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RACINES DE LA CRISE DE L’OCCIDENT

La crise d’identité que connaissent les chrétiens conscients (laïcs et pasteurs) est extrêmement profonde : elle accompagne la crise d’identité de nos sociétés occidentales, elle en est à la fois le symptôme et la cause conjointe. Elle ressemble un peu à la crise du III° siècle – mais c’était alors une crise de croissance, tandis que nous connaissons maintenant une crise de déclin.

Depuis plus d’un siècle, les Églises se sont repliées sur la sphère morale de l’activité humaine, et de plus en plus sur la morale familiale, dernier bastion de résistance identitaire des Eglises chrétiennes. Dans le domaine de l’orientation des sociétés, les Églises n’ont plus de message neuf et entraînant : la chrétienté s’est dépossédée elle-même de l’utopie créatrice (au bénéfice, par ex. de l’altermondialisme).

Alors que la crise, depuis au moins 50 ans, se joue sur un autre front : celui de « Dieu » lui-même : qu’on pense entre autres à Honest to God de J.A.T. Robinson dans les années 60 (mouvement dit de « la mort de Dieu ») et à la théologie radicale protestante actuelle (Sea of faith). C’est la notion même de « Dieu » qui est remise en cause dans l’identité occidentale.

Qui est « Dieu » ? Et si « Dieu » est « Dieu », comment expliquer et comprendre par exemple le problème insoluble de la souffrance innocente ? Quel est ce « Dieu » qui permettrait la souffrance – bien plus, qui la justifierait comme « un complément à ce qui manque à la passion du Christ » (Paul) ?

Partout, on rejette l’idée de ce « Dieu » auteur de la souffrance, sourd aux appels des humains malgré ses promesses d’écoute de leurs prières.

Cette aporie (impasse théologique) est aussi ancienne que le christianisme. Elle a suscité le mouvement gnostique des II° et III° siècle, et sa réponse : il y aurait deux « Dieux », un dieu bon et un dieu mauvais auteur du mal.

Contre quoi l’Eglise (St Irénée) a répliqué en accentuant le rôle du Christ, qui récapitule en sa personne les souffrances et les espoirs du genre humain, en les fa isa nt déboucher en « Dieu » (cf Vatican II, « Gaudium et Spes »).

Le Christ va ainsi peu à peu devenir le pôle central de la religion chrétienne, fa isa nt passer « Dieu » à l’arrière-plan de la conscience et de la pratique. Certes , « qui me voit, voit le Père » : mais c’est en la personne du Christ récapitulateur que s’équilibre la réponse des Eglises au lancinant problème du mal.

Or depuis la fin du XIX° siècle tout le poids de nos interrogations revient progressivement sur « Dieu ». « Dieu est mort » (Nietzche), et notre civil isa tion occidentale cesse rapidement d’être une civil isa tion pour n’être plus qu’un ensemble de sociétés fédérées par les valeurs marchandes et sociales.

« Dieu »  a déserté l’Occident : l’Occident se meurt.
En même temps, depuis la crise moderniste (1900), si l’on se tourne vers le Christ c’est pour découvrir son humanité. Et que cette humanité, telle qu’elle est connue dans les évangiles, ne laisse percevoir en lui aucune divinité : le Jésus des évangiles, dans leur jaillissement originel, apparaît homme, uniquement homme, splen did ement homme. Comme il fallait s’y attendre de la part d’un juif, il exclut lui-même toute participation à la nature divine. Fils de « Dieu » il l’est, très clairement, mais comme tout humain qui se regarde et se sait face au Dieu Unique, à l’Unique d’Israël.

« Dieu » mort, ou du moins très difficile à penser et à décrire face aux interrogations posées par le mal et la souffrance. Le Christ redevenu ce qu’il n’a jamais cessé d’être, un homme. Que reste-t-il alors du christianisme des Eglises ?

            Une morale.

Cantonnées dans la morale, les Églises se montrent incapables de dire une par ole sur « Dieu », qui soit recevable et cohérente face au raz-de-marée de souffrances que vit la planète.

Nous sommes donc en face de la plus grave crise que les Églises aient eu à affronter depuis les origines, avant l’âge d’or du IV° siècle.

A cette crise, le monde chrétien (catholique comme protestant) n’a su trouver qu’une seule réponse : le basculement, depuis les années 80, vers un fondamentalisme sans nuances. Le mouvement est brutal, et il est spectaculaire. Chez les catholiques, c’est l’abandon des principales ouvertures de Vatican II (œcuménisme, collégialité épiscopale, évolution du sacerdoce, laïc isa tion de l’Eglise [on assiste à une clérical isa tion des laïcs]). Chez les protestants, les USA montrent l’envahissement d’un fondamentalisme chrétien aussi dangereux que le fondamentalisme musulman, et qui lui fait face : on revient au VIII° siècle, à la bataille de Poitiers.

La réponse des Églises à la crise, c’est donc le fondamentalisme : crispation sur quelques binômes de valeurs sûres et simples, qui évacuent « Dieu » plus encore qu’avant le début de cette crise.

Quels pourraient être les grands axes d’un renouveau en profondeur, face à cette crise ?

Est-il encore possible de rêver ?

    1)     REVENIR A « DIEU »

Mais pas n’importe comment. Le mot « Dieu » et tout ce qu’il provoque dans notre imaginaire est lui-même une création des théologiens – à commencer par l’élohiste de la Bible, qui attribue des noms et des qualificatifs à Celui qui refuse de se nommer devant Moïse.
Que personne ne peut qualifier;
Revenir au chap. 3 de l’Exode, qui est l’acte fondateur du judaïsme prophétique.

Et faire passer à l’arrière-plan les chap. 19 et 20 – Moïse recevant la Loi au Sinaï – qui fondent le peuple juif comme entité politique et le judaïsme comme religion sociale.

Revenir au « Dieu » inconnaissable du buisson ardent, et suivre sans le quitter le petit ruisseau prophétique issu de ce premier Moïse, qui serpente à côté du Grand Fleuve sorti du Sinaï (la Loi), sans jamais se mélanger à lui. Ce Fleuve du judaïsme légaliste, Jésus – qui se rattache au petit ruisseau – va s’y opposer vi ole mment et jusqu’à la mort.

Oublier les constructions théologiques de Paul de Tarse (mais pas son expérience mystique), le concile de Nicée-Chalcédoine et tout ce qui s’ensuit jusqu’à nous.

Pour revenir à un « Dieu » dont on ne peut rien dire d’autre que ceci, par lequel il se définit lui-même : il est ce qu’il est (Ex 3,14).

Rien de moins : mais rien de plus.

C’est le Dieu des mystiques : « Dieu connu comme inconnu ».

 2)     ÉCOUTER L’ENSEIGNEMENT DE JÉSUS

Admettre enfin l’évidence : tout l’enseignement de Jésus est juif, c’est-à-dire déjà présent dans le judaïsme palestinien du I° siècle qui est le sien. Ieshua Ben-Joseph n’innove en rien : il fait le choix d’enseigner un judaïsme certes minoritaire dans son pays et à son époque, mais déjà existant.

Jésus n’enseigne pas le christianisme, mais un judaïsme réformé.

Il n’innove en rien, sauf sur un point, un seul, qui est son apport personnel et tient en un mot : Abba.

Un seul mot, qui change tout.

          Abba et non pas Ab’, comme les juifs avaient l’habitude de désigner « Dieu ». Jésus est le seul à appeler ainsi son Dieu : jamais les juifs n’appellent « Dieu » A bba, terme irrespectueux. Et cette innovation linguistique, il la confirme par quelques parab ole s qui révolutionnent complètement la façon dont on concevait jusqu’alors la relation à « Dieu ».

          Jésus n’enseigne rien sur « Dieu » : quand la question lui est posée, il se réfère publiquement au « Dieu » du deuxième Moïse, celui du Sinaï, celui du Fleuve légaliste. Mais par tout le reste de son enseignement, il se rattache au petit ruisseau qui a coulé sans interruption en Israël à partir du buisson ardent.

Il n’enseigne rien sur « Dieu » : mais il innove totalement dans le type de relation qu’il propose avec ce « Dieu ». Une relation de confiance absolue, émerveillée, celle d’un petit enfant dans les bras de son papa (Abba) : c’est le Psaume 130.

Pour Jésus, « Dieu » n’est plus le juge lointain et terrible du Sinaï et le la Loi : c’est le père tendre et aimant dans les bras duquel on peut s’abandonner avec confiance.

C’est en introduisa nt cette nouvelle relation à « Dieu » (avec toutes ses conséquences) que Jésus accomplit la Loi. C’est la seule véritable nouveauté qu’il apporte, tout le reste de l’évangile est déjà présent ou esquissé dans le judaïsme du I° siècle qui est le sien.

« Dieu  » resterait donc indicible, indescriptible, inconnaissable ? Oui, parce qu’il est ce qu’il est, on ne peut l’appréhender. Non, parce qu’il est A bba, daddy, papa tendrement aimant et qui peut être tendrement aimé.
Pour Jésus, la connaissance de « Dieu » n’est pas théologique, une connaissance de l’esprit pensant : elle est cordiale, une connaissance du cœur aimant. Après Jésus, c’est par le biais du cœur qu’on pourra aborder la connaissance de « Dieu » : le cœur devient le seul organe de la connaissance de « Dieu », avant la réflexion (qui ne peut que suivre).

Etre disciple de Jésus, c’est avoir avec « Dieu » cette relation-là.

Pour l’avoir oublié, les Églises (leurs théologiens et leur magistère) plongent l’Occident dans une crise d’une gravité extrême.

 3)     LES SACREMENTS, PASSAGE OBLIGÉ ?

Le christianisme a basé tout son enseignement (sa pastorale) sur les sacrements, qui sont devenus l’unique voie d’accès à « Dieu ».

On sait maintenant que Jésus n’a institué aucun sacrement. Puisque, en bon nazôréen, il refuse le culte juif du Temple, son seul mode de contact avec « Dieu » est ce que nous appelons maintenant la méditation. Dès qu’il le peut, et très souvent, il se retire pour de longs moments de silence en des lieux isolés. Et ce comportement, tout comme l’appellation « A bba« , est sans équivalent dans le judaïsme de son temps.

Dès l’origine, les Eglises ont abandonné la méditation telle que Jésus la pratiquait, pour la remplacer par des sacrements qu’il n’a ni inventés, ni pratiqués.

Et elles sont rapidement parvenues à l’extrême limite de cette pédagogie, qui réduit « Dieu » à l’état de distributeur automatique : le sacrement, enseigne l’Église, agit ex opere operato. Autrement dit, dès l’instant où le geste du sacrement est effectué selon le rite et par le clergé compétent, l’effet se produit automatiquement. Il suffit d’être baptisé pour être chrétien, d’être mariés pour être « unis », de la consécration eucharistique pour avoir la Présence, etc…

L’histoire et la pratique montrent que les sacrements sont incapables, à eux seuls, de transformer ceux qui les reçoivent. Contrairement à ce qu’enseigne l’Église, le sacrement n’agit pas automatiquement. Mise en oeuvre massivement sur de vastes populations, la pratique sacramentelle ne les a jamais fait accéder à l’expérience de « Dieu » (mais, très souvent, à une pratique magique de la religion). C’est à côté des sacrements, parfois malgré eux et non pas grâce à eux, que des chrétiens font l’expérience de Dieu.

Quand l’Eglise reconnaîtra la faillite de sa pédagogie sacramentelle massive, et rendra à la méditation sa juste place dans le christianisme. Quand elle enseignera aux plus humbles ce que Jésus pratiquait lui-même, alors les sacrements (s’il faut les conserver pour des raisons sociologiques) reprendront leur place de moyens secondaires, et leur efficacité, entièrement dépendante de l’engagement du cœur des croyants.

 4)     DIEU AGIT-T-IL ?

Sur cette question, très délicate, je ferai juste quelques suggestions.

Le judéo-christianisme (contrairement au bouddhisme) est fondé sur la notion d’un « Dieu » créateur : Bereshit bara Élohim, premiers mots de la Bible. « Dieu » crée l’univers, le fait sortir de rien (ex nihilo). Et il continue de le créer , en intervenant à chaque instant sur sa création. Tout ce qui se produit sur terre, jusqu’au moindre de nos cheveux, est sinon voulu par « Dieu », du moins permis par lui. C’est la notion de la création continue, qui sous-tend aussi bien le judaïsme que le christianisme.

« Dieu » est considéré comme responsable de tout ce qui se produit sur terre, et donc aussi du mal et de la souffrance innocente.

Pris dans ce traquenard, les chrétiens ne peuvent s’en sortir. Toute leur cosmologie et leur anthropologie dépendent de la création continue de Dieu : dans la vie concrète, cela mène à des situations intenables. Pourquoi tel enfant meurt-il de leucémie ? Il faut un responsable, et puisqu’il ne cesse de créer, « Dieu » est le responsable tout trouvé. Mais ce « Dieu » cruel, on le rejette (et à bon droit) : des foules de croyants ont perdu la foi à cause de cette impasse-là.

