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FETES DU NOUVEL-AN ET DÉSENCHANTEMENT DU MONDE

          Les fêtes de Noël et du Nouvel-An viennent de ruisseler sur nous comme les chutes du Niagara sur de jeunes mariés américains. On s’en remettra.

          Depuis l’essor de l’archéologie, nous savons que les peuplades les plus anciennes, les plus archaïques, possédaient toutes des mythes étroitement reliés au cycle du soleil. Dans notre Occident, les Celtes célébraient déjà la fin d’une année et le commencement d’une autre. En Orient, je crois que les Hindous eux aussi marquent depuis des millénaires la succession des cycles annuels par des rites colorés.

          Profondément enfouis dans la nature humaine, ces rites exploitent la banalité des saisons pour exprimer les mythes d’une civilisation. Des mythes qui donnent à nos vie l’arrière-plan, la profondeur qui leur manqueraient sans eux : l’infini du cosmos.
          Et au-delà, Dieu ou ce qui en tient lieu.

          Dans le monde gréco-romain du 1° siècle, la mythologie était omniprésente. La succession du temps, qui est à deux dimensions – avant et après – en recevait une troisième dimension, au-delà.
          Le judaïsme ajoutait un élément qui n’était pas absent des autres cultures mais auquel il donnait une place prépondérante : dans ce monde à trois dimensions, Le Mal danse et entraîne les humains dans sa farandole. Et à partir du IV° siècle avant J.C. environ les juifs l’ont personnalisé, en l’appelant le Satan – souvent traduit dans les versions grecques de la Bible par le Diabolos, « celui qui divise ».

          Un monde enchanté par la lutte du bien contre le mal, personnifiés en figures hautes en couleur et qui s’affrontaient quelque part au-dessus de nos têtes : nous étions spectateurs impuissants, et toujours victimes, de ce combat des Titans (ou des Anges) qui se déroulait en-dehors de nous, dans un ailleurs inaccessible. C’était le sort, ou le destin, le fatum des romains : une fatalité à laquelle nous étions soumis, sans action possible sur elle.

          L’enseignement de Jésus désenchante ce monde de mythologies.
          Juif, il sait que Dieu est une chose, et l’humain une autre : il ne les confond pas, ne cherche pas à les faire découler l’un de l’autre – ce qui est la tendance de toutes les mythologies.

          Dieu est dans les Shamaïm – que nous traduisons, faute de mieux, par « le ciel » – et nous autres nous sommes sur terre. Ceci, qui est juif, il le corrige de façon révolutionnaire :

          1) Pour un juif de son temps, le frère était un autre juif – à l’exclusion des non-juifs. Pour les Esséniens, un membre de sa secte – à l’exclusion des autres juifs. Pour les Zélotes, celui qui se révoltait comme lui et avec lui, en prenant les armes.

           Pour Jésus, le prochain est tout homme, ou toute femme dont on croise la route. Ni le frère de sang, de fanatisme, ou le frère d’armes : celui (ou celle) qui est , sur mon chemin.

          2) Ce prochain sans distinction, il en fait le convive invité à un repas festif qu’il décrit comme son « Royaume » : le monde accompli, réalisé, enfin libéré de la danse du Mal.

          3) L’hôte qui invite à ce repas est au centre de la fête, il l’organise et en fixe l’ordonnancement, le déroulement concret.
           Parabole : cet hôte, c’est Dieu.

          4) Nous sommes les seuls responsables du bien (ou du mal) qui se fait en nous et autour de nous. Notez que c’est aussi l’enseignement du Bouddha.

                   Dieu ne s’anéantit pas pour devenir semblable à ses convives (c’est la Kénose du Nouveau Testament). Les convives n’aspirent pas à être divinisés. Chacun reste à sa place, avec sa nature propre, mais l’Un reçoit les autres dans son intimité.

          Monde désenchanté, parce qu’il ne laisse aucune place à des puissances maléfiques (ou bénéfiques) imaginaires. Mais monde réenchanté par la magie des paraboles, qui décrivent le bonheur comme une réalité familière, et font chanter l’imagination en lui ouvrant le mystère de la convivialité avec Dieu.

          Jésus a désenchanté le monde mythique de l’Antiquité.

          Il l’a réenchanté, non pas en créant d’autres mythes, mais en le décrivant par des paraboles enchanteresses.

          Ce monde désenchanté, le christianisme s’est hâté de le réenchanter

           – En incarnant Dieu et en divinisant l’homme

          – En donnant à des sacrements, dont la clé se trouve dans les poches des Églises, le pouvoir quasi-magique d’accéder à la divinisation.

          – En adoptant la plupart des mythes païens pour les revêtir du manteau chrétien. Parmi bien d’autres, le Sol Invictus qui est devenu Noël, naissance du Christ.

          Sans ce réenchantement du monde, le christianisme ne se serait jamais développé. Tant il est vrai que nous avons besoin de mythes enchanteurs, pour survivre dans un monde qui n’a rien d’enchantant.

          A moins que… au monde désenchanté que nous connaissons depuis si longtemps, sans espoir, tétanisé par un futur de pénurie et d’affrontements, quelques-uns ne tentent de substituer un jour le monde désenchanté de Jésus, enchanté par sa parole à lui.

                                         M.B., 7 janvier 2010

RACINES DE LA CRISE DE L’OCCIDENT

La crise d’identité que connaissent les chrétiens conscients (laïcs et pasteurs) est extrêmement profonde : elle accompagne la crise d’identité de nos sociétés occidentales, elle en est à la fois le symptôme et la cause conjointe. Elle ressemble un peu à la crise du III° siècle – mais c’était alors une crise de croissance, tandis que nous connaissons maintenant une crise de déclin.

Depuis plus d’un siècle, les Églises se sont repliées sur la sphère morale de l’activité humaine, et de plus en plus sur la morale familiale, dernier bastion de résistance identitaire des Eglises chrétiennes. Dans le domaine de l’orientation des sociétés, les Églises n’ont plus de message neuf et entraînant : la chrétienté s’est dépossédée elle-même de l’utopie créatrice (au bénéfice, par ex. de l’altermondialisme).

Alors que la crise, depuis au moins 50 ans, se joue sur un autre front : celui de « Dieu » lui-même : qu’on pense entre autres à Honest to God de J.A.T. Robinson dans les années 60 (mouvement dit de « la mort de Dieu ») et à la théologie radicale protestante actuelle (Sea of faith). C’est la notion même de « Dieu » qui est remise en cause dans l’identité occidentale.

Qui est « Dieu » ? Et si « Dieu » est « Dieu », comment expliquer et comprendre par exemple le problème insoluble de la souffrance innocente ? Quel est ce « Dieu » qui permettrait la souffrance – bien plus, qui la justifierait comme « un complément à ce qui manque à la passion du Christ » (Paul) ?

Partout, on rejette l’idée de ce « Dieu » auteur de la souffrance, sourd aux appels des humains malgré ses promesses d’écoute de leurs prières.

Cette aporie (impasse théologique) est aussi ancienne que le christianisme. Elle a suscité le mouvement gnostique des II° et III° siècle, et sa réponse : il y aurait deux « Dieux », un dieu bon et un dieu mauvais auteur du mal.

Contre quoi l’Eglise (St Irénée) a répliqué en accentuant le rôle du Christ, qui récapitule en sa personne les souffrances et les espoirs du genre humain, en les fa isa nt déboucher en « Dieu » (cf Vatican II, « Gaudium et Spes »).

Le Christ va ainsi peu à peu devenir le pôle central de la religion chrétienne, fa isa nt passer « Dieu » à l’arrière-plan de la conscience et de la pratique. Certes , « qui me voit, voit le Père » : mais c’est en la personne du Christ récapitulateur que s’équilibre la réponse des Eglises au lancinant problème du mal.

Or depuis la fin du XIX° siècle tout le poids de nos interrogations revient progressivement sur « Dieu ». « Dieu est mort » (Nietzche), et notre civil isa tion occidentale cesse rapidement d’être une civil isa tion pour n’être plus qu’un ensemble de sociétés fédérées par les valeurs marchandes et sociales.

« Dieu »  a déserté l’Occident : l’Occident se meurt.
En même temps, depuis la crise moderniste (1900), si l’on se tourne vers le Christ c’est pour découvrir son humanité. Et que cette humanité, telle qu’elle est connue dans les évangiles, ne laisse percevoir en lui aucune divinité : le Jésus des évangiles, dans leur jaillissement originel, apparaît homme, uniquement homme, splen did ement homme. Comme il fallait s’y attendre de la part d’un juif, il exclut lui-même toute participation à la nature divine. Fils de « Dieu » il l’est, très clairement, mais comme tout humain qui se regarde et se sait face au Dieu Unique, à l’Unique d’Israël.

« Dieu » mort, ou du moins très difficile à penser et à décrire face aux interrogations posées par le mal et la souffrance. Le Christ redevenu ce qu’il n’a jamais cessé d’être, un homme. Que reste-t-il alors du christianisme des Eglises ?

            Une morale.

Cantonnées dans la morale, les Églises se montrent incapables de dire une par ole sur « Dieu », qui soit recevable et cohérente face au raz-de-marée de souffrances que vit la planète.

Nous sommes donc en face de la plus grave crise que les Églises aient eu à affronter depuis les origines, avant l’âge d’or du IV° siècle.

