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LE DIABLE EXISTE-T-IL ? Les mystiques (II).

Les commentaires au précédent article résument bien nos réticences à admettre l’existence d’une puissance maléfique personnalisée, et notre rejet viscéral d’une telle réalité. C’est toute notre culture, notre éducation rationaliste et scientifique qui s’opposent à l’idée d’un ou plusieurs diables acharnés à nous faire souffrir et à nous perdre. On invoque le « déterminisme scientifique », on dit que « Satan décrit plus une situation qu’un être démoniaque », on parle d’adversité, de destin, de fatalité, d’hypertrophie de l’égo – bref, de forces impersonnelles, aveugles et incontrôlables dont nous subissons les méfaits. On rappelle le vieil argument : « Dieu est bon, donc il ne peut être l’auteur du Mal. » Il nous a dotés d’un libre arbitre, c’est nous qui en usons mal et sommes responsables de tout.

Ces arguments sont battus en brèche par le regard porté sur l’histoire de notre planète, par la relecture de nos vies personnelles et par les expériences hors normes des mystiques. Lire la suite

ORIGINE DE L’UNIVERS : l’être humain (III)

            L’univers n’est pas éternel, il a commencé. Une impensable quantité d’énergie est devenue matière en même temps qu’advenaient l’espace et le temps. À l’origine de ce passage du virtuel au réel, un algorithme, une information informante. J’ai cru pouvoir retenir cette hypothèse, la plus consonante avec nos connaissances scientifiques actuelles.

            Mais l’être humain ? Dans cet univers, comment est-il devenu ce qu’il est ? Lire la suite

CORAN, LES CHOSES BOUGENT (3) : Boualem Sansal, « 2084, la fin du monde »

            Quel écrivain peut-il se déclarer athée dans un pays musulman ? Se voir surveillé, inquiété, limogé, plusieurs fois censuré par ce pays, et pourtant ne pas s’exiler ? Rester là-bas, continuer à écrire malgré l’hostilité, le danger ?

            Ce pays c’est l’Algérie et cet écrivain c’est Boualem Sansal, l’auteur de 2084, la fin du monde (1).

            Un roman écrit dans une langue superbe, d’une richesse foisonnante – l’auteur a reçu en 2013 le Grand prix de la francophonie de l’Académie Française. Un humour de dérision subtil, et d’autant plus efficace. Ah, l’humour ! Qui permet seul de survivre dans un monde dominé par la Pensée Unique.

            Boualem Sansal ne s’en cache pas, il imite le 1984 de George Orwell. Mais le pastiche s’arrête là, puisqu’il applique le procédé d’Orwell non plus à une dictature quelconque mais à l’islam, et à sa nature totalitaire.

            J’imagine qu’il a lu les chercheurs qui, depuis un siècle, déconstruisent la légende musulmane, chercheurs dont Naissance du Coran propose une synthèse. Leurs travaux érudits, il en fait une fiction, codée de façon transparente : remplacez Yölah par Allah, Abi par Muhammad, le Gkabul par le Coran, l’abilangue par sa langue, l’abistan par l’islam, la Kiiba par la Kaaba de La Mecque, la Juste fraternité par le califat, etc… En voici quelques extraits, dans lesquels mes lecteurs retrouveront l’essentiel de Naissance du Coran  (2). Lire la suite

TOUT EST RELIGIEUX ? (Emmanuel Todd et la laïcité)

M. Emmanuel Todd a reçu de son hérédité l’inquiétude, source de questionnements radicaux, qui a fait au cours des siècles la grandeur du judaïsme. Dans un article de l’Obs du 30 avril dernier il déclare qu’en France, « tout est religieux désormais. Mais tout est religieux parce que la religion s’éclipse, et que rien ne l’a supplantée. » Lire la suite

MORT D’ISABEL ELLSEN : danse avec Le Mal

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         Isabel Ellsen est morte jeudi 18 octobre 2012 à l’aube. Elle avait 53 ans.

           Retour en arrière. Ầ Paris, je rencontre mon géniteur, qui m’avait abandonné encore enfant pour partir avec une de ses maîtresses. Il me dit bonjour, puis s’écarte avec un sourire: « Michel, je te présente ta sœur. »

          Stupéfait, je tends machinalement la main : « Madame… »

          Les passants, les voitures, les murs s’effacent, elle envahit tout l’espace. Très belle, souple, féline. Elle bouge merveilleusement, avec grâce. Vient à moi, me fait le don de son visage, de son regard, de son sourire. Écarte gentiment ma main malhabile, me prend dans ses bras, me maintient contre elle : en un instant, cette étrangère venait de faire de moi son frère.

