l’incarnation ?

           Après avoir fait du pape le successeur de Pierre, au fil du temps les catholiques l’ont transformé en Vicaire du Christ. Vicaire, c’est-à-dire son représentant sur terre. En quelque sorte son double, son incarnation visible.

          Au haut Moyen âge, la Règle de saint Benoît reprit à son compte cette idéologie et l’appliqua aux moines : pour chacun d’eux affirme-t-elle, l’Abbé c’est le Christ.

          Tu es Petrus était devenu Tu es Christus.

           C’est pourquoi les papes sont élus à vie. On n’endosse pas temporairement la nature christique : quand on en a été revêtu, on ne peut plus s’en défaire que par la mort.

          Un pape ne démissionne pas. Le Christ ne démissionne pas, il meurt.

           Nécessaire puisqu’elle tient à son identité papale, la mort du Pontife se doit d’être souffrante et publique, comme le fut celle du Christ. Jean-Paul II l’avait parfaitement compris : en mettant en scène son agonie, en affichant heure après heure sa douloureuse descente au tombeau sur les écrans du monde entier, il réaffirmait l’incarnation du Christ en sa personne. Grâce à lui, en 2005 nous avons pu sans quitter nos fauteuils passer quelques semaines au pied du Golgotha.

           Il remettait aussi au premier plan ce dogme qui colle au catholicisme depuis ses origines : il n’y a de rédemption que par la souffrance. Notre souffrance, dit Paul de Tarse, est bonne et souhaitable puisqu’elle ajoute ce qui manquait à celle du Christ en croix.

          « On ne descend pas de la croix », aurait répondu Jean-Paul II à ceux qui lui suggéraient de démissionner.

           Benoit XVI démissionne, il demande à mourir comme un homme ordinaire ? Il prive ainsi les catholiques de la mort sacrificielle et publique du Christ réincarné en sa personne. Il les prive du spectacle de son agonie et de sa souffrance, il semble même leur refuser d’alimenter ce dolorisme dans lequel ils se complaisent avec délectation.

           Les catholiques de la base ne s’y sont pas trompés, qui expriment leur désarroi avant de saluer, dépités, le courage d’un pape se dérobant à un Golgotha qui leur était dû.

          J’ai quand même entendu quelques officiels murmurer ce qui les inquiète le plus : la démission du pape Benoît devenu homme ordinaire enfonce toujours plus le coin avec lequel l’écrivain Ratzinger fendillait déjà le dogme de l’incarnation.

           Quand la chrétienté se rendra compte de ce que signifie cette démission, ira-t-elle jusqu’ou bout ? Après l’abandon de l’incarnation christique du pape, s’interrogera-t-elle sur la réalité et la pertinence de son dogme fondateur, l’incarnation du Christ ?

          Reviendra-t-elle enfin à la personne lumineuse de l’homme Jésus, qui a toujours eu horreur de la souffrance et a tout fait de son vivant pour la soulager ? (1)

                                                  M.B., 12 février 2013

 (1) J’ai développé ce point dans Le silence des oliviers, qui va paraître prochainement en  »Livre de Poche » sous un nouveau titre, Jésus, mémoires d’un Juif ordinaire.

PAPY PAPE PART : un pape s’en va, la papauté reste

« L’Église est une barque qui prend l’eau de toutes parts » : ce commentaire lucide et désabusé, c’est à Benoît XVI lui-même qu’on le doit, lors de son élection.

Pendant près de vingt ans, il avait été le Premier Ministre de Jean-Paul II : affaires de mœurs, pédophilie, opacité complice, trafics financiers, ambitions et luttes de pouvoir au Vatican – tout ça, il connaissait par cœur en pénétrant au centre du ring. Alors, pourquoi jette-t-il l’éponge avant la fin du combat, avant d’être évacué comme il se doit, inanimé, sur une civière ?

Qu’une partie du clergé soit dévoyée, infidèle, corrompue, cela ne date pas d’hier et n’a jamais fait couler l’Église. Le pape peut les dénoncer, « ces gens-là ce n’est pas nous, ce n’est pas mon Église ». Il l’a fait, partiellement.

A eux seuls, des rameurs médiocres ne provoquent pas le naufrage d’une barque. Ce que le pape dit, c’est que la coque elle-même est pourrie, il y a des voies d’eau. Il se voit incapable de les colmater, et quitte la barre d’une barque qui « prend l’eau de toutes parts ».

La principale voie d’eau, l’a-t-il au moins identifiée ? Je crois que oui.

Pendant son pontificat, il a écrit trois livres auxquels il attachait tant de prix qu’il n’a pas voulu les publier en tant que pape, sous le nom de Benoît XVI, mais en tant que chercheur, sous le nom de Ratzinger : chose tout à fait inédite (cliquez).

Ces livres n’ont qu’un seul objectif : démontrer une fois de plus que Jésus et le Christ ne font qu’un. Que la vie de Jésus, c’est la vie de Dieu incarné sur terre.

Protéger le dogme de l’Incarnation, menacé par les chercheurs de la Quête du Jésus historique (cliquez).

Réaffirmer que Jésus était Dieu, et qu’il a fondé l’Église : « Tu es Pierre, et sur cette pierre… ». C’est vrai, parce que c’est Jésus-Dieu qui l’a dit, c’est écrit.

Or on sait maintenant que tout ce qui est écrit dans les évangiles ne vient pas du Christ-Dieu, ne vient même pas toujours de l’homme Jésus. On sait qu’avant de nous parvenir, les évangiles ont été remaniés par les deux premières générations chrétiennes qui avaient un but : prendre le pouvoir.

Le seul pouvoir qui dure, parce qu’il va être gravé dans une civilisation qu’il contribuera à fonder : le pouvoir sur les esprits et les cœurs.

Le pouvoir spirituel, c’est-à-dire religieux : le pouvoir des dogmes.

Et ceux qui ont écrit les évangiles dans leur version finale ont parfaitement réussi, puisqu’après une brillante carrière de dix-sept siècles, l’Église est toujours là.

Mais elle prend l’eau, dit le pape sortant. Où ça, comment ça ?

La principale voie d’eau, c’est la corrosion du dogme fondateur de l’Église sous la morsure des chercheurs de la Quête du Jésus historique. C’est la fin, mise en évidence par leurs travaux scientifiques, du dogme qui commande tous les autres, celui de l’Incarnation. Si Jésus n’était pas Dieu en même temps qu’homme, s’il n’était qu’un homme – pire que cela, un Juif ! -, s’il n’est pas ressuscité, alors « vaine est notre foi » disait déjà s. Paul.

Pape érudit, parfaitement au courant des recherches de la Quête, Benoît XVI a publié ses trois livres pour tenter de colmater la voie d’eau qu’elle ouvre. Il est conscient de n’y être pas parvenu, et jette l’éponge.

Pourquoi ? Après tout, les travaux des exégètes de la Quête sont pratiquement inconnus du public, on ne les enseigne dans aucun catéchisme. Pourquoi ne pas laisser quelques chercheurs publier des livres que personne ne lit, pourquoi réaffirmer le dogme de l’Incarnation, comme s’ils risquaient de le mettre en péril par leurs ouvrages savants, confidentiels ?

C’est que le peuple chrétien leur donne raison sans avoir eu besoin de les lire.

C’est que dans les pays où la chrétienté a pris naissance, plus aucun croyant n’est en mesure de comprendre les dogmes fondateurs de sa foi – Incarnation, Trinité, transsubstantiation, etc.

C’est qu’on a besoin désormais de comprendre ce qu’on croit, parce qu’on connaît et qu’on comprend l’univers comme jamais auparavant. Credo quia absurdum, je crois parce que c’est absurde : le temps est passé, où cette affirmation lapidaire suffisait aux braves gens pour croire, et rester en paix.

En leur donnant les moyens de distinguer ce que Jésus a dit de son vivant, de ce qu’on lui a fait dire après sa mort.

En démaquillant le Christ, pour retrouver, derrière l’épaisseur des dogmes, le visage du prophète juif Jésus.

En redécouvrant Jésus avant le Christ,

les chercheurs de la Quête offrent aux braves gens, non pas un tampon pour colmater des voies d’eau, mais une nouvelle barque capable de naviguer sur nos eaux tourmentées.

Parce que celui dont ils mettent en lumière à la fois les paroles et les gestes authentiques se montre incroyablement proche de nous, de nos préoccupations, des questions que nous nous posons aujourd’hui.