A cette crise, le monde chrétien (catholique comme protestant) n’a su trouver qu’une seule réponse : le basculement, depuis les années 80, vers un fondamentalisme sans nuances. Le mouvement est brutal, et il est spectaculaire. Chez les catholiques, c’est l’abandon des principales ouvertures de Vatican II (œcuménisme, collégialité épiscopale, évolution du sacerdoce, laïc isa tion de l’Eglise [on assiste à une clérical isa tion des laïcs]). Chez les protestants, les USA montrent l’envahissement d’un fondamentalisme chrétien aussi dangereux que le fondamentalisme musulman, et qui lui fait face : on revient au VIII° siècle, à la bataille de Poitiers.

La réponse des Églises à la crise, c’est donc le fondamentalisme : crispation sur quelques binômes de valeurs sûres et simples, qui évacuent « Dieu » plus encore qu’avant le début de cette crise.

Quels pourraient être les grands axes d’un renouveau en profondeur, face à cette crise ?

Est-il encore possible de rêver ?

    1)     REVENIR A « DIEU »

Mais pas n’importe comment. Le mot « Dieu » et tout ce qu’il provoque dans notre imaginaire est lui-même une création des théologiens – à commencer par l’élohiste de la Bible, qui attribue des noms et des qualificatifs à Celui qui refuse de se nommer devant Moïse.
Que personne ne peut qualifier;
Revenir au chap. 3 de l’Exode, qui est l’acte fondateur du judaïsme prophétique.

Et faire passer à l’arrière-plan les chap. 19 et 20 – Moïse recevant la Loi au Sinaï – qui fondent le peuple juif comme entité politique et le judaïsme comme religion sociale.

Revenir au « Dieu » inconnaissable du buisson ardent, et suivre sans le quitter le petit ruisseau prophétique issu de ce premier Moïse, qui serpente à côté du Grand Fleuve sorti du Sinaï (la Loi), sans jamais se mélanger à lui. Ce Fleuve du judaïsme légaliste, Jésus – qui se rattache au petit ruisseau – va s’y opposer vi ole mment et jusqu’à la mort.

Oublier les constructions théologiques de Paul de Tarse (mais pas son expérience mystique), le concile de Nicée-Chalcédoine et tout ce qui s’ensuit jusqu’à nous.

Pour revenir à un « Dieu » dont on ne peut rien dire d’autre que ceci, par lequel il se définit lui-même : il est ce qu’il est (Ex 3,14).

Rien de moins : mais rien de plus.

C’est le Dieu des mystiques : « Dieu connu comme inconnu ».

 2)     ÉCOUTER L’ENSEIGNEMENT DE JÉSUS

Admettre enfin l’évidence : tout l’enseignement de Jésus est juif, c’est-à-dire déjà présent dans le judaïsme palestinien du I° siècle qui est le sien. Ieshua Ben-Joseph n’innove en rien : il fait le choix d’enseigner un judaïsme certes minoritaire dans son pays et à son époque, mais déjà existant.

Jésus n’enseigne pas le christianisme, mais un judaïsme réformé.

Il n’innove en rien, sauf sur un point, un seul, qui est son apport personnel et tient en un mot : Abba.

Un seul mot, qui change tout.

          Abba et non pas Ab’, comme les juifs avaient l’habitude de désigner « Dieu ». Jésus est le seul à appeler ainsi son Dieu : jamais les juifs n’appellent « Dieu » A bba, terme irrespectueux. Et cette innovation linguistique, il la confirme par quelques parab ole s qui révolutionnent complètement la façon dont on concevait jusqu’alors la relation à « Dieu ».

          Jésus n’enseigne rien sur « Dieu » : quand la question lui est posée, il se réfère publiquement au « Dieu » du deuxième Moïse, celui du Sinaï, celui du Fleuve légaliste. Mais par tout le reste de son enseignement, il se rattache au petit ruisseau qui a coulé sans interruption en Israël à partir du buisson ardent.

Il n’enseigne rien sur « Dieu » : mais il innove totalement dans le type de relation qu’il propose avec ce « Dieu ». Une relation de confiance absolue, émerveillée, celle d’un petit enfant dans les bras de son papa (Abba) : c’est le Psaume 130.

Pour Jésus, « Dieu » n’est plus le juge lointain et terrible du Sinaï et le la Loi : c’est le père tendre et aimant dans les bras duquel on peut s’abandonner avec confiance.

C’est en introduisa nt cette nouvelle relation à « Dieu » (avec toutes ses conséquences) que Jésus accomplit la Loi. C’est la seule véritable nouveauté qu’il apporte, tout le reste de l’évangile est déjà présent ou esquissé dans le judaïsme du I° siècle qui est le sien.

« Dieu  » resterait donc indicible, indescriptible, inconnaissable ? Oui, parce qu’il est ce qu’il est, on ne peut l’appréhender. Non, parce qu’il est A bba, daddy, papa tendrement aimant et qui peut être tendrement aimé.
Pour Jésus, la connaissance de « Dieu » n’est pas théologique, une connaissance de l’esprit pensant : elle est cordiale, une connaissance du cœur aimant. Après Jésus, c’est par le biais du cœur qu’on pourra aborder la connaissance de « Dieu » : le cœur devient le seul organe de la connaissance de « Dieu », avant la réflexion (qui ne peut que suivre).

Etre disciple de Jésus, c’est avoir avec « Dieu » cette relation-là.

Pour l’avoir oublié, les Églises (leurs théologiens et leur magistère) plongent l’Occident dans une crise d’une gravité extrême.

 3)     LES SACREMENTS, PASSAGE OBLIGÉ ?

Le christianisme a basé tout son enseignement (sa pastorale) sur les sacrements, qui sont devenus l’unique voie d’accès à « Dieu ».

On sait maintenant que Jésus n’a institué aucun sacrement. Puisque, en bon nazôréen, il refuse le culte juif du Temple, son seul mode de contact avec « Dieu » est ce que nous appelons maintenant la méditation. Dès qu’il le peut, et très souvent, il se retire pour de longs moments de silence en des lieux isolés. Et ce comportement, tout comme l’appellation « A bba« , est sans équivalent dans le judaïsme de son temps.

Dès l’origine, les Eglises ont abandonné la méditation telle que Jésus la pratiquait, pour la remplacer par des sacrements qu’il n’a ni inventés, ni pratiqués.

Et elles sont rapidement parvenues à l’extrême limite de cette pédagogie, qui réduit « Dieu » à l’état de distributeur automatique : le sacrement, enseigne l’Église, agit ex opere operato. Autrement dit, dès l’instant où le geste du sacrement est effectué selon le rite et par le clergé compétent, l’effet se produit automatiquement. Il suffit d’être baptisé pour être chrétien, d’être mariés pour être « unis », de la consécration eucharistique pour avoir la Présence, etc…

L’histoire et la pratique montrent que les sacrements sont incapables, à eux seuls, de transformer ceux qui les reçoivent. Contrairement à ce qu’enseigne l’Église, le sacrement n’agit pas automatiquement. Mise en oeuvre massivement sur de vastes populations, la pratique sacramentelle ne les a jamais fait accéder à l’expérience de « Dieu » (mais, très souvent, à une pratique magique de la religion). C’est à côté des sacrements, parfois malgré eux et non pas grâce à eux, que des chrétiens font l’expérience de Dieu.

Quand l’Eglise reconnaîtra la faillite de sa pédagogie sacramentelle massive, et rendra à la méditation sa juste place dans le christianisme. Quand elle enseignera aux plus humbles ce que Jésus pratiquait lui-même, alors les sacrements (s’il faut les conserver pour des raisons sociologiques) reprendront leur place de moyens secondaires, et leur efficacité, entièrement dépendante de l’engagement du cœur des croyants.

 4)     DIEU AGIT-T-IL ?

Sur cette question, très délicate, je ferai juste quelques suggestions.

Le judéo-christianisme (contrairement au bouddhisme) est fondé sur la notion d’un « Dieu » créateur : Bereshit bara Élohim, premiers mots de la Bible. « Dieu » crée l’univers, le fait sortir de rien (ex nihilo). Et il continue de le créer , en intervenant à chaque instant sur sa création. Tout ce qui se produit sur terre, jusqu’au moindre de nos cheveux, est sinon voulu par « Dieu », du moins permis par lui. C’est la notion de la création continue, qui sous-tend aussi bien le judaïsme que le christianisme.

« Dieu » est considéré comme responsable de tout ce qui se produit sur terre, et donc aussi du mal et de la souffrance innocente.

Pris dans ce traquenard, les chrétiens ne peuvent s’en sortir. Toute leur cosmologie et leur anthropologie dépendent de la création continue de Dieu : dans la vie concrète, cela mène à des situations intenables. Pourquoi tel enfant meurt-il de leucémie ? Il faut un responsable, et puisqu’il ne cesse de créer, « Dieu » est le responsable tout trouvé. Mais ce « Dieu » cruel, on le rejette (et à bon droit) : des foules de croyants ont perdu la foi à cause de cette impasse-là.

Pour en sortir, il faudrait abandonner l’anthropologie-cosmologie du judéo-christianisme, et concevoir le monde autrement : l’enseignement de Siddartha (le Bouddha) offre en la matière une vision infiniment plus réaliste et satisfa isa te que celle du christianisme.

Pour le Bouddha, tout acte (et par là il entend pensées, par oles, actions) est comme une graine : une fois planté par nous et en nous, il portera son fruit.

Inéluctablement.

Le karma est la résultante, à un instant donné, de la somme des actions positives et négatives posées par un humain à cet instant, non seulement au cours de sa vie présente, mais aussi au cours de ses vies passées, très nombreuses.

Le nirvâna, la délivrance finale (qui correspond si l’on veut à l’entrée au « ciel » des judéo-chrétiens, c’est-à-dire à la fin du cycle des renaissances) est réalisé lorsque toutes les actions négatives des vies passées et de la vie présente sont « neutralisés » par la somme des actions positives.[1]

Le bouddhisme ignore la notion de « péché« , qui suppose un « Dieu » juge de nos actions. Il n’y a aucun juge de nos actions : chacune porte son fruit, nous récoltons ce que nous avons semé – fût-ce dans une vie passée.