           Isabel, c’était ça : un cœur à fleur de peau, un regard bienveillant posé sur chacun, une tendresse.

          La chaleur contagieuse de la vie. Un don de soi spontané, sans réserve.

          Elle avait 28 ans, j’en avais 45. Ce jour-là, elle s’est installée dans ma vie.

          Peu à peu, j’ai appris ce qu’avait été la sienne. Dès l’enfance, ignorée par ses parents. D’abord un pensionnat de luxe, puis des pensions tout court, toujours plus loin, toujours plus froides. Enfin des familles d’accueil de plus en plus misérables, à mesure qu’elle subissait la déchéance de ceux qui l’avaient mis au monde. L’enfermement, l’attente de quelqu’un. Les sandwichs pain-moutarde.

           Survivre : « Je suis d’un genre qu’on ne trouve qu’à cinq ou six milliards d’exemplaire dans le monde : je fais mes bêtises d’abord, je demande conseil ensuite. » Demander conseil… oui, mais à qui ? Les amants se succèdent. Un cinéaste célèbre la bat : quand il lui envoie un fer à repasser au visage, elle le quitte, erre dans la rue son sac de voyage à la main, sans domicile fixe pendant des jours.

           Elle écrit des choses, fait le tour des rédactions : elle a du talent, on l’engage, on la publie. Elle est journaliste.

           « J’ai toujours pensé qu’une photo valait mieux qu’un long discours » : jamais elle n’a tenu un appareil photo ? N’importe, elle fonce, apprend sur le tas. Blousés, ses confrères lui montrent des trucs techniques. « Je n’avais pas envie de faire de la photo, je voulais devenir photographe. »

          Personne, jamais, n’ eu besoin de lui apprendre à regarder : elle sait voir, saisir l’âme derrière les visages, les attitudes et les corps.

           « Une belle photo, poignante, digne, marquante, ne peut être qu’une photo de guerre » : elle devient Grand Reporter, photographe de guerre.

          Pendant plus de douze ans, elle enchaîne l’un près l’autre tous les conflits du globe, Place Tian an Men, Somalie, Salvador, Beyrouth, Soweto, Bosnie… elle Voulait voir la guerre, elle la voit. Partout où la planète saigne, elle témoigne.

          Guerre du Golf : à Dharan un obus explose dans la chambre d’hôtel qu’elle venait de quitter. Elle change de chambre, et le lendemain retourne au front. En Croatie, les soldats serbes passent à un mètre du fourré où elle se cache pour échapper au massacre… « Mon courage n’a souvent été que de l’inconscience, de la curiosité. Le vrai courage, c’est un autre nom pour la plus grande humilité, la bonté, la générosité absolue. »

           Elle n’y est pas encore parvenue, mais voilà son horizon.

          Épuisée, elle doit arrêter. Pendant toutes ces années les amants n’ont cessé de défiler : 227 amants et demi, on n’est pas loin du compte. Auprès de chacun, elle a désespérément cherché l’amour. Tous, ils l’ont plaquée : J’embrasse pas.

          Certains s’acharnent à la faire souffrir, elle revit l’agonie de son enfance, la solitude, l’abandon : « Les romans parlent d’amour : et moi, je n’ai que des souvenirs de peur, de faim, de fatigue, des images de morts et de blessés. »

          « Je voulais du malheur, comme d’autres voulaient du bonheur. »

           Pourquoi cette attirance morbide, chez une femme jeune, belle, si pleine de vie, si gaie et affectueuse avec ses amis ?

           En naissant, elle s’est trouvée seule pour faire face à un adversaire redoutable : la force du Mal, la puissance destructrice du Mal, l’Adversaire, le Malin, le Satan, le Démon, le Diable, appelez-le comme vous voulez, le nom importe peu, la réalité est là. Le Mal n’a cessé de la poursuivre. Elle n’a pas fermé les yeux, tourné la tête. Elle n’a pas esquivé le face-à-face : il lui fallait voir les pas de Danse du Mal sur la planète.

          L’identifier au-dehors, pour mieux lui résister en elle ?

           Fascination / répulsion, L’Enfer, son casino, sa plage. Elle est descendue au sous-sol du casino, y a vécu en locataire. Pour voir le proprio, les yeux dans ses yeux, lui tenir tête, se battre avec lui au corps à corps.

