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PEUT-ON CHANGER LE MONDE ? (III) Les Veilleurs de l’Aube

  Cet article prolonge les deux précédents.

           Je suis né au creux d’un siècle épuisé, en même temps que parcouru de violentes pulsions adolescentes.

          Des révolutions successives (qui voulaient changer le monde en changeant l’Homme) avaient toutes échoué, provoquant à la fois le désespoir et des poussées anarchiques d’altermondialisme. L’effacement du christianisme laissait le ciel vide, la planète livrée au sectarisme et à la violence. Le XX° siècle finissant trahissait les espoirs mis dans le progrès, et s’enfonçait dans la nuit (cliquez) .

           Il y a pourtant eu, dans le passé, des hommes qui ont réussi à changer le monde : revenons sur trois d’entre eux, les plus connus.

 Trois veilleurs de l’aube

           Au V° siècle avant J.C. l’Inde du nord était relativement prospère, la société, la morale n’étaient pas remises en question.

          Pourtant la vallée du Gange était agitée par un bouillonnement de recherches philosophiques et religieuses qui trahissait une inquiétude profonde : la religion védique traditionnelle suffisait-elle à expliquer la destinée de l’Homme dans l’univers, et à assurer son salut ? On ne cherchait pas à changer le monde. Mais on savait qu’il ne se limite pas aux apparences que nous voyons, et on voulait savoir comment les transcender.

           Le Bouddha Siddhârta répondit par son choix de vie – abandonner le luxe d’un palais pour devenir prédicateur mendiant itinérant – et par un enseignement entièrement centré sur la méditation.

          Il l’inscrivait dans une conception de l’être humain et de l’univers unifiée autour cette pratique exigeante du contrôle des pensées. Rejetant les dieux, les sacrifices, les liturgies, il montrait que la méditation change l’Homme parce qu’elle le réunifie avec lui-même, avec le cosmos, et avec tout ce qui vit : sa première conséquence, la compassion universelle, remplaçait tout programme social ou politique en les rendant dérisoires.

           Au I° siècle après J.C., la Palestine était saisie d’une « folie prérévolutionnaire » (1). L’injustice était partout, la morale juive traditionnelle attaquée par les mœurs gréco-romaines, le pays en révolte permanente et larvée contre l’occupant. Le nazôréen Jésus répondit par son choix de vie – abandonner sa position sociale pour devenir prédicateur mendiant itinérant – et par un enseignement centré sur la transformation de l’individu. Il prolongeait les prophètes ses devanciers en remplaçant le Dieu juge lointain et terrifiant du judaïsme par un père proche et aimant, la Loi de Moïse par une « loi du cœur », l’intolérance monothéiste par une ouverture à toute personne rencontrée en chemin.

           Son anticléricalisme déclaré le rendit populaire auprès des foules. Mais quand il refusa de se ranger du côté des terroristes zélotes, de dénoncer les tares de la société juive comme l’avait fait Jean Baptiste. Quand il esquissa les premiers contours de la laïcité et de la non-violence active, quand il rendit aux femmes leur dignité et aux enfants leur place (la première !), quand il fit du libre-arbitre le juge de la Loi, quand enfin il fit comprendre que seule une nouvelle forme de relation à Dieu pouvait changer l’Homme et le monde, tous l’abandonnèrent et il fut tué (2).

           Au début du XX° siècle l’Inde devenue misérable était brutalement exploitée par l’Angleterre, la société divisée en castes et en religions qui s’ignoraient ou se haïssaient, la violence partout présente.

          Gandhi répondit par son choix de vie – abandonner le confort de sa profession pour devenir pauvre avec les pauvres, travailler comme eux de ses mains. Prêcher la non-violence (ahimsa) et la réconciliation entre castes, entre religions. Par le jeûne, il fit plier l’Angleterre mais ne parvint pas à réconcilier musulmans et hindouistes : s’il n’avait pas été tué, il en serait mort de tristesse.

 De l’aube au crépuscule

 

          Pour changer le monde, chacun de ces trois veilleurs de l’aube proposait d’abord de changer l’Homme. Tout comme les révolutionnaires (cliquez) , mais de façon totalement différente : chacun avait une vision de l’Homme qui découlait d’une perception de sa nature transcendante.