Pour en sortir, il faudrait abandonner l’anthropologie-cosmologie du judéo-christianisme, et concevoir le monde autrement : l’enseignement de Siddartha (le Bouddha) offre en la matière une vision infiniment plus réaliste et satisfa isa te que celle du christianisme.

Pour le Bouddha, tout acte (et par là il entend pensées, par oles, actions) est comme une graine : une fois planté par nous et en nous, il portera son fruit.

Inéluctablement.

Le karma est la résultante, à un instant donné, de la somme des actions positives et négatives posées par un humain à cet instant, non seulement au cours de sa vie présente, mais aussi au cours de ses vies passées, très nombreuses.

Le nirvâna, la délivrance finale (qui correspond si l’on veut à l’entrée au « ciel » des judéo-chrétiens, c’est-à-dire à la fin du cycle des renaissances) est réalisé lorsque toutes les actions négatives des vies passées et de la vie présente sont « neutralisés » par la somme des actions positives.[1]

Le bouddhisme ignore la notion de « péché« , qui suppose un « Dieu » juge de nos actions. Il n’y a aucun juge de nos actions : chacune porte son fruit, nous récoltons ce que nous avons semé – fût-ce dans une vie passée.

Un bébé vient à naître avec une malformation, ou dans un milieu défavorisé qui ne lui laisse que peu de chances de progresser. « Dieu » est-il responsable ? Non, mais le nouveau-né seul, qui porte les fruits karmiques de ses vies précédentes. Le parcours qu’il entame dans sa nouvelle vie lui est offert comme une nouvelle chance d’apurer son capital négatif par une somme suff isa nte d’actions positives.

Dans cette optique, chaque nouvelle naissance est conçue comme une chance inouïe, unique, de rompre le cercle douloureux des renaissances successives pour parvenir, enfin et dès maintenant, à l’Éveil libérateur.

Un autocar se renverse, tuant trente enfants qui partaient en vacances. « Dieu » est-il responsable ? Certainement pas. La responsabilité, s’il faut en chercher une, est à répartir entre le conducteur, le constructeur du car, l’Etat qui fait les routes, peut-être le patron qui a engagé le conducteur. Mais pour les parents, cette course trop tôt interrompue n’a qu’un seul sens possible : la mort douloureuse et injuste de leur enfant s’explique par son passé karmique, dont ils ignorent tout. Il est reparti pour un cycle de renaissance, nouvelle chance où tout va se jouer à nouveau pour lui.

« Dieu », en tout cas, ne peut jamais être tenu pour responsable.

Sauf en judéo-christianisme, tel qu’il est véhiculé dans les mentalités.

Si l’on admet cette anthropologie, la prière d’intercession a-t-elle encore un sens ?

Non : « Avant qu’une par ole ne vienne sur mes lèvres, voici, tu la sais toute entière » (Ps 138). Nous n’allons certainement pas apprendre à « Dieu » ce dont nous avons besoin, il le sait mieux que nous. Ni lui demander de modifier un karma qui ne dépend que de la façon dont nous avons su saisir nos chances au cours de vies successives.

« Dieu » ne continue pas de créer le monde, en agissant autoritairement (et arbitrairement) sur lui. Une fois lancé dans l’existence, l’univers obéit aux lois qu’il a reçu de « Dieu » au moment de la création. Inondations , guerres, etc… suivent leurs cours en dépendance à la fois des lois de la nature et de l’action des humains.

Au coup par coup, « Dieu » n’y est pour rien. Quand une pomme se détache du pommier parce qu’elle est mûre, elle continuera de tom ber , que « Dieu » le veuille ou non.

Il y a cependant un domaine, un seul où la création se continue bien à chaque instant, c’est ce que la Bible appelle le cœur de l’homme. L’enseignement sur le cœur est propre à la Bible, il parcourt tout le « petit ruisseau » prophétique, et Jésus le reprend avec force quand il enseigne que ce qui rend l’homme pur ou impur, c’est ce qui sort de son cœur.

Or, le cœur humain est le seul espace dans la création qui puisse changer, revenir en arrière, adopter un cours imprévu et imprévisible.

C’est-à-dire, éventuellement, se renouveler (la création ne se renouvelle pas : elle évolue, elle continue sur sa lancée).

Pour la Bible, « Dieu » peut agir sur le cœur de l’homme, et son action peut ressembler à une « nouvelle création » : là, oui, la création peut être continue – si l’homme y consent.

La seule prière d’intercession qui ait un sens quelconque est celle qui s’adresse à « Dieu » pour qu’il tente une action re-créatrice sur le cœur de l’homme. Sur le cœur de celui qui prie, en tout premier lieu. Mais aussi sur le cœur d’autres que lui, même éloignés, même inconnus (même incroyants). Il y a là un espace de li ber té créatrice, que la prière peut toucher.

Prier pour que cesse une inondation, c’est un acte magique qui fait de « Dieu » une machine à sous : l’inondation est due à des causes naturelles et humaines contre lesquelles « Dieu » ne peut rien.

Mais prier pour que change le cœur des décideurs, de qui dépend la construction d’une nouvelle digue pour éviter la prochaine inondation, cela, oui, a du sens. Bien que le résultat ne soit pas acquis, car le cœur humain est encombré de mille pulsions contraires !

Si L’Eglise remplaçait son enseignement d’un « Dieu Tout-puissant » qui peut tout et fait (ou ne fait pas) tout selon son humeur, par un enseignement biblique sur le cœur de l’homme, et par l’enseignement de Siddartha sur la responsabilité individuelle, peut-être pourrait-on sortir de l’impasse…

 5) THÉOLOGIE ET EXPÉRIENCE

Quelques réflexions après la lecture du dossier « Sea of faith » (théologie radicale anglo-saxonne).

Comme l’indique son nom, la théo-logie est un « discours sur Dieu », une explication de ce qu’est « Dieu » au moyen du langage humain.

Pour qu’une théologie soit acceptable, il est essentiel que l’ordre des mots soit scrupuleusement respecté.

(a) Théo-logie : L’expérience de « Dieu » doit être première (théo-), son expression (-logie) ne peut que venir qu’après cette expérience.

On objectera : mais que vaut une expérience sans compréhension qui l’accompagne en temps réel ? Y a-t-il expérience s’il n’y a pas, en même temps, compréhension de cette expérience, et donc expression ?
Que vaut une « théophanie » sans « logophanie » ?

C’est juste : le récit d’Exode 3 montre bien que Moïse, quand il aperçoit le buisson ardent, s’en approche dans une attitude de curiosité réflexive. Qui précède donc l’expérience qu’il va faire, et sans laquelle il ne l’aurait pas faite. Il n’y a pas d’expérience « brute » du surnaturel (sauf peut-être à travers la drogue ?). Mais des exemples comme Jeanne d’Arc, Bernadette Sou birous, montrent que le bagage linguistique et intellectuel nécessaire à l’expérience consciente de « Dieu » n’a pas besoin d’être très lourd : des petites gens, des « simples » (Jeanne d’Arc ne sait pas lire, Bernadette parle à peine français) peuvent parvenir à une expérience de « Dieu » très élevée. Et ces « simples » sont parfois capables d’exprimer leur expérience de façon théologiquement remarquable.

La théo-logie suppose donc une expérience vive et personnelle du « Dieu » qui est l’objet de sa réflexion. C’est ce qu’exprimait Évagre :  « si tu pries, tu es théologien ».

b) Logo-logie : Beaucoup de théologiens, hélas, semblent avoir inversé l’ordre des mots : ils ne font plus de la théo-logie, réflexion sur une expérience de « Dieu ». Mais une espèce de philosophie religieuse qui brasse les mots, court sans cesse après les évolutions sociales, scientifiques ou techniques (sans jamais les rattraper), assemble côte à côte les apories ou les impasses les plus graves et s’en sort par des pirouettes verbales.

Non plus une théologie, discours sur « Dieu » : mais une logologie, discours sur le discours.

Il est vrai que le proverbe « si tu pries, tu es théologien » pouvait donner l’impression qu’il suffit de prier pour avoir une compréhension juste de tous les problèmes que suscite le mot « Dieu » dans nos sociétés. Position naïve, chère aux fondamentalistes, qui mène droit dans le mur.

Non, il ne suffit pas de prier pour être théologien. Mais un théologien qui quitte du regard, ne serait-ce qu’un instant, l’expérience de ce dont il parle, peut aboutir à des affirmations comme celle-ci, empruntée à la théologie radicale : « Le Dieu créateur est notre création, le Dieu Père est notre projection »[2], ou bien cette autre : « Dans un monde où le surnaturel est naturel et le divin humain, le sacré et le profane ne font qu’un »[3]

On comprend bien ce que veulent dire ces affirmations : elles réagissent contre une certaine présentation traditionnelle (et fausse) de « Dieu » et de l’anthropologie-cosmologie du judéo-christianisme. Mais la formulation s’est laissée entraîner par la réaction, la logique a oublié l’expérience, la passion l’emporte sur la raison.

Une théologie qui n’est plus en contact avec l’expérience vécue au buisson ardent, une théologie qui se contente d’appeler « Dieu » celui qui est au-delà de tout nom, puis qui raisonne à l’infini sur ce concept de « Dieu » – cette théologie se discrédite, tourne en rond et nous conduit à la fosse.

Tout autant que les théologiens radicaux, les théologiens d’Églises semblent avoir oublié l’ordre des mots – théo-logie : ne sachant plus parler de l’Ineffable, ils nous enfoncent dans la crise.

 6)     LE NŒUD DE LA CRISE : RÉSURRECTION

En guise de conclusion à ces réflexions : tout ce qui précède trouve son nœud dans un tombeau, découvert vide le 9 avril 30 au matin. Si ce tombeau est vide, ont rapidement affirmé les disciples, c’est que son occupant, Jésus, est ressuscité.

Depuis que l’Eglise a imposé cette solution à l’irritant problème du tombeau vide, le monde dans lequel nous vivons n’est plus pour elle qu’une ombre imparfaite et incomplète du monde parfait et accompli dans lequel Jésus  a pénétré par sa résurrection. Par le biais de la résurrection, un platonisme dévoyé a fait son entrée dans le christianisme, et les conséquences en sont immenses sur notre civil isa tion. Religiosité, morale, pensée, politique occidentale se sont installés définitivement dans une schizophrénie de fait, mortifère.

Ainsi le corps humain et tout ce qui s’y rattache (sexualité, socialité) est déprécié, craint, méprisé, couvert de tabous : seul le corps ressuscité de Jésus est accompli et parfait. Nos corps à nous ne pourront atteindre cette perfection qu’après une résurrection, dont nous n’expérimentons jamais que le premier temps, la mort.

Depuis lors, « Dieu » ne peut être atteint qu’à travers des sacrements : le corps est trop infirme, et l’esprit trop distinct, trop séparé de ce corps, pour que corps-et-esprit puissent rencontrer directement « Dieu ».

Depuis lors, « Dieu » est impossible à atteindre autrement que par la médiation du Christ.
Ieshua Ben-Joseph n’avait jamais prétendu être autre chose qu’un poteau indicateur, pointant vers « Dieu » : « Qui me voit, voit le Père » est insidieusement devenu « Qui me voit, voit le Christ ».
Le poteau indicateur est devenu destination finale.

L’enquête montre pourtant que Ieshua n’est pas ressuscité à l’aube du 9 avril 30 ( cliquez). Que la transformation du tombeau vide en résurrection miraculeuse obéit à des objectifs de type politique[4].

Les prolongements de cette enquête montrent surtout que Jésus n’avait pas besoin d’être ressuscité pour être ce qu’il est. La « résurrection » fausse définitivement la personnalité de Jésus en l’enfermant dans la sphère divine : et par la même occasion, elle défigure à jamais la notion de « Dieu », en ramenant ce dernier à nos archétypes mentaux.
« Dieu » humanisé, les théo-logies deviennent toutes plus ou moins des anthropo-logies.

             Le jour où les Eglises mettront en question le dogme de la résurrection de Jésus (devenu, absurdement, « résurrection de la chair »).
Le jour où elles admettront l’expérience de l’hindo-bouddhisme, sa conception d’un cycle de renaissances qui aboutit à un Nirvâna dont on ne peut rien dire, de même qu’on ne peut rien dire de « Dieu ».

Le jour où les Eglises, sortant de leur splen dide is olement, accepteront enfin de considérer une expérience différente de la leur. Cesseront de prétendre à posséder seules l’unique vérité. Accepteront de confronter leur vérité aux faits, et que cette vérité se montre incapable de les expliquer. Accepteront enfin que ces mêmes faits puissent avoir été abordés autrement, sur les bords du Gange, que sur les rives du Jourdain. Et que l’expérience ainsi vécue mène à des solutions que nous ne possédons pas.

Le jour donc où une anthropologie-cosmologie de l’Éveil viendra expliquer harmonieusement l’expérience vécue par Ieshua Ben-Joseph, l’Eveillé juif.

Bref, le jour où les eaux du Gange et du Jourdain pourront enfin se rejoindre. Où les Eglises occidentales accepteront enfin de mêler ces eaux, filtrées par le jugement d’une expérience spirituelle vécue, sans rien perdre du meilleur des deux traditions…

Ce jour-là, pour l’instant, ne peut advenir que de façon individuelle, marginale, pour une petite minorité.