Un bébé vient à naître avec une malformation, ou dans un milieu défavorisé qui ne lui laisse que peu de chances de progresser. « Dieu » est-il responsable ? Non, mais le nouveau-né seul, qui porte les fruits karmiques de ses vies précédentes. Le parcours qu’il entame dans sa nouvelle vie lui est offert comme une nouvelle chance d’apurer son capital négatif par une somme suff isa nte d’actions positives.

Dans cette optique, chaque nouvelle naissance est conçue comme une chance inouïe, unique, de rompre le cercle douloureux des renaissances successives pour parvenir, enfin et dès maintenant, à l’Éveil libérateur.

Un autocar se renverse, tuant trente enfants qui partaient en vacances. « Dieu » est-il responsable ? Certainement pas. La responsabilité, s’il faut en chercher une, est à répartir entre le conducteur, le constructeur du car, l’Etat qui fait les routes, peut-être le patron qui a engagé le conducteur. Mais pour les parents, cette course trop tôt interrompue n’a qu’un seul sens possible : la mort douloureuse et injuste de leur enfant s’explique par son passé karmique, dont ils ignorent tout. Il est reparti pour un cycle de renaissance, nouvelle chance où tout va se jouer à nouveau pour lui.

« Dieu », en tout cas, ne peut jamais être tenu pour responsable.

Sauf en judéo-christianisme, tel qu’il est véhiculé dans les mentalités.

Si l’on admet cette anthropologie, la prière d’intercession a-t-elle encore un sens ?

Non : « Avant qu’une par ole ne vienne sur mes lèvres, voici, tu la sais toute entière » (Ps 138). Nous n’allons certainement pas apprendre à « Dieu » ce dont nous avons besoin, il le sait mieux que nous. Ni lui demander de modifier un karma qui ne dépend que de la façon dont nous avons su saisir nos chances au cours de vies successives.

« Dieu » ne continue pas de créer le monde, en agissant autoritairement (et arbitrairement) sur lui. Une fois lancé dans l’existence, l’univers obéit aux lois qu’il a reçu de « Dieu » au moment de la création. Inondations , guerres, etc… suivent leurs cours en dépendance à la fois des lois de la nature et de l’action des humains.

Au coup par coup, « Dieu » n’y est pour rien. Quand une pomme se détache du pommier parce qu’elle est mûre, elle continuera de tom ber , que « Dieu » le veuille ou non.

Il y a cependant un domaine, un seul où la création se continue bien à chaque instant, c’est ce que la Bible appelle le cœur de l’homme. L’enseignement sur le cœur est propre à la Bible, il parcourt tout le « petit ruisseau » prophétique, et Jésus le reprend avec force quand il enseigne que ce qui rend l’homme pur ou impur, c’est ce qui sort de son cœur.

Or, le cœur humain est le seul espace dans la création qui puisse changer, revenir en arrière, adopter un cours imprévu et imprévisible.

C’est-à-dire, éventuellement, se renouveler (la création ne se renouvelle pas : elle évolue, elle continue sur sa lancée).

Pour la Bible, « Dieu » peut agir sur le cœur de l’homme, et son action peut ressembler à une « nouvelle création » : là, oui, la création peut être continue – si l’homme y consent.

La seule prière d’intercession qui ait un sens quelconque est celle qui s’adresse à « Dieu » pour qu’il tente une action re-créatrice sur le cœur de l’homme. Sur le cœur de celui qui prie, en tout premier lieu. Mais aussi sur le cœur d’autres que lui, même éloignés, même inconnus (même incroyants). Il y a là un espace de li ber té créatrice, que la prière peut toucher.

Prier pour que cesse une inondation, c’est un acte magique qui fait de « Dieu » une machine à sous : l’inondation est due à des causes naturelles et humaines contre lesquelles « Dieu » ne peut rien.

Mais prier pour que change le cœur des décideurs, de qui dépend la construction d’une nouvelle digue pour éviter la prochaine inondation, cela, oui, a du sens. Bien que le résultat ne soit pas acquis, car le cœur humain est encombré de mille pulsions contraires !

Si L’Eglise remplaçait son enseignement d’un « Dieu Tout-puissant » qui peut tout et fait (ou ne fait pas) tout selon son humeur, par un enseignement biblique sur le cœur de l’homme, et par l’enseignement de Siddartha sur la responsabilité individuelle, peut-être pourrait-on sortir de l’impasse…

 5) THÉOLOGIE ET EXPÉRIENCE

Quelques réflexions après la lecture du dossier « Sea of faith » (théologie radicale anglo-saxonne).

Comme l’indique son nom, la théo-logie est un « discours sur Dieu », une explication de ce qu’est « Dieu » au moyen du langage humain.

Pour qu’une théologie soit acceptable, il est essentiel que l’ordre des mots soit scrupuleusement respecté.

(a) Théo-logie : L’expérience de « Dieu » doit être première (théo-), son expression (-logie) ne peut que venir qu’après cette expérience.

On objectera : mais que vaut une expérience sans compréhension qui l’accompagne en temps réel ? Y a-t-il expérience s’il n’y a pas, en même temps, compréhension de cette expérience, et donc expression ?
Que vaut une « théophanie » sans « logophanie » ?

C’est juste : le récit d’Exode 3 montre bien que Moïse, quand il aperçoit le buisson ardent, s’en approche dans une attitude de curiosité réflexive. Qui précède donc l’expérience qu’il va faire, et sans laquelle il ne l’aurait pas faite. Il n’y a pas d’expérience « brute » du surnaturel (sauf peut-être à travers la drogue ?). Mais des exemples comme Jeanne d’Arc, Bernadette Sou birous, montrent que le bagage linguistique et intellectuel nécessaire à l’expérience consciente de « Dieu » n’a pas besoin d’être très lourd : des petites gens, des « simples » (Jeanne d’Arc ne sait pas lire, Bernadette parle à peine français) peuvent parvenir à une expérience de « Dieu » très élevée. Et ces « simples » sont parfois capables d’exprimer leur expérience de façon théologiquement remarquable.

La théo-logie suppose donc une expérience vive et personnelle du « Dieu » qui est l’objet de sa réflexion. C’est ce qu’exprimait Évagre :  « si tu pries, tu es théologien ».

b) Logo-logie : Beaucoup de théologiens, hélas, semblent avoir inversé l’ordre des mots : ils ne font plus de la théo-logie, réflexion sur une expérience de « Dieu ». Mais une espèce de philosophie religieuse qui brasse les mots, court sans cesse après les évolutions sociales, scientifiques ou techniques (sans jamais les rattraper), assemble côte à côte les apories ou les impasses les plus graves et s’en sort par des pirouettes verbales.

Non plus une théologie, discours sur « Dieu » : mais une logologie, discours sur le discours.

Il est vrai que le proverbe « si tu pries, tu es théologien » pouvait donner l’impression qu’il suffit de prier pour avoir une compréhension juste de tous les problèmes que suscite le mot « Dieu » dans nos sociétés. Position naïve, chère aux fondamentalistes, qui mène droit dans le mur.

Non, il ne suffit pas de prier pour être théologien. Mais un théologien qui quitte du regard, ne serait-ce qu’un instant, l’expérience de ce dont il parle, peut aboutir à des affirmations comme celle-ci, empruntée à la théologie radicale : « Le Dieu créateur est notre création, le Dieu Père est notre projection »[2], ou bien cette autre : « Dans un monde où le surnaturel est naturel et le divin humain, le sacré et le profane ne font qu’un »[3]

On comprend bien ce que veulent dire ces affirmations : elles réagissent contre une certaine présentation traditionnelle (et fausse) de « Dieu » et de l’anthropologie-cosmologie du judéo-christianisme. Mais la formulation s’est laissée entraîner par la réaction, la logique a oublié l’expérience, la passion l’emporte sur la raison.

Une théologie qui n’est plus en contact avec l’expérience vécue au buisson ardent, une théologie qui se contente d’appeler « Dieu » celui qui est au-delà de tout nom, puis qui raisonne à l’infini sur ce concept de « Dieu » – cette théologie se discrédite, tourne en rond et nous conduit à la fosse.

Tout autant que les théologiens radicaux, les théologiens d’Églises semblent avoir oublié l’ordre des mots – théo-logie : ne sachant plus parler de l’Ineffable, ils nous enfoncent dans la crise.

 6)     LE NŒUD DE LA CRISE : RÉSURRECTION

En guise de conclusion à ces réflexions : tout ce qui précède trouve son nœud dans un tombeau, découvert vide le 9 avril 30 au matin. Si ce tombeau est vide, ont rapidement affirmé les disciples, c’est que son occupant, Jésus, est ressuscité.

Depuis que l’Eglise a imposé cette solution à l’irritant problème du tombeau vide, le monde dans lequel nous vivons n’est plus pour elle qu’une ombre imparfaite et incomplète du monde parfait et accompli dans lequel Jésus  a pénétré par sa résurrection. Par le biais de la résurrection, un platonisme dévoyé a fait son entrée dans le christianisme, et les conséquences en sont immenses sur notre civil isa tion. Religiosité, morale, pensée, politique occidentale se sont installés définitivement dans une schizophrénie de fait, mortifère.

Ainsi le corps humain et tout ce qui s’y rattache (sexualité, socialité) est déprécié, craint, méprisé, couvert de tabous : seul le corps ressuscité de Jésus est accompli et parfait. Nos corps à nous ne pourront atteindre cette perfection qu’après une résurrection, dont nous n’expérimentons jamais que le premier temps, la mort.