          Chacun a voulu hausser l’Homme au-dessus de lui-même, supprimer les barrières qui opposent l’homme à l’homme, l’homme à la femme (3). Aucun n’a songé à fonder une Église qui lui survivrait (4), aucun n’a voulu avoir une action purement politique : le refus de l’engagement politique est clair chez Siddhârta et Jésus, et Gandhi a très vite délégué à Nehru la partie proprement politique de son action, pour se concentrer sur l’essentiel à ses yeux : rendre son âme à l’Inde.

           Mais le ressort le plus puissant de leur action réside dans leur choix de vie : chacun a volontairement abandonné la sécurité de sa position sociale, pour choisir les hasards de la mendicité, de l’itinérance, devenant pauvre parmi les plus pauvres.

          Ils ont donc d’abord fait le don de leur vie, ils l’ont offerte comme premier enseignement, jusqu’à affronter lucidement l’éventualité d’une mort violente.

           E = MC2 : en s’offrant à la désintégration de leur personne, chacun a libéré une énergie qui a transformé le monde.

           Ou du moins, qui aurait pu le transformer : car Jésus n’a pas pu éviter la naissance du christianisme impérialiste, Gandhi n’a pas pu éviter la partition de l’Inde et la permanence des castes. Et si le bouddhisme n’a jamais été invoqué pour justifier des guerres, Siddhârta n’a pas pu éradiquer d’Asie la violence, pour la remplacer par la compassion.

           Mais la mémoire de ces veilleurs de l’aube, ainsi que leur enseignement, restent aujourd’hui la seule fenêtre ouverte dans notre monde-prison, la seule lumière dans sa nuit, le seul espoir dans sa désespérance crépusculaire.

           La question que ses disciples posaient à Jésus reste d’actualité : « Maître, à qui irions-nous ? » L’expérience du passé montre que le monde ne peut changer que si des hommes ou des femmes se lèvent, acceptent de donner leur vie plutôt que de promouvoir leur carrière personnelle, ont une vision transcendante de l’Homme et de sa destinée avant de publier un programme économique ou politique de plus.

           L’expérience montre qu’on va dans le mur quand on se confie à ceux qui ne sont que des politiciens ou des économistes.

           Il paraît que c’est l’enseignement de quelques papes récents. Je dis « il paraît », parce que s’ils l’ont enseigné, personne ne les a entendu. Et pourquoi ? Parce que l’Église catholique, contrairement à son fondateur présumé, n’a pas fait (pour ses prélats, ses prêtres et ses moines) le choix de la vraie pauvreté, qui est l’incertitude du lendemain.

           Nous allons donc devoir continuer de confier nos vies et nos destinées à des politiciens, à des économistes qui sont tout, sauf des Éveillés (6). Il n’y a, pour chacun de nous, de salut et d’aube attendue que dans une démarche personnelle, individuelle faute de mieux.

           Siddhârta distinguait deux sortes de Bouddhas : ceux qui enseignent, et ont une audience : ce fut son cas, celui de Jésus et de Gandhi. Et les praçekha bouddhas, les Éveillés silencieux, dont personne ne parle, ignorés de tous mais répandant secrètement autour d’eux la lumière de l’Éveil qu’ils cherchent ou ont vécu dans le secret.

           Ce sont les « justes » de la tradition juive. Ceux qui font que ce monde n’a pas explosé.

           Pas encore.

                                                    M.B., 13 nov. 2011

  Sur cette question, voyez un article postérieur : cliquez

 (1) Comme le dit Flavius Josèphe.

(2) Tout ceci est raconté Dans le silence des oliviers.

(3) D’abord opposé à la création d’une branche féminine de son ordre monastique, Siddhârta finit par y consentir et s’en réjouit à la fin de sa vie.

(4) Le Mahâparinibbanâsuttra rapporte les dernières consignes de Siddhârta sur la direction et l’organisation de son ordre monastique : il refuse de désigner son successeur, et rappelle à Ananda que chaque moine doit être « une île à lui-même ».

(5) En pali/sanskrit, Bouddha signifie « qui a vécu l’Éveil ».

LE CHRISTIANISME, MYTHES ET RÉALITÉ (Conférence au  »Printemps du Verseau »)

          La personne de Jésus fut à l’origine de la chrétienté occidentale et de sa domination mondiale pendant 17 siècles. Le déclin de ce système à la fois idéologique et politique s’est accéléré au cours du XX° siècle. Quel enseignement peut-on en tirer, dans un Occident qui vit sa plus grave crise d’identité depuis les invasions barbares des IV° et V° siècle ?

           Pour répondre à cette question j’ai choisi de balayer large et d’être bref, laissant la place à un échange qui permettra de préciser et d’approfondir.