          Couverte de bleus, elle saignait de partout. Mercredi dernier, elle s’accrochait encore aux cordes, s’apprêtait à repartir au combat. Elle est morte sous les coups, mais debout, sans reculer, sans abandonner le champ de bataille.

                     Pas là ! non ! pas dans ce fauteuil !

                    – Ne me soutenez pas ! – Personne !

                    Elle vient. Je me sens déjà bottée de marbre,

                    Gantée de plomb ! Je l’attendrai debout.

                    Que dites-vous ?… C’est inutile ?… Je le sais !

                    Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès !

                    Non ! non ! c’est bien plus beau quand c’est inutile !

                    N’importe : je me bats ! Je me bats ! Je me bats !

           Non, avec elle, Le diable n’a pas eu l’avantage.

           Ses éditeurs ont joué un rôle décisif dans sa carrière littéraire : André Ballant qui détecta très vite son talent, et fut pour elle comme le grand-père qu’elle n’avait jamais eu. Bernard Fixot, Hervé de la Martinière, Nicole Lattès, qui lui permirent de donner sa mesure.

           Elle écrivait comme elle vivait : les phrases se succèdent, brèves, hachées, boum-boum, il n’y a que du ferme, pas de gras. On ne ‘’lit’’ pas Isabel : on court après elle pour ne pas perdre les sensations qui s’enchaînent à perdre le souffle, on a du mal à suivre. C’est violent, c’est torrentiel, saccadé. Aucune concession à la facilité. Cette femme si totalement féminine tenait sa plume comme un soldat sa kalachnikov.

           On aime, ou on n’aime pas. Quand on a eu le malheur de se laisser prendre, on a le bonheur d’être happé, entraîné, bousculé, submergé, tonifié, englouti, oxygéné, rafraîchi, lavé, remis debout. « J’ai ma Bible personnelle. Chacun a la sienne pour marcher droit et prendre le minimum de raclées. »

           Mardi dernier à l’aube, mon téléphone sonne. Elle est clouée au lit, parle avec difficulté, respire mal, se plaint d’une douleur au sternum. « Isabel, tu as déjà fait un infarctus en juin dernier, je t’en prie appelle immédiatement SOS médecins, tu dois être hospitalisée d’urgence ! »

          Le soir, je la rappelle : « Ça va mieux dit-elle, demain je vais au travail… »

          Le lendemain, la douleur a gagné tout le côté gauche : « Isabel, tu es en train de faire un deuxième infarctus, tu dois absolument être hospitalisée ! » Sur sa promesse d’appeler le SAMU, je pars pour un rendez-vous à Paris, rentre tard.

           Jeudi matin, son téléphone ne répond pas. Je reçois un appel d’une de ses amies : « On vient de la trouver, morte, dans son lit. Son visage était paisible, comme si elle dormait. »

           Elle a dû perdre connaissance très vite, sa position et l’état du lit le montrent. Elle n’a pas souffert.

           Et plus personne, désormais, ne la fera souffrir.

           Si vous avez su la rencontrer, vous savez à quel point elle était humaine. Jusqu’à vouloir partager ce qu’il y a de plus sombre en l’Homme, soit comme témoin, soit comme victime. Ầ la recherche, au plus profond des profondeurs, de la pépite, de l’éclat fugitif, du plus petit signe de lumière.

          Et si vous êtes passés à côté d’elle, sachez qu’elle a fait honneur à notre condition humaine.

                     Restez encore un peu : vous étiez le seul à le connaître :

                    N’est-ce pas que c’était un être exquis, un être

                   Merveilleux ?

                               – Oui, Roxane

                   Un coeur profond, inconnu du profane ?

                                                       – Oui, Roxane.

                   Une âme magnifique et charmante ?

                                                                               – Oui, Roxane !

 

          On te pleure, Isa : ne nous oublie pas.

          On a besoin de toi pour marcher un peu plus droit.

                                                                M.B., 21 octobre 2012

L’OMBRE DE LA MORT DANS LE CHRISTIANISME ET L’ISLAM

          La mort est notre seule certitude.

          Pour l’Ancien Testament, la mort est une punition infligée par Dieu à l’homme et à la femme, parce qu’ils ont voulu savoir ce qu’il fallait ignorer afin de ne jamais mourir : où se situe la frontière entre le bien et le mal.