Ceux qui le peuvent doivent s’y employer : nous en avons maintenant les moyens.

Quant aux Églises, l’expérience semble prouver qu’elles sont incapables de changer :

                   M. B., Mont Sainte-Odile, juin 2003

LA MORT, ET APRÉS ?

          Frappés par la mort, ce matin même, de notre ami Philippe, vous souhaitez que je nous aide à positiver cet événement douloureux .

 Aux origines de l’humanité

           Yves Coppens nous apprend que la naissance de l’homme s’accompagne, au tournant du Neandertal, par l’apparition de deux faits marquants : alors que les ossements des animaux préhistoriques sont disséminés dans la nature, l’Homme enterre les cadavres de ses morts, leurs ossements sont regroupés dans un même lieu.

          Au même moment, nos ancêtres apprenaient à maîtriser un langage élaboré, qui leur permettait de donner une signification symbolique à leur vie – et à leur mort.

          Parallèlement, on s’aperçoit que les peintures rupestres ne sont pas seulement des représentations de scènes de chasse : certaines semblent représenter le triomphe de la vie sur la mort, par la victoire de l’Homme sur son gibier.

           Dès son apparition sur terre, ce qui fait donc la différence entre l’Homme et l’animal, c’est une certaine conscience que la mort ne met pas un terme à la vie : qu’il y a « quelque chose » après la mort, ou au-delà de la mort.

 Les premières civilisations

           Ce « quelque chose », les premières civilisations occidentales vont le formuler par des mythologies complexes, dont le pivot central est ce qui se passe après la vie terrestre.

          En Égypte, en Assyro-Babylonie, en Grèce puis à Rome, la mort est toujours représentée comme un passage. Le mort va errer pendant quelque temps avant de trouver un passeur qui lui permet d’accéder au lieu de son repos définitif. C’est Anubis au bord du Nil, ou Charron en Grèce qui fait traverser au mort le Styx, rivière-frontière.

          Pendant ce temps d’errance avant son passage, le mort doit pouvoir se nourrir et disposer de ses objets familiers : on les dépose donc dans la tombe avec des aliments.

            Souvent, on pose sur ses lèvres une monnaie pour qu’il puisse payer le passeur d’éternité.

           Toutes les premières civilisations se rejoignent donc dans la conscience que le mort continue à vivre. Qu’il doit franchir un obstacle, après quoi il parvient au lieu du repos éternel – Champs-Élysées, Pâturages Éternels, Ciel – le nom et l’imagerie de ce lieu diffèrent selon les cultures, mais la conviction est partout la même : il y a une vie après la mort.

 Le judaïsme

           Seuls parmi les peuples de l’Empire romain, les juifs croyaient à une résurrection des morts, au Dernier Jour : c’est-à-dire à la fin des temps, quand ce monde-ci cesserait d’exister.

           Il y aurait alors une résurrection générale de tous les morts, mais pas pour retrouver leur état antérieur. Cette résurrection finale serait en fait une seconde création, comparable à la première (celle de Genèse) : un nouveau monde serait créé, dont Le Mal (Satan) serait exclu, et où les morts vivraient dans le bonheur d’une lumière divine que plus rien n’obscurcirait.

           Dans ce judaïsme ancien apparaît peu à peu l’idée que nous possédons une néphesh, quelque chose d’assez imprécis qui se sépare du corps à la mort et va vivre, en attendant la résurrection du Dernier Jour, dans un endroit qu’on appelle le Shéol. Ce n’est pas un lieu de punition comme l’enfer, mais un lieu d’attente, sombre et pénible puisqu’on n’est plus vivant, mais pas encore ressuscité.

           Au Moyen âge on a traduit néphesh par âme, et Shéol par enfer : double erreur dont les conséquences vont influencer le christianisme naissant.

 Jésus

           Ầ son époque, les pharisiens enseignaient la résurrection au Dernier Jour, conviction partagée par la majorité des juifs sauf le clergé de Jérusalem, les sadducéens.

          Lui-même pharisien, Jésus n’a rien dit de l’après-mort : il partageait les convictions de ses collègues pharisiens. Mais par ses actes comme dans ses paraboles, il a enseigné avec force que l’échec n’existe pas.

 Il y avait en Israël deux grands échecs de la vie :

 1- La maladie : elle mettait le malade à l’écart de la société. La maladie (surtout les maladies de peau) était une cause d’exclusion sociale, politique et religieuse, qui équivalait à une véritable condamnation à mort. Or Jésus guérit tous les malades qui viennent à lui, et les réintègre par là dans la vie sociale de son temps.

 2- Le péché : trois catégories de pécheurs étaient exclus de la société : les collaborateurs avec l’occupant romain, les fonctionnaires corrompus et les prostituées. Or Jésus partage la table des collaborateurs, accueille les fonctionnaires corrompus (l’un d’eux, Lévi-Matthieu, deviendra son disciple), relève les prostituées – à une condition, qu’ils reconnaissent leur péché et fassent le chemin de conversion rendu possible par leur rencontre avec lui.

           Pour l’un comme pour l’autre cas, le message est clair : dans la vie, il n’y a pas d’impasse définitive. Aucune situation, aucune erreur de parcours – même la pire -, n’est irrémédiable : une nouvelle vie est toujours possible, dès maintenant, sans attendre le jugement final.

           Vous lirez dans Jésus, mémoires d’un Juif ordinaire (Dans le silence des oliviers) la description de cette attitude, qui est une des grandes nouveautés apportées par Jésus.

 Le christianisme

           Quelques mois après sa mort, ses disciples annoncent qu’il est ressuscité, non pas au Dernier Jour, mais 36 heures après sa mort.

          Une résurrection avant la fin du monde, chose totalement inédite pour les juifs : cette affirmation marque la naissance du christianisme (cliquez). Paul de Tarse va s’emparer de l’idée, et la développer : « Vous ressusciterez, dit-il, puisque Jésus est ressuscité ». Et ses disciples concluront peu après : « Puisque Jésus est ressuscité, c’est qu’il était Dieu – seul un Dieu peut se ressusciter lui-même ».

    Au  Moyen âge, on va élaborer la notion de l’âme : à la mort, elle se sépare du corps et vit de son côté (on ne sait pas trop comment) en attendant de retrouver son corps.

          Thomas d’Aquin aura beaucoup de mal à expliquer ce que c’est qu’une âme privée de corps : en fait l’âme n’a aucune réalité, c’est une construction purement intellectuelle de philosophe.

           Pour savoir ce que fait l’âme en attendant la résurrection, on invente alors le purgatoire. Ầ la mort, l’âme va soit au ciel, soit au purgatoire en attendant, soit en enfer.

 L’enseignement du Bouddha

           Pour Siddhârta, l’âme n’existe pas. La mort n’est qu’un passage d’une forme de vie à une autre : « Rien ne disparaît, tout se transforme » (cliquez).

          Le vivant (animal ou humain) parcourt des cycles successifs de morts suivies de  renaissances  (le mot réincarnation est une invention occidentale) : au moment de sa mort, si la somme de ses actes négatifs l’emporte sur la somme de ses actes positifs, il ne peut que s’engager dans une nouvelle naissance, et ainsi de suite jusqu’à ce que le positif finisse par l’emporter sur le négatif.

           Ces « actes », ce sont les pensées, les paroles et les actions de toute une vie. Quand il n’y a plus que du positif, c’est l’Éveil : alors, aucune renaissance n’est plus nécessaire et l’Éveillé, enfin libéré du cycle douloureux des renaissances, va vivre dans ce que Siddhârta appelle « le ciel ».

           Quand ses disciples lui demandent en quoi consiste ce ciel, il a une réponse pleine d’humour : « Je ne suis pas sans en avoir une certaine idée, répond-il, mais je ne vous en dirai rien. Parce que je ne suis pas venu pour vous décrire ce qui se passe après l’Éveil, mais pour vous y conduire dès maintenant, dans cette vie-ci. Faites donc ce que je vous dis, et vous verrez bien quand vous y serez. » Un peu plus loin, il est plus sérieux : « Avec nos mots, dit-il, nous ne pouvons parler que de ce que nous connaissons par l’expérience acquise dans notre vie terrestre. Je devine intuitivement à quoi doit ressembler le ciel, mais je ne trouve pas les mots pour en parler. »

 Le bouddhisme tibétain

           Le bouddhisme pénètre au Tibet au VIII° siècle : depuis 12 siècles, les tibétains ont accumulé observations, recherches médicales, expérimentations, autour du moment de la mort et de ce qui s’ensuit immédiatement.

          Dossier considérable, étoffé, précis, résumé dans le Livre des Morts tibétain ou Bardo Thödol.

          Ils étudient les phases de la mort (le Bardo), s’aperçoivent que le processus n’est pas immédiat, que la fin du souffle n’est que le début d’un cheminement au cours duquel le vivant doit quitter son corps pour se trouver face à la réalité de ce qu’il était au moment de sa mort.

          Là, débarrassé de tous les faux-semblants, des illusions sur lui-même, des mensonges consentis ou implicites, il se voit tel qu’il est. Et il penche, de lui-même, soit vers une renaissance qui lui permettra de purifier encore son karma, soit vers une non-renaissance, une entrée dans la réalité ultime.

           D’après leurs observations, le processus peut durer 2 à 3 jours, parfois plus (pas plus de 7 semaines). Pendant cette période qui suit la fin du souffle, le vivant est conscient de tout ce qui se pense, se dit et se fait dans les univers. Par la méditation, nous qui sommes restés pouvons être en contact avec lui, et lui envoyer les pensées positives qui l’aident dans ce moment délicat de la confrontation avec la réalité.

            J’ajoute que les études médicales menées sur les Expériences de Mort Imminente (NDE en anglais) depuis 40 ans, confirment totalement l’enseignement du Bouddha et le dossier très complet rassemblé par les tibétains.

 Que conclure ?

           La mort d’un ami, d’un proche nous frappe toujours douloureusement. Il me semble que quand on constate que toutes les civilisations de l’humanité, depuis ses origines, vont dans le même sens, c’est à prendre au sérieux : la mort n’est qu’un passage.

          Il n’y a pas de mort, il n’y a que des formes de vie.

          Celle que nous vivons en ce moment n’est qu’une étape, vers autre chose.

          Cet autre chose, nous n’avons pas les mots pour le dire : mais de ce parcours rapide nous pouvons retirer deux certitudes, exprimées différemment mais unanimement dans l’évolution des cultures.

           D’abord, que nos morts vivent, soit par leur renaissance ici-bas (et alors, nous n’avons plus de contacts avec eux), soit dans une forme de vie dont nous ne pouvons rien dire. Mais dans laquelle ils sont en contact avec nous, au-delà des mots et des images, au niveau de ce que la Bible appelle le « cœur ».

           Ensuite, que les jours et les ans qui nous sont donnés à vivre avant notre propre mort doivent nous servir pour « purifier notre karma », c’est-à-dire pour faire basculer nos vies (nos pensées, nos paroles et nos actes) du négatif vers le positif.

           Pour positiver nos vies, inlassablement.

                                   M.B., Conférence au Club 41,15 janv. 2012

PEUT-ON RESTER EN COMMUNICATION AVEC LES MORTS ?

          Il est mort, elle est morte ! Dans ma poitrine, c’est un trou béant… Est-ce que c’est fini pour toujours ? Est-ce la fin des relations, de la complicité d’une vie entière ? N’y a-t-il plus que le néant de l’absence ? Au moins, est-ce que la personne défunte m’entend ou peut lire mes pensées ?

           Depuis toujours, les humains se posent douloureusement cette question. Je n’ai pas la prétention d’y répondre, mais de résumer brièvement les traditions qui ont vu le jour sur cette planète. Elles se rejoignent toutes dans deux principales.

 I. Le judéo-christianisme

           -a- Pour les Juifs, la vie commence à un moment donné : avant, il n’y a rien, nous n’existons pas. Puis le fil de l’existence se déroule jusqu’à la mort : après, il n’y a rien, nous n’existons plus. Ou plutôt il y a un lieu d’attente, le Shéol, dans lequel la personne morte va végéter en attendant la résurrection finale, au dernier jour – à la fin du monde.

          Ce lieu est pénible, parce qu’on n’est plus vivant, et qu’on n’est pas encore ressuscité. Avant l’influence de l’hellénisme, le judaïsme n’en disait guère plus.

          Cette résurrection du dernier jour n’est pas le retour des défunts à leur état d’avant la mort. C’est une seconde création, semblable à la première à une nuance près : Le Mal (le diable, le Satan) ne fera plus partie du nouveau monde.

          Dieu recréera l’humanité, comme il l’a déjà fait une fois, mais sans la fracture du Mal.

          Ce monde ressuscité sera parfait, puisqu’il ne connaîtra plus les méfaits causés par « Celui qui divise », le dia-bolos : haines, guerres, souffrances de toutes sortes…

           -b- Les premiers chrétiens ont repris cette idée de résurrection à la fin du monde, et pour eux elle se produira au moment où le Christ-Messie reviendra : « Alors les morts en Christ ressusciteront… et nous serons enlevés avec eux sur les nuées, à la rencontre du Seigneur (1) ».