 I. Comment peut-on savoir qui était Jésus ?

           Jusqu’à une époque récente, le fondateur présumé du christianisme n’était connu que sous le nom de « Jésus-Christ » ou « le Christ ».

          On sait maintenant que cette appellation est née en Syrie, autour de Paul de Tarse, un peu avant l’an 45. Jusque là Jésus, mort en avril 30, était appelé par son nom, « Ieshua fils de Joseph ». La rapide transformation de Jésus en « Christ » marque la première étape de sa métamorphose en Dieu, accomplie dans les Églises fondées par Paul puis par le dernier rédacteur de l’Évangile dit « selon St Jean ». Parachevée entre l’an 90 et 100, cette divinisation de Jésus, gravée dans le Nouveau Testament, est devenue le socle inamovible du christianisme.

           Peut-on retrouver le visage de Jésus derrière l’icône sacralisée du Christ ? Impensable à l’époque de la chrétienté triomphante, cette entreprise a été amorcée au XIX° siècle par des chercheurs protestants, auxquels se sont joints ensuite des catholiques et des juifs. Leur labeur immense, pluridisciplinaire, a produit des fruits aujourd’hui incontestés.

           Ils ont d’abord mis au point une méthode, l’exégèse historico-critique, à l’aide d’une boite à outils : papyrologie, épigraphie, linguistique, analyse comparée des textes, de leur forme littéraire, de l’histoire de leur rédaction et de leurs sources. Le tout replacé dans le contexte historique qui a vu émerger chacun de ces textes.

          Au début, il y a donc eu des recueils de « paroles de Jésus », comme cet Évangile de Thomas découvert en 1945 à Nag Hammadi et qui contient 114 courts paragraphes, regroupés sans aucun ordre. Ces recueils ont d’abord circulé de communauté en communauté, et très vite le besoin s’est fait sentir d’insérer ces paroles, et quelques événements marquants de la vie de Jésus, dans un récit organisé d’allure chronologique. Ce sera l’évangile selon Marc, qui apparaît avant l’an 70 – date charnière, la destruction du Temple de Jérusalem. Il débute par la rencontre entre Jean-Baptiste et Jésus au Jourdain, et se termine avec sa mise au tombeau au soir du 7 avril 30.

           Après l’an 70, on a rajouté à ce texte un récit de la découverte du tombeau vide et des apparitions du crucifié, l’annonce faite par Jésus de la destruction du Temple, et quelques phrases qui tiennent compte de sa divinisation, dont l’idée commençait à s’imposer.

          L’évangile selon Marc a connu un vif succès, qui a provoqué une inflation galopante d’entreprises similaires : environ 50 à 60 évangiles et Actes apocryphes, dans lesquels les imaginations délirantes des conteurs orientaux brodaient à l’envie sur le « mythe Jésus » en train de se former.

           En plus de Marc, deux de ces évangiles ont été retenus par l’Église : celui de Matthieu, écrit sans doute en Judée et d’abord en araméen. Puis celui de Luc, écrit en Syrie et en grec. Chacun d’eux s’inspire de l’évangile de Marc et y ajoute sa touche personnelle. Mais comme c’était la coutume dans l’antiquité, il fallait que la vie du héros commence par une enfance merveilleuse : on a donc inventé le récit de la naissance miraculeuse et des premiers pas de l’enfant Jésus, ce sont les chapitres 1 et 2 de Matthieu et Luc, le folklore de nos Noëls d’antan.

 II. L’ombre du « disciple bien-aimé »

           Une génération plus tard, apparaît en Asie Mineure un quatrième évangile, attribué à l’apôtre Jean. Sa version finale est fixée tardivement, vers l’an 100. C’est dans cet évangile que Jésus est le plus clairement divinisé, et c’est pourquoi il ne sera guère cité comme autorité avant la fin du II° siècle.

          Mes recherches m’ont conduit à retrouver, à l’intérieur de ce IV° évangile, l’écrit d’un disciple de Jésus dont l’existence a été soigneusement gommée de la mémoire chrétienne : le « disciple que Jésus aimait », un treizième apôtre donc, dont le témoignage visuel se trouve noyé dans le texte que nous connaissons. C’est le seul récit de première main que nous possédions de la part d’un témoin oculaire des événements qu’il raconte. Contrairement au souvenir de son auteur il n’a pas été supprimé, mais enrobé dans le texte final du IV° évangile.