          C’est-à-dire qu’il existe un Mal, un Mauvais, un Shatân à l’œuvre dans la création. Faire sa connaissance c’est le rencontrer, le rencontrer c’est être brûlé par lui à jamais .

          Tandis qu’ignorer Le Mal, c’est être ignoré par lui et ne pouvoir être atteint par lui. « Le Mal c’est mon affaire dit Dieu, certes il existe mais vous ne devez savoir ni d’où il vient, ni s’il est comme vous une créature que je tolère ou puis seul soumettre. Ne lâchez pas ce fauve, sinon il vous dévorera. »

           On connaît la suite : la femme séduite par le charme du Mal, lui fait de doux yeux et la fracture s’installe pour toujours dans une création jusque là unifiée par le sommeil du dia-bolos, celui qui sépare, qui divise.

          Désormais, la mort sera l’horizon du peuple juif. Elle met un terme à la vie, mais rien n’est perdu puisqu’un Messie reviendra, qui restaurera l’ordre ancien de la création, perdu par l’acquisition de la connaissance.

          La Bible est fataliste, mais point désespérée : l’attente du Messie permet de supporter celle de la mort. On s’en accommode sans s’en inquiéter outre mesure. Se l’infliger ou l’infliger à autrui est un crime, qui conduit tout droit à l’enfer.

           Au milieu du 1er siècle, le rabbi Jésus s’insurge contre la mort. Il fait preuve à son égard d’une absolue détestation : quand il la rencontre aux portes du village de Naïm ou devant la pierre tombale de Lazare, quand elle menace une femme à l’instant de sa lapidation pour crime d’amour, quand elle attend des malades condamnés par l’absence de médecine, il fait tout pour s’opposer à elle : il ranime, il prend la défense de l’accusée, il guérit.

          A-t-il souhaité mourir, s’est-il suicidé ?

           Ce refus de l’acceptation de la mort comme châtiment inéluctable, inévitable, cette insoumission devant l’œuvre du Shatân est la marque de Jésus. Elle le classe à part dans le judaïsme, et à vrai dire dans la lignée des grands Éveillés.

           En s’imprégnant du messianisme exalté qui s’était développé autour des esséniens un siècle auparavant, le christianisme naissant abandonnera (ou plutôt, n’adoptera jamais) le rejet de la mort manifesté par Jésus.

          Les choses se compliquent quand Paul de Tarse introduit dans le dogme chrétien naissant des pans entiers de la religiosité orientale – donnant naissance au christano-paganisme qui est toujours le nôtre aujourd’hui.

          La mort n’est plus le châtiment de la connaissance : elle sanctionnera désormais le refus d’adopter les dogmes, les sacrements et les pratiques chrétiennes. l’Église s’est substituée à Dieu, elle est la seule à posséder le savoir. « Si tu le suces à son sein et nulle part ailleurs, tu entreras au paradis. Sinon, c’est l’enfer plus tard – et déjà maintenant, puisqu’on te brûlera si tu oses mettre en doute le monopole de la vérité détenu par l’Église ».

          Hors de l’Église, pas de salut : n’attendez plus le Messie, il est déjà là, il a pris corps dans une corporation qui s’identifie à lui et rend son retour inutile.

          Les chrétiens ne désirent pas la mort, ils la condamnent et la craignent. Mais ils s’agrippent à la barque de Pierre pour ne pas s’y noyer.

           Le Coran marque l’aboutissement final du messianisme judéo-chrétien.

          Ầ ses yeux non plus, le Messie n’aura pas à revenir puisqu’il vient d’arriver : c’est l’Umma, la communauté musulmane, « la meilleure communauté suscitée par Allah sur terre ». Le croyant coraniste ne peut vivre qu’à l’intérieur de l’Umma : tout ce qui se trouve en-dehors, le dar-al-harb, c’est un monde de ténèbres où règne le Shatân. Plutôt mourir que d’en franchir l’immatérielle frontière.

          S’infliger la mort pour demeurer fidèle à l’Umma, c’est être assuré d’entrer au Paradis.

          L’infliger à autrui pour préserver l’Umma, ce n’est pas un péché mais une bonne oeuvre.

          Hors de l’Umma, pas de salut.

           Et comme chaque Infidèle – chaque être humain vivant hors de l’Umma – est habité par le Shatân, bien plus, comme il défend et propage sans le savoir l’œuvre de Shâtan, il faut en tuer le plus possible.