Depuis lors, « Dieu » ne peut être atteint qu’à travers des sacrements : le corps est trop infirme, et l’esprit trop distinct, trop séparé de ce corps, pour que corps-et-esprit puissent rencontrer directement « Dieu ».

Depuis lors, « Dieu » est impossible à atteindre autrement que par la médiation du Christ.
Ieshua Ben-Joseph n’avait jamais prétendu être autre chose qu’un poteau indicateur, pointant vers « Dieu » : « Qui me voit, voit le Père » est insidieusement devenu « Qui me voit, voit le Christ ».
Le poteau indicateur est devenu destination finale.

L’enquête montre pourtant que Ieshua n’est pas ressuscité à l’aube du 9 avril 30 ( cliquez). Que la transformation du tombeau vide en résurrection miraculeuse obéit à des objectifs de type politique[4].

Les prolongements de cette enquête montrent surtout que Jésus n’avait pas besoin d’être ressuscité pour être ce qu’il est. La « résurrection » fausse définitivement la personnalité de Jésus en l’enfermant dans la sphère divine : et par la même occasion, elle défigure à jamais la notion de « Dieu », en ramenant ce dernier à nos archétypes mentaux.
« Dieu » humanisé, les théo-logies deviennent toutes plus ou moins des anthropo-logies.

             Le jour où les Eglises mettront en question le dogme de la résurrection de Jésus (devenu, absurdement, « résurrection de la chair »).
Le jour où elles admettront l’expérience de l’hindo-bouddhisme, sa conception d’un cycle de renaissances qui aboutit à un Nirvâna dont on ne peut rien dire, de même qu’on ne peut rien dire de « Dieu ».

Le jour où les Eglises, sortant de leur splen dide is olement, accepteront enfin de considérer une expérience différente de la leur. Cesseront de prétendre à posséder seules l’unique vérité. Accepteront de confronter leur vérité aux faits, et que cette vérité se montre incapable de les expliquer. Accepteront enfin que ces mêmes faits puissent avoir été abordés autrement, sur les bords du Gange, que sur les rives du Jourdain. Et que l’expérience ainsi vécue mène à des solutions que nous ne possédons pas.

Le jour donc où une anthropologie-cosmologie de l’Éveil viendra expliquer harmonieusement l’expérience vécue par Ieshua Ben-Joseph, l’Eveillé juif.

Bref, le jour où les eaux du Gange et du Jourdain pourront enfin se rejoindre. Où les Eglises occidentales accepteront enfin de mêler ces eaux, filtrées par le jugement d’une expérience spirituelle vécue, sans rien perdre du meilleur des deux traditions…

Ce jour-là, pour l’instant, ne peut advenir que de façon individuelle, marginale, pour une petite minorité.

Ceux qui le peuvent doivent s’y employer : nous en avons maintenant les moyens.

Quant aux Églises, l’expérience semble prouver qu’elles sont incapables de changer :

                   M. B., Mont Sainte-Odile, juin 2003

DIEU EXISTE ? NON, DIEU N’EXISTE PAS (Comte-Sponville et Schmitt)

          Lu, dans la presse féminine, un dialogue entre le philosophe André Comte-Sponville et l’écrivain E.E. Schmitt.

     « Est-ce que Dieu existe ? Je ne sais pas, mais… je crois », dit Schmitt. A quoi Comte-Sponville répond : « Je ne sais pas si Dieu existe, mais je crois qu’il n’existe pas »

     Deux esprits aussi brillants ne peuvent accoucher que de brillantes formules. Ils ne sont pas les premiers : au cours des siècles, l’éventail des possibilités a été exploré jusque dans les moindres recoins. Depuis le « Je crois en Dieu, parce que c’est absurde » (la foi du charbonnier) jusqu’au « Je crois en Dieu, parce que la raison me le démontre » (certains théistes des Lumières). Entre-deux, on trouve la formule de St Anselme « Je crois en Dieu, afin de comprendre Dieu » – laquelle n’est pas éloignée de la position des musulmans,

     On n’en sort pas, les opinions s’opposent sans jamais se rencontrer. Pourquoi ? Peut-être parce que la question est mal posée.

    En effet, tout ce brillant monde parle de « Dieu ». Le mot est indistinctement employé, aussi bien par ceux qui pensent croire en lui, que par ceux qui refusent la foi, ou qui sont entre les deux. Et l’on philosophe, on philosophe…

     Or, c’est le mot Dieu lui-même qui est piégé, et rend toute réponse impossible à la question de la foi.

       Car « Dieu » est déjà, en lui-même, une invention des théologiens ou des penseurs. Quand un Occidental ou un Moyen-oriental dit « Dieu », automatiquement, sans qu’il puisse y échapper, il introduit dans son esprit – avec le mot – un vaste champ sémantique. Très différent, certes, selon les civilisations et les époques, mais très prégnant. Le mot « Dieu » véhicule ainsi avec lui, au choix : l’image du Tout-Puissant qui régit tout, celle de l’auteur ou du complice du Mal, du Père inhibiteur ou source de dépendance, de l’Amant absolu, du père fouettard, que sais-je… Jusqu’au vieillard à barbe blanche assis sur son nuage, tout là-haut, au ciel de nos enfances.

         Les théologiens sont responsables de cette enflure sémantique, sur laquelle débouche automatiquement le mot « Dieu ». Et ceci a commencé très tôt, dès la deuxième étape de l’écriture de la Bible (habituellement appelée élohiste). A partir de là, à cause du texte lui-même qui se met à nommer « Dieu », puis à le décrire de plus en plus précisément, le judaïsme, suivi du christianisme et de l’islam, vont parler, et parlent encore, de « Dieu ».

     Il n’en allait pas ainsi pour la première mise par écrit de la Bible (le yahviste), ou pour l’hindouisme. Là, on sait encore qu’on ne peut pas nommer « Dieu » : la toute première Bible le désigne par quatre consonnes qui ne signifient rien, et que les juifs pieux remplacent (aujourd’hui encore) par une seule, le yod ou . Quant aux hindous, ils remplacent la désignation de « Dieu » par une simple vibration, « Ohhhmmm…. »

    Quand un occidental se demande s’il croit en Dieu, il se demande en fait s’il adhère à telle ou telle représentation de « Dieu » – qu’il ira puiser, selon sa formation ou sa tradition, dans telle ou telle partie du champ sémantique générée par le mot « Dieu ».

     Vous me demandez si je crois en « Dieu » ? La réponse est claire, sans appel : c’est non. Non, je ne puis adhérer à aucune des représentations ouverte par le champ sémantique « Dieu ». Il me faudrait alors choisir entre les opinions des uns ou celles des autres, alignées dans les rayons de nos bibliothèques depuis plus de 25 siècles.

      Alors, en quoi croyez-vous ?

     Je ne crois pas : je constate (et il m’a fallu pour cela toute une vie de recherches tâtonnantes, d’expériences douloureuses) que derrière ce monde des apparences, il y a une réalité que la plupart appellent « Dieu », mais que je me refuse à nommer parce qu’elle est au-delà de tout mot.

     Une personne ? Mais non ! Si je dis « une personne », je rentre déjà dans la querelle des mots, dans une cage assemblée depuis les premiers conciles jusqu’à E. Mounier. Un existant ? Pas plus, vous me traînez chez Heidegger ou Sartre.

     Alors, quoi ?

    Une expérience, faite à la fois dans la vie et par l’esprit. La vie devançant presque toujours l’esprit, le travail de l’esprit éclairant lentement la vie. Une expérience, qui ne peut donc se réduire à aucun mot, même quand c’est une expérience que l’esprit prétend analyser.

     Une expérience ne se met pas en formules, ni en mots. Elle ne se décrit pas, elle est au-delà des mots. Elle se constate, quand toutefois la conscience finit, enfin, par acquiescer – toutes murailles intérieures renversées – à la force de l’évidence.

                                     M.B., 11 janvier 2007

SPLENDIDE SOLITUDE

I. Aux origines : une tribu

Lorsque la tribu issue d’Abraham s’établit en Égypte, elle forme un groupe extrêmement soudé autour de sa descendance, les douze frères. Le sentiment de persécution, le travail forcé imposé par les Égyptiens, renforce encore ce sentiment d’appartenance des individus à un groupe. Il faut faire front pour survivre : la cohésion est surtout d’ordre politique et social, secondairement d’ordre idéologique et religieux.
          Après leur fuite d’Égypte, errant dans le désert, les juifs n’ont plus d’oppresseurs contre qui se liguer : ce qui les fédère alors, c’est l’angoisse du lendemain. Dévorés d’angoisse, ils s’opposent à Moïse et le forcent à une solitude exemplaire : il doit planter sa tente en-dehors du campement communautaire, puisque ses « frères » refusent la confiance qu’il accorde, et lui seul, à Yahwé.
          Pour la première fois dans la Bible, un homme connaît la solitude comme conséquence de sa vision intérieure, celle d’un monde auquel lui a accès, mais pas ceux qui ont formé jusque là sa communauté, ses réseaux de relations et de solidarités.
          Angoisse et rejet de la nouveauté : les deux ingrédients permanents de l’exclusion, par un groupe, de l’un des siens.
          Sources de toutes les solitudes imposées.