Ce faisant, ils mettent en évidence pourquoi, et comment, la vieille barque qui prend l’eau de toutes parts risque de couler avec ses dogmes irréels, ses préjugés transhumains, ses sacrements incapables de sacraliser un monde en perte de sens.

Peut-être est-ce pour cela que le pape s’en va, tragiquement lucide.

Son successeur va tenter de reprendre les rameurs en main, il va faire du bruit, donner à voir et à commenter aux journalistes.

Pendant qu’au fond de la cale, l’eau, inexorablement, continuera de suinter par des brèches qu’il n’aura ni la lucidité, ni la volonté, ni surtout la possibilité de colmater.

M.B., 27 février 2013

P.S. : Où trouver les écrits de la Quête du Jésus historique ? Je m’appuie sur eux pour tenter de vulgariser leurs recherches, vous trouverez leurs références dans mes ouvrages (page d’accueil du blog).

 

ISRAEL : COMBIEN DE TEMPS ENCORE ?

          Problème palestinien ? Problème juif ?

         Prendre du recul. Relire des extraits de la plus ancienne presse du monde – la Bible.

          Vers l’an 1200 avant J.C., on peut lire dans le Livre de Josué : « Tous ses voisins sont unis pour combattre Israël : une coalition nombreuse comme le sable ! Mais Josué est tombé sur eux à l’improviste, les a battus et poursuivis jusqu’au Liban » (1) .

          Après cette première version d’une Guerre des Six Jours qui permit l’implantation en Palestine des envahisseurs israéliens, la Bible décrit le début d’un premier génocide palestinien : « Josué attaque les villages en partant du centre, et massacre tout être vivant, sans laisser échapper personne. Tous sont passés au fil de l’épée. C’est comme cela qu’il a soumis tout le pays jusqu’à Gaza, sans laisser un seul survivant. » (2)

          S’ensuivit une main-basse systématique sur la Palestine : « Les Israélites se sont emparés de tout le pays, de la vallée du Liban au Mont Hermon, du Négueb au Bas-Pays. Aucune ville n’est en paix avec eux : ils s’emparent d’elles par la violence, ils en éliminent les Palestiniens par le massacre, sans rémission. Quand il n’est plus resté aucun Palestinien, Josué a pris possession de cette terre et l’a distribuée aux tribus juives. » (3)

          Après quoi le général Josué fit une déclaration officielle : « Prenez possession de leurs terres : des terres qui ne vous ont demandé aucune fatigue, des villes bâties par d’autres dans lesquelles vous allez vous installer, des vignes et des oliveraies que vous n’avez pas plantées – et qui vous nourriront. Toutes ces populations que nous avons exterminées, Dieu les a dépossédées pour vous. » (4)

          Puis ce fut la création des premiers camps palestiniens : « Jéricho est enfermée et barricadée : nul n’en sort ou n’y rentre. On signale qu’après avoir pénétré dans un camp, les juifs ont massacré tous ceux qui s’y trouvaient, hommes, femmes, enfants. » (5)

          Déjà, c’était « eux ou nous » – impossible coexistence : « Nous devons savoir, déclare un responsable juif de l’époque, que les populations autochtones que nous n’avons pas réussi à chasser vont constituer pour nous une menace permanente, une épine dans notre flanc et un chardon dans nos yeux. Et ceci, jusqu’à ce qu’ils nous aient rayés du sol ! » (6)

          Premières protestations de l’autorité palestinienne, vers 1100 avant J.C. : « Nous faisons la guerre aux juifs parce qu’ils se sont emparés de notre pays. Rendez-nous ces terres, maintenant ! » (7)

          Début des colonisations illégales et sauvages : On ne compte plus les exemples où, après affrontements avec les Palestiniens, « des juifs reviennent dans les terres spoliées, rebâtissent les villages et s’y établissent. » (8)

          Et l’inexorable engrenage de la violence : « Samson déclara : nous ne serons quitte envers les Palestiniens qu’en leur faisant du mal ! » (9)

           La première Intifada, la guerre des pierres ? Elle fut juive : L’adolescent « David choisit dans un torrent cinq pierres bien lisses. La fronde à la main, il courut vers le palestinien Goliath, et tira une pierre qui l’atteignit au front. Elle s’enfonça dans son crâne, et il tomba face contre terre. » (10)

          Le premier terroriste kamikaze ? Un juif, arrêté après avoir incendié les récoltes des palestiniens : « Tous les responsables palestiniens se trouvaient dans un édifice, avec une foule de 3000 civils. Samson cria : « Dieu, donne-moi la force de me venger des palestiniens d’un seul coup ! » Il s’arc-bouta contre les colonnes en hurlant « Que je meure avec les palestiniens ! », puis il poussa de toutes ses forces. L’édifice s’écroula sur lui et sur la foule : les morts furent très nombreux. » (11)

          En parcourant le Livre de Josué et des Juges qui relatent la chronique des XI° et X° siècles avant J.C., on croirait entendre les informations de la semaine dernière.

          Rien n’a changé.  En 3000 ans, rien n’a été appris.

          Cette situation sans issue, et qui perdure identique depuis trente siècles, semble provenir d’une dramatique confusion. Peut-on la résumer d’un mot ?

          Est juif celui qui est habité par la Loi, est juif celui qui habite la Loi.

          Sitôt créé par David, le premier État juif s’est effondré dans les querelles domestiques, puis par la déportation. Et c’est dans la diaspora où ils ont passé le plus clair de leur histoire, que les juifs ont pris conscience de leur identité, qui n’est pas territoriale mais spirituelle.

          Pour avoir confondu patrie spirituelle et patrie terrestre, ne se condamnent-ils pas eux-mêmes à la haine, au sang, à la guerre, à la souffrance sans fin ?

Comme me le faisait remarquer un journaliste de L’Express, « les réalités actuelles sont moins simples » que cette mise en perspective du passé et du présent.

          Il faudra donc revenir, ici, sur cette question : qu’est-ce qu’être juif ?

                                       M.B., Fév. 2011

(1) La Bible, Livre de Josué, chap. 9 et 11.

(2) Livre de Josué, chap. 10

(3) Livre de Josué, chap. 11. J’appelle « Palestiniens » les premiers habitants du pays, qui ne prendront ce nom (les phalestim) qu’à l’arrivée des Philistins, quelques années plus tard.

(4) Livre de Josué, chap. 24

(5) Livre de Josué, chap. 6. J’appelle « camps » les villages dans lesquels les Palestiniens de l’époque furent contraints de se retrancher.

(6) Livre de Josué, chap. 23

(7) Livre des Juges, chap. 11

(8) Entre autres : Livre des Juges, chap. 21

(9) Livre des Juges, chap. 15

(10) I° Livre de Samuel, chap. 17 (vers 1040 avant J.C.)

(11) Livre des Juges, chap. 16

L’URGENCE

          Le monde est en feu, ô moines !, s’exclamait un jour le Bouddha Siddhartha. Cinq siècles après lui, et dans un tout autre contexte, le Bouddha Jésus soupire : Je suis venu allumer un feu sur la terre, et comme je suis impatient de le voir prendre !
L’impatience dont font preuve les Éveillés est une constante : ils ont vu, ou ils voient. Ils souffrent des pesanteurs de ceux qui ne « voient » pas, qui ne veulent pas « voir ». Parfois, ils se taisent : le plus souvent, ils meurent d’impatience.

          Notre situation est particulière.
Nous avons créé un tintamarre médiatique qui accentue notre surdité. Depuis les faux-plafonds dorés, sur les tapis rouges, des paillettes tombent en pluie sur les pipol et ensevelissent les prophètes. Comme un taureau dans l’arène, nous sommes étourdis par les muletas des faiseurs de spectacle. Et nous ne savons plus où donner de la tête.

          Quelques uns prennent la peine de s’asseoir. Nul ne sait si ce sont des Éveillés, mais ils vivent à contre-courant. Au milieu d’informations qui n’ont jamais aussi été aussi abondantes, d’idéologies aussi réaffirmées, ils tentent de faire le tri. D’apercevoir quelques grands axes directeurs. Ils creusent, patiemment, l’une ou l’autre question centrale. Ce sont des économistes, des défenseurs de l’environnement, des chercheurs en sociologie, en politique, en biologie, en physique, en histoire, en exégèse.
Le plus souvent et sans le savoir, ils se rejoignent dans le souci de la beauté et de la dignité de l’humain.
Lorsqu’ils font entendre leur voix, c’est au milieu de l’immense vacarme des nouvelles vraies ou fausses, des dogmes anciens ou nouveaux, et des crispations qu’ils suscitent.