          Tuer les infidèles, c’est faire reculer le royaume de Shatân, c’est accélérer la venue du ciel sur la terre, quand il n’y aura plus que des muslims, des hommes et des femmes soumis à Allah.

          La mort est un bien désirable, se l’infliger pour Allah c’est aller au Paradis, l’infliger au nom d’Allah c’est protéger l’Umma.

          Donner la mort ou la recevoir dans le « Chemin d’Allah », c’est l’idéal de tout croyant coraniste.

           Parce qu’il a été travesti par les chrétiens, ignoré par le Coran, le message de Jésus n’a jamais eu aucune chance d’être entendu, et encore moins mis en pratique.

           Shatân lâché en liberté, l’ombre de la mort ne nous quitte plus.

          Chrétiens ou musulmans, musulmans contre chrétiens, nous sommes condamnés à patauger dans le sang et la violence des ‘’Voies du Seigneur’’ de l’Église ou du ‘’Chemin d’Allah’’ du Coran.

                                                                    M.B., 21 août 2013

FETES DU NOUVEL-AN ET DÉSENCHANTEMENT DU MONDE

          Les fêtes de Noël et du Nouvel-An viennent de ruisseler sur nous comme les chutes du Niagara sur de jeunes mariés américains. On s’en remettra.

          Depuis l’essor de l’archéologie, nous savons que les peuplades les plus anciennes, les plus archaïques, possédaient toutes des mythes étroitement reliés au cycle du soleil. Dans notre Occident, les Celtes célébraient déjà la fin d’une année et le commencement d’une autre. En Orient, je crois que les Hindous eux aussi marquent depuis des millénaires la succession des cycles annuels par des rites colorés.

          Profondément enfouis dans la nature humaine, ces rites exploitent la banalité des saisons pour exprimer les mythes d’une civilisation. Des mythes qui donnent à nos vie l’arrière-plan, la profondeur qui leur manqueraient sans eux : l’infini du cosmos.
          Et au-delà, Dieu ou ce qui en tient lieu.

          Dans le monde gréco-romain du 1° siècle, la mythologie était omniprésente. La succession du temps, qui est à deux dimensions – avant et après – en recevait une troisième dimension, au-delà.
          Le judaïsme ajoutait un élément qui n’était pas absent des autres cultures mais auquel il donnait une place prépondérante : dans ce monde à trois dimensions, Le Mal danse et entraîne les humains dans sa farandole. Et à partir du IV° siècle avant J.C. environ les juifs l’ont personnalisé, en l’appelant le Satan – souvent traduit dans les versions grecques de la Bible par le Diabolos, « celui qui divise ».

          Un monde enchanté par la lutte du bien contre le mal, personnifiés en figures hautes en couleur et qui s’affrontaient quelque part au-dessus de nos têtes : nous étions spectateurs impuissants, et toujours victimes, de ce combat des Titans (ou des Anges) qui se déroulait en-dehors de nous, dans un ailleurs inaccessible. C’était le sort, ou le destin, le fatum des romains : une fatalité à laquelle nous étions soumis, sans action possible sur elle.

          L’enseignement de Jésus désenchante ce monde de mythologies.
          Juif, il sait que Dieu est une chose, et l’humain une autre : il ne les confond pas, ne cherche pas à les faire découler l’un de l’autre – ce qui est la tendance de toutes les mythologies.

          Dieu est dans les Shamaïm – que nous traduisons, faute de mieux, par « le ciel » – et nous autres nous sommes sur terre. Ceci, qui est juif, il le corrige de façon révolutionnaire :

          1) Pour un juif de son temps, le frère était un autre juif – à l’exclusion des non-juifs. Pour les Esséniens, un membre de sa secte – à l’exclusion des autres juifs. Pour les Zélotes, celui qui se révoltait comme lui et avec lui, en prenant les armes.

           Pour Jésus, le prochain est tout homme, ou toute femme dont on croise la route. Ni le frère de sang, de fanatisme, ou le frère d’armes : celui (ou celle) qui est , sur mon chemin.

          2) Ce prochain sans distinction, il en fait le convive invité à un repas festif qu’il décrit comme son « Royaume » : le monde accompli, réalisé, enfin libéré de la danse du Mal.

          3) L’hôte qui invite à ce repas est au centre de la fête, il l’organise et en fixe l’ordonnancement, le déroulement concret.
           Parabole : cet hôte, c’est Dieu.

          4) Nous sommes les seuls responsables du bien (ou du mal) qui se fait en nous et autour de nous. Notez que c’est aussi l’enseignement du Bouddha.