II. Solitude de Jésus

Rarement soulignée par les commentateurs, la solitude de Jésus est un élément fondateur de son expérience spirituelle.
           Il semble en être le seul artisan : c’est lui qui s’éloigne de sa famille, puis qui la rejette (Mc 3,33). C’est lui qui ne sacrifie jamais au Temple, et condamne les sacrifices – culte fédérateur de la communauté juive. C’est lui qui insulte les autorités religieuses de son pays. Lui qui proclame que la Loi ancienne – celle qui avait fait de la tribu informe un Peuple structuré – n’est plus valable, puisqu’elle doit être « accomplie » : c’est-à-dire dépassée, et par lui. C’est lui enfin qui choisit de n’avoir pas une pierre où reposer sa tête, devenant vagabond et mendiant, marginal.
          Ayant perdu famille, enracinement religieux et social, méprisé puis pourchassé, Jésus est un homme seul. Très seul dans un monde juif où nul ne peut être une île.
          Il a souffert de cette solitude, qu’il a pourtant choisie. Il tente alors de s’entourer de douze disciples, chiffre hautement symbolique auquel il attache une grande importance. Mais ces Douze, communauté de substitution, ne comprennent rien à la nouveauté qu’il apporte et ne pensent qu’à leur propre avenir politique, la première place qu’ils convoitent ouvertement. Jésus le comprend vite : dès lors, il marche « devant eux », seul.
          Tragiquement seul.
          Reste son Dieu. Tant qu’un juif n’a pas perdu Dieu, il n’a pas tout perdu. Son cri sur la croix, « Éloï, pourquoi m’as-tu abandonné ? », est une citation du Ps 21. Comme tous les juifs, Jésus exprimait le fond de son âme par une citation de l’Écriture. Cette parole est l’une des « sept paroles en croix » qui résiste le mieux à l’analyse : elle a toutes chances d’être authentique.
          Abandonné du Dieu de son éducation juive, de l’Éloï qui fédère sa communauté dans la foi et le culte, Jésus est devenu une île. Il est totalement, absolument seul.

III. Abandon de Dieu et solitude

Un autre homme, dans la Bible, a connu une expérience semblable : c’est Job.
          Il perd simultanément tous ses biens, et tous ses enfants. Sa femme le méprise, le raille et le rejette. Son corps le trahit. Malade, il s’établit sur un tas de fumier, et attend.
          Viennent le visiter trois amis. Des amis, enfin ! Un lien quelconque avec la communauté des hommes ! Que non. Ses amis lui démontrent, avec l’implacable suavité des ecclésiastiques de tous les temps, qu’il est seul responsable de sa solitude. Elle est voulue par Dieu. Job doit se soumettre à la volonté de ce Dieu qui l’a séparé de tout, et de tous.
          Job ne se révolte pas – pas très longtemps, en tout cas – contre ce Dieu qui lui voudrait du mal. Dans la nuit obscure de son âme, il consent. Il n’accuse pas Dieu. Il n’accuse personne, il ploie sous le consentement.
          Ce consentement, Nietzche le refuse : il tue Dieu, et le remplace par danse du Gai Savoir, celui des Hommes enfin libérés de toute tutelle, enfin grands par eux-mêmes. Les super-hommes d’un monde sans Dieu.
          Donatien, marquis de Sade, est le seul à avoir été plus loin que Job, plus loin que Nietzche : il ne tue pas Dieu, il l’écrase de son mépris, le poursuit de ses hurlements, l’évacue comme un animal malfaisant. Mais dans les décombres de Dieu, il écrase aussi l’homme, l’enfant et la femme qui ne sont plus qu’objets de jouissance. Triste Savoir : il n’y a que jouissance, recherche de la jouissance au prix du foutre épandu, du sang versé.
           L’Homme n’existe plus, pas plus que Dieu : personne n’est allé aussi loin que Sade dans la solitude qui fut la sienne, enfermé dans un appétit de jouissance que Dieu ne peut combler, et que les êtres humains ne comblent qu’au prix de leur destruction, lentement accomplie sous les yeux et par les mains du jouisseur.

IV. Solitude du disciple de Jésus

De son vivant, tentant d’échapper à la solitude qui le cernait, Jésus n’a donc pas réussi à former une communauté, un nid de chaleur et de partage humains.
          Ceux qui viennent à lui, il ne leur dit pas : « Rejoins-nous« . Il leur dit : « Suis-moi« .
          Cette solitude qui est la mienne, assume-la, fais-la tienne. Désormais tu seras séparé de tous, comme je l’ai été. Et je serai ta seule porte d’entrée dans le Royaume.
          C’est peut-être cela que signifiait dans sa bouche l’image de la « porte étroite » : étroite, parce qu’elle est limitée à lui seul. Quitter la communauté, pour ne passer que par lui.
          Porte étroite ? Peut-être. Mais une porte n’est jamais qu’un lieu de passage, fait pour être franchi. Ouvrant sur quelque chose.
          Et ce sur quoi Jésus ouvre, c’est sa « Loi du cœur », qui mène à la découverte de la tendresse de Dieu. Non pas l’Éloï qui abandonne Jésus sur la croix, mais Abba, océan de tendresse, infini d’un amour nouveau : avait-on jamais décrit « Dieu » comme le père inquiet, qui attend chaque jour devant la route poudreuse l’enfant perdu ? Comme la femme, prête à tout bouleverser dans sa maison (l’Église ?) pour retrouver une seule pièce perdue ? Comme le berger, abandonnant la communauté pour aller, dans la solitude rocailleuse, chercher une seule brebis qui vagabonde dans la solitude ?

          Pendant les siècles de sa splendeur, l’Église catholique a offert à ses fidèles la solidité de ses dogmes, un rempart contre l’étrange et sa nouveauté, la chaleur du regroupement.
          C’est pourquoi sans doute ceux qui mesurent l’inanité des dogmes, ceux que la nouveauté n’effraient pas plus que la vie, ceux qui expérimentent la froideur d’une communauté devenue factice, ceux-là qui cherchent ont pourtant du mal à franchir le pas : tout quitter – et d’abord les racines de leur enfance- pour suivre le solitaire de Galilée.
          Quitter la sécurité communautaire, laisser tomber le manteau protecteur des dogmes, peut apparaître comme une entrée en solitude – qui fait peur, à laquelle on ne se résout pas. On reste « un pied dedans, un pied dehors ».
          Franchir la porte, faire confiance à l’homme Jésus. Sa « Loi du cœur » est une révolution, exigeante ? Sans doute. Elle mène à l’Abba qu’il n’a cessé de prier, et dont il a si peu parlé dans son enseignement. Mais dont la proximité, seule, explique que la solitude de Jésus, si elle fut réelle, fut aussi un chemin d’initiation.
          « Je suis la porte » : aller vers elle, la franchir, c’est réduire la solitude à néant.

                    M.B., 9 juillet 2008

DIEU A-T-IL DE L’HUMOUR ?

          L’humour, c’est comme l’amour, c’est bon quand on le fait : mais dès lors qu’on se met à en parler, il cesse d’exister.
          Vouloir le définir, c’est déjà montrer un cruel défaut de pratique.
          Il a ceci de commun avec Dieu, qu’aucun mot ne peut le dire. Et comme Dieu, c’est lorsqu’il vient à manquer qu’on s’aperçoit de son existence.

I. Les français, ou l’impossible humour

         Les anglais ont-ils inventé l’humour ? Voltaire (lettre de 1762) : « Les anglais on un terme, humour qu’ils prononcent youmor. Ils croient qu’ils ont seuls cette humeur, et que les autres nations n’ont point de terme pour exprimer ce caractère d’esprit »
          Je ne sais si « les autres nations » manquent de « ce caractère d’esprit », mais les français en sont fort dépourvus. Oh ! En cherchant bien, on trouvera quelques phrases de Montaigne, de Flaubert et même de Stendhal. Mais notre « caractère d’esprit » national a été façonné par deux monstres sacrés.

Rabelais, ou la gauloiserie

          Premier grand roman en langue françoise, le cycle de Gargantua implante chez nous le comique gaulois : « Plus c’est énorme, et plus c’est drôle » ! Hénaurme, le récit de la naissance de Gargantua, hénaurme la meilleure façon de se torcher le cul, celle « qui cause au fondement une volupté bien grande ».
          La postérité de Rabelais se retrouve, vivante, chez Coluche, De Funès, Fernandel – les comiques préférés des français. En passant par Molière, Mirabeau, Beaumarchais puis le vaudeville, Feydeau, Labiche… Toujours, on se moque des autres, jamais de soi : le pauvre se moque du riche, le manant du nanti, le sot du savant (surtout si c’est une femme savante), le sujet se moque du pouvoir… Le comique gaulois est une satire de la société, il deviendra le premier moteur de la Révolution de 1789.

 Voltaire, ou l’ironie

          Jeu de l’esprit, l’ironie devient au XVIII° siècle une arme meurtrière. On tue d’un bon mot, d’une pointe assassine. Elle est brillante, scintillante, elle lance des éclairs – comme la lame d’une épée.
          C’est une arme d’attaque, plus que de défense. Sa postérité se retrouve chez Sacha Guitry, Thierry Le Luron, Guy Bedos… Elle sera le second moteur de la Révolution de 1789.

          Comique gaulois, ou ironie : attaque, ou défense. Notre « caractère d’esprit » est tourné vers les autres – ou contre les autres. Les français ne se moquent pas facilement d’eux-mêmes (Devos fait exception, mais il est belge). Et comment se moquer de soi, quand on se croit fils naturel d’Henry IV, enfant de droit de Louis XIV, petit-fils de Grognard napoléonien, et qu’on est pour toujours nostalgique de la Grandeur de la France ?
          L’humour consiste d’abord à ne pas se prendre au sérieux – et encore moins, au tragique. Or, nous nous prenons terriblement au sérieux, et quand « ça ne va pas » comme il faudrait, l’Acte III du drame et ses larmes sont tout proches.