Car tout va très vite, de plus en plus vite. Un monde a disparu sous nos yeux. Nous n’avons plus le temps des nuances, de la réflexion apaisée : il faut crier pour se faire entendre. Nous sommes soumis à des chocs permanents : pour être écouté, il faut choquer.
Nous vivons dans l’urgence des temps en train de s’accomplir.

Quelques grands Éveillés du passé ont vécu en des périodes semblables aux nôtres : un monde était en train de mourir sous leurs yeux. Siddhartha, Jésus, Gandhi ou Martin Luther King, ils ont choqué : devant l’urgence qu’ils percevaient, le temps des précautions verbales leur a semblé révolu.
Le monde est en feu ! Malheur à vous, pharisiens ! Quit India now ! I have a dream ! : ils n’ont pas pris de gants.

Qu’ils soient grands ou petits, on reproche aux bousculeurs de l’ordre établi leur véhémence, ce côté un peu abrupt, leur manque de « rondeur », leurs impatiences.

J’envie Socrate, dont la légende dit qu’il a longtemps partagé sa méditation tranquille à l’ombre d’un pin parasol, entouré de quelques auditeurs avertis dont les questions mesurées l’aidaient à formuler sa pensée, tout en l’enrichissant au rythme paisible des jours.
Par la profondeur irénique de sa recherche, il voulait échapper à l’urgence : il a quand même dû se suicider.

                                      M.B., 16 mars 2008

LE MONDE DE SAINT-JOHN PERSE

Diplomate, rebelle et rêveur d’infinis, qui était cet homme énigmatique ?

             Un petit îlot de trois hectares appartenant à sa famille, en rade de Pointe-à-Pitre. Une vaste demeure coloniale remplie d’ombres, recouverte de plantes grimpantes. Quantité de serviteurs noirs, un chien, des chevaux, des animaux rares importés de Guyane. Devant, derrière, partout alentour, la mer nourricière. Des oiseaux habillant de couleurs chatoyantes les navires échoués : toute une féérie d’enfance que le petit Alexis Saint-Léger Léger (c’est son nom), né ici en 1887 d’une lignée coloniale, ne cessera de poursuivre durant de son existence.

Formé très tôt à l’équitation, à la vie sur mer, à la botanique, à la géologie et à l’ornithologie, à douze ans l’enfant rentre en France. Étudiant en droit à Pau, il fait la connaissance de Francis Jammes et, chez ce dernier, de Paul Claudel puis de Jacques Rivière. En 1910, la NRF à peine fondée par André Gide publie un petit volume de poèmes au tirage insignifiant, intitulé Éloges. Voici les toutes premières lignes de cette toute première œuvre d’un poète de vingt ans :

J’ai une peau de tabac rouge ou de mulet,

j’ai un chapeau en moelle de sureau couvert de toile blanche.

Mon orgueil est que ma fille soit très-belle quand elle commande aux femmes noires,

ma joie, qu’elle n’ait point honte de ma joue rude sous le poil, quand je rentre boueux.

Et d’abord je lui donne mon fouet, ma gourde et mon chapeau.

En souriant elle m’acquitte de ma face ruisselante ; et porte à son visage mes mains   

              grasses d’avoir éprouvé l’amande de kako, la graine de café.

Et puis elle m’apporte un mouchoir de tête bruissant, et de l’eau pure

            pour rincer mes dents de silencieux.

Qu’elle se tienne toujours

à mon retour sur la plus haute marche de la maison blanche

et faisant grâce à mon cheval de l’étreinte des genoux,

j’oublierai la fièvre qui tire toute la peau du visage en dedans.

             Cette enfance tropicale, il trouve pour l’invoquer des images flamboyantes :

                     Palmes !

Alors on te baignait dans l’eau-de-feuilles-vertes ; et l’eau encore était du soleil vert ; et les servantes de ta mère, grandes filles luisantes, remuaient leurs jambes chaudes près de toi qui tremblais…

(Je parle d’une haute condition, alors, entre les robes, au règne de tournantes clartés)

                        Palmes !

Et la douceur d’une vieillesse des racines… ! La terre

alors souhaita d’être plus sourde, et le ciel plus profond, où des arbres trop grands, las d’un obscur dessein, nouaient un pacte inextricable…

Et les hautes racines courbes célébraient

l’en allée des voies prodigieuses, l’invention des voûtes et des nefs.

Alors, de se nourrir comme nous de racines, de grandes bêtes taciturnes s’ennoblissaient                et plus longues sur plus d’ombre se levaient les paupières.

Vous l’avez compris : en ces débuts, le jeune homme est encore sous le charme de ses aînés, Rimbaud et Verlaine.  Mais il a entendu le conseil de ce dernier :

De la musique avant toute chose !

                        Prends l’éloquence et tords-lui le cou.

                        O qui dira les torts de la Rime 

                        Qui sonne creux et faux sous la lime ?

                        Que ton vers soit la chose envolée

                        Qu’on sent qui fuit d’une âme en allée.

                        De la musique encore et toujours !

                        Qui va fleurant la menthe et le thym…

                        Et tout le reste n’est que littérature.

           Fuyant donc le vers et la rime, il écrira une prose poétique qui « va fleurant » les tropiques, où l’éloquence cède le pas au souffle de l’épopée. Ne cherchez jamais le sens du poème dans l’énoncé : le sens est dans la musique des images, ou plutôt les cascades d’images qui se suivent en rafales comme autant de feux d’artifice colorés :

            Mes yeux tâchaient à peindre  un monde balancé entre les eaux brillantes, connaissaient  le mât lisse des fûts, la hune sous les feuilles, et les guis et les vergues, les haubans de lianes,

            où, trop longues, les fleurs

            s’achevaient en des cris de perruches.

            Éloges : car toujours, il s’agira pour lui de glorifier l’homme, sa destinée, la nature multiforme dont il surgit. Il échappe ainsi à l’influence de Nietzche et des surréalistes qui triomphaient alors, tandis qu’il va se lier d’amitié avec Paul Valéry, André Gide, Valéry Larbaud et bien sûr Claudel, dont l’influence sur sa forme poétique sera déterminante.

Pendant un tiers de siècle, ceux-là seront ses seuls lecteurs.

Car la poésie n’est pas encore, et de loin, sa seule vocation. Elle reste enfouie dans le secret, l’estime que lui portent ses amis de qualité lui suffit. L’aristocratie de l’âme sera toujours sa marque. Elle le conduira à la solitude intérieure la plus complète, finissant par l’opposer à tous pour se trouver lui-même.

Ầ la veille de la guerre, il est reçu au concours des Affaires Étrangères, et envoyé à Pékin en 1916. Il y restera cinq ans, s’initiant à la diplomatie sur les traces encore chaudes de Claudel. Mais surtout, il y rencontre un monde aux antipodes de la luxuriance heureuse de son île natale : le désert de Gobi, qu’il parcourt et qui va le transformer. Là, il découvre la réflexion méditative ; l’exigence de l’intériorité ; au contact des guerriers mongols, le souffle de l’épopée ; entre ciel et sable, le vent ; enfin, l’amer de ce qui est déjà une solitude d’exil.

Toute son œuvre à venir naîtra de cette semence, qui va s’épanouir dans une transformation radicale du langage, du rythme et de la pensée. En témoignent les titres de ses grands poèmes narratifs, Exil, Vents, Neiges, Amers. Et le tout premier, Anabase, dans lequel l’épopée fait irruption pour la première fois. Sur le modèle de Xénophon auquel il emprunte ce titre, c’est l’histoire imaginaire d’une expédition lointaine dans quelque continent indéterminé, de victoires coûteuses suivies d’un retour par mer.

Encore incertain de lui-même, il accède à un territoire inconnu, un monde intérieur non-élucidé, « un grand pays plus chaste que la mort ».

            Aux pays fréquentés sont les plus grands silences, aux pays fréquentés de criquets à midi.

            Je marche, vous marchez dans un pays de hautes pentes à mélisses, où l’on met à sécher la lessive des Grands.