                   Dieu ne s’anéantit pas pour devenir semblable à ses convives (c’est la Kénose du Nouveau Testament). Les convives n’aspirent pas à être divinisés. Chacun reste à sa place, avec sa nature propre, mais l’Un reçoit les autres dans son intimité.

          Monde désenchanté, parce qu’il ne laisse aucune place à des puissances maléfiques (ou bénéfiques) imaginaires. Mais monde réenchanté par la magie des paraboles, qui décrivent le bonheur comme une réalité familière, et font chanter l’imagination en lui ouvrant le mystère de la convivialité avec Dieu.

          Jésus a désenchanté le monde mythique de l’Antiquité.

          Il l’a réenchanté, non pas en créant d’autres mythes, mais en le décrivant par des paraboles enchanteresses.

          Ce monde désenchanté, le christianisme s’est hâté de le réenchanter

           – En incarnant Dieu et en divinisant l’homme

          – En donnant à des sacrements, dont la clé se trouve dans les poches des Églises, le pouvoir quasi-magique d’accéder à la divinisation.

          – En adoptant la plupart des mythes païens pour les revêtir du manteau chrétien. Parmi bien d’autres, le Sol Invictus qui est devenu Noël, naissance du Christ.

          Sans ce réenchantement du monde, le christianisme ne se serait jamais développé. Tant il est vrai que nous avons besoin de mythes enchanteurs, pour survivre dans un monde qui n’a rien d’enchantant.

          A moins que… au monde désenchanté que nous connaissons depuis si longtemps, sans espoir, tétanisé par un futur de pénurie et d’affrontements, quelques-uns ne tentent de substituer un jour le monde désenchanté de Jésus, enchanté par sa parole à lui.

                                         M.B., 7 janvier 2010

L’UNIVERS : la « Fin du Monde » ? (IV.)

          L’univers n’est pas éternel, il a commencé.

          Une impensable quantité d’énergie, de lumière qui s’est transformée en matière.

          L’expansion de cette matière en milliards de galaxies. Une probabilité quasi-nulle pour que tout cela soit dû au hasard.

          Le Big Bang, l’expansion de l’univers, prouvés par les chercheurs (article I.).

           Pas de hasard dans la formation et la structure de l’univers. Encore moins dans l’émergence d’une espèce humaine capable de penser. Un « plan directeur » que les plus grands parmi les chercheurs ne peuvent que constater, qu’ils évoquent en termes différents mais convergents, tout un champ sémantique que j’ai proposé de rassembler sous le mot intention (1).

          Ầ l’origine de l’univers, on discerne une intention créatrice (article II,).

           Une intuition biblique qui rejoint les résultats de la recherche, mais donne à cette intention le nom de « Dieu ». Le danger de ce mot : comment qualifier autrement l’intention créatrice ? Peut-être par l’extraordinaire générosité (2) dont témoignent à la fois le Big Bang et son résultat actuel – infinie diversité de l’univers, infinie complexité de la vie sur terre.

          De bout en bout, la générosité caractérise l’intention créatrice (article III,)

          Deux questions se posent alors :

          Le Mal fait-il partie de l’intention créatrice ?

          Si l’univers a commencé, est-il appelé à finir – à disparaître ?

           La présence du Mal dans l’univers taraude l’humanité depuis qu’elle se pense. Religions et philosophies se sont épuisées à trouver son origine, et la science n’a rien à dire à ce sujet.

          Le Mal est-il un raté du Big Bang, dès l’origine ? Ou bien un bégaiement dans l’évolution de la matière dont nous sommes issus, êtres pensants mais souffrants ? Questions sans réponses satisfaisantes, question de cultures et d’opinions.

           En revanche, la science n’est pas démunie d’hypothèses sur le destin de l’univers.

          Dans un premier temps, on a pensé que son expansion s’arrêterait un jour, et qu’il se contracterait pour s’effondrer sur lui-même : après le Big Bang, le Big Crunch. C’était déjà l’intuition de Siddhârta : « Vient un moment, après une très longue période, où l’univers se contracte. Mais [ensuite] vient un temps, tôt ou tard après une très longue période, où l’univers commence à s’étendre. » (cliquez).

          Comme une balle qu’on lance en l’air, l’univers finirait par retomber sur lui-même. Un Big Bang à l’envers, la contraction de l’univers engendrant une chaleur aussi intense que celle de ses débuts.