          Prenons la même situation, vécue de chaque côté de la Manche.
          Madame du Barry, ancienne maîtresse de Louis XV, monte à l’échafaud. Que dit-elle ? « Oh ! Monsieur le bourreau, s’il vous plaît, encore un instant ! ». Ému par un destin si tragique, je pleure.
          Thomas More monte à l’échafaud. Que dit-il ? « Monsieur le bourreau, veuillez m’aider à monter je vous prie, car pour descendre je me débrouillerai bien tout seul ». J’admire, en souriant.
          Pierre Desproges apprend qu’il est condamné : « Plus cancer que moi, dit-il, tu meurs »
          Ruiné, misérable, Oscar Wilde agonise. Profitant de ses derniers instants de lucidité, le médecin lui présente sa note d’honoraires : « Décidément, dit Wilde, je meurs encore au-dessus de mes moyens ».
          Le « caractère d’esprit » d’une nation se définit par des mots devenus célèbres :
          François I°, battu par les Italiens : « Madame, tout est perdu, fors l’honneur ! » Défait, le coq gaulois fait le bravache, surtout devant une femme.
          Un lendemain de tempête, gros titre du Times : « Storm on the Channel : the Continent isolated ». Alors au faîte de sa puissance, l’Angleterre se moque d’elle-même : c’est le Continent qui aura bien du mal à vivre sans elle.

          Allez, admettons-le : l’humour n’est pas notre tasse de thé. Nous ne le pratiquons guère, et en reprochons l’usage à ceux qui ne peuvent pas vivre sans lui.
          Dont je suis.

II. Dieu a-t-il de l’humour ?

          Il n’y aura jamais de réponse à cette question. Car nous ne savons de Dieu que ce qu’en ont écrit les auteurs des Livres sacrés. Tous, ils étaient ou se prétendaient théologiens.
          Dieu rit-il de lui-même ? La question aurait mené son auteur sur un bûcher. On ne plaisante pas avec Dieu, et encore moins avec la religion.

 III. Jésus avait-il de l’humour ?

          Là, nous pouvons avoir une réponse, puisque Jésus (à la différence de Dieu) est un personnage historique. Certes, ceux qui ont raconté ses faits et gestes étaient eux aussi des apprentis théologiens, guidés pas une ambition féroce, créer une nouvelle religion en utilisant l’homme de Galilée comme porte-drapeau et alibi.
          Mais la personnalité de Jésus suinte à travers les Évangiles.
          Son mode d’enseignement, d’abord : les paraboles sont ce qui s’approche le plus du Jésus historique. Petits drames admirablement ciselés, mais aussi parfois comédies dont Molière n’aurait pas eu à rougir. Le regard que Jésus porte sur la société qui l’entoure est plus celui de l’humoriste que du dramaturge. L’absurdité des situations (les paraboles « financières »), le triomphe du petit (la brebis contre le troupeau), la déconfiture des possédants (le propriétaire qui découvre de l’ivraie dans son champ), sont des ressorts de l’humour. De même la façon dont Jésus renvoie dans leurs buts les théologiens (la femme et ses sept maris), dont il guérit un jour de Sabbat, dont il pardonne la femme adultère…
          Son attitude, aussi, face à ses disciples, qui ne comprennent rien à rien et ne pensent qu’aux honneurs à venir. Ses paroles enfin à Gethsémani (« Laissez ceux-là partir ») et face au soldat qui le gifle…
          Jésus avait de l’humour.
          Et sans cela, comment aurait-il pu se dresser contre Le Mal, comme il l’a fait ?
          Qu’il me pardonne si, disciple transi, je n’ai pas encore compris…

                                              M.B., 16 août 2008.

NOEL ? Apprendre à Dieu qui il est.

Entendu ce matin une émission radio sur la signification de Noël.

          Ce qu’on entend partout : Noël, c’est l’humilité de Dieu qui s’est fait homme dans un petit enfant.

           Depuis 3000 ans qu’il y a des théologiens, c’est fou ce que Dieu a pu apprendre sur lui-même. Heureusement qu’ils sont là, ces hommes (aucune femme) qui savent tout de Lui : sans eux, il végèterait dans une déplorable ignorance de lui-même.

           Les premiers, les théologiens juifs qui rédigeaient la deuxième mouture de la Bible (après l’Exil à Babylone, vers l’an – 500) lui ont prêté des sentiments humains : il s’émeut des malheurs du Peuple Élu, souffre de ses infidélités, le châtie avec Justice, conduit ses guerres et l’aide à répandre le sang (des Palestiniens, déjà !).

          Dans les moutures suivantes, du III° au II° siècle avant J.C., ils l’ont revêtu du manteau chatoyant de la philosophie et des mythes orientaux.

          Grâce à eux, Dieu venait d’apprendre pas mal de choses sur lui-même.

           Mais les premiers chrétiens ont a été beaucoup plus loin. Reprenant des mythes très populaires au I° siècle, vers l’an 80 les derniers rédacteurs des Évangiles de Matthieu et Luc inventent une naissance miraculeuse à l’enfant-Dieu, une comète, un recensement à Bethléem, des Rois d’Orient voyageurs, un génocide de nouveaux nés… Tous événements dont les chroniques de l’époque, pourtant nombreuses, ne gardent aucune trace.

           Un peu plus tard, des Évangiles apocryphes ont popularisé une légende dorée sur l’enfance du petit Dieu, sa crèche, l’âne et le boeuf, ses dons étonnants d’enfant prodige, sa vie quotidienne protégée par des parents muets de stupeur devant sa précoce divinité…

          Ce folklore est parvenu jusqu’à nous. Il alimente année après année un commerce très rentable, s’étale dans toutes les vitrines de nos magasins, et se montre capable de faire dépenser leurs sous à des européens pourtant durement touchés par la crise.

           Noël, preuve de l’humilité de Dieu ? Si Dieu est humble, c’est donc qu’il serait tout autant capable d’être orgueilleux. S’il est doux comme un nouveau-né, c’est qu’il pourrait se montrer cruel et égoïste une fois adulte. Et cetera.

           Car un Dieu façonné par nous à notre image a toutes chances de nous ressembler.

          Individualisme, cupidité, mépris d’autrui, méchanceté, affrontements, guerres… Merci, nous n’avons pas besoin d’un Dieu humain. Nous avons tout ce qu’il faut sous la main.

           Mais un Dieu dont on ne peut rien dire, parce qu’il dépasse justement les limites de notre imagination.

          Un Dieu autre que nous, qui pourrait nous hausser au-dessus des bourbiers dans lesquels nous pataugeons.

          Un Dieu qui appelle au silence, parce que c’est dans l’absence de pensées qu’on peut penser quelque chose qui lui ressemble…

           Le seul dans notre culture qui ait su dire quelque chose de Dieu sans rien lui apprendre, c’est le juif Jésus.

          Il est remarquable que les Évangiles ne nous aient transmis aucune parole de lui concernant l’identité de Dieu : Jésus n’était pas théologien.

           Mais des images, des gestes.

          Trois paraboles, pour décrire la relation entre un fils dévoyé et son père aimant, la tendresse d’un berger pour une brebis de son troupeau, l’affolement d’une femme qui a perdu ce à quoi elle tenait.

          Un geste, pour placer les enfants au centre du Royaume dont il rêvait.

          Et un mot, un seul, pour parler de Dieu, et parler à Dieu : Abba, quelque chose comme « papa ».

          Vocable familier, totalement absent du judaïsme de son époque pour désigner Dieu.

           Jésus n’a rien dit de l’identité de Dieu. Comme tous les prophètes ses devanciers, il a fait silence devant l’indicible.

          Mais il a partagé avec nous la façon d’être qui était la sienne devant, et avec Lui. Nous indiquant quel genre de relation il entretenait avec Celui dont on ne peut rien dire :  celle d’un enfant, en présence de son père-mère.

          Finis la crainte, le respect distant, l’éloignement : confiance et proximité, abandon de l’amour.

           L’ennui, c’est que cette marchandise-là ne fait pas rêver.

          Et surtout, elle se commercialise mal.

                                                               M.B., Noël 2010

PEUT-ON RENCONTRER L’INVISIBLE ?

          Dès qu’elle émerge de l’évolution, l’espèce humaine se montre fascinée par l’au-delà. Comme le rappelle Yves Coppens, ce qui permet (entre autres) de distinguer sur le terrain les ossements d’un grand singe de ceux d’un humanoïde, c’est que les premiers sont dispersés dans la nature tandis que les seconds sont rassemblés dans un même lieu.

           Rassemblés par qui ? Par les compagnons du ou de la défunt(e).

          Rassemblés où ? D’abord dans de simples failles (comme « Lucy »), qui deviendront des tombes, puis des cénotaphes, puis des pyramides…

          Conclusion : n’en déplaise à certains, l’être humain est fondamentalement, ‘’génétiquement’’, un être religieux. Dans le règne animal, il est le seul à avoir conscience qu’il y a quelque chose au-delà de ce que ses yeux voient, de ce que ses oreilles entendent.

          Le seul capable de s’interroger sur l’au-delà des apparences.

           Cet au-delà des apparences, très vite nos ancêtres s’en sont fait une image, plus ou moins proche de ce qu’ils étaient eux-mêmes, et cette ‘’chose’’ qui leur ressemblait tout en étant autre, ils lui ont donné un nom.

          Ou plutôt, des noms, aussi variés que l’imagination humaine.

          Pourquoi lui donner un nom ? Mais pour pouvoir l’appeler, le convaincre, le persuader d’agir, bref pour pouvoir négocier avec lui.

          Négocier sa destinée, le présent et l’au-delà – où il est censé se trouver.