          Le temps passant, les théologiens chrétiens ont inventé une période intermédiaire, le purgatoire, destiné à permettre aux morts de faire un brin de toilette avant de se présenter au Seigneur.

           Judaïsme ou Christianisme, la personne défunte continue d’exister, mais dans un autre espace-temps que le nôtre. Dès l’instant de sa mort, elle n’a plus aucune possibilité de communiquer avec ceux qui vivent dans notre espace-temps à nous autres, les  »vivants ».

          C’est fini : le fossé creusé par l’absence de la personne aimée ne se comblera que lorsque je mourrai à mon tour, et que je la rejoindrai.

           Les évangiles témoignent pourtant qu’après sa mort, pendant quelques jours, Jésus apparaît à ses disciples : ils le voient, il leur parle, ils lui parlent. Ces apparitions sont rapportées par des traditions d’origine différente, et qui sont unanimes : les exégètes valident donc leur réalité historique.

          Elles ne diffèrent que par un détail : selon les unes, Jésus ne peut pas être touché (Marie-Madeleine). Selon les autres, non seulement on peut le toucher (Thomas), mais il mange devant ses disciples (Emmaüs, au bord du lac).

          Un  »détail », car cette différence peut être attribuée au travail de relecture et de correction des derniers auteurs des évangiles. Elle n’invalide pas un fait qui reste incontournable : Jésus, après sa mort, s’est rendu brièvement visible à certain(e)s de ses proches.

          Ces apparitions contredisent à la fois l’enseignement du judaïsme et celui de s. Paul : c’est un argument de plus pour leur réalité historique, mais comment les expliquer ?

 II. L’hindo-bouddhisme

           L’autre moitié de l’humanité, l’Orient, a développé une conception totalement différente de la vie et de la mort. Elle est résumée par cette maxime du Bouddha Siddhârta :

          « Rien ne commence, rien ne finit, tout se transforme ».

           L’existence n’est pas un tracé linéaire, mais cyclique : avant cette vie-ci, nous en avons connu d’autres. Ầ notre mort, soit nous aurons  »purifié » notre karma et nous ne reviendrons plus. Soit il restera du travail à accomplir pour neutraliser les actions négatives de notre passé, et pour cela il faudra renaître, vivre une nouvelle vie de souffrances avec l’espoir de parvenir, enfin, au triomphe en nous du positif sur le négatif.

          Pas d’enfer, pas de purgatoire, mais un travail accompli sur soi-même au cours de nombreuses naissances successives – hélas indispensables.

           « Et quand on ne revient plus, demandent ses disciples à Siddhârta, où va-t-on ? »

          Le Bouddha refuse de leur répondre : « Je ne suis pas venu pour vous décrire le ciel, mais pour vous y conduire au cours de cette vie-ci, afin qu’elle soit la dernière pour chacun. Travaillez sur vous, et vous verrez bien ».

           Les tibétains ont beaucoup étudié cette question, et se sont aperçus que le choix entre non-retour et retour (nouvelle naissance) n’est pas instantané. Pendant une période variable selon chacun(e), habituellement de quelques jours, le défunt fait lui-même le point sur ses vies passées, et estime s’il lui est nécessaire de renaître, ou non.

          C’est le Bardo, pendant lequel la personne morte est en relation avec tout le cosmos : elle peut se rendre visible à ceux qui lui ont été le plus proche, et les tibétains citent de nombreux exemples d’apparitions de morts les jours qui suivent leur décès.

           Dans les années 1970, le P. Karl Rahner, jésuite allemand, a publié une étude très savante pour montrer que dans la tradition thomiste, la notion de  »corps cosmique » existe bel et bien, et qu’elle explique les apparitions de défunts peu après leur mort – dont il a été lui-même témoin.

           Les apparitions de Jésus après sa mort sont donc parfaitement consonnantes avec l’expérience bouddhiste et la métaphysique thomiste. Les évangélistes ont appelé  »ascension » le moment où Jésus a cessé d’apparaître – c’est-à-dire où il est resté au  »ciel », n’ayant plus besoin de renaître.

 III. Et nous ?

           Interrogez autour de vous : les cas de personnes ayant  »vu » des défunts, les ayant  »entendu » ou ayant eu la sensation très forte de leur présence peu après leur mort sont innombrables – mais personne n’ose en parler, car c’est un tabou du christianisme.

          L’Orient semble avoir vu juste : pendant le Bardo – quelques jours – nos morts sont capables de signaler leur présence à ceux qui les ont aimés, et ils le font souvent, de façon très différente selon les récepteurs.

          S’ils doivent renaître, ce contact cesse : alors il y a, quelque part sur la planète, un nourrisson qui pleure devant la vie de souffrance qui s’offre à lui.

          S’ils n’ont plus besoin de renaître, ils restent en relation avec l’ensemble du cosmos – donc avec nous. Mais ils ne se manifestent plus ou rarement – peut-être pour ne pas intervenir dans notre combat pour la purification du karma, que nous sommes les seuls à pouvoir mener à son terme.

           Comment savoir si une personne très-aimée a repris naissance, ou bien si elle vit désormais pour toujours dans un autre espace-temps que le nôtre, mais reste attentive à chacune des secondes de notre existence ?

          Hélas, c’est impossible. Il faut nous contenter de l’espérance qu’elle n’a pas repris naissance après le Bardo. Et souhaiter que si, pour son malheur, elle a dû renaître, là où elle est elle parviendra à positiver son karma pour cesser de souffrir, au terme de cette nouvelle vie qui s’ouvre devant elle.

                                                M.B., 10 déc. 2012

 (1) S. Paul, I° Épître aux Thessaloniciens, 4, 16-17.

PEUT-ON RENCONTRER L’INVISIBLE ?

          Dès qu’elle émerge de l’évolution, l’espèce humaine se montre fascinée par l’au-delà. Comme le rappelle Yves Coppens, ce qui permet (entre autres) de distinguer sur le terrain les ossements d’un grand singe de ceux d’un humanoïde, c’est que les premiers sont dispersés dans la nature tandis que les seconds sont rassemblés dans un même lieu.

           Rassemblés par qui ? Par les compagnons du ou de la défunt(e).

          Rassemblés où ? D’abord dans de simples failles (comme « Lucy »), qui deviendront des tombes, puis des cénotaphes, puis des pyramides…

          Conclusion : n’en déplaise à certains, l’être humain est fondamentalement, ‘’génétiquement’’, un être religieux. Dans le règne animal, il est le seul à avoir conscience qu’il y a quelque chose au-delà de ce que ses yeux voient, de ce que ses oreilles entendent.

          Le seul capable de s’interroger sur l’au-delà des apparences.

           Cet au-delà des apparences, très vite nos ancêtres s’en sont fait une image, plus ou moins proche de ce qu’ils étaient eux-mêmes, et cette ‘’chose’’ qui leur ressemblait tout en étant autre, ils lui ont donné un nom.

          Ou plutôt, des noms, aussi variés que l’imagination humaine.

          Pourquoi lui donner un nom ? Mais pour pouvoir l’appeler, le convaincre, le persuader d’agir, bref pour pouvoir négocier avec lui.

          Négocier sa destinée, le présent et l’au-delà – où il est censé se trouver.

          Pouvoir donner un nom à cette chose en même temps si semblable et si dissemblable, c’est avoir prise sur elle. C’est être plus fort que l’ennemi qui ne sait pas la nommer, ou qui en reconnaît une autre moins puissante. C’est un atout supplémentaire pour faire face à l’adversité, aux difficultés de la vie.

 L’histoire de Moïse

           Ayant tué un soldat, Moïse a été obligé de s’enfuir dans le désert. Il est seul, à la merci du soleil, des tribus hostiles aux Égyptiens – car il a été élevé dans la culture et la religion égyptienne -, quand il aperçoit au loin un buisson qui brûle sans se consumer.

          Intrigué, il s’approche, et la chose lui dit de retirer ses sandales, car elle est une chose sacrée.

          « Tiens, se dit Moïse, un dieu que je ne connais pas ! » Dans sa situation désespérée, un nouveau dieu, ça ne se néglige pas. Il se prosterne donc, et demande à la chose : « Quel est ton nom ? » Sous-entendu : dis-le moi, afin que je puisse négocier avec toi les conditions de mon salut, car je suis au bout du rouleau.

          Et la chose lui répond : « Je suis ce que je suis ».

          Ce passage du Livre de l’Exode 3,14 est fondateur du prophétisme juif dont Jésus se réclame explicitement (1).

          En hébreu, Héyiéh acher héyiéh.

           Ignorants et faussaires, des philosophes et théologiens ont traduit ces trois mots hébreux par « Je suis celui qui suis », ou même « Je suis l’Être [suprême] ». Or Héyiéh acher héyiéh veut dire Je suis (éyiéh) ce que (acher) je suis (éyieh).

          Et rien d’autre.

           Autrement dit, la chose répond à Moïse : « Tu veux savoir comment m’appeler, pour mettre sur moi ta main ? Savoir qui je suis, pour pouvoir négocier à coup d’offrandes ? Eh bien, je suis ce que je suis, et tu n’en sauras pas plus. Tu ne pourras ni m’utiliser à tes fins, ni construire d’interminables théologies à mon sujet ».

          Car nommer ‘’Dieu’’, c’est déjà projeter sur Lui une image. Puis faire des discours théologiques, pour prendre le pouvoir. Et c’est pourquoi les Juifs pieux, quand ils écrivent sur ‘’Dieu’’ (car, hélas, ils ont beaucoup écrit), l’appellent de quatre consonnes qui ne veulent rien dire, YHWH. Ou bien, à l’époque moderne, ils remplacent le mot imprononçable par la plus petite lettre de l’alphabet hébreu, le yod.

          Et en français, ils écrivent D’.

           De D’ on ne peut rien dire, parce qu’on ne peut pas le penser. On ne peut que constater qu’il est là (2). Tous les mystiques, Juifs, chrétiens, musulmans (soufis), ont cherché à rencontrer Celui-dont-on-ne-peut-rien-dire (3) .

 Rencontrer D’ ?

           Mais comment rencontrer Celui dont on ne peut rien savoir ? Comment connaître l’Inconnaissable ? Comment faire l’expérience d’une réalité qui échappe non seulement à nos sens, mais même à notre esprit ?

          Pendant mes vingt années de vie monastique, j’ai cherché une réponse dans la tradition catholique d’abord, puis orthodoxe. Sans trouver, à cause des théologiens qui avaient pensé l’Impensable. Il a fallu que je croise le bouddhisme, ou plutôt l’enseignement de Siddhârta (4), pour enfin trouver la clé.

          C’est-à-dire une méthode, simple et efficace, pour instaurer – dans mon crâne encombré de pensées – le silence de toute pensée.

           Ne plus penser, est-ce rencontrer D’ ?

          Non, et c’est la limite de l’enseignement de Siddhârta, qui ignore ou plutôt rejette la réalité de D’.

          Ne plus penser, pour le disciple de Jésus (et donc de Moïse), c’est se poser en face (ou à côté, ou en-dessous, D’ que les mots sont pauvres !) de D’.

          Et dans le silence des pensées, savoir qu’on n’est plus séparé de Lui que par un voile (comme Moïse).

          Alors, s’instaure un dialogue au-delà des mots, au-delà des pensées et de la pensée.

          Un dialogue ? Non, puisque le silence est (de mon côté) absence de parole intérieure.

          Une écoute ? Oui, sûrement. Mais on n’entend pas avec le cerveau, qui est au repos. On entend avec ce que la Bible appelle le ‘’cœur’’, qui est ce carrefour où se rejoignent toutes les capacités humaine, affectives et intellectuelles.

           Donc, le ‘’cœur’’ entend une parole inexprimée. Parle-t-il à D’ ? Oui, et lui aussi, au-delà des mots. Jésus enseigne qu’il est inutile d’informer D’ de la liste de nos besoins et aspirations, parce qu’il est déjà au courant.

          Faire silence, donc. Que se taisent les mots et les pensées, pour que s’établisse avec D’ un contact au-delà des mots. La puissance transformante de ce silence est considérable, parce que D’ ‘’agit’’ (toujours les mots !) en-deçà même du subconscient.

           C’est aussi pourquoi tous les mystiques, dont beaucoup n’en avaient aucune expérience, ont vu dans l’union charnelle entre un homme et une femme la meilleure image de cette rencontre. Faire l’amour avec amour, c’est se parler sans parler…

           Dans ce monde de brutes où nous vivons, la rencontre de D’ au-delà des mots est une des grandes joies offerte aux humains, sans distinction de race, de culture ou de position sociale.

                                                  M.B., 8 juillet 2013

(1) Marc 12,26 et // en Luc 20,37. Repris en Actes 7,30. C’est une des rares citations explicites de l’Ancien Testament dans la bouche de Jésus.

(2) C’est ce que je fais dire à Jésus dans les Mémoires d’un Juif ordinaire

(3) Sept mots que la langue allemande traduit en un seul, Der Unaussprechlischen.