           Et puis, on a découvert que les galaxies ne se contentaient pas de s’éloigner les unes des autres : la vitesse de cette expansion semble croissante, elles ne ralentissent pas mais s’éloignent de plus en plus vite. Y aurait-il une cinquième force, encore inconnue, à l’origine de l’énergie qui accélère l’expansion de l’univers ?

          Mais si les galaxies s’éloignent de plus en plus vite du point initial, l’univers va se refroidir jusqu’à devenir glacial, impropre à la vie : c’est le Big Freeze.

           Finira-t-il dans une fournaise ardente, ou bien dans une glaciation irrémédiable ? Big Bang à l’envers, ou Big Freeze ? On en est là, ce n’est pas moi qui trancherai.

           En revanche, la fin de notre espèce humaine semble programmée.

          L’intention créatrice avait aimablement prévu à la fois notre atmosphère riche en oxygène, et des forêts pleines d’arbres : pendant des millénaires, les humains ont puisé l’énergie nécessaire à leur survie dans le bois que nos ancêtres faisaient brûler. C’était bien vu, parce que les arbres ça produit de l’oxygène et une fois coupé, ça repousse. On avait donc sous la main toute l’énergie qu’il fallait pour vivre .

          Mais les humains étant ce qu’ils sont, il leur en a fallu toujours plus. Ils ont découvert que l’intention créatrice avait eu la bonne idée d’enfouir sous leurs pieds un peu de charbon, qu’ils ont brûlé, puis du pétrole, qu’ils ont brûlé aussi et dont ils ont fait le plastique de votre ordinateur.

           L’ennui, c’est que la gourmandise humaine était insatiable, et les réserves enfouies incapables de se renouveler. Alors les humains ont percé le secret des étoiles, et inventé la fission, puis la fusion de l’atome. Le Mal était-il à l’œuvre ? Toujours est-il que cette énergie-là, elle serait capable de faire sauter la planète. On voudrait donc bien s’en débarrasser, mais comment satisfaire la gourmandise insatiable d’une humanité toujours plus nombreuse ?

          Le scénario le plus vraisemblable, c’est que dans un avenir très proche les humains vont cruellement manquer d’énergie. Ils auront faim et froid : ce sera le Big Freeze de l’humanité pensante.

          Sauf si elle se fait sauter avant, bien sûr. Les Apocalypses des Babyloniens, des Juifs et des chrétiens ont penché vers cette solution charmante.

           Alors, l’intention créatrice (quel que soit son nom) se demandera peut-être si c’était bien la peine de créer un univers aussi chouette, pour voir cette jolie planète tourner dans l’espace, morte ou presque à cause de la bêtise des être pensants apparus si tard, et si vite disparus (ou presque).

                                            M.B., 6 octobre 2013

 (1) Du latin in-tendere : une tension à l’intérieur d’un système qui le rend dynamique, le fait tendre vers un but final et s’organiser en fonction de cette finalité.

(2) Le concept de « générosité » est à prendre ici dans son sens premier, qualitatif : beaucoup de possibilités. Le sens second, une qualité morale, n’étant pas loin. Mais l’univers ne connaît pas de morale,..

L’OMBRE DE LA MORT DANS LE CHRISTIANISME ET L’ISLAM

La mort est notre seule certitude.

Pour l’Ancien Testament, la mort est une punition infligée par Dieu à l’homme et à la femme, parce qu’ils ont voulu savoir ce qu’il fallait ignorer afin de ne jamais mourir : où se situe la frontière entre le bien et le mal.

C’est-à-dire qu’il existe un Mal, un Mauvais, un Shatân à l’œuvre dans la création. Faire sa connaissance c’est le rencontrer, le rencontrer c’est être brûlé par lui à jamais .

Tandis qu’ignorer Le Mal, c’est être ignoré par lui et ne pouvoir être atteint par lui. « Le Mal c’est mon affaire dit Dieu, certes il existe mais vous ne devez savoir ni d’où il vient, ni s’il est comme vous une créature que je tolère ou puis seul soumettre. Ne lâchez pas ce fauve, sinon il vous dévorera. »

On connaît la suite : la femme (encore elle !), séduite par le charme du Mal, lui fait de doux yeux et la fracture s’installe pour toujours dans une création jusque là unifiée par le sommeil du dia-bolos, celui qui sépare, qui divise.

Désormais, la mort sera l’horizon du peuple juif. Elle met un terme à la vie, mais rien n’est perdu puisqu’un Messie reviendra, qui restaurera l’ordre ancien de la création, perdu par l’acquisition de la connaissance.