            Or je hantais la ville de vos songes et j’arrêtais sur les marchés déserts ce pur commerce de mon âme, invisible et fréquente ainsi qu’un feu d’épines en plein vent.

                 Inutile dans son œuvre de chercher des clés : aiguillonné par les forces de la nature, poussé en quelque sorte par les nécessités telluriques, il se réfugie dans une volonté de survie à la fois physique, mentale et irraisonnée. Anabase rompt définitivement avec la tradition poétique française, avec les symbolistes de son temps, avec Valéry et Claudel. Pionnier d’un nouveau langage évocateur et ésotérique, il s’engage sur un chemin qu’il sera désormais le seul à arpenter.

Seul, et incompris.

            Anabase paraît en 1924, mais pendant dix-huit ans l’auteur va interdire toute diffusion de ses œuvres. Ce n’est qu’à partir de 1947 qu’il autorisera l’édition de poèmes longuement médités, Exil, Vents, Neiges, Amers, Pluies et Oiseaux. Pour comprendre chacun de ces titres, en même temps que le long silence éditorial qu’il s’est imposé, il faut revenir sur le parcours de sa vie.

Rentré de Chine en 1921, il intègre le personnel du Quai d’Orsay où Aristide Briand le choisit en 1926 comme son directeur de cabinet. Ầ deux reprises, en 1930 et 31, il l’accompagnera à Berlin déjà sous la menace nazie, et restera son proche collaborateur pendant sept ans. Anabase avait assuré sa réputation partout ailleurs qu’en France, où les échos avaient été rares et timorés. Est-ce le premier signe de la rage d’un éternel incompris ? Diplomate, il adopte le nom d’Alexis Léger. Mais poète, il se dissimulera sous un pseudonyme saugrenu, Saint-John Perse. Ầ l’époque de Dada et des surréalistes, un poète sérieux et grave camoufle sa paternité en jouant, lui aussi, au farceur.

En tout cas, à choisir entre les destinées du monde et l’œuvre qu’il porte en lui, sa décision est prise : un haut fonctionnaire ne peut pas avoir deux vies publiques. Désormais, la politique au plus haut niveau accapare Alexis Léger.

Diplomate livré à l’actualité mais poète masqué, il s’installe pour toujours dans une double vie.

Ses missions seront nombreuses, il devient un personnage important de la III° République. Ầ la Société Des Nations, c’est lui qui négocie le pacte franco-soviétique, élabore un Traité de renonciation générale à la guerre. En 1930 il travaille à « La nécessité d’organiser l’union européenne », titre d’un rapport qu’Aristide Briand présente à la SDN sous forme d’un Mémorandum sur l’organisation d’une union fédérale européenne. Travail prémonitoire, toujours d’actualité, qui montre ce que Léger avait compris avant Jean Monnet, qui s’en inspirera pour fonder l’Europe en 1950.

Devenu Secrétaire Général du Quai d’Orsay, en 1938 il joue un rôle déterminant dans les accords de Munich, où Hitler lui aurait dit « je sais que vous faites de belles poésies. » Deux photos le montrent aux côtés des dictateurs, puis de Goering et  Ribbentrop : ceux qui l’accuseront de sympathies nazies auraient dû scruter, sur ces images, le visage torturé du diplomate français, le regard dramatique qu’il jette sur Hitler et Mussolini. Ầ la défaite de 1939, il rejette la paix de l’armistice et se voit révoqué par Paul Reynaud pour bellicisme. Alors il fuit, se réfugie aux États-Unis, pour apprendre qu’il a été déchu par le gouvernement de Vichy de sa nationalité française, ses biens confisqués, ses manuscrits détruits.

A-t-il été limogé à cause de Munich comme défaitiste, ou pour son refus de la défaite – ou pour l’un et l’autre ? Est-il pacifiste, ou belliciste ? Sympathisant allemand ? Mais alors, pourquoi Pétain le condamne-t-il en même temps que De Gaulle, et comme lui ?

          Qui donc était Alexis Léger ? Européen, ou nationaliste ? Pro-allemand, mais refusant de capituler devant Hitler ? Opportuniste, ou clairvoyant ? Lâche et fuyard, ou courageux et résistant ?

Toujours, brouiller les pistes sera sa marque de fabrique. C’est qu’il veut n’être rien d’autre qu’un serviteur de l’État légitime, obstinément, viscéralement attaché aux formes de la légitimité. Plus tard, il dira : « Pendant la guerre, je n’avais pas à choisir entre un traître, et un usurpateur. »

Des millions de français, pris comme lui dans la tourmente, ont connu ce  même déchirement entre légitimité et aventure. C’est son triomphe final qui fera de l’aventurier De Gaulle un sauveteur acclamé par les français. Son succès arraché de haute lutte l’a rendu légitime, un échec eût confirmé son statut d’usurpateur.

Alexis Léger était-il, lui-même, de ceux qui mangent au râtelier ? A-t-il fui par lâcheté ? Quand De Gaulle lui écrit en 1942 pour lui demander de rejoindre le mouvement de la France Libre, il lui répond depuis Washington :

« Mon Général, je vous remercie de la confiance que vous voulez bien me témoigner : elle m’assure de la franchise avec laquelle je puis vous répondre. Si j’étais militaire, je serais depuis longtemps avec vous dans l’action que vous menez pour la libération de la France. Mais je suis diplomate de métier et je ne saurais m’associer à votre activité… Ce serait inopportun pour votre mouvement de la « France Libre », et ce serait contraire à la conception que je me fais de moi-même. Nul ne garde plus que moi le souci de ménager le prestige et l’autorité morale de ce mouvement qui a suscité déjà tant d’héroïques sacrifices, et dont j’espère qu’il donnera à la France des titres, à l’heure du règlement final. » Et d’assurer De Gaulle « de sa haute considération et de ses vœux sincères. »

Aucune connivence avec ces français qu’il méprise déjà pour s’être couchés devant l’ennemi. Une indéniable sympathie pour la Résistance, mais l’impossible compromission avec des voies qu’il juge illégitimes. Cette solitude hautaine sur une crête étroite, il se l’imposera jusqu’au bout. Il sait que le poète n’a pas à expliquer son poème, que seule la contradiction est fructueuse en ses mouvements mystérieux. En politique comme en poésie, il n’explique rien. Il s’établit durablement dans une distance, qui est celle du visionnaire. Désormais, son masque ne le ne quittera plus :

             Et l’homme au masque d’or

            Se dévêt de son or en l’honneur de la mer.

Pendant ses 17 années d’exil aux USA, il sera l’absent par excellence. Il s’y fait pourtant de puissants amis : le poète Archibald MacLeish qui lui obtient un poste alimentaire à la Library of Congress de  Washington. Francis Biddle, Ministre fédéral de la Justice, qui le reçoit occasionnellement dans sa propriété du Maine. Il entreprend une immense correspondance : littéraire avec Gide, Claudel, Caillois, Paulhan, Max-Pol Fouchet, T.S. Eliot, Supervielle. Mais aussi politique avec son ami Léon Blum, Herriot, Churchill à qui il écrit : « J’ai été heureux de vous revoir ici ; heureux de vous retrouver, humainement, le même, au sommet de ce drame universel dont vous portez si hautement honneur et charge. » Avec Roosevelt, à qui il écrit avant les accords de Yalta : « Le dépôt est entre vos mains ; c’est le dépôt même de la confiance française, sur lequel est gagé, pour longtemps, le véritable rapport moral, de peuple à peuple, qui lie démocratiquement la France à l’Amérique. »

Soigneusement sélectionnée par lui, parfois un peu trafiquée, cette correspondance occupe mille pages de l’édition de La Pléiade.

Mais pendant l’exil il va aussi voyager aux États-Unis, et naviguer longuement sur la côte est. La mer, le vent, les étendues sauvages achèvent en lui ce que le désert de Gobi avait commencé : il retourne à la botanique, à la géologie, à la minéralogie, toutes sciences qui trouvent un écho dans sa poésie, accentuant encore son caractère ésotérique. Il écrit Exil, qui porte la marque du désespoir :

             Portes ouvertes sur les sables, portes ouvertes sur l’exil,

            l’été de gypse aiguise ses fers de lance dans nos plaies

            et, sur toutes grèves de ce monde,         

            l’esprit du dieu déserte sa couche d’amiante, et les poèmes de la nuit avant l’aurore répudiée, l’aile fossile prise au piège de l’ambre jaune.