(4) Voir dans ce blog la catégorie « Enseignements du Bouddha Siddharta »

« DIEU MALGRÉ LUI, nouvelle enquête sur Jésus »

     Le 9 avril de l’an 30, un tombeau a été trouvé vide aux portes de Jérusalem. Il aurait dû contenir un cadavre, qui avait disparu.

     Que s’est-il passé ?

          Comme un policier menant une enquête, j’ai tiré ce fil – et toute la pelote est venue. Manipulations autour de Jésus, maquillages de son identité réelle, mensonges et impostures qui sont à l’origine du plus formidable pouvoir que l’Occident ait connu pendant 17 siècles : L’Église chrétienne.

     Le style est un peu celui du romancier, mais l’enquête est menée avec la rigueur et la précision de l’historien. On découvre la présence auprès de Jésus d’un 13° apôtre, les circonstances probables de la mort de Judas, assassiné par Pierre. Les véritables raisons de la mort de Jésus, le rôle joué par les Esséniens…

     J’ai voulu restituer son humanité à Jésus le nazôréen, en le replaçant dans le contexte social, politique et religieux qui fut le sien dans une Palestine traversée de tensions. Menée entre 1995 et 2000, cette enquête a été rendue possible par le travail des chercheurs qui, depuis une cinquantaine d’années, exhument le juif Ieshua du sarcophage dans lequel l’Église l’a embaumé, sous l’identité de Jésus-Christ.

      Je ne disposais pas à l’époque des publications des exégètes américains (Meier, Brown) : si elle aurait besoin aujourd’hui de quelques ajustements, l’enquête de Dieu malgré lui reste pertinente sur le fond.

     Dans une 2° partie, j’instaure un dialogue entre deux Éveillés majeurs de notre planète : le juif Jésus et l’indien Siddartha (le Bouddha). Entreprise pour la première fois ici , cette confrontation de leurs expériences vécues jette, sur la personnalité de Jésus, une lumière inattendue et bienfaisante.

     Enfin démaquillé, le visage de Jésus m’est apparu infiniment attirant, fascinant, aimable en même temps que déroutant.

                                         M.B., 2009.

PEUT-ON CHANGER LE MONDE ? (III) Les Veilleurs de l’Aube

  Cet article prolonge les deux précédents.

           Je suis né au creux d’un siècle épuisé, en même temps que parcouru de violentes pulsions adolescentes.

          Des révolutions successives (qui voulaient changer le monde en changeant l’Homme) avaient toutes échoué, provoquant à la fois le désespoir et des poussées anarchiques d’altermondialisme. L’effacement du christianisme laissait le ciel vide, la planète livrée au sectarisme et à la violence. Le XX° siècle finissant trahissait les espoirs mis dans le progrès, et s’enfonçait dans la nuit (cliquez) .

           Il y a pourtant eu, dans le passé, des hommes qui ont réussi à changer le monde : revenons sur trois d’entre eux, les plus connus.

 Trois veilleurs de l’aube

           Au V° siècle avant J.C. l’Inde du nord était relativement prospère, la société, la morale n’étaient pas remises en question.

          Pourtant la vallée du Gange était agitée par un bouillonnement de recherches philosophiques et religieuses qui trahissait une inquiétude profonde : la religion védique traditionnelle suffisait-elle à expliquer la destinée de l’Homme dans l’univers, et à assurer son salut ? On ne cherchait pas à changer le monde. Mais on savait qu’il ne se limite pas aux apparences que nous voyons, et on voulait savoir comment les transcender.

           Le Bouddha Siddhârta répondit par son choix de vie – abandonner le luxe d’un palais pour devenir prédicateur mendiant itinérant – et par un enseignement entièrement centré sur la méditation.

          Il l’inscrivait dans une conception de l’être humain et de l’univers unifiée autour cette pratique exigeante du contrôle des pensées. Rejetant les dieux, les sacrifices, les liturgies, il montrait que la méditation change l’Homme parce qu’elle le réunifie avec lui-même, avec le cosmos, et avec tout ce qui vit : sa première conséquence, la compassion universelle, remplaçait tout programme social ou politique en les rendant dérisoires.

           Au I° siècle après J.C., la Palestine était saisie d’une « folie prérévolutionnaire » (1). L’injustice était partout, la morale juive traditionnelle attaquée par les mœurs gréco-romaines, le pays en révolte permanente et larvée contre l’occupant. Le nazôréen Jésus répondit par son choix de vie – abandonner sa position sociale pour devenir prédicateur mendiant itinérant – et par un enseignement centré sur la transformation de l’individu. Il prolongeait les prophètes ses devanciers en remplaçant le Dieu juge lointain et terrifiant du judaïsme par un père proche et aimant, la Loi de Moïse par une « loi du cœur », l’intolérance monothéiste par une ouverture à toute personne rencontrée en chemin.

           Son anticléricalisme déclaré le rendit populaire auprès des foules. Mais quand il refusa de se ranger du côté des terroristes zélotes, de dénoncer les tares de la société juive comme l’avait fait Jean Baptiste. Quand il esquissa les premiers contours de la laïcité et de la non-violence active, quand il rendit aux femmes leur dignité et aux enfants leur place (la première !), quand il fit du libre-arbitre le juge de la Loi, quand enfin il fit comprendre que seule une nouvelle forme de relation à Dieu pouvait changer l’Homme et le monde, tous l’abandonnèrent et il fut tué (2).

           Au début du XX° siècle l’Inde devenue misérable était brutalement exploitée par l’Angleterre, la société divisée en castes et en religions qui s’ignoraient ou se haïssaient, la violence partout présente.

          Gandhi répondit par son choix de vie – abandonner le confort de sa profession pour devenir pauvre avec les pauvres, travailler comme eux de ses mains. Prêcher la non-violence (ahimsa) et la réconciliation entre castes, entre religions. Par le jeûne, il fit plier l’Angleterre mais ne parvint pas à réconcilier musulmans et hindouistes : s’il n’avait pas été tué, il en serait mort de tristesse.

 De l’aube au crépuscule

 

          Pour changer le monde, chacun de ces trois veilleurs de l’aube proposait d’abord de changer l’Homme. Tout comme les révolutionnaires (cliquez) , mais de façon totalement différente : chacun avait une vision de l’Homme qui découlait d’une perception de sa nature transcendante.

          Chacun a voulu hausser l’Homme au-dessus de lui-même, supprimer les barrières qui opposent l’homme à l’homme, l’homme à la femme (3). Aucun n’a songé à fonder une Église qui lui survivrait (4), aucun n’a voulu avoir une action purement politique : le refus de l’engagement politique est clair chez Siddhârta et Jésus, et Gandhi a très vite délégué à Nehru la partie proprement politique de son action, pour se concentrer sur l’essentiel à ses yeux : rendre son âme à l’Inde.

           Mais le ressort le plus puissant de leur action réside dans leur choix de vie : chacun a volontairement abandonné la sécurité de sa position sociale, pour choisir les hasards de la mendicité, de l’itinérance, devenant pauvre parmi les plus pauvres.

          Ils ont donc d’abord fait le don de leur vie, ils l’ont offerte comme premier enseignement, jusqu’à affronter lucidement l’éventualité d’une mort violente.

           E = MC2 : en s’offrant à la désintégration de leur personne, chacun a libéré une énergie qui a transformé le monde.

           Ou du moins, qui aurait pu le transformer : car Jésus n’a pas pu éviter la naissance du christianisme impérialiste, Gandhi n’a pas pu éviter la partition de l’Inde et la permanence des castes. Et si le bouddhisme n’a jamais été invoqué pour justifier des guerres, Siddhârta n’a pas pu éradiquer d’Asie la violence, pour la remplacer par la compassion.

           Mais la mémoire de ces veilleurs de l’aube, ainsi que leur enseignement, restent aujourd’hui la seule fenêtre ouverte dans notre monde-prison, la seule lumière dans sa nuit, le seul espoir dans sa désespérance crépusculaire.

           La question que ses disciples posaient à Jésus reste d’actualité : « Maître, à qui irions-nous ? » L’expérience du passé montre que le monde ne peut changer que si des hommes ou des femmes se lèvent, acceptent de donner leur vie plutôt que de promouvoir leur carrière personnelle, ont une vision transcendante de l’Homme et de sa destinée avant de publier un programme économique ou politique de plus.

           L’expérience montre qu’on va dans le mur quand on se confie à ceux qui ne sont que des politiciens ou des économistes.

           Il paraît que c’est l’enseignement de quelques papes récents. Je dis « il paraît », parce que s’ils l’ont enseigné, personne ne les a entendu. Et pourquoi ? Parce que l’Église catholique, contrairement à son fondateur présumé, n’a pas fait (pour ses prélats, ses prêtres et ses moines) le choix de la vraie pauvreté, qui est l’incertitude du lendemain.

           Nous allons donc devoir continuer de confier nos vies et nos destinées à des politiciens, à des économistes qui sont tout, sauf des Éveillés (6). Il n’y a, pour chacun de nous, de salut et d’aube attendue que dans une démarche personnelle, individuelle faute de mieux.

           Siddhârta distinguait deux sortes de Bouddhas : ceux qui enseignent, et ont une audience : ce fut son cas, celui de Jésus et de Gandhi. Et les praçekha bouddhas, les Éveillés silencieux, dont personne ne parle, ignorés de tous mais répandant secrètement autour d’eux la lumière de l’Éveil qu’ils cherchent ou ont vécu dans le secret.

           Ce sont les « justes » de la tradition juive. Ceux qui font que ce monde n’a pas explosé.

           Pas encore.

                                                    M.B., 13 nov. 2011

  Sur cette question, voyez un article postérieur : cliquez

 (1) Comme le dit Flavius Josèphe.

(2) Tout ceci est raconté Dans le silence des oliviers.

(3) D’abord opposé à la création d’une branche féminine de son ordre monastique, Siddhârta finit par y consentir et s’en réjouit à la fin de sa vie.

(4) Le Mahâparinibbanâsuttra rapporte les dernières consignes de Siddhârta sur la direction et l’organisation de son ordre monastique : il refuse de désigner son successeur, et rappelle à Ananda que chaque moine doit être « une île à lui-même ».

(5) En pali/sanskrit, Bouddha signifie « qui a vécu l’Éveil ».

LA RÉSURRECTION SENS-DESSUS DESSOUS : un article de D. Marguerat

          Je suis stupéfait ! Dans un hors-série du journal Le Point (janvier 2009), largement diffusé, Daniel Marguerat – chercheur respecté de la « quête du Jésus historique » – publie un article de 3 pages sur la résurrection de Jésus. De la part de ce fin connaisseur, on s’attendait à une mise à plat de ce dossier brûlant : il n’en est rien.
          L’article commence pourtant bien : « Les deux verbes grecs pour dire l’ « après » de la vie de Jésus signifient très exactement être relevé, être réveillé« . C’est vrai, le mot « résurrection » nous entraîne sur une fausse piste, quand il traduit le verbe egeirô du Nouveau Testament. Ce verbe ouvre vers une autre direction  : se réveiller, s’éveiller – la catégorie sémantique de l‘Éveil, expérience humaine si bien décrite par l’hindo-bouddhisme.

          Passons ensuite sur quelques inexactitudes : « Les récits évangéliques s’accordent à dire que le tombeau de Jésus a été trouvé ouvert deux jours après sa mort… Les femmes attendent trois jours pour embaumer le corps de Jésus » : non pas trois jours, non pas deux, mais 32 heures après la mise au tombeau. Soyons précis, puisque les traditions évangéliques (et c’est rare) le sont unanimement sur ce point-là.
          Concernant les apparitions de Jésus Éveillé, Marguerat poursuit que « les textes canoniques ne s’accordent ni sur les lieux, ni sur les acteurs, ni sur les paroles ou les gestes échangés ».
          Juste : mais c’est qu’il faut faire le tri dans ce que les traditions ont fait parvenir jusqu’à nous. Ce tri, quand on le fait, on constate que le Nouveau Testament témoigne de deux types différents d’apparitions :

          1- Des apparitions à quelques proches de Jésus – une femme de son entourage, les Onze apôtres, deux disciples fuyant Jérusalem, enfin quelques apôtres au bord du lac de Galilée – en présence du disciple bien-aimé dont le témoignage visuel, de première main, est ici incontournable. Selon nos critères, ces apparitions peuvent être qualifiées d’ « historiques ».

          2- D’autres apparitions, dont témoigne Paul de Tarse dans sa première lettre aux Corinthiens (15,3-7), qui dit tout autre chose que les témoignages précédents : Jésus serait apparu à Pierre le tout premier (c’est faux), puis à plus de 500 frères à la fois (c’est inventé), ensuite encore à Jacques puis à tous les apôtres…
          Cette chronologie est tout simplement le reflet des luttes pour la prise du pouvoir qui ont déchiré l’Église dès sa naissance. En l’an 56, Paul navigue encore à vue entre les prétendants, et fait hommage à Pierre (devant Jacques, son rival) pour ménager les partisans du vieux chef – afin de mieux les affaiblir ensuite.
          Ce récit d’apparitions est donc inventé pour raisons politiques (1) . Tout comme l’apparition à l’incrédule Thomas (Jn 20, 24-29) est inventée (ou entièrement réinterprétée) pour raisons théologiques.