          Mes lecteurs connaissent ce personnage, sur lequel j’ai même écrit un roman, Le secret du 13° apôtre (cliquez). Ensuite, j’ai tenté d’extraire son témoignage du texte du IV° évangile, entreprise délicate mais féconde puisqu’elle décrit Jésus avant sa transformation en Christ. Ces travaux ont peu de chance d’être portés à la connaissance du grand public : pourquoi ?

 III. Le mythe et la réalité

           Parce que très vite, la personne de Jésus a donné naissance à un mythe, qui est à l’origine du christianisme et de notre civilisation.

          Un mythe, c’est un récit qui a pour ambition de répondre aux grandes questions que chacun se pose, depuis les origines de l’humanité. D’où venons-nous, où allons-nous ? Mais surtout, quelle est la signification de la mort inéluctable ? Met-elle un terme final à la vie ? Et sinon, quelles perspectives ouvre-t-elle ?

           Au 1° siècle de notre ère, le plus célèbre de ces mythes était celui d’Orphée. Orphée affronte la mort par amour pour Eurydice, il descend aux enfers et en ressort triomphant. C’est une résurrection, que connaît aussi Mithra, l’autre mythe populaire de l’époque. Mithra affronte le taureau, le tue, se purifie dans son sang et vit ensuite pour l’éternité. Le culte de Mithra, véhiculé par les légionnaires romains, comportait un rite très proche de l’eucharistie chrétienne, au point que certains y ont vu l’origine païenne de ce sacrement.

           La grande question était donc l’interrogation sur la mort. C’est un penseur génial, Paul de Tarse, qui va dès ses premières lettres théoriser l’idée chrétienne de résurrection. Écrites autour de l’an 50, ses Épîtres aux Thessaloniciens affirment que la mort a été vaincue, puisque Jésus est ressuscité des morts 36 heures après avoir été mis au tombeau.

          Le judaïsme populaire, pharisien, enseignait qu’une résurrection des morts aurait effectivement lieu mais à la fin du monde, lors du « grand jour » conçu comme une seconde création où chacun serait recréé pour ne jamais plus mourir, comme Adam avant sa chute du Paradis. Mais l’idée d’une résurrection immédiate, d’une vie après la mort sans attendre la fin du monde, cette idée-là était étrangère au judaïsme. Elle va connaître un succès foudroyant, parce qu’elle répondait (comme les mythes d’Orphée et de Mithra) aux angoisses et aux aspirations de l’époque.

          Le raisonnement de Paul est simple : « Chacun de vous ressuscitera, puisque Jésus est ressuscité le premier. » Et ce sont ses disciples qui concluront : « Si Jésus est ressuscité, c’est parce qu’il était Dieu : seul Dieu peut se ressusciter lui-même ».

          Lancée par Paul, l’idée de résurrection (et donc de divinisation de l’Homme, cliquez) va faire son chemin, mais il faudra attendre le IV° siècle pour que la divinité de Jésus soit formellement définie au concile de Nicée, dans un texte qui est à l’origine du Credo des chrétiens.

          Non sans réticences d’ailleurs, dont la plus connue est l’arianisme, sauvagement combattu par l’Église devenue majoritaire dans l’Empire. L’exégèse historico-critique était inconnue d’Arius : elle montre qu’il avait vu juste, que jamais Jésus n’a prétendu être de nature divine, chose impensable pour un juif. Elle montre aussi comment, peu à peu, sa divinisation s’est imposée à partir de quelques courts passages des évangiles en même temps que des écrits attribués à Paul.

 IV. Pourquoi le mythe chrétien s’est-il imposé ?

           Le succès du christianisme fut rapide, puisqu’en l’an 381 il devint religion officielle de l’Empire. Depuis lors, le sabre et le goupillon ont été tenus dans la même main, celle du pouvoir politique. Plus tard le théologien de Charlemagne, Alcuin, a mis au point la notion du monarque de droit divin, partout en vigueur jusqu’à la Révolution française. Comment en est-on venu là ?

          Jésus s’était dressé contre l’Église de son temps, le pouvoir des dignitaires pharisiens et sadducéens de Jérusalem. Mais il a refusé d’adopter l’attitude violente prônée à leur égard par les activistes zélotes, de s’associer à leur rêve d’un coup de main armé sur le Temple pour le purifier des collaborateurs juifs. Il est le tout premier à avoir enseigné, et mis en pratique, ce qu’on appellera après Gandhi la non-violence active. Ce faisant, il a aussi été le premier à défendre la séparation des pouvoirs religieux et civil, que nous appelons aujourd’hui la laïcité.