Curieusement, il n’entretient alors aucune relation avec deux autres français exilés comme lui et comme lui visionnaires, Saint-Exupéry qui vit entre 1939 et 44 à New York où il écrit Le Petit Prince, Lettre à un otage et l’esquisse de Citadelle, et Marguerite Yourcenar qui vit également à New York où elle mûrit les Mémoires d’Hadrien, avant de s’installer sur la côte est, dans le Maine, en 1950.

Après Exil, il écrit Vents :

            C’étaient de très grands vents sur toutes faces de ce monde,

            de très grands vents en liesse par le monde, qui n’avaient d’aire ni de gîte,

            qui n’avaient garde ni mesure, et nous laissaient, hommes de paille,

            en l’an de paille sur leur erre… Ah ! oui, de très grands vents sur toute la face des vivants !

            Flairant la pourpre, le cilice, flairant l’ivoire et le tesson, flairant le monde entier des choses,

            et qui couraient à leur office sur nos plus grands versets d’athlètes, de poètes,

            c’étaient de très grands vents en quête sur toutes pistes de ce monde,

            sur toutes choses périssables, sur toutes choses saisissables, parmi le monde entier des choses.

Prodigieux poème cosmique, dont l’insupportable Roger Peyrefitte, ivre de jalousie à son égard, dira un jour : « Quand Perse allait mal, il lâchait des vents. » Ce qui semble prouver que l’auteur des Amitiés Particulières et des Ambassades n’avait jamais dépassé le niveau affectif du CM2.

Il consacre plusieurs années à l’écriture de Amers, sans doute son œuvre la plus monumentale, torrent impétueux et prolixe, déroutant et fascinant, dominé par la présence de l’océan :

             Et vous, Mers, qui lisiez dans de plus vastes songes, nous laisserez-vous un soir aux rostres de la Ville, parmi la pierre publique et les pampres de bronze ?

            La Mer en fêtes sur ses marches comme une ode de pierre : vigile et fête à nos frontières, murmure et fête à hauteur d’hommes – la Mer elle-même notre veille, comme une promulgation divine…

            La mer, en nous, portant son bruit soyeux du large.

           La publication de Amers coïncide avec son retour en France, en 1957. Réhabilité, rétabli dans sa citoyenneté française, pourquoi est-il venu assister à l’agonie d’une IV° République qui l’écœure ? Vivre au milieu de ces français, dont je soupçonne qu’il les méprise à nouveau pour avoir consenti au putsch de De Gaulle en 1958 ? De Gaulle, dont il dira alors qu’il « appartient à la paléontologie » ?

Marié à une riche américaine, où donc ce Robinson Crusoé moderne va-t-il échouer sa barque ? Il finira par s’établir sur la presqu’île de Giens, en face de Porquerolles, à cause de l’éloignement et de la solitude qu’il y trouve. Car il dira à qui veut l’entendre qu’il « hait la Méditerranée », berceau d’une rationalité à laquelle il échappe par toute son œuvre poétique.

Pour le volume de La Pléiade paru en 1972 et entièrement composé par lui, il rédige lui-même sa biographie, parlant de soi à la troisième personne comme Jules César dans la Guerre des Gaules. Recomposant avec complaisance les racines anciennes (et plus que douteuses) de sa famille coloniale, donnant sa version toute personnelle d’une carrière politique où, comme Tintin, il est toujours du côté des bons. Énumérant avec gourmandise ses hautes relations – écrivains, musiciens, hommes politiques -, et les distinctions littéraires dont il fut l’objet pendant son exil, mais jamais de la part de ses compatriotes.

La reconnaissance et la gloire lui viennent enfin avec le prix Nobel de poésie qui lui est attribué en 1960. Personne au monde n’est surpris, sauf l’entourage du général De Gaulle, Malraux qui le déteste, et le public français. Après Gide, Mauriac ou Camus qui l’ont reçue, c’est la première fois que cette récompense mondiale est conférée à un poète qui n’est ni compris ni reconnu dans son propre pays. Quatorze gouvernements le féliciteront officiellement : le gouvernement français ne figure pas parmi eux.

La première phrase de son discours de réception devant l’Académie Nobel mérite d’être citée, car elle finit peut-être d’éclairer l’homme qui la prononce :

J’ai accepté pour la poésie l’hommage qui lui est ici rendu, et que j’ai hâte de lui restituer.

Accepte-t-il l’hommage ici rendu à la poésie… ou bien l’hommage enfin rendu à sa personne ? Cet hommage, a-t-il hâte de le restituer à la poésie… ou ne le retient-il pas au passage pour lui, le savourant avec délectation ? Amoureux de l’œuvre, je ne partage pas l’avis de ceux qui voient en elle des « chants gonflés à l’hélium du mot rare. » (1) Mais je pose la question sur l’homme : jusqu’où allait la paranoïa de Saint-John Perse ?

Vous savez qu’une certaine dose de paranoïa permet seule à chacun d’entre nous de faire face aux agressions de la vie. Devenue pathologique, elle s’exprime par un sentiment de persécution universelle, et l’exaltation consécutive de l’Égo. Condamné, exclu et banni, Saint-John Perse l’a été plus qu’un autre. Ayant une « haute conception de lui-même », farouchement conscient d’être unique dans sa propre valeur, son Égo est indéniablement massif : ne laisse-t-il pas entendre à De Gaulle que s’il ne le rejoint pas, c’est pour ne pas lui faire de l’ombre ?

Mais… quand la paranoïa donne naissance aux chefs d’œuvres de l’esprit et de l’âme. Quand, du sein de son enfermement, s’ouvre une fenêtre d’où jaillit la création, je dis qu’elle est heureuse, bienvenue, et peut-être même nécessaire à celui qui s’installe devant une page blanche pour faire advenir un monde nouveau de l’imaginaire, de la pensée, du sentiment humain. Saint-John Perse d’ailleurs l’avoue à mi-mot dans la suite de son discours du Nobel :

          La dissociation semble s’accroître entre l’œuvre poétique, et l’activité d’une société soumise aux servitudes matérielles. Écart accepté, non recherché par le poète… Poète est celui-là qui rompt pour nous l’accoutumance. Au poète indivis d’attester parmi nous la double vocation de l’homme [à la fois matérielle et spirituelle]. Et c’est assez, pour lui, d’être la mauvaise conscience de son temps.

Dissociation, en chacun de nous, entre l’humain collé à la glaise, embourbé dans le matériel, et une possible ouverture au mystère qui nous transcende. Poète indivis, Saint-John Perse échappe à cette dissociation par l’acte poétique qui est recherche d’unité, et unité réalisée. Jamais il ne dira, comme De Gaulle, que « les français sont des veaux » : son mépris pour ses compatriotes qui l’ignorent, il le manifeste en s’installant dans sa posture d’homme seul, de résistant contre l’épicerie démocratique, la poésie du tract, le lyrisme de boulevard, la littérature dégoulinante de sentiments, la philosophie des kiosques à journaux.

Voici comment, dans Vents,  il se décrit face à la débâcle et à l’effondrement français :

             Ha ! oui, toutes choses descellées, toutes choses lacérées ! Et l’An qui passe, l’aile haute !… C’est un envol de pailles et de plumes !

            L’impatience encore est de toutes parts. Et l’homme étrange [c’est lui], de tous côtés, lève la tête à tout cela : l’homme au brabant sur la terre noire, le cavalier en pays haut dans les polypes du ciel bas, et l’homme de mer en vue des passes. Tête nue devant sa porte, il voit la Ville, par trois fois, frappée du signe de l’éclair – un golgotha d’ordures et de ferrailles, sous le grand arbre vénéneux du ciel !

            Tout à reprendre. Tout à redire. Et la faux du regard sur tout l’avoir menée !

            Il est témoin de la fin d’un monde : Tout à reprendre !, de son impuissance d’homme, mais du pouvoir de la poésie : Tout à redire !

Pendant les quinze dernières années de son existence il ne se mêlera pas à la vie de la cité, prolongeant en France cet exil qui l’a construit, et par lequel il se définit.