          Marguerat mélange dans le même sac, pêle-mêle, toutes ces traditions. Le résultat ? Rien n’est plus crédible, il y a trop de contradictions : il lui faut expliquer la résurrection autrement que comme un évènement réel (« historique »), transmis jusqu’à nous par des traditions qu’il revient à l’exégète de démêler, pour trier le vraisemblable de l’invraisemblable, l’authentifiable du mensonge.

         Il continue donc :  « Les récits de la résurrection ne seraient-ils que des fictions ? Les suites d’une hallucination collective déclenchée par l’intense frustration des disciples face à la mort » de Jésus ? Notre expert est trop avisé pour avaler cette explication psychiatrique (la résurrection serait attestée par des malades).
          Il propose « une autre piste offerte par l’attention portée au langage de ces récits : les verbes voir et apparaître y sont fréquents. Ils renvoient à un phénomène d’expérience visionnaire, la vision comme phénomène mystique ».
          C’est là qu’il sort Paul de son chapeau : Paul et ses « expériences visionnaires… la diversité des récits s’explique alors fort bien… la vision s’inscrivant, en effet, dans la subjectivité de l’individu ».
          Autrement dit, pour Daniel Marguerat la résurrection n’est plus attestée par des malades, mais cette fois-ci par des mystiques visionnaires : « Le fait que cette résurrection… atteignit Jésus dans le présent ne changeait rien à l’affaire : ces visions… allaient être interprétées par ses disciples à l’aide des catégories disponibles dans leur milieu religieux. L’indicible de leur expérience mystique trouvait dans la foi… le moyen de se dire »

          Sans faire appel aux Docètes, hérétiques du II° siècle condamnés par l’Église et qui auraient pu dire la même chose, on lit ici la thèse de Rudolf Bultmann (cliquez) pour qui la résurrection ne repose sur rien d’autre que sur la foi des témoins : « Le fait que la résurrection atteignit Jésus dans le présent ne change rien à l’affaire », c’est un phénomène subjectif, le résultat de transes mystiques.
          Exit la réalité objective de la vie de Jésus « après ». 
          Exit l’espérance, pour nous qui souffrons, d’une fin de nos souffrances.

          Daniel, quel dommage ! Vous disposiez, dans Le Point, d’une tribune partout distribuée, lue par des milliers de personnes, croyants, en recherche ou incroyants. Pourquoi les enfoncez-vous dans cette impasse – vous, l’expert du Jésus historique ?     
          Pourquoi n’avoir pas saisi l’occasion pour les orienter dans la bonne direction ? 
          Pourquoi n’avoir pas fait comprendre que Jésus l’Éveillé a vécu une expérience humaine qui nous est promise (à nous tous qui ne sommes ni malades mentaux ni mystiques) et qui a été si bien décrite par l’autre moitié de l’humanité, l’Orient extrême ? 
          Ces milliards d’asiatiques n’ont-ils jamais rien su voir ? N’ont-ils jamais rien compris à rien ? Sommes-nous les seuls à tout savoir, parce que nous avons Aristote et la Bible ?

           Pour cette majorité de l’humanité, et qui pense (elle aussi), la mort n’existe pas. Rien ne disparaît, tout se transforme (cliquez).  
          Jésus a traversé la mort, et comme tous les Éveillés de la planète il a pu se rendre visible, pendant une courte période de temps, à certains de ses plus proches. Ce n’était ni une psychose collective, ni une vision mystique par laquelle les témoins se disaient eux-mêmes.
          C’était un phénomène humain ordinaire : ce qui est extra-ordinaire, c’est que les savants occidentaux que nous sommes, aveuglés par leur science, ignorants de celle des autres (Les autres ? Quels autres ?), se montrent toujours aussi incapables d’en rendre compte.

                                 M.B., 25 janvier 2009

(1) Sur la résurrection, voyez dans ce blog, le court article de la série « Le temps des prophètes » (cliquez ici). Pour en savoir plus, je renvoie à l’analyse détaillée, dans le chapitre Apparitions ?, de mon essai Dieu malgré lui, nouvelle enquête sur Jésus, (cliquez)  Robert Laffont 2001, pp. 345-353.

JÉSUS A LA LUMIÉRE DE LA RECHERCHE CONTEMPORAINE (Jésus et le Bouddha)

Conférence donnée au Cercle Renan, St Germain-des-Près (Paris)

 I. La Quête du Jésus historique

           Pendant vingt siècles, la chrétienté n’a reconnu que « Le Christ » : la réalité historique du nazôréen s’effaçait derrière l’icône du Dieu fait homme, sur lequel s’est construite la culture occidentale. Une fois mis sur orbite divine à la fin du 1er siècle, Jésus avait perdu toute son identité et son enracinement juifs.

           C’est pourtant un Juif (Jacob Emden, † 1776) qui le premier affirma que « le nazôréen a apporté un double bienfait au monde : d’une part, il a renforcé majestueusement la Torah de Moïse… d’autre part, il a fait du bien aux païens en les éloignant de l’idolâtrie ». C’est un autre Juif, Moses Mendelssohn († 1786), qui affirma que Jésus n’avait jamais voulu créer une religion nouvelle. Au même moment, Hermann Reimarus publiait le premier ouvrage écrit par un chrétien, qui reconnaissait explicitement que Jésus était juif.

           Le ‘’fondateur’’ du christianisme, un Juif ? L’idée allait cheminer, lentement.

           En 1865, David Srauss publia un ouvrage au titre programmatique, Le Christ de la foi et le Jésus de l’Histoire, tandis que Renan faisait entrer la  »Quête du Jésus historique » (cliquez) dans l’arène publique par sa Vie de Jésus (1863). Excellent hébraïste, il connaissait mal la tradition rabbinique-talmudique mais avait tout compris : « Ses disciples, écrit-il, ont fait de Jésus ce qu’il y a de plus anti-juif : un homme-Dieu ».

           Au début du XX° siècle se développa une « Jewish reclamation of Jesus », une volonté juive de se réapproprier la personne de Jésus sans haine ni ressentiment. En 1933, Joseph Klausner écrivit en hébreu un Jésus de Nazareth qui s’efforçait de donner une image du Jésus historique qui ne soit « ni celle de la théologie juive, ni celle de la théologie chrétienne ».

          À partir des années 1960-70, les choses s’emballèrent. Robert Aron intéressa le grand public français par ses Années obscures de Jésus (1960) et Ainsi priait Jésus (1968), l’israélien Schalom Ben Chorin publia Bruder Jesus (1967). Mais les réticences catholiques restaient vives : quand en 1975 j’ai proposé à Rome mon sujet de thèse en doctorat, « La liturgie juive et la judaïté de Jésus », le Vatican a rejeté ce projet. Pourtant peu après, le catholique Laurenz Volken écrivait un Jesus der Jude (1985).

          Dans les années 1990, avant de mourir le dominicain français Marie-Émile Boismard publia quelques ouvrages savants sur les évangiles, au contenu déstabilisant pour le dogme catholique. En Allemagne, le sociologue Gerd Theissen donna un délicieux roman, L’ombre du Galiléen (1988), l’une des rares œuvres de fiction qui tenait compte (avec les miennes) de la recherche historique sur Jésus. Et Eugen Drewermann publia plusieurs ouvrages marquants, dont Psychanalyse et exégèse (2000).

           Dans le domaine purement exégétique, c’est aux USA que les choses avancent depuis 1990. Malgré le Jesus Seminar qui fourvoyait son monde sur une fausse piste, des exégètes de haut niveau comme James Charlesworth, John-Dominic Crossan ou Raymond E. Brown placèrent la recherche sur les bons rails. Ils permirent à John P. Meier d’entreprendre son monumental A marginal Jew, Jesus, véritable encyclopédie de la Quête du Jésus historique dont 4 tomes sont traduits en français (1).

          On s’aperçoit que ces exégètes savent tout ou presque du Jésus historique, mais ils ne peuvent pas tout dire, parce qu’ils font tous partie d’une Église chrétienne. N’ayant pas les mêmes contraintes, je me suis aventuré là où ils ne peuvent aller. En 2001, j’ai publié Dieu malgré lui, nouvelle enquête sur Jésus : bien que ne bénéficiant pas encore des travaux de Meier, cet ouvrage reste valable pour l’essentiel. Je l’ai mis à jour par Jésus et ses héritiers et il a donné naissance à deux romans, Le secret du treizième apôtre et Jésus, mémoires d’un Juif ordinaire (Dans le silence des oliviers) qui est comme une synthèse de tous ces travaux et met en lumière l’originalité de l’enseignement de Jésus. Bientôt va paraître L’évangile du treizième apôtre, aux sources de l’évangile selon s. Jean . Dans tous ces livres, je cherche à retrouver la réalité historique de l’homme Jésus.

 II. La boîte à outils : le critère politique

           Les exégètes de la Quête du Jésus historique utilisent des critères scientifiques, sorte de « boite à outils » qui a totalement renouvelé notre compréhension des évangiles et de la façon dont ils se sont formés.

          L’un de ces outils est le « critère d’attestation multiple », qui analyse les points communs et les divergences des synoptiques. Il permet de remonter très haut, jusqu’à la transmission orale qui a donné naissance à des livrets qui devaient ressembler à l’Évangile selon Thomas ou à la Source Q, récemment publiés. On peut alors tenter d’identifier l’empreinte de celui – ou de ceux – qui, à partir des traditions communes aux évangélistes, ont par la suite élaboré les textes tels qu’ils nous sont parvenus.

           Autre critère très efficace, le « critère d’embarras » : il permet d’authentifier des traditions qui auraient trop embarrassé les Églises en formation, pour qu’elles aient pu songer à les inventer. Par exemple, le baptême de Jésus par Jean-Baptiste : quand on commença à diviniser Jésus, il était incongru de faire savoir qu’il s’était soumis, comme n’importe quel Juif, au baptême administré par l’ermite du Jourdain. L’attestation de ce baptême par les trois synoptiques en fait pourtant un événement historiquement indiscutable. On ne s’étonnera pas de voir qu’il a été supprimé du IV° évangile, dit selon s. Jean, dans sa version finale qui date d’environ l’an 90 : les ‘’correcteurs’’ commençaient leur travail de relecture des faits, Jésus était déjà divinisé, il ne pouvait pas en être passé par Jean-Baptiste et son rituel typiquement juif.

           Ce critère est complété par le « critère de discontinuité », qui permet d’identifier des éléments étrangers aux milieux juifs ou grecs dans lesquels les évangiles ont pris naissance. Par exemple, l’attitude critique de Jésus concernant certaines prescriptions de la Torah, le sabbat, les serments ou le divorce.

           En appliquant ces critères, on parvient à distinguer ce que Jésus a dit de ce qu’on lui a fait dire, ce qu’il a fait de ce qu’on lui a fait faire (cliquez). Mais alors, se pose une question toute simple à laquelle les exégètes chrétiens ne peuvent pas répondre sans cesser immédiatement d’appartenir à leur Église : pourquoi les premières générations chrétiennes ont-elles ainsi modifié, altéré, corrigé les paroles, les gestes et la personne même de Jésus ?

          C’est qu’elles obéissaient à un objectif politique : créer dans l’Empire une nouvelle religion, afin de prendre le pouvoir (ce qui a parfaitement réussi). L’idée que les Douze étaient animés d’une ambition politique – prendre la première place – parcourt tous les évangiles. Si l’on intègre ce critère politique dans la lecture et la compréhension du Nouveau Testament, on n’est évidemment pas très populaire chez le

III. L’identité de Jésus

           La lecture historico-critique des textes permet d’aborder sous un jour nouveau la question qui a agité l’Occident pendant 7 siècles : qui était Jésus ?

           1) Jésus est-il le Messie ?

            Le christianisme a emprunté au judaïsme sa caractéristique principale : c’est une religion messianique. Un nouveau monde est attendu, qui remplacera celui-ci au prix d’une apocalypse, un déluge de feu et de sang. La venue du Messie précèdera ou accompagnera cette apocalypse. Il prendra la tête des Fils de Lumière pour mener une guerre d’extermination au cours de laquelle les fils des ténèbres seront tous massacrés. Vous reconnaissez dans ces termes l’idéologie essénienne, qui a joué un grand rôle dans la construction du premier christianisme (2) – bien que Jésus, lui-même, n’ait jamais été essénien.

           On sait que cette première génération chrétienne a vu en Jésus le Messie attendu. Mais lui-même, qu’en a-t-il dit ? La réponse se trouve dans un texte remanié par Matthieu et Luc, mais dont Marc donne l’énoncé original. Jésus était parfaitement au courant de l’obsession messianique juive de son entourage : « Qui dites-vous que je suis ? » demande-t-il à ses suiveurs. « Pierre lui dit : toi, tu es le Messie ! » Et il les menaça (épitimesen) afin qu’ils ne disent à personne [une chose semblable] à propos de lui » (Mc 8,30).