          Ce double choix, inédit à son époque, lui vaudra d’être considéré comme un allumeur sans feu par ses disciples, qui le trahiront parce qu’ils ne comprenaient pas son refus de s’engager dans le combat politique et sa violence.

           Sur ce point essentiel, c’est encore Paul de Tarse qui a amorcé le virage décisif : « ceux qui exercent l’autorité, écrit-il, la tiennent de Dieu ». Les chrétiens doivent donc leur être soumis en tout, sauf en leur conscience. Les esclaves serviront leurs maîtres sans se rebeller, ce qui ne les empêchera pas d’être chrétiens au fond du cœur.

          Paul a ainsi permis au christianisme de s’intégrer dans la société civile telle qu’elle était, d’en assumer toutes les tares et les injustices – que nous appelons aujourd’hui des violations des Droits de l’Homme. Ce faisant, il a tourné le dos à l’enseignement de Jésus.

          Mais l’intégration des chrétiens dans leurs sociétés respectives a eu une conséquence qu’il ne pouvait imaginer : plus tard, des évêques de Gaule et d’Italie vont utiliser leur pouvoir pour tenter de christianiser ces sociétés, qui étaient d’ailleurs en décomposition. Ils les ont fait évoluer vers ce qui deviendra la chrétienté, acceptation de la Cité des hommes telle qu’elle est, avec ses tares, afin d’essayer de la transformer vaille que vaille en Cité de Dieu.

           Pourtant, Jésus n’avait jamais dit qu’il acceptait notre monde tel qu’il est, et qu’il souhaitait le faire évoluer. Il a dit, avec force, que pour lui ce monde était fini, qu’il était arrivé à son terme et qu’il en proposait un autre, totalement différent, fondé sur d’autres valeurs.

          Un autre monde, un Royaume bâti autrement que ceux qu’il avait sous les yeux.

          Initiateur de la non-violence et de la laïcité, Jésus a donc été le tout premier des altermondialistes. Déjà de son vivant, il n’a pas été compris : quand il parlait devant eux de « Royaume de Dieu », les disciples qui l’entouraient entendaient « pouvoir au nom de Dieu » – ce qui n’est pas la même chose.

          Le mythe chrétien s’est imposé parce qu’il s’est révélé compatible avec le pouvoir des sociétés de domination, d’exclusions réciproques et de règne de l’argent. Les chrétiens ont prétendu transformer ces sociétés de l’intérieur, sans sortir de leur cadre : ils se sont coulés dedans. Le résultat, nous le voyons dans l’Histoire comme dans l’actualité la plus récente.

          Tandis que Jésus, lui, rêvait à une autre société, par le renversement total des valeurs qui dirigent ce monde.

 V. Posséder : la richesse et le partage

           Contrairement aux prophètes juifs ses devanciers, il n’a pas dénoncé les excès du capitalisme sauvage qui régnait à son époque, il semble même s’en être accommodé. Il fait l’éloge de ceux qui gèrent bien leur fortune ou leur carrière. Il ne s’élève pas non plus contre la pratique de l’esclavage, ne dénonce pas la politique de collaboration des roitelets juifs avec l’occupant. Car c’est par son choix de vie, plus que par ses déclarations, qu’il a rejeté l’argent et le pouvoir qui l’accompagne. Il a abandonné le cocon d’une famille relativement aisée, son métier, sa position de petit notable local, pour se lancer sur des chemins de hasard et vivre d’aumônes, ne possédant pas même une pierre sur laquelle poser sa tête. Il a tourné le dos à une société dans laquelle il était non seulement solidement établi, mais reconnu et respecté.

          Et à chaque fois que l’occasion se présentait, il a invité ses amis – il les a amicalement obligés – à partager leur richesse avec plus pauvres qu’eux.

           Sa décision de tourner le dos à la société a été individuelle, elle n’engageait que lui et ceux qui choisissaient de le suivre. Mais elle s’accompagnait d’un appel constant au partage, soit par des actes (la distribution des pains), soit par des injonctions (la rencontre avec Zachée). (Voyez Dans le silence des oliviers)

          S’était-il déjà rendu compte que tout programme de partage et de justice sociale, s’il est proposé à une société plurielle et libérale, est voué à l’échec ? Il n’a pas écrit un manifeste, comme les socialistes du XIX° siècle. Son manifeste, c’était sa façon de vivre, la rupture totale qu’il a choisi d’adopter. C’était le mode de vie d’un individu, qui a cru pouvoir faire naître un autre monde en commençant par vivre lui-même autrement.