          Pouvoir donner un nom à cette chose en même temps si semblable et si dissemblable, c’est avoir prise sur elle. C’est être plus fort que l’ennemi qui ne sait pas la nommer, ou qui en reconnaît une autre moins puissante. C’est un atout supplémentaire pour faire face à l’adversité, aux difficultés de la vie.

 L’histoire de Moïse

           Ayant tué un soldat, Moïse a été obligé de s’enfuir dans le désert. Il est seul, à la merci du soleil, des tribus hostiles aux Égyptiens – car il a été élevé dans la culture et la religion égyptienne -, quand il aperçoit au loin un buisson qui brûle sans se consumer.

          Intrigué, il s’approche, et la chose lui dit de retirer ses sandales, car elle est une chose sacrée.

          « Tiens, se dit Moïse, un dieu que je ne connais pas ! » Dans sa situation désespérée, un nouveau dieu, ça ne se néglige pas. Il se prosterne donc, et demande à la chose : « Quel est ton nom ? » Sous-entendu : dis-le moi, afin que je puisse négocier avec toi les conditions de mon salut, car je suis au bout du rouleau.

          Et la chose lui répond : « Je suis ce que je suis ».

          Ce passage du Livre de l’Exode 3,14 est fondateur du prophétisme juif dont Jésus se réclame explicitement (1).

          En hébreu, Héyiéh acher héyiéh.

           Ignorants et faussaires, des philosophes et théologiens ont traduit ces trois mots hébreux par « Je suis celui qui suis », ou même « Je suis l’Être [suprême] ». Or Héyiéh acher héyiéh veut dire Je suis (éyiéh) ce que (acher) je suis (éyieh).

          Et rien d’autre.

           Autrement dit, la chose répond à Moïse : « Tu veux savoir comment m’appeler, pour mettre sur moi ta main ? Savoir qui je suis, pour pouvoir négocier à coup d’offrandes ? Eh bien, je suis ce que je suis, et tu n’en sauras pas plus. Tu ne pourras ni m’utiliser à tes fins, ni construire d’interminables théologies à mon sujet ».

          Car nommer ‘’Dieu’’, c’est déjà projeter sur Lui une image. Puis faire des discours théologiques, pour prendre le pouvoir. Et c’est pourquoi les Juifs pieux, quand ils écrivent sur ‘’Dieu’’ (car, hélas, ils ont beaucoup écrit), l’appellent de quatre consonnes qui ne veulent rien dire, YHWH. Ou bien, à l’époque moderne, ils remplacent le mot imprononçable par la plus petite lettre de l’alphabet hébreu, le yod.

          Et en français, ils écrivent D’.

           De D’ on ne peut rien dire, parce qu’on ne peut pas le penser. On ne peut que constater qu’il est là (2). Tous les mystiques, Juifs, chrétiens, musulmans (soufis), ont cherché à rencontrer Celui-dont-on-ne-peut-rien-dire (3) .

 Rencontrer D’ ?

           Mais comment rencontrer Celui dont on ne peut rien savoir ? Comment connaître l’Inconnaissable ? Comment faire l’expérience d’une réalité qui échappe non seulement à nos sens, mais même à notre esprit ?

          Pendant mes vingt années de vie monastique, j’ai cherché une réponse dans la tradition catholique d’abord, puis orthodoxe. Sans trouver, à cause des théologiens qui avaient pensé l’Impensable. Il a fallu que je croise le bouddhisme, ou plutôt l’enseignement de Siddhârta (4), pour enfin trouver la clé.

          C’est-à-dire une méthode, simple et efficace, pour instaurer – dans mon crâne encombré de pensées – le silence de toute pensée.

           Ne plus penser, est-ce rencontrer D’ ?

          Non, et c’est la limite de l’enseignement de Siddhârta, qui ignore ou plutôt rejette la réalité de D’.

          Ne plus penser, pour le disciple de Jésus (et donc de Moïse), c’est se poser en face (ou à côté, ou en-dessous, D’ que les mots sont pauvres !) de D’.

          Et dans le silence des pensées, savoir qu’on n’est plus séparé de Lui que par un voile (comme Moïse).

          Alors, s’instaure un dialogue au-delà des mots, au-delà des pensées et de la pensée.

          Un dialogue ? Non, puisque le silence est (de mon côté) absence de parole intérieure.

          Une écoute ? Oui, sûrement. Mais on n’entend pas avec le cerveau, qui est au repos. On entend avec ce que la Bible appelle le ‘’cœur’’, qui est ce carrefour où se rejoignent toutes les capacités humaine, affectives et intellectuelles.

           Donc, le ‘’cœur’’ entend une parole inexprimée. Parle-t-il à D’ ? Oui, et lui aussi, au-delà des mots. Jésus enseigne qu’il est inutile d’informer D’ de la liste de nos besoins et aspirations, parce qu’il est déjà au courant.

          Faire silence, donc. Que se taisent les mots et les pensées, pour que s’établisse avec D’ un contact au-delà des mots. La puissance transformante de ce silence est considérable, parce que D’ ‘’agit’’ (toujours les mots !) en-deçà même du subconscient.

           C’est aussi pourquoi tous les mystiques, dont beaucoup n’en avaient aucune expérience, ont vu dans l’union charnelle entre un homme et une femme la meilleure image de cette rencontre. Faire l’amour avec amour, c’est se parler sans parler…

           Dans ce monde de brutes où nous vivons, la rencontre de D’ au-delà des mots est une des grandes joies offerte aux humains, sans distinction de race, de culture ou de position sociale.

                                                  M.B., 8 juillet 2013

(1) Marc 12,26 et // en Luc 20,37. Repris en Actes 7,30. C’est une des rares citations explicites de l’Ancien Testament dans la bouche de Jésus.

(2) C’est ce que je fais dire à Jésus dans les Mémoires d’un Juif ordinaire

(3) Sept mots que la langue allemande traduit en un seul, Der Unaussprechlischen.

(4) Voir dans ce blog la catégorie « Enseignements du Bouddha Siddharta »

L’UNIVERS : la « Fin du Monde » ? (IV.)

          L’univers n’est pas éternel, il a commencé.

          Une impensable quantité d’énergie, de lumière qui s’est transformée en matière.

          L’expansion de cette matière en milliards de galaxies. Une probabilité quasi-nulle pour que tout cela soit dû au hasard.

          Le Big Bang, l’expansion de l’univers, prouvés par les chercheurs (article I.).

           Pas de hasard dans la formation et la structure de l’univers. Encore moins dans l’émergence d’une espèce humaine capable de penser. Un « plan directeur » que les plus grands parmi les chercheurs ne peuvent que constater, qu’ils évoquent en termes différents mais convergents, tout un champ sémantique que j’ai proposé de rassembler sous le mot intention (1).

          Ầ l’origine de l’univers, on discerne une intention créatrice (article II,).

           Une intuition biblique qui rejoint les résultats de la recherche, mais donne à cette intention le nom de « Dieu ». Le danger de ce mot : comment qualifier autrement l’intention créatrice ? Peut-être par l’extraordinaire générosité (2) dont témoignent à la fois le Big Bang et son résultat actuel – infinie diversité de l’univers, infinie complexité de la vie sur terre.

          De bout en bout, la générosité caractérise l’intention créatrice (article III,)

          Deux questions se posent alors :

          Le Mal fait-il partie de l’intention créatrice ?

          Si l’univers a commencé, est-il appelé à finir – à disparaître ?

           La présence du Mal dans l’univers taraude l’humanité depuis qu’elle se pense. Religions et philosophies se sont épuisées à trouver son origine, et la science n’a rien à dire à ce sujet.

          Le Mal est-il un raté du Big Bang, dès l’origine ? Ou bien un bégaiement dans l’évolution de la matière dont nous sommes issus, êtres pensants mais souffrants ? Questions sans réponses satisfaisantes, question de cultures et d’opinions.

           En revanche, la science n’est pas démunie d’hypothèses sur le destin de l’univers.

          Dans un premier temps, on a pensé que son expansion s’arrêterait un jour, et qu’il se contracterait pour s’effondrer sur lui-même : après le Big Bang, le Big Crunch. C’était déjà l’intuition de Siddhârta : « Vient un moment, après une très longue période, où l’univers se contracte. Mais [ensuite] vient un temps, tôt ou tard après une très longue période, où l’univers commence à s’étendre. » (cliquez).

          Comme une balle qu’on lance en l’air, l’univers finirait par retomber sur lui-même. Un Big Bang à l’envers, la contraction de l’univers engendrant une chaleur aussi intense que celle de ses débuts.

           Et puis, on a découvert que les galaxies ne se contentaient pas de s’éloigner les unes des autres : la vitesse de cette expansion semble croissante, elles ne ralentissent pas mais s’éloignent de plus en plus vite. Y aurait-il une cinquième force, encore inconnue, à l’origine de l’énergie qui accélère l’expansion de l’univers ?

          Mais si les galaxies s’éloignent de plus en plus vite du point initial, l’univers va se refroidir jusqu’à devenir glacial, impropre à la vie : c’est le Big Freeze.

           Finira-t-il dans une fournaise ardente, ou bien dans une glaciation irrémédiable ? Big Bang à l’envers, ou Big Freeze ? On en est là, ce n’est pas moi qui trancherai.

           En revanche, la fin de notre espèce humaine semble programmée.

          L’intention créatrice avait aimablement prévu à la fois notre atmosphère riche en oxygène, et des forêts pleines d’arbres : pendant des millénaires, les humains ont puisé l’énergie nécessaire à leur survie dans le bois que nos ancêtres faisaient brûler. C’était bien vu, parce que les arbres ça produit de l’oxygène et une fois coupé, ça repousse. On avait donc sous la main toute l’énergie qu’il fallait pour vivre .