Il n’avait pas tort de se considérer comme le dernier des poètes français, car il l’est, et des plus grands. Mais il n’a pas compris qu’après le temps des cataclysmes mondiaux, la poésie avait quitté le cercle du petit nombre de ceux qui pouvaient seuls la goûter, pour s’exprimer et s’installer ailleurs, dans la chanson qu’on entend dans sa cuisine en épluchant les légumes. La chanson, qui rassemble les foules et, de là, court de rue en rue, de théâtre en barricade sanglante. Car :

            Longtemps, longtemps, longtemps après que les poètes aient disparu,

            leur chanson, court toujours, dans les rues.

Après lui, le flambeau de la poésie française ce sont les Trenet, Léo Ferré, Brassens, Jean Ferrat, Jacques Brel, Alain Souchon, Laurent Voulzy, qui l’ont repris. Et dans la veine non-figurative qui fut la sienne, Gainsbourg et (peut-être ?) quelques rappeurs de talent.

Vieil homme désabusé, après le prix Nobel il ne publiera plus de grande œuvre, sauf Chronique, pour laquelle j’ai une affection particulière :

             Grand âge, nous voici. Fraîcheur du soir sur les hauteurs, souffle du large sur tous les seuils, et nos fronts mis à nus pour de plus vastes cirques…

            Si haut que soit le site, une autre mer au loin s’élève, et qui nous suit, à hauteur du front d’homme.

            Lève la tête, homme du soir. La grande rose des ans tourne à ton front serein. Le grand arbre du ciel, comme un nopal, se vêt en Ouest de cochenilles rouges.

           Si ce grand narcissique qui disait que « la personne de l’auteur n’appartient pas au lecteur », s’il suscite un malaise indéfinissable, c’est qu’en se masquant obstinément, il s’est voulu au-dessus de toute définition. Au crépuscule de sa vie, Chronique laisse enfin percer la tendresse, tendresse du poète envers lui-même, tendresse pour ses compagnons de route si volontairement et durement tenus à l‘écart. C’est peut-être parce qu’il consent enfin à entrevoir, derrière les forces telluriques et cosmiques devant lesquelles il se tient depuis son enfance, un au-delà. Une transcendance, qu’il ne nomme pas : ce païen absolu, qui se refusait à diviniser même la Nature, semble contraint de reconnaître en elle une Présence qui la dépasse – et qui le dépasse, lui.

             Grand âge, vous mentiez : route de braise et non de cendres. Le temps que l’an mesure n’est point mesure de nos jours.

            Grand âge, nous voici. Rendez-vous pris, et de longtemps, avec cette heure de grand sens. Le soir descend, et nous ramène, avec nos prises de haute mer. Il est temps de brûler nos vieilles coques chargées d’algues.

            Grand âge, vois nos prises : vaines sont-elles, et nos mains libres. La course est faite et n’est point faite. La chose est dite et n’est point dite. Et nous rentrons chargés de nuit, sachant de naissance et de mort plus que n’enseigne le songe d’homme.

            Et ceci est à dire : nous vivons d’outre-mort, et de mort même vivrons-nous. Et Dieu l’aveugle luit dans le sel et dans la pierre noire, obsidienne ou granit.

                    Je vous remercie de votre héroïque attention.

© Michel Benoît, novembre 2013
 (1) Jean-Paul Enthoven dans Le Point du 3 octobre 2013. Je n’ai pas lu la toute récente biographie critique de Saint-John Perse par Henriette Levillain, Fayard, 2013.

« LOUIS XVI » DE J.C. PETITFILS

Échaudé par le Jésus de Jean-Christian Petitfils (cliquez), j’hésitais avant d’ouvrir son Louis XVI (Perrin, 2005). Allais-je me trouver devant un plaidoyer mettant la mauvaise foi au service d’une cause quelconque, néo-royaliste, que sais-je ?

Eh bien, j’avais tort, et j’ai dévoré ces mille trente-cinq pages d’une traite, prenant sur mon sommeil.

J’ai toujours été fasciné par les dix-huit années (1774 – 1789) qui virent la fin d’un monde, celui de la monarchie de droit divin, et la naissance d’un autre dans des convulsions effroyables.

Au centre de cette tornade, un homme : Louis XVI. Tragique, son règne débuta sous les ors de la Galerie des Glaces pour se terminer dans la détresse de la tour crasseuse du Temple.

Comment en est-on venu là ? Aurait-on pu  éviter une Révolution qui détruisit tout sur son passage ? Et finalement, peut-on changer le monde (cliquez) ?

Pour répondre à ces interrogations, j’avais lu les récits des témoins du règne, Mémoires, Souvenirs et Journaux, et les biographies déjà parues de Louis XVI : m’apercevant ainsi qu’elles n’étaient pas nombreuses, et laissaient en suspens la grande question : pourquoi un homme intelligent, cultivé, travailleur, vertueux, aimé de son peuple jusqu’au bout, s’est-il montré incapable de réformer la France alors que c’était son intention, affichée dès le choix de son premier ministère ?

Cette question, J.C. Petitfils se la pose tout du long, même s’il ne la formule clairement ici ou là que dans sa deuxième partie. Pour y répondre, il s’écarte parfois du canevas chronologique classique : après chaque grande étape du règne (chaque tentative, échec ou convulsion) il prend du recul pour situer l’événement dans son contexte administratif, social, économique, financier, politique du moment.

Ce faisant, il permet enfin de comprendre l’extraordinaire difficulté de la tâche à laquelle Louis XVI, âgé d’à peine 20 ans, se trouva brutalement confronté. Ầ ma connaissance il est le seul à le faire avec autant de pédagogie, puisant dans une documentation immense qu’il maîtrise bien, laissant de côté l’anecdotique pour chercher toujours à cerner l’essentiel.

Il met ainsi en lumière la complexité du caractère de Louis XVI, qui fut certainement l’une des causes (mais pas la seule) de son échec et déroute tous ses biographes.

Faible, incapable de prendre une décision, le gros Louis ? Mené en laisse comme un caniche par sa femme Marie-Antoinette ? Ne comprenant rien aux aspirations d’une France fatiguée de ses rois ?

Pour tout dire : apathique, ne songeant qu’à bouffer, à limer des serrures et à chasser. Un crétin velléitaire. De plus – un crime chez nous – insensible au charme des femmes, impuissant.

Bref, un benêt plutôt gentil mais qui n’a eu que ce qu’il méritait.

J.C. Petitfils permet au contraire de découvrir un homme de caractère, tenant sa femme à distance par prudence politique, ayant compris très tôt la nécessité d’une transformation en profondeur de la France.

Adolescent tourné vers l’avenir, c’était la jeunesse au milieu d’une Cour de vieillards crispés sur leurs souvenirs du passé. Totalement seul devant le mur des égoïsmes conjugués. Bourré de scrupules moraux qui le rendaient incapable de violence – une violence qu’il déchaînera contre lui-même pour n’avoir pas su l’exercer contre les autres quand il le fallait.

On suit pas à pas ses tentatives courageuses pour surmonter de terribles handicaps (l’inexpérience politique, les pressions de son entourage…). Fièrement, dans un isolement pathétique, il a tenu tête jusqu’au moment où, soudainement, il a « craqué », s’enfonçant dans une dépression nerveuse dont il ne sortira plus. C’était peut-être déjà en 1787, après l’échec de l’Assemblée des Notables.

Alors, il ne tiendra que par ses automatismes. Ayant perdu toute illusion, il n’agira plus que par réflexes. Ce qui surnage dans ce naufrage c’est le meilleur de l’homme, ce secret si longtemps caché sous des silences obstinés : une force intérieure prodigieuse, exceptionnelle, qualifiée de « surhumaine » par les témoins de sa fin.

Hélas, une force jamais soulignée ni donnée en exemple aux français, qui ignorent quel homme ils eurent alors pour roi.

Très bien resituée par l’auteur dans ses contextes successifs, l’évolution psychologique de Louis XVI – depuis ses débuts de Dauphin jusqu’à sa fin tragique – permet de répondre à la première question : aurait-on pu éviter l’horreur destructrice d’une Révolution anarchique ?

Peut-être. Mais pour cela il eût fallu que Louis XVI fût éduqué en plein vent, ailleurs que dans la bulle dorée de Versailles. Devenu roi, qu’il s’entoure de collaborateurs choisis pour leur mérite, sans considération de leur naissance (1). Qu’il fasse très tôt l’expérience réelle de la vie militaire et de ses camps, pour connaître l’armée, savoir lui parler, être connu et aimé d’elle. Afin de prendre sa tête pour qu’elle le suive, au lieu de commencer à l’abandonner dès le début de 1789.