          Sa vie est une parabole muette, mais éloquente.

           Logique avec lui-même, il n’a créé aucune structure, religieuse, politique ou sociale, destinée à promouvoir ou à mettre en œuvre son message.

          C’est seuls contre tous que les prophètes ses devanciers avaient affronté les lourdeurs de leurs sociétés : comme eux, il a choisi l’action individuelle, la force significative des gestes symboliques. Il a fait confiance à la puissance d’une contagion de proche en proche, par l’exemple : « Comme j’ai fait pour vous, faites aussi pour les autres. »

           Pendant les toutes premières années du christianisme, à Jérusalem les apôtres ont tenté de suivre cet exemple. Consigne fut donnée à chacun des nouveaux convertis de renoncer à tous leurs biens : mais c’était pour les déposer aux pieds des apôtres, qui en disposaient à leur gré. Sans parler des dissimulations de patrimoine, ce système s’est révélé être un fiasco si total que Paul a été obligé d’organiser une collecte dans tout l’Empire, pour venir en aide à l’Église de Jérusalem sinistrée.

          S’ils avaient médité cette toute première expérience de communisme, ceux qui se sont réclamés de Karl Marx pour imposer un système, qui profitait surtout aux dirigeants du Parti, nous auraient épargné bien des souffrances.

          L’Église catholique a retenu la leçon : dans les siècles suivants elle s’est fort bien accommodée des richesses de ce monde, dont elle a su profiter, laissant à quelques religieux le soin d’en distribuer les miettes aux pauvres.

 VI. Mort de l’utopie ?

           Vous comprenez pourquoi la redécouverte du prophète galiléen et de son enseignement par le geste et la parole a peu de chances de transformer le christianisme tel qu’il a évolué jusqu’à nous, et nos sociétés telles qu’elles sont.

          Non-violence, laïcité, altermondialisme, le partage comme règle de justice… ces enseignements, et d’autres encore comme le statut des femmes ou la place des enfants, ont été longtemps recouverts par le manteau flamboyant du mythe chrétien.

          Certes, ces semences n’ont pas disparu. Aujourd’hui elles poussent douloureusement, timidement dans les Églises chrétiennes mais surtout dans un monde sur lequel ces dernières ont perdu tout pouvoir d’entraînement. Longtemps, elles avaient détenu le monopole de la vérité sur l’Homme et sa destinée : c’est désormais sans elles, et parfois contre elles, que l’utopie altermondialiste proposée par Jésus s’affronte aux lourdeurs des réalités sociopolitiques.

           Le mouvement altermondialiste est aujourd’hui porté par les peuples, contre leurs dirigeants. S’il reprend à son compte certaines intuitions du fils de Joseph, il ne partage pas sa vision de l’être humain et de sa destinée, enracinée dans une certaine conception du « prochain », accompagnée d’une compassion sans limite, universelle.

           Dans le chaos qui s’annonce, la voix du prophète galiléen a-t-elle encore une chance de se faire entendre ?

                                                M.B., 21 nov. 2011

JÉSUS, LE PREMIER ALTERMONDIALISTE ?

« Jésus n’a pas cherché à transformer le monde, il annonce sa fin ».

          C’est une phrase-clé du roman Dans le silence des oliviers (cliquez) . Un lecteur me demande si elle est exacte, et si oui, comment décoder ce message ? Je résume donc ici pour lui ce qui parcourt tout ce roman.

 I. Le contexte historique

           Au 1° siècle avant J.C., le monde juif vivait dans un climat de fin du monde. On lisait les apocalypses de Daniel, de Baruch, les écrits de la mer Morte qui annonçaient une guerre entre les Fils de Lumière et les Fils des Ténèbres – une guerre qui serait la dernière.

          Au bord du Jourdain, Jean-Baptiste clamait que cette fin était proche, et qu’elle se manifesterait par un déluge de feu qui engloutirait l’humanité pécheresse. Ce message touchait les juifs, dont la majorité croyait au « Grand Jour » : la fin du monde, suivie d’une résurrection générale qui serait en fait une seconde création échappant à l’emprise du démon.

          La défaite finale et définitive du Mal, personnalisé par Satan.

          Un retour au paradis d’avant la chute d’Adam.