          Épitimesen est un verbe fort : ici, comme dans quelques autres passages non retouchés des évangiles, Jésus refuse nettement, catégoriquement, d’être pris pour le Messie attendu par ses compatriotes.

           2) Jésus est-il de nature divine ?

            La divinisation d’un homme était inimaginable en contexte juif : c’est la 2e génération chrétienne qui a progressivement transformé le fils de Joseph en Dieu, né de Dieu. Mais la Palestine au temps de Jésus était en contact avec les religions gréco-romaines et orientales qui divinisaient toutes des héros mythiques. Une rencontre que fait Jésus n’a donc rien d’étonnant, là aussi il faut la lire chez Marc car Matthieu et Luc modifient subtilement le texte.

Quelqu’un s’agenouille devant lui et lui demande : « Maître, toi qui es Le Bon, que dois-je faire pour avoir la vie éternelle ? »

          Sachez que c’était l’habitude, quand on rencontrait un ‘’maître’’ en Israël, de lui poser cette question – plus tard, elle sera reprise par les Pères du Désert. Mais notez la façon dont l’homme appelle Jésus : Didascale àgathé, c’est une apposition qu’il faut traduire comme je l’ai fait « toi qui es Le Bon », et non pas « bon maître ». Et j’ai mis des majuscules, car ‘’Le Bon’’ était l’une des façons dont le judaïsme nommait Celui dont le nom ne peut pas être prononcé – on disait aussi ‘’la Puissance’’, ‘’la Gloire’’, etc.

           Autrement dit, l’homme donne spontanément à Jésus un nom divin, ‘’Le Bon’’. Et lui, avant de répondre posément à sa question, réagit vivement : « Pourquoi m’appelles-tu ‘’Le Bon’’ ? Nul n’est ‘’Le Bon’’ si ce n’est l’Unique, Dieu » (Mc 10,17).

          Dans ce passage comme dans d’autres, Jésus refuse nettement, catégoriquement, d’être pris pour un Dieu.

 IV. Le Dieu de Jésus

           Si Jésus n’est qu’un homme parmi les hommes, qui donc est Dieu pour lui ?

          La réponse est nette : le Dieu du Juif Jésus est le Dieu de tous les Juifs, le Dieu de Moïse et d’Abraham.

          Les discours sur Dieu attribués à Jésus, surtout dans l’évangile dit selon s. Jean, sont en fait des catéchèses chrétiennes de la fin du I° ou du début du II° siècle. Il est frappant de remarquer que Jésus lui-même n’a jamais parlé directement de Dieu – et pourquoi l’aurait-il fait, Juif s’adressant à des Juifs croyants ? Jésus n’est pas un théologien, il n’a donné aucune définition de Dieu, il ne l’a jamais décrit dans ses attributs divins.

          Quand il en parle, c’est indirectement, dans des paraboles où il ne décrit pas Dieu, mais où il propose une nouvelle relation avec Lui.

          Son Dieu n’est pas le Dieu lointain, juge terrifiant et impitoyable de la Torah, mais un Dieu proche avec lequel il entretient la relation confiante et abandonnée d’un petit enfant envers son père ou sa mère.

           C’est la parabole du fils prodigue de Luc 15. Après avoir quitté la maison paternelle et avoir dépensé tout son avoir dans la débauche, le fils fait retour sur lui-même et décide de rentrer chez son père. Chemin faisant, il prépare un petit discours : « Père, j’ai péché contre le ciel et contre toi, je ne suis plus digne d’être appelé ton fils. Mais traite-moi comme l’un de tes serviteurs… »

          Pendant tout ce temps, jour après jour, le père rongé d’anxiété l’a attendu devant la porte de la propriété, guettant sa silhouette. Quand il le voit au loin, il le reconnaît immédiatement, court vers lui, ferme la bouche à son petit discours de repentance, l’embrasse tendrement et ordonne qu’on prépare pour lui, sans attendre, un festin de bienvenue.

          Car le ‘’Royaume’’, le paradis selon Jésus, c’est un repas de fête où chacun se retrouve dans la convivialité auprès de l’hôte, le Père aimant (3).

          Et pour bien marquer la nouveauté de cet enseignement, quand Jésus donne à ses disciples une formule de prière, il leur dit d’appeler Dieu Abba, mot qu’il faut traduire par quelque chose comme ‘’petit papa’’, ‘’daddy’’. Nous avons ici une nouveauté absolue dans l’histoire des religions. Jusque là, le dieu rendait possible la séparation de l’univers entre sacré et profane. Je vous renvoie à l’œuvre de René Girard : le dieu appartenant à la sphère du sacré (qu’il crée, en quelque sorte), une forme de violence était rendue nécessaire pour réconcilier l’univers avec lui-même. On sacrifiait une victime au dieu, victime qui assumait la culpabilité de l’humanité mais se voyait divinisée puisque par sa mort elle rétablissait le lien entre le dieu et les hommes, entre le sacré et le profane.

          Un dieu proche, un Abba qui refuse la victimisation de son fils mais lui offre la rédemption (le retour à la maison) par sa tendresse, cela n’existait nulle part. En tout cas, pas dans le judaïsme qui ne s’adresse jamais à Dieu par ce petit nom, jugé familier et indigne du Dieu de Moïse.

          En un seul mot, Abba, Jésus résume tout son enseignement sur Dieu. Il introduit une révolution qui n’a été, hélas, ni comprise ni suivie d’effets.

 V. L’approche hindo-bouddhiste

           Pour aller plus loin, je vous propose de comparer, non pas le christianisme et le bouddhisme, confrontation de deux systèmes idéologiques qui mène à une impasse. Mais l’expérience vécue par deux hommes, Jésus à la lumière de la recherche historico-critique et le Bouddha Siddhârta tel qu’on le devine à travers les dialogues du Tipitaka, qui sont proches de l’enseignement du maître lui-même (4) . On se trouve alors en présence de deux conceptions de l’Homme et du monde, deux anthropologies fort différentes.

           1- L’anthropologie judéo-chrétienne

           Elle est linéaire. Avant la naissance, il n’y a rien, nous n’existons pas. Après la naissance, on va vers la mort qui met un terme définitif à la vie. Dans l’attente de la résurrection on végète dans le Shéol, qui n’est pas un lieu de punition mais d’attente de la fin du monde. Alors, viendra la résurrection générale : ce ne sera pas un retour à l’état qui était le nôtre avant la mort, mais une seconde création, celle d’un monde parfait, enfin délivré de la domination du Mal.

           2- L’anthropologie orientale

           Elle est cyclique : « Rien ne disparaît, tout se transforme ». Avant cette naissance-ci, nous en avons connu beaucoup d’autres. Si, au moment de la mort, nous n’avons pas apuré notre karma, nous devrons renaître dans une nouvelle vie pour accumuler des actions positives et effacer ainsi les traces des actions négatives du passé.

          Celui qui est parvenu à l’extinction des passions parvient à l’Éveil, le non-retour, le Nirvâna : « Tout est accompli ».

          Pour parvenir à l’Éveil, Siddhârta se base sur une connaissance approfondie de l’esprit humain et de son fonctionnement, notamment du rôle de la mémoire.

          La mémoire est le principal obstacle à l’unification de l’esprit. Par le rappel des émotions et des idées du passé, elle nous fournit les pensées qui nous encombrent et nous ramènent à la tyrannie des passions. Elle ne lâchera prise qu’au moment où l’Eveil est atteint.

          Lutter contre la mémoire est un objectif que la tradition chrétienne avait déjà identifié. Elle proposait deux types de méthodes :

 1- Tromper la mémoire : Répétition du kyrie eleison (Pèlerin russe), des psaumes (moines), du chapelet…

2- Reformater la mémoire : remplacer le matériau des expériences du passé

* par un matériau tiré des Évangiles (Exercices de St Ignace)

* par la visualisation : icônes de l’Orient.

           Dans chacune de ces traditions, la mémoire est détournée ou éduquée, mais elle subsiste. Notez que le bouddhisme tibétain connaît lui aussi la répétition (les mantras) et la visualisation (les thankas).

          Tandis que Siddhârta ne veut ni ‘’tromper’’ ni ‘’reformater’’ la mémoire, il veut la détruire. Cela se fait par étapes progressives :

 – observer la respiration.

– Distance prise par rapport au corps, aux sensations, à l’esprit, aux formations mentales (pensées).

– Disparition de tout lien entre le méditant et ces manifestations corporelles et mentales.

– Détaché du désir sensuel et des objets mentaux, le méditant continue à penser : dans l’étape finale, l’esprit s’unifie, il n’y a plus en lui ni pensée ni mémoire, le plaisir comme la souffrance disparaissent : c’est l’Éveil ou Nirvâna.

 VI. Siddhârta et Jésus : brève évaluation

           Ầ l’usage, cette méthode de contrôle mental s’avère très efficace. Peut-on la confronter à l’enseignement de Jésus ? (5)

          Je vois trois limites à l’enseignement de Siddhârta :

 1- Selon lui, l’extinction procurerait automatiquement la fin de la souffrance, et l’accès au Nirvâna. Or dans le domaine de l’esprit, il n’y a pas d’automatismes : nous sommes sur le terrain de la liberté la plus absolue.

          De son côté Jésus introduit, non pas la notion de ‘’grâce divine’’ telle que le catholicisme l’a élaborée, mais la nécessité d’une rencontre interpersonnelle avec lui, rencontre qui déclenche la démarche de retour vers le ‘’Père’’. En fait, une double démarche – rencontrer Jésus, puis se mettre en route – qui préserve totalement la liberté humaine de choix et de décision.

 2- Une fois franchie l’étape du Nirvâna, le ciel de Siddhârta est vide.

          Son bonheur total et absolu est une réalité négative : c’est l’absence de souffrance. Mais le vrai bonheur ne connaît ni accomplissement final, ni limite (ce qui serait une nouvelle souffrance). Il manque au ciel du Bouddha une Présence, qui entraînerait celui qui a cessé de souffrir vers des « commencements sans fin », un accomplissement sans limites.

          Cette Présence, avec qui (et de qui) être heureux, les mystiques l’ont appelée Dieu. Je comprends que Siddhârta récuse ce nom, et je comprends pourquoi. Mais il n’en reste pas moins que son bel édifice est un palais vide de présence.

          Tandis que pour Jésus, le ‘’ciel’’ est une convivialité heureuse des invités au repas, entre eux comme avec le maître de maison (Abba).

 3- La méthode de Siddhârta est extrêmement laborieuse, elle suppose une longue succession de renaissances (et de souffrances). C’est un escalier, à gravir péniblement, laborieusement, marche après marche.

          Sans faire l’économie de la purification morale ni de l’effort méditatif, Jésus remplace l’escalier par un raccourci qui tient en un seul mot : Abba.

          Dès l’instant où il a fait retour sur lui-même et décide de revenir chez son Abba, le fils prodigue constate qu’il est attendu. De son côté, dès qu’il l’aperçoit et voit qu’il a entrepris cette démarche, le père l’accueille sans plus attendre : la tendresse de Dieu réalise immédiatement la réintégration de l’égaré dans la chaleur du domicile familial. Elle lui permet de franchir en très peu de temps toutes les étapes de l’Éveil, dès l’instant où il a pris la décision de revenir vers son père aimant.

          Même enseignement dans l’anecdote du ‘’bon larron’’ : elle n’est peut-être pas historique, mais sè non è vero, è ben trovato . Cloué sur sa croix, quelques minutes avant de mourir un brigand accomplit d’un seul coup tout le chemin vers l’Éveil : « Ce soir, tu seras avec moi », lui dit Jésus.

           On trouve dans le Tipitaka une anecdote similaire. Un village était terrorisé par un bandit, Angulimalla, qui avait commis plusieurs meurtres. Un jour, Siddhârta vient à traverser le village et s’étonne de le trouver portes closes, volets tirés. Ses disciples l’informent : « C’est à cause d’Angulimalla, tous les habitants se terrent chez eux ! » Ầ cet instant, Angulimalla lui-même déboule devant le Bouddha : « Maître, lui dit-il, j’ai entendu ton enseignement sur l’Éveil : je veux abandonner ma vie de banditisme et te suivre ».

          « Mais Maître, s’inquiètent les disciples, il ne peut pas devenir l’un des nôtres ! C’est un meurtrier ! » – « Laissez-le », dit le Bouddha – et il accueille avec bonté Angulimalla dans sa communauté, la Sangha.

          Six mois plus tard, Angulimalla mourut de maladie. « En vérité, dit le Bouddha à la Sangha, je sais qu’Angulimalla ne renaîtra pas : en peu de temps, il a franchi toutes les étapes de l’Éveil ».

           La sagesse consisterait sans doute à prendre le meilleur de l’enseignement de ces deux immenses maîtres. Mais j’avoue qu’étant d’un naturel paresseux, et traînant derrière moi quelques casseroles de mon passé karmique, je suis infiniment séduit par l’enseignement de Jésus.

                                   M.B. (17 janvier 2013)

(1) Un certain Juif, Jésus – Les données de l’Histoire, Cerf, 2004-2009.