Il lui aurait fallu un cœur moins tendre. Moins de tolérance, moins de bonté, plus de cynisme. L’indifférence pour le sang versé, quand c’est celui des opposants. Envers eux, ni égards, ni droiture, ni pitié.

Et pour guider sa vie, un seul principe : donner satisfaction à un ego surdimensionné.

Bref, il aurait fallu que Louis XVI soit Bonaparte.

Mais sans Louis XVI, aurait-il pu y avoir un Bonaparte ?

Deuxième question : peut-on changer le monde ?

J .C. Petitfils montre avec clarté que Louis XVI réussit une 1° Révolution quand sa volonté réformatrice finit (tant bien que mal) par rejoindre celle d’une majorité des députés et du peuple de France. Bref moment d’équilibre, immédiatement suivi par une 2° Révolution qui ne voulait plus seulement réformer l’État, mais changer le monde en changeant l’Homme. La suite, ce fut une dictature totalitaire, menée dans le sang et l’anarchie, par une extrême-gauche livrée à ses seules passions (cliquez) .

Un désastre absolu.

J’en reviens à Jésus. Contrairement à Jean-Baptiste et aux agitateurs néo-zélotes, Il n’a jamais prétendu réformer la société dans laquelle il vivait. Par ses paraboles comme dans son attitude et ses gestes symboliques, il a affirmé avec force que ce monde-là était fini, terminé, dépassé. Et qu’il en proposait un autre (cliquez, et aussi cliquez).

Comment voulait-il le faire naître ?

Par une transformation en profondeur des individus, pris un à un. Il n’a pas eu de programme politique ou social, pas de slogan mobilisateur des masses. Un altermondialisme individualiste (cliquez) , basé sur la contagion par l’exemple des vertus (« Comme j’ai fait pour vous, faites aussi vous-mêmes les uns envers les autres »).

Au plus fort de la tempête, Louis XVI n’a cessé de répéter que son « amour pour son peuple » finirait bien par faire tache d’huile. Que l’exemple de sa bonté, de sa modération, de sa droiture, finirait de par l’emporter sur l’extrémisme.

Comme Jésus, il a cru pouvoir changer le monde par la contagion de l’exemple, et comme Jésus il a échoué.

Politiquement, l’un et l’autre ont eu tort : le monde ne change que dans la violence.

C’est-à-dire qu’il ne change pas, puisque le seul changement qui pourrait répondre aux aspirations humaines serait la fin de la violence.

Certains reprocheront à J.C. Petitfils de retracer les événements avec un a priori favorable à son malheureux héros, Louis XVI.

Reproche non-fondé : il ne masque aucune des failles du personnage. Et s’il témoigne d’une sympathie évidente  pour ce « roi malgré lui », c’est que Louis, quel que soit le point de vue auquel on se place, suscite chez ceux qui l’approchent plus que de la sympathie : de l’affection et du respect.

Dans ses Mémoires l’ignoble Fouché, régicide, a écrit qu’en votant la mort du roi il ne s’en prenait pas à l’homme « qui était juste et bon » (sic), mais à son diadème.

Ite, missa est.

 M.B., 4 mars 2012

 

 

LE FILM AVATAR, CAMERON, AMÉNABAR ET LES MYTHES AMÉRICAINS

          Avatar, le dernier film de James Cameron, est en train de pulvériser le box-office. Dans sa version 3D, ce film est salué comme une nouveauté absolue. Est-ce le cas ?

I. Un chef-d’œuvre pictural

Pour la première fois dans l’Histoire du cinéma, un film en relief dispose de salles équipées en nombre suffisant pour toucher le grand public. Et Cameron a utilisé les techniques actuellement les plus en pointe du 3D pour nous offrir une incroyable fête du regard.
On ne trouve plus ses mots : les scènes où l’avatar rencontre sa compagne dans la forêt, les chevauchées dans les montagnes volantes, tout cela est d’une beauté stupéfiante, servi par une imagination en pleine créativité.
Le choc est le même que celui des premiers Walt Disney (Blanche-Neige dans sa version 1937, Bambi), qui utilisaient les couleurs pastel du premier Technicolor – réalisant des œuvres à la beauté formelle comparable aux grands peintres de la fin du XIX° siècle.        On retrouve dans la forêt de Cameron la même inspiration graphique et coloriste que Disney, avec le plus qu’apporte le relief. La même poésie émerveillée devant la nature – une nature magnifiée, réinventée, tendre, qui devient l’un des acteurs majeurs du film.
Bref, rien que pour ce spectacle inouï, il faut voir Avatar, et le voir dans sa version 3D.

II. Le message : les mythes américains

L’idée est excellente : des terriens veulent coloniser une planète pour en extraire tout le minerai dont leur industrie a besoin. Ils créent des avatars semblables aux indigènes qui peuplent cette planète, et les leur envoient pour mieux les gruger en les exploitant à moindre frais.

Référence : G.W. Bush envahissant l’Irak pour exploiter son pétrole.

Les indigènes ? Ils ressemblent furieusement aux Indiens d’Amérique, on nous ressort tout l’imaginaire des Westerns. Ils sont armés de flèches contres des Yankees disposant de robots tueurs, sont assez bêtes pour croire que la nature a une âme, qu’il faut la préserver, qu’ils vivent avec elle en contact direct.

Références : Un mélange de méchant cow-boy et de Danse avec les Loups (le bon blanc qui prend fait et cause pour les indiens) à la sauce écologique.
Car l’avatar envoyé par un horrible colonel (référence : Rambo) pour manipuler les indigènes va basculer, et se retourner contre son propre camp. Ou plutôt, contre « son peuple », les blancs, qu’il trahit (Références racistes mades in USA).
En arrivant dans son « nouveau peuple », il doit d’abord capturer un mustang sauvage et le domestiquer pour en faire sa monture : on a droit à une scène de rodéo déjà mille fois vue (sauf qu’elle se passe dans les airs).

Ayant enfin domestiqué et soumis sa monture, le cow-boy avatar ne fait plus qu’un avec elle. L’Homme domestique l’animal, comme au bon temps de la conquête de l’Ouest.
Mais les blancs, avides de minerai, attaquent le gentil peuple indigène qui ne sait rien d’autre pour se protéger que d’invoquer sa divinité, une espèce de Déesse-mère de la nature à la mode hindouiste.

On voit alors à des scènes de prière communautaire où le New Age se mêle au pentecôtisme américain, dans un fort relent de fondamentalisme évangélique.

III. Cameron, le preacher

Parce que James Cameron est avant tout un preacher, un missionnaire envoyé au monde pour prêcher la foi américaine (à coup de dollars).
Dans ce domaine, sa naïveté est confondante, on retrouve le melting-pot déjà mis en œuvre dans son film de 2007, La Tombe Perdue de Jésus (cliquez) . C’est tellement beau, qu’on voudrait que ce soit vrai : le peuple des indigènes communique avec l’énergie des arbres en introduisant sa queue (caudale !) dans leurs troncs. Par le même canal, il reçoit l’énergie des plantes et obtient la guérison des maladies sans passer par la case industrie pharmaceutique. Ah, qu’il est beau, qu’il est bon ce monde délivré de la chimie, où l’Homme resté à l’état de nature reçoit tout d’elle, et ne lui fait aucun mal en osant l’exploiter !

Autour de l’Arbre de Vie (cf. la Bible), le peuple des mormons-New Age-pentecôtistes agite en rythme ses mains frémissantes, yeux extatiques levés au ciel, danses de possession mystique de la chamane et discours adressés à la divinité (qui répond à son peuple, contrairement au Dieu habituel).

A un preacher américain, il fallait nécessairement une happy end qui montre les bons (le peuple indigène) expulsant les mauvais (les américains gourmands de pétrole) de leur territoire sacré, après avoir flanqué une raclée à l’armée la plus puissante de l’Univers avec leurs arcs et leurs flèches.
Et pour que l’émotion soit garantie, le bon-blanc, traître à son peuple, qui a pris le parti de défendre les indiens exploités, meurt à la fin.
Il le fallait : parce que le Christ a été crucifié pour sauver l’humanité.
Mais le bon-blanc a plus de chance que Jésus sur la croix : sur son visage exangue se penche la ravissante Marie-Madeleine, qui lui donne un dernier baiser (référence : la fin du Titanic).