La Bible est fataliste, mais point désespérée : l’attente du Messie permet de supporter celle de la mort. On s’en accommode sans s’en inquiéter outre mesure. Se l’infliger ou l’infliger à autrui est un crime, qui conduit tout droit à l’enfer.

Au milieu du 1er siècle, le rabbi Jésus s’insurge contre la mort. Il fait preuve à son égard d’une absolue détestation : quand il la rencontre aux portes du village de Naïm ou devant la pierre tombale de Lazare, quand elle menace une femme à l’instant de sa lapidation pour crime d’amour, quand elle attend des malades condamnés par l’absence de médecine, il fait tout pour s’opposer à elle : il ranime, il prend la défense de l’accusée, il guérit.

A-t-il souhaité mourir, s’est-il suicidé ? Cliquez.

Ce refus de l’acceptation de la mort comme châtiment inéluctable, inévitable, cette insoumission devant l’œuvre du Shatân est la marque de Jésus. Elle le classe à part dans le judaïsme, et à vrai dire dans la lignée des grands Éveillés.

En s’imprégnant du messianisme exalté qui s’était développé autour des esséniens un siècle auparavant, le christianisme naissant abandonnera (ou plutôt, n’adoptera jamais) le rejet de la mort manifesté par Jésus.

Les choses se compliquent quand Paul de Tarse introduit dans le dogme chrétien naissant des pans entiers de la religiosité orientale – donnant naissance au christano-paganisme qui est toujours le nôtre aujourd’hui.

La mort n’est plus le châtiment de la connaissance : elle sanctionnera désormais le refus d’adopter les dogmes, les sacrements et les pratiques chrétiennes. l’Église s’est substituée à Dieu, elle est la seule à posséder le savoir. « Si tu le suces à son sein et nulle part ailleurs, tu entreras au paradis. Sinon, c’est l’enfer plus tard – et déjà maintenant, puisqu’on te brûlera si tu oses mettre en doute le monopole de la vérité détenu par l’Église ».

Hors de l’Église, pas de salut : n’attendez plus le Messie, il est déjà là, il a pris corps dans une corporation qui s’identifie à lui et rend son retour inutile.

Les chrétiens ne désirent pas la mort, ils la condamnent et la craignent. Mais ils s’agrippent à la barque de Pierre pour ne pas s’y noyer.

Le Coran marque l’aboutissement final du messianisme judéo-chrétien.

Ầ ses yeux non plus, le Messie n’aura pas à revenir puisqu’il vient d’arriver : c’est l’Umma, la communauté musulmane, « la meilleure communauté suscitée par Allah sur terre ». Le croyant coraniste ne peut vivre qu’à l’intérieur de l’Umma : tout ce qui se trouve en-dehors, le dar-al-harb, c’est un monde de ténèbres où règne le Shatân. Plutôt mourir que d’en franchir l’immatérielle frontière.

S’infliger la mort pour demeurer fidèle à l’Umma, c’est être assuré d’entrer au Paradis. L’infliger à autrui pour préserver l’Umma, ce n’est pas un péché mais une bonne oeuvre.

          Hors de l’Umma, pas de salut.

Et comme chaque Infidèle – chaque être humain vivant hors de l’Umma – est habité par le Shatân, bien plus, comme il défend et propage sans le savoir l’œuvre de Shâtan, il faut en tuer le plus possible.

Tuer les infidèles, c’est faire reculer le royaume de Shatân, c’est accélérer la venue du ciel sur la terre, quand il n’y aura plus que des muslims, des hommes et des femmes soumis à Allah.

La mort est un bien désirable, se l’infliger pour Allah c’est aller au Paradis, l’infliger au nom d’Allah c’est protéger l’Umma.

Donner la mort ou la recevoir dans le « Chemin d’Allah », c’est l’idéal de tout croyant coraniste.

Parce qu’il a été travesti par les chrétiens, ignoré par le Coran, le message de Jésus n’a jamais eu aucune chance d’être entendu, et encore moins mis en pratique.

          Shatân lâché en liberté, l’ombre de la mort ne nous quitte plus.

Chrétiens ou musulmans, musulmans contre chrétiens, nous sommes condamnés à patauger dans le sang et la violence des ‘’Voies du Seigneur’’ de l’Église ou du ‘’Chemin d’Allah’’ du Coran.

                                                                     M.B., 21 août 2013