(2) Comme dans le Coran : voir mon essai Naissance du Coran, aux origines de la violence, à paraître.

(3) Tout cela est développé dans Jésus, mémoires d’un Juif ordinaire (Dans le silence des oliviers)

(4) Je me base surtout sur le Dîgha Nikâya, grâce à l’excellente traduction de Maurice Walshe, Thus I have heard, Wisdom Publications, London 1987. Voir aussi Môhan Wijayaratna, plusieurs publications au Cerf & chez LIS, et Walpola Rahula, L’enseignement du Bouddha, Seuil-Sagesses, Sa 13.

(5) Voir la deuxième partie de Dieu malgré lui, intitulée  »Un Bouddha juif »

MONDIALISATION : FIN DU CATHOLICISME ?

       Dans Le Monde du 20.01.07, Jean-Marie Donegani analyse avec pertinence l’évolution du catholicisme en France, et son état actuel au vu d’un sondage récent.

     Le peuple, montre-t-il,  se détache de la religion institutionnelle et raisonne maintenant en termes d’adhésion à des valeurs, d’identification à un foyer de sens. C’est désormais à l’individu d’apprécier la valeur relative d’une religion : le vrai n’est plus ce que l’Église définit comme « vrai » pour tous, mais ce que je perçois comme vrai pour moi.

     Ce relativisme, le pape actuel en a fait l’ennemi absolu du catholicisme, et l’objet de son combat principal. A juste titre : une Église se définit par l’adhésion du peuple à un ensemble de dogmes fixés par la hiérarchie. Si la vérité, si l’adhésion au mystère de l’au-delà des apparences devient affaire d’appréciation personnelle, l’Église (toute Église) n’a plus qu’à plier bagages. La lutte contre le relativisme est, pour une Église, question de survie.

     J’aimerais rappeler à ce sujet l’enseignement du Bouddha Siddharta. L’une de ses dernières paroles (attestée par plusieurs sources, notamment le beau Parinibbanasutta) a été adressée à son disciple et secrétaire Ananda : « Ananda, dit le Bouddha avant de mourir, souviens-toi : il n’y a ni maîtres spirituels, ni rites, ni textes sacrés. Il n’y a que ce dont tu fais l’expérience par toi-même ». Et ailleurs, il donne une parabole : « Quand on t’offre une pièce d’or, la première chose que tu fais c’est de la mordre, pour t’assurer de la qualité du métal précieux. Ainsi en va-t-il de mon enseignement : soumets-le à l’épreuve de ton expérience. Ce qui se révèle confirmé par ton expérience, garde-le. Le reste, jette-le »

     En d’autres termes (et dans une culture différente), on trouve exactement la même attitude chez Jésus le nazôréen. Un jeune homme riche lui demande ce qu’il doit faire pour « être sauvé » (Siddartha aurait dit : pour « entrer dans l’Éveil »). Jésus lui répond : « Tu es juif ? Observe la Loi juive ». L’homme lui dit qu’il s’y conforme déjà – c’est-à-dire qu’il obéit déjà aux dogmes et aux comportements fixés par l’Église juive. Jésus le regarde avec affection, et lui dit doucement : « Alors, une seule chose te manque : laisse tout [cela], et suis-moi »

     C’est moi qui ajoute le mot [cela] : Jésus n’a pas dit à cet homme qu’il lui fallait abandonner le judaïsme pour aller plus loin, pas en ces termes brutaux. Mais sa réponse est claire : tout ce qu’il a vécu jusqu’à présent (y compris le dogme juif) doit être laissé derrière lui, pour vivre une expérience personnelle à sa suite. D’un côté les dogmes et les obligations fixées par une Église, de l’autre un homme à suivre. Un homme inclassable, imprévisible, comme l’est toute personne humaine.

     Avec ses mots à lui, dans sa situation locale et historique à lui, Jésus fait du « relativisme » le coeur même de son enseignement.

     Le pape martèle le contraire : ce n’est pas la première fois, et ce n’est hélas pas la dernière, qu’un pape prendra le contrepied du Jésus des évangiles. La nouveauté, les études sociologiques le montrent, c’est que « le peuple » ne suit plus. L’espoir, c’est que « le peuple » exerce pleinement aujourd’hui ce que les théologiens appelaient autrefois le sensus fidei : la perception juste des vérités invisibles.

     Pour la première fois, un match oppose ouvertement « le pape versus le peuple » : la limitation autoritaire d’une seule vérité, celle du dogme, contre la perception intuitive et juste des vérités invisibles. Les buts à venir seront marqués par « le peuple », dont il se trouve que je suis un supporter enthousiaste.

                                         M.B., 24 janvier 2007

LE DOGMATISME, MALADIE CHRÉTIENNE ?

          Un dogme est une vérité intemporelle (valable pour tous les temps) et irrationnelle (elle ne se démontre pas). Pour pouvoir naître, un dogme a besoin de deux éléments de base :

1- La référence à une Écriture, considérée comme sacrée (ou à une tradition orale suffisamment fixée pour être reçue à l’égal d’une Écriture).

2- La référence à une autorité centrale, qui fixe ou authentifie le dogme.

         Paradoxalement le dogme, absolu par nature, est donc une vérité en référence – c’est-à-dire contingente.

 I. JÉSUS ET LE DOGME

          A l’époque de Jésus, le judaïsme faisait référence à l’Écriture (la Loi), mais il n’y avait pas en Israël de consensus : les pharisiens disaient que la Loi, pour rester vivante, doit sans cesse être interprétée. Ils avaient l’écoute du peuple, dans lequel ils étaient fortement implantés par leur réseau de synagogues. Les sadducéens (prêtres du Temple), au contraire, considéraient que la Loi est intemporelle, donc intangible, et s’opposaient vivement aux pharisiens sur ce point.

       Cette opposition, qui déchirait le judaïsme, lui a toujours épargné la maladie du dogmatisme.

          Formé par eux, Jésus était lui-même pharisien. S’il est entré en conflit avec ses confrères, ce n’est pas parce qu’il discutait la Loi – exercice habituel et même encouragé – mais à cause de la façon dont il la discutait. En effet, les règles étaient fermement codifiées : on devait d’abord rappeler les opinions des anciens. Puis s’appuyer sur elles pour faire progresser la discussion : « Rabbi x a dit ceci…. or, rabbi y a dit cela… donc, on peut dire ceci de nouveau, sachant que rabbi z a aussi dit ceci, et rabbi w cela… »  Le Talmud rassemble une collection impressionnante de ces discussions sans fin.

        Mais Jésus commence son enseignement en affirmant : « On vous a dit ceci…, eh bien, moi, je vous dis cela… » Cet enseignement choque les auditeurs, et les évangélistes témoignent de cet étonnement, « car il enseignait en homme qui a autorité, et non pas comme leurs scribes » (Mt 7,29)

          La nécessité de faire référence à l’enseignement des anciens n’était-elle pas l’équivalent d’un dogme ? Non, parce qu’il n’y avait pas de vérité intangible et intemporelle (au contaire, la discussion faisait évoluer la vérité en l’adaptant aux besoins du moment). Oui, parce que celui qui discute la Loi était obligé de se conformer à un cadre mental rigide, celui de la tradition orale. Aucun dogme n’était défini, mais la démarche était bien celle d’un dogmatisme subtil, parce que difficile à cerner.

          En refusant de se plier aux règles de la discussion pharisienne, Jésus brise donc l’équivalent du seul « dogme » juif de son époque, celui de la cohérence absolue avec une tradition antécédente. Sans langue de bois, et même avec une franchise brutale (« moi, je vous dis que…« ) il déstabilise l’Église juive de son temps, jusqu’à l’anéantir : et la hiérarchie ne s’y est pas trompée. Sans qu’on puisse établir une chronologie certaine, il semble que ce refus affiché dès le début de son enseignement ait provoqué l’ouverture du « dossier » contre Jésus, dossier qui le conduira à sa perte.

         Mais il va beaucoup plus loin en s’attaquant à la nature même de la Loi, fondement de l’identité juive. A l’occasion d’une discussion pharisienne sur le sabbat, il rejette non seulement le dogme oral, celui de la méthode de discussion. Mais aussi le dogme écrit, celui des 613 préceptes, codifiés à la suite de la Loi. De tout cela il fait table rase, en affirmant qu’il n’y a qu’une seule Loi, c’est celle qui est inscrite dans le coeur de l’homme.

         En fait, Jésus ne supprime pas la Loi, comme l’ont peut-être perçu les ecclésiastiques de son temps. A l’ensemble des dogmes (oraux et écrits) il substitue la loi du coeur. C’est le coeur qu’il faut purifier : un coeur pur n’a pas besoin de dogmes, puisqu’il est en cohérence et en harmonie intime avec le monde de l’invisible que tente de codifier le dogme.

         Pas de référence à une Écriture sacralisant le comportement humain, ou à une tradition orale équivalente. Mais aussi, pas de référence à une autorité humaine, garante d’un dogme : « Ne vous faites pas appeler « maître », ni « père », ni « docteur » par les gens… » (Mt 23,8). Ni Congrégation pour la Doctrine de la Foi, ni Curie, ni autorité humaine de référence.

          Enfin, aucun rite : si Jésus fréquente le Temple, jamais on ne le voit participer à la liturgie des sacrifices, qu’il condamne explicitement. Et s’il a d’abord enseigné dans les synagogues, il en sera vite chassé : dès lors, pour lui pas d’autre lieu de la rencontre avec Dieu que la solitude d’un endroit désert, ou l’intimité d’une chambre ordinaire.

         Résolument anti-dogmatique, Jésus peut aussi être qualifié de résolument anti-clérical. 

         Curieusement, il faut noter que c’était le testament du Bouddha Siddartha : « Ananda, dit-il à son disciple préféré avant de mourir, souviens-toi : il n’y a ni livre sacré, ni maître spirituel, ni rites »

 II. NAISSANCE DU DOGME, NAISSANCE DU CHRISTIANISME

        La naissance du christianisme comme système idéologique peut être datée par deux événements bien attestés :

1- Au « concile de Jérusalem », 18 ans après la mort de Jésus, l’établissement d’une autorité humaine de référence au nom de Dieu : « L’Esprit Saint et nous-mêmes [les apôtres] avons décidé de vous imposer… » (Ac 15,28). Et la codification du premier « dogme« , qui définit le comportement des chrétiens par rapport au paganisme.

2- A peu près au même moment, la transformation à Antioche du repas fraternel entre chrétiens en eucharistie, rite fondateur de l’Église.

    
         C’est en prenant le contre-pied de l’enseignement et de la pratique de Jésus que l’Église chrétienne s’est fondée sur le dogme, l’autorité normative et le rite.

    Remarquons que les réformateurs successifs du christianisme, dans leur désir affiché de revenir à une « Église des origines », ne suppriment dans les faits ni l’autorité normative, ni le dogme, ni les rites. Jusqu’à aujourd’hui les « mouvances » chrétiennes, même lorsqu’elles se disent contestataires, restent contaminées par la maladie dogmatique héritée des Églises dont elles sont issues. Elles supportent mal l’approche objective des textes que propose l’exégèse moderne.

          Car l’exégése, science historique, sait qu’elle n’obtient jamais qu’une vérité parcellaire. Cette parcelle de vérité, elle la confronte avec d’autres parcelles : de confrontation en confrontation, des acquis sédimentent peu à peu. Mais même ce qui est acquis en exégése peut prendre une coloration différente, vu sous un autre angle.

           Face à une vérité sans cesse en mouvement, les Églises (ou les groupes contestataires qui en sont issus) font preuve de psycho-rigidité : la confrontation exégétique les met mal à l’aise, et si les contestataires rejettent un dogme, c’est le plus souvent pour adopter un contre-dogme aussi rigide que celui qu’ils dénonçaient. On s’agite donc beaucoup, sans jamais avancer. Ces groupes ont toujours, quelque part, un dogme qui traîne à défendre.

          A leur psycho-rigidité s’ajoute la jalousie de ceux qui n’ont pas fourni la somme de travail requise, pour admettre un point de vue nouveau – qui leur paraît faux et inacceptable, parce qu’ils n’ont pas pris les moyens de le comprendre.

    Psycho-rigides, jaloux par incompréhension, ils sont vite envahis par la peur de ne plus maîtriser leur univers familier.

               Psycho-rigidité + jalousie + peur : ce sont les symptômes de la maladie dogmatique.

              Cette maladie se traduit toujours par la haine de celui (ou de ceux) qui déstabilisent les certitudes, acquises ou « révolutionnaires ».

          Et la haine s’exprime par la violence.

     C’est pourquoi Jésus, parce qu’il instaurait (avec le rejet du dogmatisme) le principe d’insécurité à la base même de son enseignement comme de ses actes, c’est pourquoi il a été crucifié. Et c’est pourquoi, au long des siècles, des bûchers ont été allumés par la chrétienté, pour éliminer ceux qui voulaient la guérir de sa maladie dogmatique.

                                          M.B., 15 février 2007

Vous trouverez bientôt, dans la catégorie « chroniques intempestives » de ce blog, la suite de cette réflexion : « Le dogmatisme, une maladie française ? «