Car tout cela est noyé dans le sentimentalisme américain sommaire : la brute tombe amoureux de la belle (non sans s’excuser poliment – I’m sorry – quand elle lui fait remarquer qu’il casse tout).
Puis l’amour le transforme en héros prêt à se sacrifier pour l’humanité – la seule vraie, celle des indiens, les Yankees n’ayant pas plus de tête que les robots qu’ils conduisent à l’assaut du peuple aux mains nues.

On ne nous épargne pas la scène où le chef de la tribu, père de la belle, meurt sous ses yeux alors qu’elle saisit la main de la bête dans un moment d’intense communion.
Ah ! qu’elles sont douces-amères en ce sanglotant instant les larmes que la belle et la bête versent ensemble, unies dans une douleur que leur amour seul leur permettra de surmonter !

A l’entrée de la salle, on vous distribuera des lunettes, mais pas de mouchoirs : n’oubliez pas le vôtre !

Jetez dans une casserole toutes les frustrations, les culpabilités, le sentimentalisme et la religiosité païenne américaine. Ajoutez un bon coulis de sang et de violence, cuisez à feu vif.
Faite-en une œuvre d’art graphique absolue, techniquement et visuellement stupéfiante : vous avez Avatar. On comprend que « ça marche » : le public aime la mélasse, et apprécie la beauté.

 
IV. Agora, d’Alejandro Amenabar

Mais si on compare Avatar avec Agora, le film d’Alejandro Amenabar, on se dit que la superficialité est du côté américain, la profondeur du côté européen.
Lui aussi, Agora est d’une très grande beauté formelle, avec une utilisation parfaite des images de synthèse : la reconstitution de l’Alexandrie de la fin du IV° siècle est époustouflante, les acteurs remarquables.
Mais le scénario d’Agora est tiré d’un épisode vrai de l’Histoire de l’Occident, toujours passé sous silence, qu’Amenabar raconte avec fidélité : la persécution sanglante et fanatique infligée par les chrétiens (à peine reconnus officiellement) aux prêtres de la religion Égyptienne millénaire d’abord, aux juifs ensuite.
Tout tourne autour de Cyrille d’Alexandrie, le boucher qui lança ses pasdarans chrétiens à l’assaut des non-chrétiens. Et qui sera canonisé, après avoir été décrété Docteur de l’Eglise.
Seul un Amenabar était capable de faire un si beau film sur ce sujet tabou. Images, scenarios, dialogues, c’est une réussite du début à la fin.

Allez voir Avatar en 3D, vous n’oublierez pas sa beauté.
Mais surtout ne manquez pas Agora : au choc visuel s’ajoute le choc intérieur.

Un choc salutaire, indispensable pour nous réveiller.                                M.B., 12 janvier 2010

L’OMBRE DE LA MORT DANS LE CHRISTIANISME ET L’ISLAM

La mort est notre seule certitude.

Pour l’Ancien Testament, la mort est une punition infligée par Dieu à l’homme et à la femme, parce qu’ils ont voulu savoir ce qu’il fallait ignorer afin de ne jamais mourir : où se situe la frontière entre le bien et le mal.

C’est-à-dire qu’il existe un Mal, un Mauvais, un Shatân à l’œuvre dans la création. Faire sa connaissance c’est le rencontrer, le rencontrer c’est être brûlé par lui à jamais .

Tandis qu’ignorer Le Mal, c’est être ignoré par lui et ne pouvoir être atteint par lui. « Le Mal c’est mon affaire dit Dieu, certes il existe mais vous ne devez savoir ni d’où il vient, ni s’il est comme vous une créature que je tolère ou puis seul soumettre. Ne lâchez pas ce fauve, sinon il vous dévorera. »

On connaît la suite : la femme (encore elle !), séduite par le charme du Mal, lui fait de doux yeux et la fracture s’installe pour toujours dans une création jusque là unifiée par le sommeil du dia-bolos, celui qui sépare, qui divise.

Désormais, la mort sera l’horizon du peuple juif. Elle met un terme à la vie, mais rien n’est perdu puisqu’un Messie reviendra, qui restaurera l’ordre ancien de la création, perdu par l’acquisition de la connaissance.

La Bible est fataliste, mais point désespérée : l’attente du Messie permet de supporter celle de la mort. On s’en accommode sans s’en inquiéter outre mesure. Se l’infliger ou l’infliger à autrui est un crime, qui conduit tout droit à l’enfer.

Au milieu du 1er siècle, le rabbi Jésus s’insurge contre la mort. Il fait preuve à son égard d’une absolue détestation : quand il la rencontre aux portes du village de Naïm ou devant la pierre tombale de Lazare, quand elle menace une femme à l’instant de sa lapidation pour crime d’amour, quand elle attend des malades condamnés par l’absence de médecine, il fait tout pour s’opposer à elle : il ranime, il prend la défense de l’accusée, il guérit.

A-t-il souhaité mourir, s’est-il suicidé ? Cliquez.

Ce refus de l’acceptation de la mort comme châtiment inéluctable, inévitable, cette insoumission devant l’œuvre du Shatân est la marque de Jésus. Elle le classe à part dans le judaïsme, et à vrai dire dans la lignée des grands Éveillés.

En s’imprégnant du messianisme exalté qui s’était développé autour des esséniens un siècle auparavant, le christianisme naissant abandonnera (ou plutôt, n’adoptera jamais) le rejet de la mort manifesté par Jésus.

Les choses se compliquent quand Paul de Tarse introduit dans le dogme chrétien naissant des pans entiers de la religiosité orientale – donnant naissance au christano-paganisme qui est toujours le nôtre aujourd’hui.

La mort n’est plus le châtiment de la connaissance : elle sanctionnera désormais le refus d’adopter les dogmes, les sacrements et les pratiques chrétiennes. l’Église s’est substituée à Dieu, elle est la seule à posséder le savoir. « Si tu le suces à son sein et nulle part ailleurs, tu entreras au paradis. Sinon, c’est l’enfer plus tard – et déjà maintenant, puisqu’on te brûlera si tu oses mettre en doute le monopole de la vérité détenu par l’Église ».

Hors de l’Église, pas de salut : n’attendez plus le Messie, il est déjà là, il a pris corps dans une corporation qui s’identifie à lui et rend son retour inutile.

Les chrétiens ne désirent pas la mort, ils la condamnent et la craignent. Mais ils s’agrippent à la barque de Pierre pour ne pas s’y noyer.

Le Coran marque l’aboutissement final du messianisme judéo-chrétien.

Ầ ses yeux non plus, le Messie n’aura pas à revenir puisqu’il vient d’arriver : c’est l’Umma, la communauté musulmane, « la meilleure communauté suscitée par Allah sur terre ». Le croyant coraniste ne peut vivre qu’à l’intérieur de l’Umma : tout ce qui se trouve en-dehors, le dar-al-harb, c’est un monde de ténèbres où règne le Shatân. Plutôt mourir que d’en franchir l’immatérielle frontière.

S’infliger la mort pour demeurer fidèle à l’Umma, c’est être assuré d’entrer au Paradis. L’infliger à autrui pour préserver l’Umma, ce n’est pas un péché mais une bonne oeuvre.

          Hors de l’Umma, pas de salut.

Et comme chaque Infidèle – chaque être humain vivant hors de l’Umma – est habité par le Shatân, bien plus, comme il défend et propage sans le savoir l’œuvre de Shâtan, il faut en tuer le plus possible.

Tuer les infidèles, c’est faire reculer le royaume de Shatân, c’est accélérer la venue du ciel sur la terre, quand il n’y aura plus que des muslims, des hommes et des femmes soumis à Allah.

La mort est un bien désirable, se l’infliger pour Allah c’est aller au Paradis, l’infliger au nom d’Allah c’est protéger l’Umma.

Donner la mort ou la recevoir dans le « Chemin d’Allah », c’est l’idéal de tout croyant coraniste.

Parce qu’il a été travesti par les chrétiens, ignoré par le Coran, le message de Jésus n’a jamais eu aucune chance d’être entendu, et encore moins mis en pratique.

          Shatân lâché en liberté, l’ombre de la mort ne nous quitte plus.

Chrétiens ou musulmans, musulmans contre chrétiens, nous sommes condamnés à patauger dans le sang et la violence des ‘’Voies du Seigneur’’ de l’Église ou du ‘’Chemin d’Allah’’ du Coran.

                                                                     M.B., 21 août 2013