           Disciple de Jean-Baptiste, Jésus commence sa prédication en reprenant à son compte ce message : « Convertissez-vous, car la fin est proche. » Mais très vite, il abandonne ce catastrophisme radical.

          Pourquoi, sous quelles influences ? Les évangiles ne le disent pas, mais soulignent « qu’à la vue des foules hagardes et désorientées, il était ému jusqu’au fond de ses entrailles. » Sans doute est-ce son contact avec ces foules juives désespérées par l’occupation romaine, la collaboration des élites juives, le cynisme des dirigeants fantoches installés par Rome, leur mépris du peuple, cette « racaille » (selon les membres du Sanhédrin) – bref, le désespoir d’une population abandonnée à elle-même -, qui lui a fait dépasser le pessimisme de son maître Jean-Baptiste. Le premier de ses discours commence par le mot  » heureux « , répété comme une litanie : ce sont les « Béatitudes ».

 II. Le droit au bonheur

 

          « Heureux », makarioi, est le nouvel étendard brandi par Jésus. C’est une rupture complète d’avec le courant apocalyptique et l’enseignement des grands prophètes ses prédécesseurs. Heureux ceux qui pleurent, ceux qui ont faim de justice, ceux qui souffrent… Ce n’est pas du masochisme (la joie par la douleur), c’est le regard porté vers un horizon nouveau : le terme et l’accomplissement de la vie humaine n’est pas l’anéantissement dans une fournaise de feu, c’est le bonheur.

          Le droit au bonheur est la base fondatrice de l’enseignement de Jésus. En entendant ce mot la réaction des foules fut immédiate : un succès qui fit de lui une vedette, partout fêtée, suivie par ses fans.

          Le rêve (juif, américain, français) a toujours séduit les foules. Mais ensuite, il faut montrer comment ce rêve peut devenir réalité concrète ! Et là, les choses se compliquent, la popularité décroit.

 III. Transformer la société ?

           Jésus ne propose pas un programme de justice sociale. Témoin du chômage endémique qui régnait dans sa région, il n’en critique pas les causes mais demande aux employeurs de payer l’ouvrier de la onzième heure comme celui qui a travaillé depuis le matin – ce qu’aucun patron raisonnable ne peut accepter. Il donne en exemple le profit réalisé par ceux qui gèrent bien leur fortune (parabole des talents), et fait même l’éloge d’un intendant qui vole son maître en remettant en cachette les dettes de ses débiteurs.

          Comme par ailleurs il a des amis riches, dont il accepte sans hésiter les dons et l’hospitalité, ses disciples constatent qu’il n’a jamais dit qu’il fallait « prendre l’argent des riches pour le donner aux pauvres ». Et ils s’insurgent, voyez Judas qui fait remarquer qu’avec le prix du parfum gaspillé par Marthe à ses pieds (un an de salaire) on aurait pu venir en aide aux pauvres. Réponse de Jésus : « Les pauvres, vous les aurez toujours auprès de vous. Moi, en revanche… »

          Ce n’est pas là l’enseignement d’un réformateur social.

           Il ne propose pas non plus un renversement de l’ordre politique établi. C’était l’ambition des Zélotes, dont plusieurs de ses disciples étaient proches (Pierre, Jean et son frère Jacques, Simon, Judas). S’il faut rendre à Dieu ce qui est à Dieu, il faut aussi rendre à César (l’État en place) ce qui est à César. Aucune contestation politique : c’est sans doute pour cela qu’il a été trahi par la frange politisée de ses suiveurs, et livré au Sanhédrin.

          Ce n’est pas là l’enseignement d’un réformateur politique.

           Sa seule contestation, sans équivoque et violente, s’adresse à l’Église de son temps, les dignitaires Pharisiens et Sadducéens. Forme virulente d’anticléricalisme (et second motif de son arrestation) qui ne remettait pas en cause l’ordre économique et politique global de la société juive.

          A-t-il donc été un allumeur sans feu, un contestataire illuminé, vaguement anarchiste ?

 IV. La fin de ce monde, dès maintenant

           Jésus propose un Royaume différent de ceux qu’il avait sous les yeux.

          L’établissement de ce Royaume, c’est ainsi qu’il conçoit la fin du monde.

          Non pas par une transformation radicale de la société et de ses valeurs, une révolution sociale et politique. Mais par la transformation de chaque individu, à l’intérieur de lui-même : changer le cœur de l’Homme – puisque tout vient de là, pensées, paroles, actions. C’est la « Loi du cœur », qu’il substitue à la Loi juive avec ses 613 préceptes (cliquez) .