          Mais les humains étant ce qu’ils sont, il leur en a fallu toujours plus. Ils ont découvert que l’intention créatrice avait eu la bonne idée d’enfouir sous leurs pieds un peu de charbon, qu’ils ont brûlé, puis du pétrole, qu’ils ont brûlé aussi et dont ils ont fait le plastique de votre ordinateur.

           L’ennui, c’est que la gourmandise humaine était insatiable, et les réserves enfouies incapables de se renouveler. Alors les humains ont percé le secret des étoiles, et inventé la fission, puis la fusion de l’atome. Le Mal était-il à l’œuvre ? Toujours est-il que cette énergie-là, elle serait capable de faire sauter la planète. On voudrait donc bien s’en débarrasser, mais comment satisfaire la gourmandise insatiable d’une humanité toujours plus nombreuse ?

          Le scénario le plus vraisemblable, c’est que dans un avenir très proche les humains vont cruellement manquer d’énergie. Ils auront faim et froid : ce sera le Big Freeze de l’humanité pensante.

          Sauf si elle se fait sauter avant, bien sûr. Les Apocalypses des Babyloniens, des Juifs et des chrétiens ont penché vers cette solution charmante.

           Alors, l’intention créatrice (quel que soit son nom) se demandera peut-être si c’était bien la peine de créer un univers aussi chouette, pour voir cette jolie planète tourner dans l’espace, morte ou presque à cause de la bêtise des être pensants apparus si tard, et si vite disparus (ou presque).

                                            M.B., 6 octobre 2013

 (1) Du latin in-tendere : une tension à l’intérieur d’un système qui le rend dynamique, le fait tendre vers un but final et s’organiser en fonction de cette finalité.

(2) Le concept de « générosité » est à prendre ici dans son sens premier, qualitatif : beaucoup de possibilités. Le sens second, une qualité morale, n’étant pas loin. Mais l’univers ne connaît pas de morale,..

LE PAPE ET L’ÉGLISE OUVRENT (enfin) LES YEUX ?

          Pour répondre à la crise profonde que traverse la chrétienté occidentale, Rome vient de prendre une décision importante. Le Monde du 2 juillet s’en fait l’écho dans sa page 8.

 Le diagnostic

           Le Monde rappelle, d’abord, que le diagnostic du déclin catholique était posé depuis longtemps : « Les papes du XX° siècle ont tous perçu les conséquences pour l’Église de l’avènement de la modernité, et le passage d’un catholicisme d’habitude ou de filiation à un catholicisme de conviction »

          C’est-à-dire : pendant des siècles, on naissait catholique et on le restait. Telle était la coutume, que maintenait en place une pression sociale et politique généralement acceptée.

          Aujourd’hui, être catholique ne va plus de soi : c’est un choix que l’on fait, en s’inscrivant volontairement dans un courant qui n’est plus majoritaire.

           « En 1975, Paul VI annonçait « des temps nouveaux pour l’évangélisation ». « Les conditions de la société, écrivait-il, nous obligent à réviser les méthodes, à chercher comment faire parvenir à l’homme moderne le message chrétien ».

           Changer de méthoDe : cette ligne de conduite sera reprise par tous ses successeurs.

           Jean-Paul II, « obsédé par la déchristianisation de la « vieille » Europe et la dilution de ses racines chrétiennes… évoquera pour la première fois en 1979 la nécessité d’ «une nouvelle évangélisation ». « Ầ sa suite, Benoît XVI plaide régulièrement pour un affichage et une participation accrue des chrétiens dans le monde. En 2010, il défend « un nouveau dynamisme missionnaire des chrétiens, là où le silence de la foi est le plus vaste »… Il fustige « les croyants honteux de leur foi qui prêtent leur concours au sécularisme ».

   La solution proposée

           « On est peu à peu passé d’un discours de déploration, voire de dépression, à un discours de reconquête », analyse le sociologue des religions Philippe Portier. « Aujourd’hui, le défi principal de l’Église est l’évidement de la chrétienté occidentale. L’heure est jugée tellement grave qu’il faut une nouvelle structure pour y répondre ».

           Résultat : la création d’un nouveau ministère (Dicastère) dans l’organigramme du Vatican : un Conseil Pontifical pour la Nouvelle Évangélisation. « Acte rare dans la gouvernance vaticane, dont les dernières modifications remontent à 1988. Il entend apporter une réponse institutionnelle et politique à l’affaiblissement continu de l’Église catholique sur ses territoires traditionnels »

          Et le pape d’expliquer : ce nouveau ministère devra « promouvoir une évangélisation renouvelée dans les pays où a déjà résonné la première annonce de la foi, mais qui vivent une sécularisation progressive et une sorte d’éclipse du sens de Dieu », .

 L’échec

           « Mais la création de ce Conseil souligne aussi… une forme d’échec des stratégies développées jusqu’à présent », poursuit Le Monde. Plus grande liberté laissée aux évêques pour organiser la propagande sur leurs territoires, afin de reconquérir les fidèles. Introduction de musiques « modernes » et de moyens audio-visuels dans les liturgies. Langage adapté, proche des vrais gens, compassionnel, concret voire anti-intellectuel. Utilisation d’Internet (sites, retraites sur l’écran, chats d’aide psychologique), manifestations de parvis ou de rue…

         On a tout essayé. En vain.

 Le déni de réalité

           C’est que l’Église catholique refuse de regarder les choses en face : elle n’est plus Mater et Magistra, mère nourricière de l’Occident et guide de ses pensées.

          Ce ne sont pas les méthodes qui ne sont plus adaptées : c’est le contenu même de la foi, le message chrétien. Ce sont des dogmes surréalistes, comme celui de la naissance virginale d’un homme-dieu, de la transformation physico-chimique d’une galette de farine en chair du Christ, du pardon des péchés dispensé par une institution incapable de se tromper, qui détiendrait seule les clés de la porte du Paradis, etc.

           On peut s’essouffler à mettre au point de nouvelles méthodes : le produit qu’elles prétendent promouvoir a perdu sa valeur. Le meilleur marketing du monde ne pourra jamais vendre un produit déprécié, qui ne correspond plus aux attentes du marché.

                   Car le pape se montre désespérément aveugle, quand il écrit que la nouvelle structure voulue par lui s’adressera à « ceux pour qui Dieu est inconnu, mais qui ne veulent pas rester simplement sans Dieu ».

          Le problème, c’est précisément qu’en catholicisme, « Dieu » est connu, trop connu. On a mis 17 siècles à le décrire, à le définir jusque dans les moindres recoins de sa personne (multipliée par trois), voire de sa personnalité.

          Alors que nos contemporains n’adhèrent plus au dieu méticuleusement décrit et planifié par la pyramide des dogmes. Un dieu devenu statique tellement on a bétonné son image, un dieu sans surprise – et, de plus, propriété exclusive du Vatican.

           Les hommes du XXI° siècle n’ont pas changé, ils sont comme leurs prédécesseurs : « Ils ne veulent pas rester sans Dieu », dit le pape ? Mais ils ne sont pas sans Dieu ! Ce qu’ils refusent, c’est de mourir étouffés par la chape bétonnée des dogmes catholiques.

Dieu ?

Qu’ils soient blancs, jaunes ou noirs, cultivés ou illettrés, ils en ont une vive conscience, mais elle est en creux. Ce n’est pas lui qu’ils rejettent, c’est la façon dont l’Église, depuis St Irénée, n’a cessé de lui coller des étiquettes.

           Un Dieu perçu comme inconnaissable, n’ayant plus rien à voir avec des dogmes baroques, issus de philosophies aujourd’hui incompréhensibles. Dieu réservé à quelques intellectuels encore capables de comprendre ce que signifiaient les termes de nature, personne, substance, kénose, incarnation, âme, corps, quand ils ont été utilisés pour le définir il y a 1000 ou 2000 ans.

          Les croyants n’ont pas « honte de leur foi » : ils n’ont plus les moyens de la comprendre, et ce en quoi ils disent croire, de fait, n’a pas grand-chose à voir avec le contenu réel des dogmes.

           « Perte du sens de Dieu », se lamente Benoît XVI ? Bien au contraire, perception aigüe, étonnamment juste et consonante avec le prophétisme juif, de l’impossibilité de dire quoi que ce soit de Dieu. C’est-à-dire de le capter par une armature dogmatique, d’en devenir d’abord propriétaire, puis exploitant exclusif.

 Une impasse, une issue ?

           L’impasse est connue, décrite par tous les observateurs : performante ou pas, ce n’est pas la méthode qui est en cause, c’est le contenu.

           L’issue ? On ne l’entrevoit guère. Les lecteurs de ce blog (comme de mes livres) savent que j’ai choisi de me tourner vers le prophète juif qui fut confronté, en son temps, à une situation semblable de la nôtre, et eut le courage de proposer ses solutions. Quitte à en mourir.

          Solutions originales, mais jamais entendues, et jamais mises en œuvre au niveau institutionnel (1).

           Dans un livre à paraître chez Albin Michel en mars 2011, je rappellerai quelles furent ces solutions, ou du moins dans quelles directions Jésus se proposait de répondre à la crise de sens qui évidait alors sa société, comme elle évide aujourd’hui la nôtre.

           Je le ferai sans illusions, mais sans baisser les bras.

                                       M.B., 12 juillet 2010

(1) De nombreux hommes et femmes, connus ou inconnus, ont fait pour leur part et font encore ce chemin de retour à la personne de Jésus. Ils n’ont jamais été écouté par les Églises, et ne le seront jamais.