           Une révolution individuelle donc, non pas collective.

          Changer les individus pris un à un, pour changer la société qu’ils constituent. Et ceci, dès maintenant, sans attendre le « Grand Jour » ou une hypothétique transformation sociopolitique, qui lui a semblé hors de sa portée. Ou en tout cas, qu’il n’a jamais enseignée.

          Ce changement, il n’est pas pour plus tard, quand toutes les conditions d’une révolte collective seront réunies, mais pour tout de suite. Chaque malade qu’il guérit, chaque  mort en sursis qu’il relève, chaque aveugle qui retrouve la vue à son contact, chaque pécheresse rendue à la vie sociale est une parabole vivante du Royaume qu’il propose. « Va, et ne pèche plus » : désormais, tu es un homme ou une femme nouvelle. En toi, l’ancien monde est fini, tu es la preuve et l’annonciateur du monde nouveau.

          Le Royaume de Jésus, sa mutation sociale et politique est donc déjà là, « sous vos yeux » comme il le répète aux disciples témoins des guérisons, mais il est encore à venir – puisque tous les cœurs ne sont pas encore transformés.

 V. Une utopie individualiste ?

           Cette utopie, il l’a d’abord réalisée en lui-même par le choix radical d’une vie de vagabond. C’est-à-dire ne possédant absolument rien (fin du diktat des richesses) mais subsistant grâce à la générosité de ses amis riches (instauration d’un monde de partage).

          L’épisode de la « multiplication des pains » a été interprété par les évangélistes comme un miracle : c’en est un en effet, le miracle du partage. En le voyant entouré d’une foule affamée, ses bienfaiteurs lui ont fait spontanément parvenir au bord du lac des paniers de pain et de poisson. Dans le partage de cette nourriture, comme dans le repas improvisé sur l’herbe qui suit, Jésus a vu un double symbole de son Royaume : la richesse n’est pas répartie par une loi sociale, elle est partagée par l’élan du cœur. Et le repas de la foule, comme tous les repas de Jésus rapportés par les évangiles, est l’image réalisée de ce que sera le bonheur du Royaume à venir.

           Quant à la puissance injuste et oppressive de l’État, il la méprise et s’en moque avec humour. Oui dit-il, Hérode est « un renard ». Donnons-lui ainsi qu’à César l’impôt qu’ils réclament, et faisons advenir la justice à notre niveau individuel, le seul sur lequel nous ayons prise.

          Il semble avoir accepté la fatalité des pouvoirs (sauf le religieux), comme il avait accepté dès son séjour initial au désert la fatalité de la présence du Satan. Pour lutter, dans un anonymat historique assourdissant, contre chacun d’entre eux.

          Attitude de courage individuel pouvant aller jusqu’au sacrifice suprême.

 VI. Le premier des altermondialistes

           Jésus avait donc compris que vouloir instaurer ici-bas un autre monde que le nôtre était une utopie, qu’aucune action sociale ou politique ne serait jamais capable de réaliser.

          Avec pragmatisme, il a proposé la seule révolution qui soit efficace, celle des individus.

          Non pas changer le monde, mais changer l’Homme.

          La contagion de la révolution par l’exemple et la proximité.

         Changer l’Homme, faire naître un Homme nouveau a été le programme de tous les révolutionnaires, de Robespierre à Lénine et Pol Pot. Ils ont voulu y parvenir par la violence, l’élimination des opposants, le sang répandu : on connaît le résultat.

          Jésus propose une autre arme révolutionnaire : la compassion d’un Dieu, père tendre et aimant. Qui ne condamne personne, ne ferme jamais aucune issue, offre à chacun (d’où qu’il parte) la possibilité de se transformer en changeant son cœur.

          Compassion dont les Hommes Nouveaux devront à leur tour faire preuve envers toute personne rencontrée en chemin (et pas seulement avec les membres du même Parti).

           Mystique, ou réalisme ?

          Programme en tout cas applicable par tous, quels que soient les talents, la position sociale, la fortune ou la pauvreté.

          Que l’Église chrétienne ait vite oublié ce programme en se rangeant du côté des puissants, n’empêche pas qu’une quantité de saints et d’anonymes l’ont entendu et mis en pratique.

           Ce sont les « justes » que vénère le judaïsme, et grâce à qui (selon lui) ce monde existe encore.

                                       M.B., 23 oct. 2011